Après ce que Thésée appellera bien des années plus tard «la dérouillée de Paris», eh bien, il ne pourrait pas trop vous dire ce qui se passa, puisqu'il était dans un tel état de choc qu'il marchait par automatisme. Tellement par automatisme que lorsque son frère les traîna tous jusqu'à Poudlard, il ne se posa pas plus de question qu'un simple «Uh ?», qu'il ne prit même pas la peine de formuler à voix haute. Ce «Uh ?», en plus de ça, pouvait avoir plusieurs significations : «qu'est-ce que je fais là alors que j'ai des dossiers sur le feu ?» d'abord, puis «pourquoi est-ce qu'il y a un moldu avec nous déjà, oh et aussi une Maledictus, tant qu'on y est ?», et enfin «Leta est vraiment morte ?».

Mais Thésée préféra regarder son frère partir faire... quelque chose avec Dumbledore, et quand de douloureuses minutes s'étirèrent et qu'il fut clair qu'il ne reviendrait pas de sitôt, l'Auror se redressa en rassemblant le peu de dignité qu'il lui restait et déclara avec toute la confiance qu'il n'avait pas :

« Prévenez-moi si vous avez un problème. »

En fait, il aurait pu se taire. Non, oubliez ça : il aurait se taire, parce qu'il ne connaissait aucunes de ces personnes, bordel, et est-ce que ce n'était pas la soeur de la femme brune habillée en croque-mort cuir noir qui avait rejoint Grindelwald la nuit d'avant ?

Pas le temps pour ce genre d'interrogation. Il lui manquait vingt-quatre heures de sommeil, ou alors plutôt une semaine voir un mois si on voulait être généreux, alors il préféra hocher la tête comme pour réaffirmer son point. Puis il tourna les talons, sortit juste assez de l'enceinte de Poudlard et transplana.

Il perdit un bout de sourcil dans le processus mais autrement, tout ceci fut une réussite. Le fait de réaliser, d'un seul coup, qu'il 1) n'avait plus de magie en réserve et 2) perdu sa fiancée, le tout en atterrissant en plein dans leur salon.

Eh bien.

Il fallait un moment pour tout.

XxX

Le silence de la maison était assourdissant, quelque chose qui aurait dû être impossible en temps normal. Mais d'habitude, même à deux, ils faisaient tellement de bruits, qu'ils ne parvenaient pas à complètement effacer leur présence. Que ce soit Leta qui tapotait ses talons sur les dalles de la salle à manger en remplissant un rapport pour Travers, ou alors Thésée qui humait en cuisinant ; rien ne leur échappait, les petits bruits qui rendaient leur maison commune vivante.

Alors le silence était assourdissant, et Thésée ne put plus le supporter. Il fallait quelque chose pour lui rappeler qu'il existait, et il ne pensait pas que ses propres pleurs et cris allaient suffire.

C'est pourquoi il commença par brûler leur matelas respectif, tant dans un geste de rage et de désespoir — après tout, qui allait venir le partager avec lui, hein ? — que pour entendre les crépitements du feu tandis qu'il dévorait le tissu des draps et la mousse du matelas. Il regarda le spectacle quelques minutes, et lorsqu'il détourna les yeux, il vit qu'une demi-heure avait passé.

Thésée passa la nuit sur leur— son canapé, et se réveilla avec des courbatures dans le dos et le cou, un signe que ses os n'avaient pas apprécié plus que lui de dormir tordus dans tous les sens. Lorsqu'il se leva, il sentit tout à coup ses trente-neuf ans. Et la journée ne faisait que commencer.

XxX

Leta n'était plus en contact direct avec sa famille, mais Thésée se sentit obligé d'aller leur porter la nouvelle, si ce n'est pas politesse. Après tout, ils étaient— avaient été fiancés, et les Lestrange... apprécieraient... mettre leur arbre généalogique à jour.

Il n'avait pas eu l'honneur de rencontrer Corvus Lestrange, mort il y avait quelques années de cela. Sa relation avec Leta n'avait alors pas assez évolué pour justifier une visite familiale, et celle qui n'était alors qu'une simple amie avec qui il flirtait avait tout fait pour retarder leur rencontre, même au sein du Ministère, où Corvus aimait rôder de temps à autre. La branche du côté de Leta était définitivement éteinte, mais son père avait un frère toujours vivant, bien qu'âgé ; c'est vers sa résidence que Thésée se dirigea.

Dès qu'il toqua à la porte du riche appartement londonien où s'étaient réfugiés les derniers Lestrange en vie, il fut accueilli par une jeune femme aux traits élégants, mais dont l'expression était lourde d'inquiétude. Elle ne devait pas avoir plus de trente ans, et Thésée, qui était obligé de suivre l'évolution des mariages entre familles de Sang-Pur, su que se tenait devant lui la jeune mariée du maître des lieux. La pensée lui retourna l'estomac, mais pas assez pour qu'il ne puisse pas se permettre le sourire le plus poli possible :

« Bonjour, madame. Thésée Scamander. Le fiancé de Leta ? »

L'autre le dévisagea puis, lentement, hocha la tête. Thésée se racla la gorge.

« Pourrai-je parler à votre... mari ? »

Encore une fois, un hochement de tête, et elle s'effaça pour le laisser entrer.

