Bonjour/bonsoir, j'espère que vous avez passé un bon Noël. Voici le cinquième chapitre. J'espère qu'il vous plaira.
Rappel : les phrases en italiques dans le texte (à l'exception des flash-backs et des rêves de Prompto) sont en gralean, la langue de l'Empire. Les lucisiens (dont Luna) ne la comprennent pas.
Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.
Chapitre 5 : Je m'appelle Prompto
« – Qu'est-ce que tu attends ?!
Prompto sursauta. Son doigt effleura la gâchette. L'Immortel leva sa fiole, prêt à la lancer pour lâcher le sortilège sur eux.
– PROMPTO !
Prompto pressa la détente. L'Immortel lança la fiole dans les airs. Le monde se réduisit à une vague de flamme et une explosion qui détonna dans toute la ville. Prompto ignora combien de temps avait pu s'écouler quand il rouvrit les yeux. Il était allongé sur le dos contre les pavés froids et irréguliers. Le soleil lui rentrait dans les yeux, mais il n'avait même pas la force de lever la main pour se les couvrir. Tout son corps était traversé d'une douleur lancinante qui paralysait ses muscles. C'était à peine s'il arrivait à respirer.
Il ne voyait rien, si ce n'était le soleil dans le ciel, les volutes de fumée noire qui s'élevaient parmi les nuages blancs. Une ombre gigantesque qui se dressa soudain au-dessus de lui, et s'affaissa lourdement sur le prince, lui cachant tout : le ciel strié de panaches obscurs, le soleil aveuglant, le chaos d'un champ de bataille où il ne restait plus que les morts et les survivants. Prompto reconnut la voix grave de son mentor qui lui chatouilla l'oreille.
– Ne bouge pas, ne respire pas, ne parle pas.
Un hoquet surpris et paniqué secoua le corps de Prompto d'un minuscule soubresaut. Il sentait le poids lourd et familier de son mentor plaquant son corps au sol. Des bruits de pas rompirent l'étrange silence qui régnait sur les restes de Lestallum. Prompto aurait voulu sursauter, paniquer, mais son corps refusa obstinément de réagir. Il était comme une poupée de chiffon, plaqué au sol par le corps de son mentor.
– Ne bouge pas, répéta ce dernier contre son oreille. Les secours arrivent. Ravus arrive. Ne bouge surtout pas.
Prompto aurait voulu au contraire hurler. Les bruits de pas se firent de plus en plus proches, et s'accompagnèrent aussitôt du sifflement caractéristique d'une épée qu'on dégainait. Prompto sentit son mentor tressaillir brusquement. Une voix grave et austère s'éleva dans l'étrange silence qui régnait sur le champ de bataille.
– D'après votre réputation, je vous aurais cru plus courageux. Et pourtant je vous trouve à jouer les morts parmi les cadavres de vos camarades.
Le mentor de Prompto se redressa lentement. Le prince pouvait sentir sa main contre sa taille, glissant silencieusement un des pistolets du prince hors de son étui.
– La guerre ne connait aucune loi, Maréchal Leonis. Les gagnants sont des survivants, les perdants sont des morts.
– C'est ainsi que l'Empire enseigne le code d'honneur à ses soldats ?
Son mentor éclata d'un rire dément. Prompto aurait voulu pleurer ou crier. Il ne pouvait que regarder. Regarder la lame de l'Immortel qui miroitait les reflets aveuglants du soleil, regarder les mèches de cheveux roux qui dansaient au-dessus de sa tête, les yeux verts rivés dans ceux de Prompto.
– Les gagnants sont les survivants, répéta son mentor en plantant son regard dans celui de Prompto avec un sourire dément qui dévoila des dents ensanglantés. Les morts sont les perdants.
– Et que sont les prisonniers pour l'Empire ? demanda froidement l'Immortel. Que deviendriez-vous pour votre Empereur si je vous ramènerai enchaîné comme un chien à Insomnia ?
Le cœur de Prompto battait frénétiquement dans sa poitrine. Les yeux de son mentor brillaient avec une ardeur folle, et Prompto connaissait ce regard. Il le redoutait. Il l'avait vu trop de fois sur le champ de bataille, ce regard enivré par l'adrénaline du combat, aveugle à toute forme de danger. Il aurait voulu hurler, crier, ou même gémir. Se manifester de n'importe quelle façon que ce soit, attirer l'attention de l'Immortel. Mais il était paralysé par son propre corps, un simple spectateur impuissant. Il aurait voulu pleurer de rage et de dépit, mais ses yeux secs ne laissèrent échapper aucune larme.
– Au Niflheim, roucoula son mentor, nous ne faisons jamais de prisonniers. Ça ne fait pas partie de notre… culture.
Prompto le regarda se lever d'un mouvement raide et lent. Son armure était déchirée, littéralement carbonisée. Par le sortilège de l'Immortel ou par la roquette de Prompto, le prince l'ignorait. La lame de l'Immortel était placée contre sa nuque. Prompto pouvait voir son propre pistolet serré étroitement dans la main droite de son mentor. Il regardait Prompto avec ces mêmes yeux ardents, ce même sourire dément. Il tremblait d'excitation, comme un gosse qui s'apprêtait à ouvrir son cadeau d'anniversaire.
– Vivre et mourir pour l'Empire, c'est ça ?
La voix de l'Immortel était moqueuse. Prompto vit le sourire de son mentor s'élargir.
– Á mon tour de devenir un héros, Maréchal, murmura-t-il.
