Kermesse - 195 mots

Ils se promenaient à la grande kermesse du village voisin, bras dessus, bras dessous, quand Robin avait vu le regard de son frère devenir un peu mélancolique.

« Qu'y-a-t-il ? s'enquit-il gentiment, sachant qu'ils n'étaient pas très loin du lieu où le jeune homme avait vécu avec sa mère.

-Tu vois la vieille poupée avec la robe en patchwork rouge et jaune, sur ce stand, là-bas ? Ma mère avait la même, lui avoua le voleur en soupirant. Je crois que c'est ce marchand qui l'avait fabriquée. Elle me l'avait donnée et pendant longtemps, ça a été mon seul jouet. Je dormais tout le temps avec. »

Robin considéra un instant son regard triste et s'avança résolument vers l'étal en le tenant toujours par le bras.

« Je voudrais vous acheter cette poupée, lança-t-il au marchand. Pour mon frère… »

Il se pencha vers Gilles et ajouta :

« Je sais que ce n'est pas la même, mais quand tu auras des enfants, tu pourras la leur donner… Ça leur fera un petit souvenir de leur grand-mère. »

Son frère lui retourna un grand sourire qui exprimait mieux son émotion que la plupart des mots.

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Bataille - 229 mots

Avant même que Robin ne pénètre dans la maison forte de son frère, il entendit les grands cris, les bruits de coups, de verre cassé et de meubles renversés qui s'en échappaient. Stupéfait, puis inquiet, il se dépêcha d'attacher son cheval devant la porte et se précipita à l'intérieur. Là, il découvrit un carnage de… chaises éparpillées partout, banquettes gisant sur le flanc, linge jeté pêle-mêle dans un chaos désordonné, coussins éventrés… Et surtout, il vit Louise, la fille aînée de son frère, se jeter du haut d'un meuble pour écraser un gros oreiller rebondi sur la tête de son cousin Geoffrey, le plus âgé des fils de Robin. Aliénor, la cadette de Gilles, était, elle, occupée à se bagarrer avec Pierre et Alice, le frère et la sœur de Geoffrey. Quant aux deux derniers-nés de Gilles, Guillaume et bébé Thomas, ils n'étaient pas en reste dans cette formidable… bataille d'oreillers.

Robin, abasourdi, remarqua soudain son frère, assis par terre en plein milieu du massacre, la tête dans les mains et ses yeux verts fixés droit devant lui.

« Eh bien ? Tu ne les empêches pas de détruire ton château ? s'étonna l'archer, riant à moitié, en venant s'assoir près de lui.

-Robin, je ne les garderai plus jamais tous les sept ensemble, déclara son cadet d'une voix très calme. Plus jamais. Tu te trouveras une autre nounou.»

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Rebondi - 161 mots

L'adrénaline, l'excitation du combat et la nécessité de se battre sans une seule seconde de répit, sinon il ne survivrait pas à l'assaut contre Nottingham, avaient fait oublier à Gilles à quel point les blessures de torture dans son dos le faisaient souffrir. Mais maintenant qu'une partie de ses points de suture avait sauté, et qu'Azeem l'avait recousu en le grondant, le jeune voleur ne pouvait pas s'empêcher de gémir qu'il avait mal. Bon, d'accord, peut-être que ce n'était pas la seule raison. Peut-être qu'il gémissait aussi parce que de cette façon, Robin n'arrêtait pas de tourner autour de lui, de lui apporter des couvertures, d'attiser le feu dans la cheminée, de glisser des coussins rebondis dans son dos pour atténuer la douleur, de lui servir ses repas au lit… Et de lui demander « Ça va, Gilles ? ». Et on ne lui avait plus demandé si ça allait depuis tellement longtemps que Gilles voulait, plus que tout, en profiter.

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Cellule - 165 mots

Robin regardait l'eau qui gouttait à l'extérieur de sa cellule et ruisselait sur les dalles râpeuses et froides. Il ne s'était plus senti aussi abattu et déprimé depuis l'époque où Pierre et lui avaient été capturés par les Maures. Parce que, cette fois-ci, il se disait qu'il était fichu, complètement fichu. Et le pire, c'était qu'il n'était pas le seul dans cette galère.