L'appartement était à l'image de cette femme dont il ignorait le nom : sans doute magnifique fut un temps, mais aujourd'hui terne, noir, l'atmosphère lourde. Rien que l'entrée respirait la dépression, et dans son état actuel, Thésée se demanda si venir ici était une si bonne idée.

« Suivez-moi, » murmura la femme Lestrange, et Thésée s'exécuta. Ils traversèrent un couloir, puis un autre, avant de s'arrêter devant une porte en bois ciré.

« Demetria, qui est-ce ? », gronda une voix de l'autre côté, et la dénommée Demetria, après une inspiration, rentra dans la pièce. Thésée, dans son manteau, les mains dans les poches, préféra rester dans le couloir.

« Le fiancé de Leta, monsieur.

- Leta ? »

Demetria lui lança un regard, et il se décida finalement à rentrer dans la chambre.

L'odeur était abominable, comme si on avait oublié d'aérer la pièce depuis des jours, et les rideaux noirs étaient tirés, bloquant la lumière du dehors avec une efficacité qui appelait à l'admiration. Seuls quelques rayons illuminaient la pièce ; ça, et les bougies, qui ne fondaient jamais et restaient perpétuellement allumées, leurs flammes flageolantes mais qui jamais ne s'éteignaient.

Le vieillard était, eh bien, un vieillard, mais en-dessous de sa robe de nuit blanche qui cachait sans doute un corps malade, on devinait tout de même une intelligence dans ces petits yeux qui le disséquaient rapidement comme on évaluait une marchandise.

Plus loin dans l'appartement, un vagissement de bébé retentit, brisant le moment, et Fulcran Lestrange soupira.

« Va t'occuper de ton fils, femme, cracha-t-il presque. Les hommes ont à faire. »

Demetria s'inclina et en trois foulées, elle était hors de la pièce, fermant la porte derrière elle.

Thésée resta un instant debout dans la pièce, ne sachant pas vraiment où se mettre, avant que lentement, comme si il s'adressait à un idiot, Fulcran Lestrange regarda derrière lui, avant de focaliser de nouveau son attention sur lui. L'Auror se retourna, nota le fauteuil dans le coin et, d'un geste de sa baguette, l'approcha près du lit, où il prit place.

« La famille, commença Fulcran de sa voix rauque. Rien de plus important, n'est-ce pas, Scamander ? Oh, ne répondez pas, ajouta-t-il. Après tout, ce n'est pas comme si vous vous en souciez, vous deux, pas vrai ? »

Thésée considéra ses options et décida que rester silencieux était le meilleur moyen de ne pas recevoir une bougie sur la tête.

« Que veut Leta, alors ?

- Elle est morte. »

Fulcran resta un temps abasourdi, et Thésée préféra examiner ses mains avec une attention toute particulière. Tout pour ne pas croiser le regard de cet homme, qui ne prononçait le nom de sa bien-aimée que comme une insulte.

Leta n'avait jamais vraiment fait parti des Lestrange. Peut-être les circonstances de sa naissance — bien qu'elle ne le lui ai jamais rien dit avant le Père-Lachaise —, mais il avait espéré...

Il ne savait pas ce qu'il avait espéré. De la considération, peut-être. Pas de la chaleur humaine, car les Lestrange n'étaient pas connus pour être les plus affectueux, mais au moins faire semblant de s'en soucier. Sur certains points, il était encore naïf.

Rien de plus important que la famille, en effet.

« Je vois, articula lentement Fulcran. Eh bien. Mes condoléances. »

Thésée se demanda un instant si il pensait à l'enfant qui se trouvait dans une autre pièce, avec sa femme, quarante ans plus jeune et déjà encombrée d'un bébé. Les derniers des Lestrange, du moins en Angleterre ; peut-être que ceux français se terraient, mais l'Auror n'allait pas se dévouer pour aller les chercher.

« Est-ce que vous en avez quelque chose à faire, au moins ?, finit-il par demander, un peu de colère pointant dans sa voix. Votre nièce. La fille de votre frère. Tuée par Grindelwald. »

Il leva les yeux.

Il aurait dû s'abstenir.

Ceux de Fulcran étaient froids, sans pitié, et même sans parole, Thésée sut de quel côté il était.

« Vous fermerez la porte en sortant, Scamander. »

Et ce fut tout.

XxX

Sa rentrée au Ministère intervint trois jours plus tard, lorsqu'il estima pouvoir tenir plus de deux heures sans vouloir jeter un livre à travers la pièce, ou réparer son matelas pour y remettre le feu.

Il aurait voulu revenir la tête haute, mais les regards qu'on lui jeta étaient remplis de pitié et lui donnèrent envie de se fracasser le crâne contre un mur. Encore plus lorsque sa secrétaire, Maggie, lui adressa un sourire contrit et lui tendit, du bout des doigts, une Beuglante.

« Excusez-moi, monsieur Scamander, mais je sens qu'elle est prête à exploser. »

Thésée pesa le pour et le contre : avait-il le temps de fuir sans que cela ne paraisse être une fuite ?

La majorité de ses Aurors (ceux qui n'avaient pas été tués, se dit-il sombrement) étaient présents et avaient leurs yeux cernés rivés sur lui. Et il était venu ici pour travailler. Pour ne pas penser à Leta.