Un coup de feu. L'éclat aveuglant d'une lame. Et du sang, du sang, du sang… »
Prompto se réveilla en poussant un cri désarticulé. Il cligna des yeux d'où s'échappait un flot intarissable de larmes avant de reconnaître les alentours maintenant familiers de sa chambre dans la Citadelle, plongés dans la pénombre. Le jeune homme se redressa maladroitement dans son lit tout en s'efforçant de calmer sa respiration sifflante. Son cœur battait à un rythme affolé dans sa poitrine, comme s'il était encore sur le champ de bataille, comme si l'Immortel se dressait toujours au-dessus de lui telle une ombre terrible, comme si son mentor recouvrait son corps du sien pour le protéger une dernière fois.
Le prince secoua férocement la tête pour en chasser ses souvenirs et renifla. Il était sujet aux cauchemars depuis sa plus tendre enfance – ce qui lui avait valu les moqueries de Stella, même si elle n'avait jamais refusé de le laisser dormir avec elle quand ils étaient petits – mais les terreurs nocturnes n'étaient apparues que depuis qu'il était monté sur le front. Au début, il entendait seulement le rugissement des canons, puis ce furent les cris désespérés des mourants, et la vue du sang qui avaient hanté ses nuits. Et depuis deux mois, c'était la même scène qui se répétait en boucle, quasiment nuit après nuit, comme un disque rayé, comme si une partie de son esprit était resté bloquée et refusait d'avancer.
Deux coups brefs contre la porte de sa chambre arrachèrent Prompto à ses pensées. Il leva la tête au moment où Nyx Ulric passa la tête à l'intérieur.
– Tout va bien, Prince Argentum ? demanda-t-il à voix basse.
– Oui, souffla Prompto d'une voix blanche. Oui, je vais bien.
Il ne fit pas le moindre effort pour paraître convaincant, mais ce n'était pas la première fois qu'Ulric le voyait dans cet état, et le Glaive n'avait jamais insisté. C'était lui qui était chargé de l'escorter partout où il allait depuis que Prompto vivait à la Citadelle, et il s'était habitué au caractère introverti du prince. Prompto s'attendait à ce qu'il fasse exactement comme il faisait à chaque fois que Prompto lui assurait qu'il allait bien – hocher la tête, lui demander s'il voulait un verre d'eau, refermer la porte – mais le Ulric ouvrit plus largement la porte et pénétra à l'intérieur de la chambre.
Prompto se raidit aussitôt, lançant un regard méfiant au soldat. Jusqu'aujourd'hui, Ulric ne lui avait jamais donné la moindre raison de le craindre, mais Prompto n'aimait pas le savoir près de lui alors qu'il était dans cet état et en cruel manque d'armes. Ulric dut percevoir son malaise, car il ne s'approcha pas du lit et garda ses deux mains le long du corps, parfaitement en évidence.
– Pardonnez mon impudence, Prince Argentum, murmura Ulric. Mais je sais reconnaître un homme qui souffre du syndrome post-traumatique lorsque j'en vois un. J'ai vu assez de mes compagnons d'armes en souffrir.
Un frisson glacé secoua l'échine de Prompto, qui dût fermer brièvement les yeux pour ne pas paniquer. Il appuya lourdement son front contre ses genoux et respira profondément et longuement. C'était une technique que Biggs lui avait apprise pour calmer les crises de panique. Ça ne suffisait pas toujours, mais Prompto se força à inspirer et expirer le plus lentement possible jusqu'à ce que la vague de panique qui menaçait de l'engloutir finisse par enfin se retirer. Quand il releva la tête, Ulric n'avait pas bougé d'un iota, mais ses yeux vifs observaient le moindre de ses faits et gestes.
– Voulez-vous en parler ? demanda le Glaive d'une voix étrangement douce pour un homme qui dégageait une telle aura de dangerosité.
– Je ne préférerai pas, souffla Prompto en se laissant tomber contre son oreiller.
Un silence pesant tomba dans la chambre, le genre de silence que Prompto avait toujours détesté et qu'en temps normal, il s'efforçait toujours de briser. Mais pas cette fois-là. Il n'était pas à Gralea ni devant Iedolas. Il était un prince étranger dans la Citadelle d'Insomnia, en face d'un soldat lucisien qui aurait pu être un des nombreux hommes qu'il avait tué sur le champ de bataille, oui qui aurait pu être celui qui avait abattu un de ses compagnons devant ses yeux.
Ulric se racla la gorge, et Prompto s'attendait à le voir enfin partir, mais le Glaive resta planté devant la porte.
– Si vous le désirez, vous pourriez parler de vos cauchemars à la Dame Lunafreya, suggéra-t-il. Les Oracles sont de puissants guérisseurs.
Prompto se laissa retomber contre ses oreillers en soupirant. Cela faisait presque deux semaines qu'il vivait désormais à Insomnia, en sa qualité de « collaborateur-prisonnier ». Avec Aranea, il avait donné toutes les informations qu'il possédait sur le Niflheim. Néanmoins, Prompto était inquiet. L'Empire n'avait envoyé aucun message au Lucis, n'avait fait aucune annonce publique, n'avait rien exprimé sur la désertion du second héritier impérial. C'était comme s'ils ignoraient tous que Prompto avait déserté et rejoint l'ennemi en emmenant avec lui tout un bataillon de mercenaires. Ni Iedolas ni Stella n'avaient fait d'annonce publique.
En attendant une réaction de l'Empire, Prompto apprenait doucement à s'accoutumer à la vie au Lucis. Il s'était notamment lié d'une étrange complicité avec le prince Noctis. La Dame Lunafreya était plus absente, prise par un emploi du temps surchargé bien qu'elle soit confinée à Insomnia. Mais sa douceur, sa mélancolie et son désir d'en savoir plus sur Ravus l'avait davantage rapprochée de Prompto. Parfois, elle se joignait à lui pour prier la Glacéenne, accompagnée de ses deux chiens et de son escorte divine, la mystérieuse Gentiana.
