Farci - 204 mots
Au coeur de l'hiver, c'était bizarrement devenu un jeu pour son frère et lui de décrire à voix haute des grands banquets et des repas gargantuesques auxquels ils rêveraient d'assister. Ça aurait dû leur faire plus de mal qu'autre chose puisque, toujours hors-la-loi, ils étaient loin de pouvoir manger à leur faim, même si Robin veillait à ce que son frère ne passe pas une journée le ventre vide, et même s'ils continuaient de voler pour nourrir l'ensemble du groupe. Ce jour-là, ils étaient tous les deux en train de déambuler dans la forêt, Gilles et lui, à parler de dinde farcie et à saliver, quand Robin lui tendit soudain le baluchon de tissu qu'il lui avait dissimulé, le temps qu'ils s'éloignent du campement.
"Qu'est-ce que c'est ? s'étonna le jeune homme. Des morceaux de dinde ?! De dinde rôtie ?! Mais tu donnes vie à mes fantasmes, ou quoi ?
-Non, je l'ai juste échangée au marché contre l'un de mes arcs, répondit son frère en riant. Allez, régale-toi !
-Je n'en mangerai que si tu en manges aussi."
Ils ne tardèrent pas à avoir le menton et les doigts couverts de gras. C'était, pour Robin, une des meilleures dindes de sa vie.
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Boule - 141 mots
Robin avait trouvé ces boules en verre coloré au marché et il avait absolument tenu à en acheter. L'hiver n'était pas la saison la plus réjouissante, surtout ici, en Angleterre, et il voulait égayer un peu le ciel gris, la nuit qui tombait tôt et le froid mordant qui faisaient le quotidien de son frère depuis des semaines.
"Oh ! Jolies couleurs, Robin ! s'extasia son frère dès qu'il les lui offrit, emballées dans du tissu."
Ils s'empressèrent d'aller les suspendre dans tous les meilleurs endroits de la cabane du jeune voleur, et ce dernier finit par lancer sans regarder son aîné :
"C'est le premier cadeau que je reçois depuis longtemps.
-Les boules de Noël ? s'enquit Robin avec tristesse.
-Oui, et le fait que tu aies voulu que ces froides semaines soient un peu plus joyeuses pour moi, aussi."
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Envie d'aimer, Daniel Levi - 150 mots
Gilles avait l'habitude de vivre avec Robin, maintenant. Son frère ne se rendait pas toujours compte qu'il était là, et il l'ignorait superbement le reste du temps, mais le jeune voleur l'observait, caché dans les arbres. Il entendait sa voix résonner dans tout le campement, il voyait ses affaires sécher au bord de la rivière avec celles des autres, il tombait sur ses stupides flèches partout. Quand il était enfant, et même encore quelques mois auparavant, il n'aurait jamais imaginé une seule seconde qu'ils pourraient vivre ensemble. Qu'il pourrait l'approcher, lui parler... lui manifester de l'hostilité, et que son frère le regarderait vraiment. Qu'à force d'être une personne gentille, drôle, habile, joyeuse, il lui donnerait envie d'aimer sa gentillesse, son humour, son habileté et sa joie de vivre. Qu'à force, il finirait même par croire en lui malgré tout. Si seulement il avait assez de courage pour le lui dire.
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Les maudits mots d'amour, Le Rouge et le Noir - 205 mots
Gilles n'arrivait à rien faire d'autre que sourire à son frère, un peu bêtement, certes, mais rien à cet instant n'aurait pu effacer cette explosion de bonheur de son visage. À peine trois minutes plus tôt, il était encore étendu sur le sol au milieu des restes calcinés du campement, et Bouc et Petit Jean avaient déjà attaché une corde à un arbre pour le pendre. Robin les avait arrêtés mais sans le défendre, et maintenant, il lui tenait le visage à deux mains et il n'arrêtait pas de l'appeler "Frère". Et Gilles avait attendu ça toute sa vie, et maintenant qu'il avait enfin l'occasion de concrétiser ce lien entre eux, les maudits mots d'amour n'arrivaient pas à sortir. Il voulait au moins lui dire qu'il était heureux de voir que les choses avaient pu être mises à plat entre eux après tout ce temps, et qu'il était enfin soulagé. Mais il n'y parvenait pas, il avait l'impression d'être devenu timide et ça le gênait un peu.