Tendant la main, il accepta la Beuglante. Sitôt que celle-ci toucha sa paume, l'enveloppe rouge prit la forme d'une bouche, et la voix tonitruante du chef des Aurors français, un certain Gaylord Desmoulins, à qui il avait à peine adressé la parole et dont il avait ressenti toute la suffisance, bref, sa voix retentit dans le bureau avec le même volume sonore qu'un coup de tonnerre tombé à cinq mètres (et il parlait d'expérience). Le fait était que si Desmoulins pouvait à peu près comprendre l'anglais (à peu près était une hyperbole bien généreuse), Thésée ne captait pas un mot de français. Et la Beuglante se désintégra sur une dernier syllabe sèche avant qu'il ne puisse tenter de trouver un traducteur.

Le silence était complet et Thésée demanda, doucement :

« Ok. Est-ce que quelqu'un a. Hm. Compris quelque chose ?

- Je pense que ce cher Desmoulins n'a juste pas pu résister à l'envie de te passer un savon, Thee. »

Le chef des Aurors se tourna vite, la baguette prête à être dressée ; quelque chose qui s'avéra inutile, cependant, dès qu'il reconnut le visage fatigué de Percival Graves. Le soulagement qu'il ressentit fut si grand, si soudain, que cela demanda tout son self-control pour ne pas qu'il se jette dans ses bras.

« Graves, salua-t-il. Quelle... bonne surprise.

- Elle ne le sera plus dans quelques instants. Ton bureau, Thee ? »

Ah.

C'est vrai qu'ils étaient en train de papoter en plein milieu d'une troupe d'Auror. Thésée leur envoya à tous un regard circulaire qui hurlait «Mettez-vous au travail !», salua Maggie d'un signe de tête, et entraîna à sa suite son homologue américain.

Sitôt la porte fermée et le sortilège d'isolation auditive lancé, Thésée ouvrit grand ses bras et fut accueilli dans une étreinte d'ours par Graves. Ce dernier lança un rire bas et lui tapota le dos avec une de ses larges mains ; leur différence de taille était, en temps normal, minimale. Mais là, alors qu'il était littéralement englouti, le chef des Aurors se sentit momentanément minuscule.

« Eh bien, si j'avais su que tu aurais ce type de réaction, je serais venu te rendre visite plus tôt. »

Thésée força son chemin hors de l'étreinte pour donner à Percival une tape amicale sur le bras.

« Idiot. On ne s'est pas vu depuis, quoi ? Le début de la Prohibition ?

- Ah. Tu n'étais donc pas attiré par mon charme naturel mais bien par nos alcools.

- Ne te déprécie pas. Vous avez tous les deux quelques qualités non négligeables. »

Percival lui offrit un sourire mais, comme tout chez lui, il était tiré par la fatigue.

Thésée n'avait pas suivi les affaires du MACUSA, ou en tout cas de très loin. Les échos de ce qui s'était passé à New York lui étaient parvenus ; et avec eux, le fait que Grindelwald avait kidnappé et prit l'apparence d'un de ses amis. Il avait voulu aider ; mais, comme Maggie avait aimé le lui rappeler, débarquer en plein dans le hall du MACUSA en exigeant des explications aurait été hautement préjudiciable à sa position et à sa réputation. Et Leta l'avait rassurée, à sa manière, que les recherches étaient mises dans des mains responsables et—

Il se força à chasser cette image. Il ne voulait pas penser à Leta maintenant.

Sauf que Percival n'était pas de cet avis.

« Je suis désolé pour Leta, murmura-t-il avec toute la sympathie du monde. Je ne l'ai jamais connue mais je sais que tu tenais à elle et—

- Juste— Stop. »

Percival ferma immédiatement la bouche. Et c'était pire que tout, voir à quel point Grindelwald les changeait.

Thésée n'aurait pas voulu arrêter de parler. Percival aurait continué à lui chanter ses quatre vérités, qu'il veuille l'entendre ou non.

Mais l'autre se contenta d'hocher la tête — toujours l'air fatigué, et pas qu'à cause du fuseau horaire différent — et de s'écarter légèrement de lui, joignant ses mains dans son dos et se redressant un peu. La distance, tant physique qu'émotionnelle, était désormais professionnelle ; mais après tout, Percival n'était pas venu lui rendre une visite de courtoisie, et eux deux le savaient. Le travail avant tout, surtout ces temps-ci.

« La Beuglante de Desmoulins n'était que la face visible de l'iceberg. Le ministère français n'a pas apprécié le tour de force que vous avez tenté à Paris. »

Thésée jura. Il aurait dû s'en douter. Il avait vu brièvement Desmoulins avant de s'envoler avec son équipe pour le cimetière du Père-Lachaise. Nul besoin de se remémorer la suite des évènements : l'immense vide laissé par les absents dans son bureau ce matin, et celui dans sa maison, parlait de lui-même.

« Et qu'est-ce que tu viens faire dans cette histoire ? »

Percival enleva une poussière imaginaire de son épaule.

« Seraphina a décidé de s'en mêler, quoique je ne sais pas pourquoi je suis surpris. Je pense que le ministre français a ensuite quelque peu... dérapé. Si l'on veut rester poli. De toute façon, plusieurs de nos ressortissants sont impliqués dans les évènements du Père-Lachaise. Notre intervention n'était qu'une question de temps. »

Ah. L'étrange garçon qui avait eu l'air prêt à commettre un meurtre et... la soeur de Tina, et Tina elle-même, cette autre Auror qui semblait avoir attiré l'attention de Newt.