La suggestion d'Ulric était tentante, mais Prompto finit par secouer mollement la tête de droite à gauche.
– Non, soupira-t-il. Inutile de la déranger avec ce genre de choses. On a tous des problèmes plus importants à régler.
– Pardonnez-moi d'insister, Prince Argentum, mais vous faites des cauchemars toutes les nuits. Comment espérez-vous être opérationnel si vous êtes incapable de dormir ?
Le blond jeta un regard presque amusé vers le Glaive.
– Pour un soldat, vous êtes borné, remarqua-t-il. C'est ainsi que le Lucis entraîne ses soldats ? Á remettre en question les ordres ?
– C'est grâce à cela que je suis encore en vie, répliqua Ulric. Et, selon mon opinion personnelle, vous aussi, Prince Argentum.
Un rire désabusé échappa à Prompto. Il l'entendit rebondir contre les murs, résonner dans l'air ténu de sa chambre, et il continua à rire, même si au final, il ne trouvait rien de drôle.
– On m'a appris, articula-t-il une fois qu'il eut repris son souffle, que les gagnants étaient les survivants.
« Les morts sont les perdants. »
« Á mon tour de devenir un héros ! »
– Celui qui vous a appris cela est loin d'être un idiot, commenta Ulric d'une voix neutre.
Il n'avait même pas l'air dérangé par la crise de rire hystérique de Prompto. Il avait la tête de celui qui avait l'habitude de ce genre de comportement, de la folie des anciens combattants. Prompto avait l'impression d'être un fou, pas un gagnant. Son mentor s'était trompé. Son mentor n'était qu'un idiot. Il lança un regard fatigué au Glaive.
– Il est mort, murmura-t-il. Il est mort sous mes yeux en riant comme un idiot.
Ulric ne trouva pas de réponse à lui donner. Prompto n'en attendait pas. Il ferma les yeux, et même derrière ses paupières closes, il ne voyait que du sang, du sang, du sang…
OOO
– Á quoi joue l'Empire ? demanda très sérieusement Tellus Scientia.
Assis à côté d'Aranea autour d'une longue table comptant le roi Régis, quelques sénateurs et des commandants de l'armée lucisienne, Prompto regardait le conseiller du roi. Il était grand et maigre comme une perche, habillé aussi sobrement qu'impeccablement, ses cheveux poudrés d'argent par l'âge brillant dans le halo de lumière projeté par le luminaire du plafond. Ses yeux vifs examinaient consciencieusement le visage des deux impériaux derrière les lunettes discrètes perchées sur son nez droit.
Étreint par la lassitude, Prompto n'eut même pas la présence d'esprit de paraître offusqué quand Aranea répondit à sa place.
– Ça, c'est la question à dix mille bronzes de l'Empire, mon poussin, railla-t-elle, souriant comme une ogresse quand Scientia parut offusqué par le surnom.
– Dix mille bronzes ? répéta Noctis.
Le prince royal était présent pour cette énième réunion entre le roi du Lucis et le prince de Niflheim. Assis à côté de son père, il avait eu l'air de s'ennuyer ferme tout le long de l'entrevue. La question posée par Scientia avait cependant semblé titiller sa curiosité. La réponse d'Aranea aussi, car il lançait à Prompto un regard interrogateur. Le prince impérial sourit d'un air un peu gêné, heureux mais néanmoins intimidé que Noctis se réfère maintenant directement à lui pour répondre à ses questions.
– Il s'agit de la monnaie impériale, expliqua-t-il rapidement.
Noctis hocha la tête. Prompto peinait à croire qu'il avait réussi à fonder ce qui ressemblait à un début d'amitié avec son homologue du Lucis aussi rapidement. En à peine deux semaines, les deux princes avaient réussi à se trouver des points communs. Derrière le faste de la royauté, Noctis n'était qu'un jeune homme qui rêvait d'une vie normale, qui aimait dormir longtemps comme un adolescent et qui se plaisait à voler la voiture de son père pour vadrouiller dans les rues d'Insomnia. Il avait une sorte d'insouciance que Prompto lui enviait malgré lui. Le roi Régis avait toujours préservé son fils unique de la guerre, et l'image de la mort restait très lointaine dans la vie de Noctis malgré le symbole de la Faucheuse qui marquait les emblèmes royaux du Lucis. Á ses côtés, Prompto avait l'impression de vivre une adolescence qu'il n'avait pas eu le loisir d'apprécier.
Scientia se racla la gorge, ramenant l'intention générale sur lui.
– Tout cela ne répond pas à ma question, déclara-t-il d'une voix légèrement agacée. Á quoi joue l'Empire ?
– De quoi vous plaignez-vous ? rétorqua une nouvelle fois Aranea avant que son prince ne puisse lui-même répondre à la question. Je trouve qu'on s'en sort plutôt bien. Grâce à nous, votre armée a su repousser les attaques de l'Empire sur Galdina, et a pu organiser une ligne de défense efficace autour de Lestallum. Ce doit être la première fois depuis dix ans que vous gagnez du terrain au lieu d'en perdre.
Cette fois, Prompto ne se priva pas du plaisir de donner un coup de pied dans la jambe de sa commandante. Deux semaines de captivité et de collaboration ne lui avaient pas appris un semblant d'humilité, à son grand désarroi. Á chaque réunion, elle ne ratait jamais une occasion de se moquer des lucisiens. Elle ressemblait à une tigresse en cage qui jouait avec son dompteur. Aranea lança un regard glaçant à Prompto, qui resta de marbre, la mâchoire serrée.