Mais Robin se tourna de nouveau vers lui, lui adressa un autre sourire éclatant et un regard ému, et l'appela encore une fois "Frère". Alors Gilles se jeta dans ses bras. Il n'avait pas besoin de plus, finalement.
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De mémoire d'enfant, Soan - 189 mots
De mémoire d'enfant, Geoffrey n'avait jamais vu son père et son oncle se disputer. Ils étaient aussi soudés que deux tiges de lierre entrelacées, et ça avait conforté le petit garçon dans son idée que c'était ça, avoir un frère, être toujours amis quelle que soit la situation et que ça durait pour toute l'existence. Il ne savait pas, bien sûr, que leur fraternité avait très mal commencé. Qu'il avait bien failli ne pas y avoir de fraternité du tout, et quand il apprit, adolescent, tout ce que son père avait fait, il en conçut une certaine indignation à son égard. Il se mit à comprendre certains sous-entendus, certaines tensions entretenues par des inconnus et auxquelles il n'avait jamais fait attention. Néanmoins, quand il surprit vraiment son père effondré après une terrible querelle avec son frère, il alla directement le voir et lui dit :
"Ne restez pas dans votre coin, Père. Allez lui parler. C'est bien qui vous qui disiez qu'il n'y a rien de plus fort que l'amour fraternel. C'est ce qui m'a permis de surmonter toutes mes disputes avec Pierre, et ça vous aidera, vous aussi."
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Rouspéter - 176 mots
Si Gilles avait passé son temps à se quereller avec Robin, avant de lui apprendre leurs liens de parenté, ce n'était pas uniquement à cause de la rancœur qu'il lui portait. Mais aussi parce que c'était dans sa nature de rouspéter. Il garda donc cette habitude même une fois qu'ils eurent scellé leur fraternité nouvelle, tant et si bien que Robin, qui n'avait pas encore totalement pris ses marques dans ce lien inédit qui les attachait l'un à l'autre, en finit par conclure qu'il ne savait vraiment pas s'y prendre avec son frère et qu'il le vexait.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu es fâché ? demanda le jeune homme en trouvant son frère totalement abattu par ce constat.
-Et toi ? s'étonna l'archer. Je pensais que tu m'en voulais pour cette histoire avec les pommes.
-Quoi ? Mais non, répondit Gilles, de plus en plus stupéfait. J'ai vraiment l'air si susceptible que ça ? »
Robin lui lança un regard éloquent auquel son frère répondit par un coup dans l'épaule, mais il était soulagé.
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Mensonge - 166 mots
Gilles regardait à peine où il mettait les pieds pendant qu'il s'enfonçait dans les sous-bois, ce qu'il faisait qu'il trébuchait régulièrement sur des pierres et des racines. Mais il était trop choqué par les mots de cet homme, ce sale type manipulateur et suffisant qui avait tellement tourmenté sa mère quand il était enfant et qui venait de répandre cette maudite rumeur, ce mensonge éhonté : c'était lui le père de Gilles, pas Lord Locksley. Et le jeune homme refusait d'y croire, c'était totalement impossible, ça ne pouvait pas être vrai ! Parce que s'il n'était pas le fils de Lord Locksley, s'il n'était pas le frère de Robin… À ce moment-là, deux mains saisirent doucement ses poignets et écartèrent ses doigts de son visage hagard. Le regard de Robin plongea dans les yeux verts de Gilles et il murmura :
« Je sais qu'il ment. Et même si ce n'est pas le cas, tu es mon frère maintenant, Gilles, et tu le seras toujours. »