En fait, quand on y pensait, il y avait drôlement d'Américains dans cette histoire, et au vu de la situation que lui avait décrit Percival, ce n'était que le début.

« Wow. Excellent. On va devoir bosser ensemble, alors. »

L'autre Auror lui donna une tape sur le bras qui faillit le faire tituber tant elle était inattendue. Un sourire léger ornait de nouveau les lèvres de Percival, ne le faisant pas paraître plus jeune mais, en tout cas, plus abordable.

« Comme au bon vieux temps, Scamander. »

Leur "bon vieux temps" avait été les tranchées.

Il ne voulait pas savoir ce que ça allait être cette fois, mais ça promettait d'être sanglant.

XxX

L'autre tâche administrative fut de passer devant le Magenmagot.

Thésée détestait le Magenmagot, et ce dernier le lui rendait bien ; même si, de mémoire d'hommes, le Magenmagot n'avait bien aimé que lui-même. On en parlait comme d'une unité plutôt qu'un composé de juges et autres membres importants du Ministère ; normalement, une constitution d'un tel conseil était censé apporter débat et démocratie.

Il n'en était rien, et Thésée n'avait jamais entendu pareil mensonge aussi communément accepter que «le Magenmagot est juste».

Le Magenmagot n'était jamais juste, surtout si ceux qui lui faisait face ne faisait pas parti d'une des Vingt-Huit familles originelles, qui avaient fondé le Ministère. Ce qui était le cas de Thésée. Ses fiançailles avec Leta n'avaient rien arrangé ; non pas qu'il ait décidé de se marier avec elle pour les avantages que pouvaient lui apporter son nom. Les Lestrange avaient toujours été considérés comme une branche un peu... spéciale des Vingt-Huit, et la réputation de Leta étant ce qu'elle était, leur union comptait plus de désavantages qu'autre chose.

Il ne voulait pas penser à Leta maintenant. Alors il focalisa son attention sur le rapport qu'il devait délivrer à l'assemblée de sorciers. Sans nul doute qu'il y aurait un public également ; le fiasco du Père-Lachaise se répandait comme une traînée de poudre. La Gazette du Sorcier n'avait pas encore titré dessus, mais cela ne saurait tarder. En attendant, il fallait qu'il soit prêt à faire face à toute éventualité. Toute question gênante. Toute accusation.

Comment paraître innocent sans incriminer totalement votre patron ?

Thésée jura et croisa les bras. Le parchemin restait désespérément vide. À chaque fois qu'il voulait écrire, toutes les bonnes tournures de phrases s'envolaient pour ne laisser que du blanc et une sensation d'être inutile.

Si Travers était venu au Père-Lachaise, ils n'en seraient pas là. Si il n'avait pas insisté pour qu'ils lancent une attaque... Et si Thésée avait écouté Dumbledore et avait lui insisté pour repousser l'opération...

Étrangement, c'était l'idée que Dumbledore ait raison qui le rendit encore plus furieux. Le sorcier ne bougerait pas de Poudlard, bien trop occupé à rester planquer dans sa salle de classe, tandis que dehors Grindelwald brûlait des opposants et ralliait encore plus de gens à sa cause. Pourquoi s'embêter des problèmes des autres quand on avait enfin réussi à se débarrasser des siens ? Pourquoi prendre la peine de se déplacer quand on pouvait envoyer d'autres personnes au-delà du danger ?

Newt faisait confiance à Dumbledore. Thésée, non. C'était là l'une de leurs nombreuses différences, et une qui ne changerait jamais avec le temps. Et Newt s'était rendu à Paris sur ordre de Dumbledore ; le reste, il ne le saurait sans doute jamais. Et Thésée n'était pas certain de vouloir s'en mêler plus que nécessaire.

L'Auror jura une nouvelle fois. Pas pour la première fois, il avait l'impression d'être au pied du mur, mais cette fois-ci il ne voyait pas d'autres moyens pour s'en sortir que de balancer son frère dans la fosse aux lions, ou bien forcer son chemin malgré l'hostilité du Magenmagot et espérer qu'un d'entre eux ait pitié de lui.

Un rapport. Juste un rapport.

Il n'avait jamais aimé la paperasse.

XxX

« Le Magenmagot se réunit afin de procéder à l'interrogatoire de monsieur Thésée Hyporion Scamander concernant l'intervention au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, France, et ce qui en a découlé. Silence dans la salle, je vous prie. »

Malgré cette injonction, il fallut attendre quelques secondes avant que tout le monde ne se taise, laissant planer un silence chargé d'attente dans la salle où se tenait l'audience du Magenmagot. Thésée s'était levé, se sentant un peu à l'étroit dans son costume brun sombre, sa chemise blanche et sa cravate serrée à son cou, à la limite de l'étranglement. Maggie, qui avait eu la gentillesse de vérifier le noeud, était apparemment aussi stressée que lui, et n'y était pas allée de main morte pour s'assurer qu'il tienne en place durant son audition.