Heureusement, aucun des lucisiens ne sembla remarquer la tension entre les deux impériaux. Les sourcils de Scientia se froncèrent en signe de désapprobation, mais ce fut le Maréchal Cor qui prit la parole.
– Ne faites pas l'idiote, Highwind. Vous savez très bien de quoi nous parlons. Pourquoi l'Empire n'a-t-il pas encore réagi à votre désertion ?
– Nous nous attendions à l'envoi d'un émissaire pour parlementer, ou à une attaque directe contre Insomnia en représailles, ajouta un conseiller dont Prompto ne reconnaissait pas le visage et se souvenait encore moins du nom.
– Pourquoi l'Empereur et la princesse Aurum n'ont-ils envoyé aucun message ? enchaîna Scientia en plantant son regard inquisiteur dans celui de Prompto.
La vérité, c'était que Prompto n'avait aucune réponse. En faisant ce qu'il avait fait, il s'était attendu au pire : un bouleversement dans l'Empire aux conséquences presque aussi désastreuses qu'une explosion nucléaire. Il s'était attendu à ce que Iedolas annonce publiquement sa déchéance, brûle tous les portraits officiels de son second héritier, que Stella se jette corps et âme dans la bataille et qu'elle organise une attaque d'envergure encore jamais eue contre Insomnia. Mais rien. C'était le silence radio depuis deux semaines, et la situation commençait à inquiéter Prompto.
Comme il le redoutait, l'absence de réaction de l'Empire commençait à attiser les soupçons des lucisiens à son égard. La question de Scientia en cachait une autre, bien plus lourde de sens, que Prompto pouvait percevoir dans les regards tournés vers lui. Car pourquoi l'Empire ne réagirait-il pas à la désertion de l'un de ses héritiers ? Á moins que l'héritier en question ne soit en fait qu'un espion. « Êtes-vous un espion ? » lui demandaient les lucisiens tournés vers lui. Prompto planta littéralement ses dents dans ses lèvres pour retenir un cri indigné.
– Je l'ignore, répondit-il après quelques secondes d'un silence tendu et d'une voix aussi posée qu'il en était capable.
Clarus Amaticia, debout derrière le large siège du roi, laissa échapper un grognement désabusé. Le Bouclier n'avait jamais aimé Prompto ou Aranea, et leur avait fait savoir avec ses remarques acerbes, ses regards noirs, et sa façon de toujours se placer à proximité du roi Régis dès que Prompto ou Aranea était dans la pièce.
Aranea lança un regard plein de défi au géant de muscles.
– Le prince Argentum ne ment pas, déclara-t-elle d'une voix claquante comme un coup de fouet.
– Cela doit vous arranger de ne rien savoir, railla Amacitia.
– Clarus, siffla le roi en lançant un regard d'avertissement à son Bouclier.
Mais le mal était déjà fait : Aranea s'était levée d'un geste si brusque qu'elle faillit renverser sa chaise, posant sa main sur l'espace vide à sa taille où elle aurait transporté le fourreau d'une dague si on lui avait rendu son armure. Les Glaives présents derrière les impériaux s'avancèrent aussitôt, les mains prêtes à brandir leurs armes. Mais la commandante n'avait d'yeux que pour le Bouclier royal.
– C'est une menace, Amacitia ? siffla-t-elle.
– Juste une remarque, Highwind, répondit le géant sur le même ton.
Ils ressemblaient à deux lions rivaux qui se tournaient autour. Les conseillers semblaient tendus, les yeux rivés sur Aranea comme s'ils craignaient de la voir bondir sur la table pour sauter à la gorge d'Amacitia. Prompto savait que si Amacitia lui en donnait l'occasion, elle n'hésiterait pas à le faire. Il allait se lever à son tour, agripper Aranea par le bras et tenter de calmer les esprits, quand Régis se racla la gorge.
– Nous devrions conclure cette séance, décida le roi d'une voix calme mais ferme de celui qui s'attendait à ce qu'on lui obéisse. Nous reprendrons ce débat un autre jour.
Presque aussitôt, tout le monde se leva et quitta la salle de réunion en silence, non sans lancer dans la direction du prince impérial et de sa commandante des regards peu amènes. Prompto poussa un petit soupir soulagé. Ses genoux craquèrent de protestation quand il se leva, et les muscles raidis de ses épaules le lancèrent douloureusement quand il étira brièvement ses bras.
La collaboration, pensa Prompto avec amertume, n'était pas aussi douce ou plaisante qu'il l'aurait voulu. Même si le roi lui avait donné le bénéfice du doute, sa décision n'avait pas fait l'unanimité à Insomnia. Une colère sourde grondait parmi les ministres et les gradés de l'armée royale, et ça se voyait chaque fois que Prompto devait se rendre à une réunion afin de révéler tous les secrets de l'Empire au Lucis.
Comme pour appuyer ses pensées, un homme replet aux cheveux noirs plaqués contre son crâne rond le bouscula rudement en se dirigeant vers la porte, et ne prit même pas la peine de lancer un regard vers Prompto. Ce dernier se frotta l'épaule en réprimant un grognement. Á côté de lui, Aranea fusilla le jeune prince du regard, comme si c'était de sa faute.
– Vous ne comptez rien dire ? grinça-t-elle entre dents.
– Qu'est-ce que tu veux que je dise ? souffla Prompto. Nous ne sommes pas en position de force ici. Il vaut mieux ignorer et attendre que ça passe.
– Cela fait deux semaines, fit remarquer froidement la commandante.
Elle était encore plus désagréable que d'habitude avec lui. Prompto savait que c'était probablement parce qu'elle était encore irritée par sa joute verbale contre Amacitia, mais il n'avait pas non plus la patience de se montrer conciliant.