« Je suis désolé, répéta une énième fois la petite tête blonde qui était appuyée sur son bras.

-Ce n'était pas de ta faute, répondit Robin pour la énième fois en serrant plus fort son frère contre lui.

-Si je ne m'étais pas fait capturer bêtement, tu n'aurais pas été obligé de te rendre.

-Si je ne m'étais pas rendu, leurs hommes nous auraient massacrés de toute façon. »

Ce n'était pas tout à fait vrai, mais il ne voulait pas que Gilles se sente coupable. Jamais il n'aurait pu laisser quelqu'un l'égorger. Même si leur destin risquait de s'avérer bien pire.

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Larme - 238 mots

Au bout de plusieurs heures à faire les cent pas dans le couloir, Gilles avait fini par se laisser tomber assis sur un banc. On l'avait bien prévenu que la première mise au monde durait généralement plus longtemps, mais il n'avait de toute façon pas la tête à aller se coucher. Il voulait savoir. Il voulait savoir à quoi ressemblerait le bébé, si c'était un garçon ou une fille. Comment Robin et Marianne allaient l'appeler, s'il allait être vigoureux et en bonne santé. C'était si courant, les enfants qui mourraient…

La porte de la chambre qui s'ouvrit brusquement le fit sursauter. Robin se glissa silencieusement dans le couloir, un tout petit paquet enveloppé de linges blancs dans les bras.

« Regarde, dit-il doucement en présentant l'enfant à son frère. C'est un petit garçon. Tu ne trouves pas qu'il ressemble à Marianne ?

-Oh…, soupira Gilles sans pouvoir ajouter quoi que ce soit. »

La petite chose aux fins cheveux châtains-roux l'émut aux larmes. Jamais il n'avait ressenti autant d'amour pour quelqu'un, jamais… À part son frère, mais le sentiment de protection et d'émerveillement qu'il ressentait n'avait rien à voir.

« Tu pleures ? rit doucement le frère en question en essuyant sa larme. Tiens, prends-le.

-Quoi ? Moi ? Tu… tu es sûr ? »

Robin lui fourra directement le nouveau-né dans les bras et Gilles ne put pas s'empêcher de se pencher pour lui embrasser la tête.

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Accolade - 162 mots

Robin savait très bien comment se comporter en société, quelle mine assurée et dégagée il fallait prendre, avec quelle assurance il devait parler, le détachement dont il était demandé de faire preuve. Mais il ne pouvait pas vraiment s'y conforter. Il était une personne malicieuse, joyeuse, douce et il ne voyait pas vraiment l'intérêt de faire semblant d'être ce qu'il n'était pas. Et ça incluait de faire des accolades spontanées à son frère en plein milieu des réceptions, comme ça, parce qu'il en avait envie. Même Gilles qui rougissait d'embarras ne l'avait pas fait changer d'avis. Il était à des années-lumière de savoir que le roi Richard en ressentait du vague à l'âme à chaque fois, de voir son nouveau cousin serrer ce garçon dans ses bras et les entendre rire comme si les gens autour n'existaient pas. Quelle douceur que cette intimité de frères… à laquelle il n'avait jamais eu accès, malgré les trois frères que sa mère lui avait donnés.

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Contrôle - 140 mots

Ça avait un peu étonné Gilles, au début, mais quand les nobles qui manquaient de respect, ce n'était pas spécialement lui qui était le plus énervé. C'était Robin. Souvent, il avait réagi avant même que lui ne le puisse. Certes, pas aussi violemment que le jeune voleur l'aurait fait, mais il avait froidement fait remarquer à ses vis-à-vis que c'était à un des fils de Geoffrey de Locksley qu'ils manquaient de respect. Que c'était la même chose que de l'insulter lui, le cousin par alliance du roi. Une fois où ils avaient été plus odieux que les autres, Gilles s'était même dit, avant toute chose, qu'il allait falloir qu'il fasse attention à ce que son frère ne perde pas le contrôle de ses émotions. Oui, c'était totalement incompréhensible. Comme s'ils avaient déteint l'un sur l'autre. Ou comme s'ils n'étaient qu'un.