Nicholas Malfoy ne cachait pas son dédain, perché en haut de son bureau, ses yeux bleus perçants ne se détachant pas de lui une seule seconde. Thésée était tenté de le fixer jusqu'à ce que l'un d'eux détourne le regard, mais il n'en aurait tiré aucun bénéfice ; il s'en abstint donc, et se força à reconnaître les autres membres du Magenmagot présent.

Il y avait donc Nicholas Malfoy, directeur du Département de la Coopération Magique internationale, dans sa cinquantaine, toujours aussi hautain que lorsqu'il osait poser un pied au...

Enfin.

Puis Cygnus Black, quasiment le même âge que Thésée, mais pas la même prestance. Il lui manquait cet air supérieur qui caractérisait la majorité des Sangs-Purs d'aujourd'hui ; il était à la place facilement influençable, et son avis fluctuait tant et si bien que lui-même ne savait pas ce qu'il pensait la plupart du temps. Ce qui pouvait être positif, si la balance penchait vers Thésée. Torquil Travers avait l'air désintéressé également, peu inquiet de son sort : soit c'était une bonne nouvelle, soit c'était, au contraire, une catastrophe. Heureusement, Thésée reconnut deux figures un poil plus impartiales, et peu influencées par les courants de pensée actuels : Aimée Shacklebolt, qui avec sa stature pouvait sans problème renverser un bureau, était la sous-directrice du Département de Contrôle et de Régulation des Créatures magiques, ainsi que l'une des dernière représentante de sa famille : son frère était mort pendant la guerre, la laissant à la tête d'une famille décimée par le temps, et un jeune neveu qui n'avait même pas encore onze ans. Enfin Emeline Abbot, directrice du Département des Jeux magiques, qu'il avait connu lors d'un transfert qui avait duré quelques mois. Ils n'avaient fait que se croiser mais leurs rares discussions avaient fait naître un sentiment de respect mutuel, qu'il espérait bien pouvoir exploiter.

Calfeutré dans l'ombre, Thésée aperçut Graves. Les mains derrière le dos, son homologue américain avait capturé la scène en un regard circulaire, et attendait maintenant la suite.

Le ministre n'avait même pas pris la peine de se déplacer. Tant mieux. Il était plus facile d'être insubordonné quand on avait pas le chef du ministère juste devant son nez.

« Monsieur Scamander, commença Emeline Abbot avec un sérieux qu'on devait lui reconnaître. Vous comparaissez aujourd'hui devant nous pour les raisons que vous connaissez déjà, et afin de nous aider à faire la lumière sur les évènements tragiques de Paris. Votre serment ? »

Thésée s'avança d'un pas, leva la main droite à hauteur d'épaule et récita sagement :

« Moi, Thésée Hyporion Scamander, promets de ne dire la vérité, et rien que la vérité ; de répondre au mieux aux membres du Magenmagot ; de servir et de faire triompher la justice.

- Merci, monsieur Scamander. Votre rapport, s'il vous plaît. »

Il prit une grande inspiration et se lança.

Les dix minutes suivantes furent passées à conter son rapport, avec un peu plus de fluidité pour des besoins narratifs. À chaque tournure de phrase, il fit attention de rester neutre, son visage ne trahissant pas la moindre émotion, et il refusa de regarder autre part que Emeline Abbot. Il sentait que, si il se laissait dériver, il perdrait totalement le fil.

Thésée raconta Poudlard, la visite à Dumbledore, le refus de ce dernier de coopérer. L'Auror avait décidé d'inclure cette partie après quelques hésitations, ne serait-ce que pour inviter la personne de Torquil Travers dans le récit.

« Le directeur Travers a donc décidé de se rendre à Poudlard, afin de forcer quelques réponses... »

Emeline Abbot resta neutre tout du long, ce qui ne le rassura pas le moins du monde, mais ne le rendit pas plus nerveux pour autant.

Thésée raconta Paris, mais décida cette fois-ci de ne pas mentionner son frère et l'Auror américaine qui l'accompagnait. Tout cela était des détails qu'il lui faudrait demander plus tard à Graves ; mais il doutait que son ami en sache plus que lui sur la raison de la présence de la jeune femme là-bas. Et il n'allait pas mêler de nouveau son petit frère dans plus d'embrouilles officielles ; Newt était déjà un aimant à problèmes en temps normal, il n'avait pas besoin de se retrouver une nouvelle fois avec le ministère sur le dos.

« Après un tour au ministère français, conformément aux ordres reçus, nous nous sommes rendus au Père-Lachaise... »

Thésée raconta le Père-Lachaise, taisant l'histoire de Leta : après tout, ce n'était pas la sienne à raconter. Le secret serait mort dans la tombe si elle n'avait pas décidé de se confier à eux — même si le terme exact était plutôt ''forcé''. Après tout, elle n'avait décidé de raconter son histoire que pour éviter une mort innocente.

« Comme on nous l'avait dit, Grindelwald était présent ce soir-là... »

Enfin, Thésée raconta Grindelwald. Il haïssait l'admettre, mais décrire correctement cet homme charismatique, aux idées claires et résonnantes dans l'esprit des sorciers, était une tâche ardue dont il se serait bien passé. Mais il ne pouvait pas oublier le cercle de flammes bleu, eux impuissants face aux attaques qu'on leur lançait. Tous les Aurors perdus, six ce soir-là, alors que les autres luttaient pour sortir sans y laisser leur peau.