– Qu'est-ce que tu proposes ? cracha-t-il non sans dédain. De me comporter comme toi ?
– C'est une solution, répondit sèchement Aranea en croisant les bras. Plutôt que de vous laisser marcher sur les pieds…
– Nous ne sommes pas des alliés ici, Aranea. Les lucisiens ont toutes les raisons du monde de se méfier de nous. Je…
– Argentum ?
Le prince et sa commandante levèrent la tête d'un même mouvement. Noctis se tenait devant eux, l'air à la fois hésitant et impatient. Ce fut seulement à cet instant que Prompto remarqua qu'ils n'étaient plus que tous les trois dans la salle de réunion. Plongé dans sa conversation avec Aranea, il n'avait même pas remarqué le roi s'en aller. Prompto sentit son estomac se tordre d'anxiété. Il n'avait même pas salué Régis, ce qui, pour un prince ennemi bénéficiant de l'asile politique, pouvait s'apparenter à un flagrant manque de respect.
Noctis leur lança un regard indéchiffrable.
– Si vous vous disputez à cause de Livius, dit le prince royal, ça n'en vaut pas la peine. C'est qu'un vieux con borné.
– Livius ? répéta Prompto qui tentait de ravaler son angoisse.
– L'homme aux cheveux noirs. Celui qui t'as bousculé.
– Tu as de la chance que ton père ne t'entende pas, Noct, retentit une voix sèche derrière Noctis. Ce n'est pas un langage à tenir quand on est de sang royal.
Ignis Scientia venait d'apparaître dans l'embrasure de la porte ouverte. Il ressemblait énormément à son oncle, avec vingt ans de moins et avait l'air tout aussi pétri que ce dernier par l'étiquette royale. Quand on le voyait, on avait du mal à réaliser qu'il n'avait que deux ans de plus que Noctis et Prompto. Il dardait un regard réprobateur sur le prince royal, les bras croisés sur sa poitrine.
– Scientia, le salua Aranea d'une voix railleuse.
– Commandante Highwind, lui répondit sèchement Ignis. Si vous voulez bien nous excuser,, mais le Prince Argentum est attendu pour déjeuner avec Son Altesse, Gladiolus et moi-même.
Prompto se permit un rare sourire. Partager un repas avec Noctis et sa garde rapprochée était devenu un rite autour duquel s'était constituée une confortable routine. Noctis était un hôte accueillant qui s'était donné pour mission de faire découvrir sa culture à Prompto. La méfiance des premiers jours avait disparu avec une étonnante rapidité. Peut-être parce que Prompto et lui avaient le même âge. Peut-être parce qu'ils étaient tous les deux des princes. Peut-être aussi parce qu'ils se comprenaient plus que Gladiolus et Ignis pouvaient comprendre Noctis ou que Stella et Loqui n'avaient jamais compris sur Prompto.
Ignis regarda pensivement Aranea avant de proposer du bout des lèvres :
– Peut-être désirez-vous vous joindre à nous ce midi ?
Il avait tout l'air de quelqu'un qui demandait juste par politesse, et qui espérait de tout son cœur qu'on lui réponde par la négative. C'était bien mal connaître Aranea, songea Prompto, qui savait que la mercenaire n'allait certainement pas laisser filer l'occasion de saisir la perche si généreusement tendue par Ignis. Aranea sourit comme un ogre.
– Mais certainement, seigneur Scientia, roucoula-t-elle. Bien entendu, j'ose espérer ne pas déranger le Prince Noctis par ma présence…
– J'y vois pas d'inconvénient, répondit l'intéressé qui regardait impatiemment l'heure sur son téléphone. Bon, je meurs de faim. Vous venez ?
Ignorant l'air pincé d'Ignis qui fusillait Aranea du regard, Prompto emboîta le pas à son homologue.
– On mange quoi aujourd'hui ? demanda-t-il avec curiosité.
Noctis lui lança un regard complice.
– Un repas typiquement lucisien. Tu as déjà entendu parler du « Crown's Nest » ?
OOO
– Wow…, laissa échapper Prompto en ouvrant de grands yeux.
Devant lui, Noctis venait de poser une assiette où trônait le plus large et le plus épais burger que Prompto n'avait encore jamais vu, posé sur une astronomique pile de frites. Noctis lui servit ensuite un grand verre de soda, puis s'assit à côté de lui. Pour le déjeuner, le petit groupe hétéroclite s'était installé dans la cafétéria du personnel de la Citadelle. A cette heure, le personnel était majoritairement occupé soit aux cuisines soit au service. La pièce était vide et calme, parfaite pour un repas dans un semblant d'intimité et de convivialité.
– C'est la première fois que tu en manges, je parie, lança Noctis avec un sourire fier.
– J'avais déjà vu des enseignes de ce restaurant près du Relais de Chocobos à Duscae, admit Prompto. Mais je n'ai jamais eu la curiosité d'entrer. Les impériaux sont mal accueillis par la population locale, alors…
Le prince impérial passa une main gênée sur sa nuque devenue rouge. Heureusement, Noctis accepta l'explication sans rien de plus qu'un hochement de tête, et ni Ignis ni Gladiolus ne choisirent d'ajouter un commentaire. Prompto regrettait un peu de ne pas pouvoir manger directement au « Crown's Nest » d'Insomnia, mais étant bloqué à la Citadelle, Noctis avait dû commander leur nourriture pour qu'on leur livre directement.
Si Noctis, Prompto, Gladiolus et Aranea avaient tous commandé un burger avec une généreuse portion de frites, Ignis était le seul à avoir jeté son dévolu sur une grande salade mélangée. Le jeune Scientia fronça des sourcils en interceptant le regard dégoûté que son prince jeta à son assiette.