Il ne pouvait pas non plus oublier Leta, sa magnifique Leta, tandis qu'elle se sacrifiait pour leur permettre de fuir.

« Avec l'aide d'individus dont le nom de certains m'échappe, nous avons réussi à stopper la destruction de Paris. »

Il n'y avait rien d'autre à dire, et il n'essaya pas d'enjoliver la réalité. Thésée n'avait pas été seul dans son effort, et sans eux, la ville aurait sans doute été rayée de la carte ; assez stupide, quand on y pensait, considérant que la moitié des soutiens de Grindelwald cette nuit là se trouvaient dans la capitale française.

Mais enfin, il n'était pas là pour questionner la logique d'un génie du mal, n'est-ce pas ?

Son récit se termina finalement sur l'anéantissement du dragon de flammes bleu, en épargnant à l'assistance les détails les plus intimes — personne n'avait besoin de savoir que, pour la première fois depuis bien longtemps, c'était Newt qui avait initié leur embrassade. Et ce qu'il allait faire en allant voir Dumbledore après, ce n'était pas de sa juridiction ; tant qu'aucune rue n'était détruite par un Nundu en fuite, Thésée pouvait bien ignorer les affaires de son frère.

Emeline Abbot lui laissa quelques secondes de répit, le temps qu'il lui fallut pour reprendre son souffle, avant d'immédiatement attaquer :

« Y a-t-il eu, à un seul instant, un manquement aux ordres reçus ? »

Pas le plus étrange, mais pas la première question qu'on aurait pu lui demander. Thésée ne loupa pas un instant avant de répondre :

« Conformément à la procédure, mon escouade et moi-même avons suivi les ordres donnés par notre supérieur direct.

- Qui était dans votre escouade ?

- Une vingtaine d'Aurors. Sept de la branche londonienne, cinq de Liverpool, cinq de Manchester et trois de Newcastle. Parmi eux, sept avaient la certification d'Aurors Senior, et un était en fin d'apprentissage.

- Combien de morts ? »

Thésée déglutit puis répondit :

« Douze. Et quatre sont partis avec Grindelwald. »

À côté de Travers, Nicholas Malfoy laissa échapper un reniflement méprisant, attirant sur lui tous les regards du Magenmagot et du public.

« Douze Aurors morts sont douze de trop, monsieur Scamander. Dans quelle circonstance sont-ils morts ? Ont-ils bénéficié à l'arrestation de Grindelwald ? Pourquoi êtes-vous revenu les mains vides, dans ce cas ?

- Merci pour votre interruption, Nicholas, le coupa Aimée Shacklebolt, mais il me semble que cet interrogatoire était menée par Miss Abbot, comme nous en avions convenu lors de notre prise de position il y a trois ans. »

Le visage de Malfoy se tordit dans une grimace qui n'avait rien d'amicale, et qui appelait au contraire au meurtre. Les traits fins du noble le faisait apparaître squelettique et terrifiant, et Thésée était tout à fait pour les laisser s'écharper sans intervenir.

« Il y a trois ans, nous n'avions pas cet achrien courant les rues et tuant la jeunesse pure de ce pays. »

Le regard que Malfoy lui lança était équivoque : dans les victimes, trois étaient issues d'une famille de Sangs-Purs ; que Thésée ne soit qu'un Sang-Mêlé lui posait apparemment quelques soucis, et l'un d'entre eux était qu'il avait survécu.

« Si nous devions changer notre ordre à chaque remous dans notre société, nous l'aurions fait il y a un an, quand Scamander frère a détruit une partie de New York, asséna Shacklebolt.

- Nous ne sommes pas ici pour nous chamailler, claqua la voix sèche d'Emeline Abbot. Vous avez tous les deux passés l'âge de vous comporter en enfants. Il en va de la crédibilité du Magenmagot, pas de votre honneur, et si vous êtes incapables de vous comporter en adultes digne de votre position, je vous demanderais de sortir de cette cour rapidement. »

Après un dernier coup d'oeil assassin, Malfoy et Shacklebolt détournèrent le regard, visiblement peu satisfaits de cette interruption. Certains dans l'assistance souriaient, peinant à contenir un éclat de rire malheureux, que Abbot aurait eu tôt fait de condamner d'une réplique sèche.

« Nicholas, quand vous voudrez intervenir, vous me demanderez effectivement la parole. Monsieur Scamander, ai-je votre attention ?

- Absolument, madame.

- Alors ne perdons pas plus de temps. Qui était votre supérieur direct lors de cette opération ? »

Torquil Travers, il fallait bien le lui reconnaître, ne bougea pas d'un iota ; mais l'oeil d'un Auror était entraîné pour remarquer les détails, et Thésée n'eut aucun mal à voir les épaules de ce large homme se tendre légèrement.

« Torquil Travers, madame. En tant que directeur du Département de la Justice Magique, il est l'un des seuls habilité à me donner des ordres, et moi d'être obligé de les suivre. »

Abbot n'accorda pas un regard à son collègue.

« À aucun moment n'avez-vous essayé de contester ou aller à l'encontre de la volonté de monsieur Travers ?