– Quoi que tu puisses en dire, Noct, une salade est largement meilleure qu'un burger. C'est moins gras, moins sucré, plus diététique et rempli de vitamines.
– Ouais, ouais… C'est tout plein de légumes, grommela le prince royal en ouvrant son burger pour ôter les rondelles de tomates et la feuille de salade glissée entre le steak et le fromage. Tu les veux, Argentum ?
Prompto hocha la tête et laissa Noctis déposer ses légumes au-dessus de sa propre pile de frites. Gladiolus et Aranea avaient eux déjà entamé leur burger avec le même entrain. Ignis poussa un soupir contrit et planta sa fourchette dans une première feuille de salade. Prompto saisit maladroitement son burger et en mordit une minuscule bouchée, sous le regard amusé de Noctis.
– Alors, c'est bon ? demanda le prince du Lucis.
– Hyper-bon ! s'exclama Prompto, la bouche pleine et les yeux écarquillés de surprise.
Si le pain et la viande n'avaient rien de nouveau pour lui, les sauces étaient pleines de nouvelles saveurs complètement inconnues. Elles explosaient en bouche comme un feu d'artifices multicolores. Prompto était incapable de définir exactement quels ingrédients étaient utilisés, mais l'ensemble avait un goût travaillé et exotique. Depuis qu'il vivait à la Citadelle, il avait principalement goûté les plats cuisinés par Ignis, qui était chef cuisinier en plus de conseiller et majordome personnel de Noctis. Jusque là, sa recette de curry était de loin ce que Prompto avait préféré, mais les hamburgers du « Crown's Nest » n'étaient pas loin de le détrôner.
– Pas mal, lâcha Aranea qui avait engloutit son hamburger en trois bouchées et qui s'attaquait maintenant à ses frites.
– Ça vaut pas les Cup Noodles, marmonna Gladiolus entre deux bouchées.
– Tu n'es pas mieux que Noct, soupira Ignis en faisant les gros yeux à Gladio. Je me tue à vous faire des repas sains et équilibrés, et j'ai un Prince qui préfère la malbouffe saturée en sucre et en gras, et un Bouclier qui se gave de nouilles lyophilisées sans intérêt sur le plan énergétique.
Prompto n'arriva pas à réprimer un petit rire en écoutant la conversation. Il remarqua le regard en coin que lui lancèrent les trois hommes, mais feignit de ne rien voir. Les chamailleries enfantines de Noctis et ses gardes lui rappelaient des souvenirs de son enfance aux côtés de Stella, et des quelques camarades avec qui il avait partagé de longues semaines de campagne militaire en territoire hostile. La nostalgie avait un goût doux-amer sur la langue de Prompto, qui refusa cependant d'oublier les éclats de rire partagés avec sa sœur, ou les blagues peu subtiles échangées avec Loqui, Wedge et Biggs sur le champ de bataille.
L'atmosphère à la Citadelle, bien que feutrée et emprunte de solennité, n'avait rien en commun avec celle qui régnait dans le palais impérial de Gralea. Il y régnait une chaleur et une convivialité qui n'existait plus à Gralea. Les gens qui se croisaient se saluer ou même s'arrêtaient pour discuter avec animation dans le couloir. Il y avait une grande cafétéria où tout le monde pouvait se retrouver pour déjeuner ou simplement prendre un café. Il n'était pas rare d'entendre des gens rire, ou au contraire se disputer, au détour d'un couloir. De plus, le service de communication de la Citadelle organisait des visites guidées à l'intention des civils, rajoutant un cachet supplémentaire à l'atmosphère déjà hétéroclite. En comparaison, Gralea ressemblait à un caillou froid abandonné au milieu de la toundra glacée, un lieu sans chaleur ni compassion humaine, plus habitée par des robots que des êtres humains.
C'était ça qu'il manquait à Gralea, et dans l'ensemble de l'Empire, songea le prince impérial en regardant autour de lui. Des choses aussi simples qu'une cuisine pour prendre un bon repas, des gens chaleureux, des rires échangés. Quand il regardait Insomnia, il n'avait pas l'impression que la capitale royale était à la tête d'une nation en guerre. Le Mur qui protégeait les habitants des ravages du conflit les déconnectaient également de la réalité. Ils ne souffraient pas d'un manque de rationnement, ne souffraient pas de bombes ou de mortiers, encore moins de morts. L'ambiance ici était tellement différente de celle qui devait encore prédominer à Lestallum, probablement encore occupée à enterrer ses morts et à reconstruire péniblement ses bâtiments ravagés.
Était-ce un cadeau ou un fardeau que le Roi donnait à son peuple en le préservant à ce point de ce qui se passait à l'extérieur ? Les citoyens royaux savaient tous, théoriquement, que la guerre faisait rage, qu'ils perdaient territoires après territoires à l'Empire. Mais qu'était une connaissance théorique face à une véritable expérience de la guerre ? Areanea avait tué. Prompto aussi, et ça le hantait, nuit après nuit. « Les gagnants sont les survivants » murmura la voix familière de ses cauchemars dans son esprit. Le jeune homme frotta ses yeux cernés d'une main lasse.
– Fatigué ? demanda Noctis à côté de lui.
Prompto lui jeta un regard. Aranea, Ignis et Gladiolus étaient en grande conversation sur les différences entre la cuisine lucisienne et la cuisine impériale, laissant les deux princes libres de discuter dans une relative discrétion. Noctis paraissait sincèrement soucieux.
– Encore des cauchemars ? ajouta le prince royal à mi-voix.
– Comment tu le sais ? demanda Prompto en se sentant aussitôt blêmir.