- J'ai exprimé des doutes quant à la pertinence de notre intervention au Père-Lachaise, mais ai reçu le commandement de l'escouade, ainsi que—

- Des ordres, oui. »

Se tournant finalement vers le directeur de la Justice Magique, Emeline Abbot ne rata pas un instant pour lui dire froidement :

« Vous avez omis quelques détails dans votre rapport, apparemment, Travers.

- Et vous m'en voyez navré, répondit immédiatement ce dernier d'une voix calme. En l'absence de mon chef des Aurors, j'ai été quelque peu... perdu dans la paperasse et les avis de décès à remplir. »

Ses yeux ne pétillaient pas, mais c'était tout comme. Par une pirouette, Travers retournait la situation pour qu'elle ne l'incrimine pas.

« Douze morts, vous vous rendez compte.

- Il serait difficile de ne pas s'en rendre compte, sachant que c'est un point que vous aimez mettre en avant dans votre argumentation, chacun d'entre vous ! Il serait temps d'en proposer d'autres, et avant la fin de la journée, si vous le voulez bien. »

Thésée jeta un regard vers Graves, toujours dans son coin, toujours les mains dans son dos ; mais son ami n'avait aucune attention à lui accorder, cette dernière entièrement focalisée sur les membres du Magenmagot, qui se foudroyaient chacun du regard dans un étrange concours de supériorité. Seul Cygnus Black avait l'air vaguement effrayé par la vivacité vénéneuse de Abbot ; mais après tout, il était impressionnable, et pas en poste depuis longtemps.

« Le seul point que nous pourrions décemment avancer, dit lentement Nicholas Malfoy, est le suivant : que condamnons-nous ici ? »

Abbot ne rentra pas dans son jeu, ne posa aucune question, attendit qu'il développe ; ses doigts tapotaient son pupitre d'un rythme régulier, le bruit des ongles sur le bois le seul perçant le silence de la pièce.

« Ici, nous mettons en cause la loyauté, le respect des ordres, ce qui dans un autre contexte aurait été une bonne chose pour notre ministère. »

Malfoy se pencha un peu vers le vide ; Thésée se surprit à souhaiter qu'il y tombe. Si il avait eu sa baguette, peut-être aurait-il tenté quelque chose, ne serait-ce que pour interrompre ce charmant vieil homme. Mais non ; il était là, planté comme un piquet, les lèvres pressées ensemble pour se forcer à ne pas intervenir.

« Nos lois prévoient les cas où, l'autorité semblant abusive ou peu éclairée, les subordonnés de cette dernière sont alors habilités à l'ignorer et la dénoncer aux sphères supérieures, et ce afin d'éviter des pertes inutiles. »

Les sphères supérieures étaient le Magenmagot et le ministre. Comme si l'un d'entre vous allait faire quoique ce soit contre Travers, voulait hurler Thésée.

« La question est alors de savoir pourquoi monsieur Scamander ici présent n'a rien fait. C'est la loyauté aveugle que nous condamnons ici aujourd'hui, et c'est cette loyauté qui a entraîné la situation dans laquelle nous nous trouvons. Rien de plus, rien de moins. Par quoi était-elle dirigée, monsieur Scamander ? L'arrogance ? La cupidité ? L'envie de faire vos preuves ? Ou celle d'ajouter une cible à votre tableau de chasse ? À vrai dire—

- Vous m'avez convoqué pour faute professionnelle grave, » ne put s'empêcher d'intervenir Thésée, et il se mordit aussitôt la langue pour s'empêcher de dire autre chose.

Il sentit dans sa bouche le goût métallique du sang, mais ceci n'était rien comparé à l'air interdit de Nicholas Malfoy — de la moitié du Magenmagot, à vrai dire.

Cygnus Black fut le premier à s'en remettre, et ce fut pour dire d'une petite voix :

« Nous pourrions peut-être rajouter ''insubordination'' sur le dossier ?

- Non, trancha Emeline Abbot. Nous ne rajouterons aucune charge, mais nous allons gracieusement laisser monsieur Scamander s'exprimer. »

Merlin soit loué, oui, pensa Thésée. Il n'avait pas besoin de se tourner vers Graves pour savoir la tête que ce dernier tirait actuellement ; cinq mètres de long, avec des yeux écarquillés.

Même lui n'arrivait pas à se rendre compte de l'énorme idiotie qui avait pris possession de son corps pendant cinq secondes, mais c'était cinq secondes de trop. Il y avait quelque chose dans le ton, les accusations, sur le visage jubilatoire de Malfoy et Travers, qui l'avait fait craqué et réagir. Si Abbot n'avait pas été en charge du Magenmagot, l'audience serait déjà terminée, et il aurait perdu son boulot ; elle lui avait accordée une seconde chance, et il savait que ce serait la dernière. Au prochain manquement de la sorte, elle ne le louperait pas.

Il prit une grande inspiration, et se lança :

« Merci, madame. Je parais ici devant vous afin de délivrer mon rapport, et afin que vous en examiniez les éventuelles incohérences. Débattre des décisions prises cette nuit-là pourrait être un exercice intéressant, mais je crains que vous ne m'ayez alors pas appelé pour le bon motif. »

Percival, toujours contre son mur, hocha lentement la tête.