Ses cauchemars étaient censés rester secrets. Seuls Aranea et Nyx étaient au courant, et si la mercenaire n'avait aucun intérêt à les divulguer aux lucisiens, Nyx avait promis de n'en parler à personne…
– Ulric est allé en parler à Luna ce matin, expliqua Noctis en parfaite contradiction avec les pensées de Prompto. J'étais à côté, j'ai entendu la conversation. Tu as des terreurs nocturnes, c'est ça ?
Prompto déglutit. La frite qu'il était en train de mâcher glissa douloureusement le long de son œsophage, laissant un goût de cendres dans sa bouche. Le jeune homme éluda le regard de Noctis, la bouche pincée. Son cœur commençait à battre plus vite dans sa poitrine, et il dût se forcer à respirer profondément pour ne pas faire une crise de panique devant tout le monde.
– Si tu veux pas en parler, y a pas de problèmes, bafouilla finalement Noctis après quelques secondes d'un silence lourd.
Prompto releva lentement les yeux vers lui. Le brun arborait une moue coincée quelque part entre énervement et incompréhension, les sourcils légèrement froncés. Prompto poussa un soupir inaudible. Il s'en voulait d'avoir contrarié son homologue. Noctis et lui s'entendaient relativement bien en dépit de leur situation. Le prince impérial ne souhaitait pour rien au monde compromettre la fragile relation qu'il avait instaurée avec lui. Et puis, il avait envie de lui faire confiance. Envie de se confier, ne serait-ce qu'un peu…
Le blond s'humecta les lèvres, puis agrippa nerveusement son médaillon d'or contre sa poitrine.
– C'est pas des cauchemars, murmura-t-il en fixant un point invisible sur la table. C'est des souvenirs. De la guerre.
L'odeur de la cendre lui monta dans les narines. Le vacarme des bombes semblaient résonner dans le silence de la cafétéria vide. Prompto pouvait sentir les yeux de Noctis sur lui, vifs et attentifs. Il ne leva pas la tête.
– C'est pas la première fois que ça m'arrive, continua-t-il. Pour être honnête, je fais des cauchemars depuis que j'ai commencé à participer aux combats. Mais normalement, ça va, ça vient. Ça disparait. Ça réapparait. J'ai un peu de répit entre les épisodes. Cette fois… cette fois, c'est différent. Je… je fais toujours le même rêve, encore et encore.
Le rire fou de son mentor lui vrilla les tympans si soudainement que Prompto tressaillit, avant de se souvenir que c'était uniquement dans sa tête. Son poing se serra plus fermement autour de son médaillon, s'y accrochant comme à une bouée en pleine mer.
– La bataille de Lestallum ? devina Noctis. J'ai entendu Nyx le mentionner, ajouta-t-il d'un air coupable quand Prompto lui lança un regard surpris.
Pour un Glaive, ce garde était pire qu'une commère, pensa Prompto avec plus de lassitude que de colère. Il hocha la tête, les paupières mi-closes pour cacher ses yeux brillants de larmes.
– Ouais, Lestallum… J'ai… Mon mentor est mort pendant l'affrontement.
– Ton mentor ?
– Celui qui était mon éducateur militaire, expliqua le blond d'une voix cassée. Je le connaissais depuis que j'étais enfant. Il est mort en voulant me protéger.
La douleur ressemblait à une boule qui grossissait dans sa gorge. Il ravala obstinément ses sanglots et ses larmes, refusant de perdre la face non seulement devant Noctis mais également devant Ignis, Gladiolus et Aranea. Pour se donner contenance, il attrapa son verre de soda et en but trois grandes gorgées, ne prêtant aucune attention au goût parfumé de la boisson. Il restait encore une impressionnante pile de frites dans son assiette, mais il n'avait plus aucun appétit.
– Je suis désolé, murmura Noctis.
Il avait l'air sincère. Il l'était sûrement. Le regard qu'il braquait sur Prompto était hésitant, légèrement humide, rempli d'incertitude, de peine, de crainte aussi. Il ressemblait presque à un enfant qui ne savait ni quoi dire ni quoi faire. Prompto secoua la tête.
– C'est pas de ta faute, dit-il.
Le Prince Noctis n'était pas celui qui avait tué son mentor. Celui qui avait tué son mentor était Cor Leonis.
OOO
Après le déjeuner, Noctis décida d'emmener Prompto dans un coin de la Citadelle que le prince impérial n'avait apparemment encore jamais vu. Ces derniers jours, entre les réunions militaires et les rencontres avec le roi, le Maréchal et ses nombreux conseillers, Prompto avait pu visiter les principales pièces de la Citadelle royale, notamment l'immense salle de bal au dernier étage et l'interminable galerie où étaient suspendus les tableaux des anciens rois du Lucis.
Cette fois, Prompto suivait son homologue le long d'un petit couloir étroit qui n'avait pas l'air très fréquenté. Les deux princes n'étaient plus accompagnés que d'Ulric, chargé comme toujours de surveiller Prompto. Gladio et Ignis avaient eux décidé d'aller à la salle d'entraînement, accompagnés d'Aranea qui avait longuement insisté pour pouvoir assister à leur entraînement. Sa commandante était en manque d'exercice, Prompto le savait, mais les lucisiens refusaient toujours de les laisser approcher ce qui ressemblait de près ou de loin à une arme. Le jeune homme espérait seulement que la mercenaire saurait se montrer patiente.
– C'est là, indiqua Noctis en poussant une porte dérobée.