« Mais il est vrai que des interrogations demeurent. Notamment celle de monsieur Malfoy, totalement légitime. Pourquoi diable n'ai-je pas contesté les ordres de mon supérieur, Torquil Travers ? À qui incombe la responsabilité du Père-Lachaise ? »

Thésée entreprit de regarder son supérieur dans les yeux, avant de dévisager un à un tous les membres du Magenmagot. Une pause délibérée pour lui permettre de réfléchir très rapidement à la formulation qu'il devait employer pour cette fois.

« J'ai été un soldat, monsieur Malfoy, et sans vouloir me vanter, un bon. Mon camarade de combat et employé du MACUSA, Percival Graves, pourrait vous le confirmer. Sur un champ de bataille, si nous contestons ne serait-ce qu'une seule décision de notre supérieur, nous sommes morts. Parce que nous avons hésité, ou parce que d'autres ont décidé que nous sommes gênant, et par conséquent que l'on doit être retiré des rangs de façon permanente. »

L'attention, qui s'était brièvement focalisée sur son ami à la mention de son nom, revint rapidement sur lui lorsqu'arriva une nouvelle pause. Celle-ci ne dura pas, cependant, et Thésée reprit :

« Torquil Travers est à bien des égards mon supérieur, et l'on pourrait appeler mon manque d'interrogation une question d'habitude. Mais je ne ferai pas l'erreur de m'insulter moi-même de la sorte. Je suis capable de libre-arbitre. Je ne suis pas totalement aux ordres de mes chefs. »

Nicholas Malfoy esquissa une grimace, qu'il ignora. Si ce vieil homme voulait faire de la gymnastique du visage, grand bien lui fasse. Thésée avait d'autres chats à fouetter.

« Après être aller demander conseil à Albus Dumbledore, après avoir écouté les conseils de ce dernier, Torquil Travers a décidé de passer outre et de forcer notre passage en France au Père-Lachaise. Il était déterminé – c'est l'une de ses qualités – et rien de ce que je n'aurais pu dire l'aurait fait changé d'avis. »

Il soutint sans broncher le regard inquisiteur de Emeline Abbot.

« Cette opération aurait eu lieu, que je le souhaite ou non. Que je la dirige ou non. »

Thésée prit une petite pause pour se racler la gorge et s'humecter les lèvres. Après avoir rendu son rapport, et maintenant qu'il parlait sans discontinuer devant le Magenmagot, il avait grand besoin d'un verre d'eau pour faire passer la sensation de sécheresse qui s'était logée dans sa gorge.

« Grindelwald est aussi une menace grandissante. Nous avons tous sous-estimé son charisme, sa capacité à rallier les personnes à sa cause. Ainsi que ses suiveurs. »

Si cette jeune fille n'avait pas attaqué, si un de ses Aurors n'avait pas répliqué, alors rien de tout ça ne se serait passé. Ou alors pas de la même ampleur. Les dégâts auraient pu être moindres. Leur fanatisme aurait pu être apaisé, contré.

Leta aurait pu être en vie.

Mais certains disaient qu'avec des si, on pouvait mettre Paris en bouteille, et Thésée trouvait l'expression étrange mais poétique, alors il ne s'aventura pas davantage dans ses suppositions et revint au plus important.

« Et que suggérez-vous, monsieur Scamander ?, demanda Emeline Abbot quand il fut clair qu'il en avait fini.

- Je ne suis pas en position de suggérer beaucoup de choses, madame. Peut-être lors d'une prochaine convocation. »

Certains rirent dans l'assistance, ce qui fut déjà un soulagement. Même dans cette situation, il n'était pas dénué d'humour. Si il pouvait obtenir la faveur du public, ce serait déjà une victoire de gagnée ; un homme sans soutien était un homme mort. Et comme dans la vraie vie, il était difficile de faire revenir un homme décédé sur le devant de la scène, à moins de bien le vendre (il n'était pas en train de suggérer qu'il fallait vendre des cadavres, attention).

Emeline Abbot le regarda avec attention, puis finit par soupirer.

« Très bien, monsieur Scamander. Si mes collègues n'ont pas d'autres questions, je suis encline à vous libérer.

- Je n'y vois pas d'objection, suivit tout de suite Aimée Shacklebolt.

- De même, » répondit Cygnus Black d'une petite voix.

Travers hocha la tête, ne le quittant pas un instant des yeux. Il y avait un air dangereux dans ces pupilles brunes, un air qui ne lui disait rien qui vaille. En voulant se dédouaner ainsi, non seulement Thésée détournait l'attention du Magenmagot, mais il la détournait en plus sur Travers, un de leurs éminents membres.

Nicholas Malfoy, qui se mordillait la lèvre comme un chien rongeait un os, finit par laisser échapper un grondement.

« Soit, » concéda-t-il, et immédiatement la présidente du Magenmagot prit son maillet et tapa sur son haut pupitre en bois.

« Ainsi, par le consentement unanime du Magenmagot, nous mettons fin à cette audience. Merci de nous avoir accordé un peu de votre temps, monsieur Scamander. »

Elle le dévisagea par-dessus ses lunettes, qu'elle ne prenait jamais le temps de remonter, et ne cacha pas ses attentes dans ses prochaines paroles :

« Maintenant, monsieur Scamander, au travail. »

Thésée s'autorisa à respirer.

Même si le verdict final ne serait pas immédiatement rendu, il avait la sensation d'avoir gagné.