Il s'effaça pour laisser passer Prompto, un petit sourire aux lèvres. Prompto s'avança avec prudence, avant d'écarquiller les yeux de stupeur. Il se trouvait dans ce qui ressemblait à une large chapelle, aux murs d'un blanc laiteux qui contrastait furieusement avec les teintes sombres de la Citadelle. De larges piliers de marbre soutenaient un plafond en coupole troué d'une large baie vitrée par laquelle la lumière du soleil automnal se déversait en une cascade dorée. Au centre de la pièce se dressaient six statues d'albâtre, disposées en cercle. D'énormes bouquets fleuris ornaient les statues, dont des pétales fanés parsemaient le sol de dalles blanches. Le lieu inspirait une telle paix et une telle pureté que Prompto hésita même une seconde à s'avancer davantage, craignant de souiller l'endroit de sa simple présence.
Noctis le devança, l'air nullement intimidé par la solennité des lieux. Il jeta un regard vers le puits de lumière avant de se retourner vers son hôte.
– Voici le Sanctuaire des Six, annonça-t-il. C'est ici qu'on priait traditionnellement les Astraux dans les temps anciens. Le sanctuaire était désaffecté depuis presque un siècle, mais mon père l'a fait rénover quand Luna est venue habiter ici. C'est là qu'elle préside certaines cérémonies ou qu'elle prie pour avoir les faveurs des Astraux. Comme tu aimes prier, j'ai pensé que ça te plairait…
Sa voix se termina sur une note hésitante. Prompto, qui était subjugué par la beauté du sanctuaire, ne réagit pas tout de suite. Il se sentait terriblement intimidé. L'air ici était plus froid que dans le reste de la Citadelle, lui rappelant presque Niflheim. La douceur de température du Lucis était quelque chose dont il avait encore du mal à s'habituer. La blancheur des lieux avait elle aussi quelque chose de rassurant, les rappelant les plaines blanches de son empire. Mais l'obscurité caractéristique du Niflheim était complètement absente. L'endroit ne respirait qu'une profonde sérénité.
– Je…, balbutia finalement Prompto en arrachant son regard du plafond pour regarder Noctis. C'est… C'est magnifique…
Le visage de Noctis se fendit aussitôt d'un large sourire. D'un geste de main, il invita Prompto à se rapprocher des statues. Le blond s'avança timidement. Les statues étaient à taille humaine et montées sur un piédestal de pierre sur lesquels étaient déposés les bouquets de fleurs. L'un d'eux se composait exclusivement de fleurs aux pétales violets à l'aspect poudré.
– Ce sont des fleurs de Sylle, dit Noctis en le regardant effleurer une des fleurs du bout des doigts. Ce sont…
– Les fleurs des Oracles, termina Prompto à voix basse. Je… Je sais. Il y en a des champs entiers à Tenebrae.
La fleur de Sylle avait été l'emblème des Reines de Tenebrae jusqu'à l'annexion du royaume par l'Empire. Comme la vente des fleurs de Sylle, qui ne poussaient que dans une petite province maritime du royaume de Tenebrae, représentait un marché fructueux, l'Empereur n'avait pas détruit cette dernière trace de la royauté des Oracles. Prompto avait de nombreuses fois vu Ravus errer dans les champs de fleurs violettes, avec l'air d'un petit garçon perdu qui recherchait les siens. Parfois, Umbra l'accompagnait, parfois Ravus s'agenouillait seul au milieu des fleurs et restait là, sans bouger, de longues heures.
– Je ne les ai plus vus depuis douze ans, avoua Noctis derrière lui. Quand j'étais à Tenebrae, Luna m'emmenait parfois dans un de ces champs. Elle les adorait.
Prompto se retourna lentement. Noctis avait le visage fermé, le regard mélancolique.
– Tu te souviens ? osa demander le blond. De la prise de Tenebrae ?
Noctis devait avoir huit ans à l'époque. Le prince du Lucis avait été en convalescence dans la demeure des Oracles quand Iedolas avait ordonné l'attaque. Sans doute avait-il espéré capturer ou tuer le jeune prince à l'époque, et s'approprier définitivement le Cristal. Prompto n'arrivait pas à imaginer à quoi une attaque de Magitecks pouvait ressembler aux yeux d'un enfant. Sans doute plus cauchemardesque que pour les adultes. Certainement bien plus traumatisant. Comme pour confirmer ses pensées, le prince royal se rembrunit aussitôt.
– Un peu, répondit-il d'une voix rauque. C'est allé très vite, et c'était brutal. Mon père a juste eu le temps de nous attraper, Luna et moi, et de s'enfuir. Je me souviens d'un homme immense qui se tenait au-dessus du corps de la mère de Luna…
Un frisson traversa l'échine de Prompto. Le sac de Tenebrae avait été un bain de sang, il le savait. Mais entendre Noctis décrire l'attaque avait quelque chose d'encore plus horrible. C'était… réel. Comme les batailles que Prompto avait vécu. Il songea que si Noctis avait assisté au meurtre de la Reine Sylvia, alors la Dame Lunafreya devait également l'avoir vu. Une petite fille de douze ans avait vu sa propre mère mourir sous ses yeux. Prompto sentit les siens se remplir dangereusement de larmes, alors que la culpabilité lui tordait le cœur.
– Je… Je suis désolé, murmura-t-il.
– Ce n'est pas toi qui a ordonné l'attaque, si ? grommela Noctis d'un ton abrupt en se retournant. C'est pas à toi de t'excuser.
« C'est à ton empereur » crut entendre Prompto. Le jeune homme regarda le dos raide de Noctis tourné vers lui. Dans son uniforme noir, le prince du Lucis détonnait avec la blancheur du Sanctuaire, mais curieusement, il allait bien avec le décor. Il y avait une étrange correspondance entre la noirceur de ses vêtements et la clarté du Sanctuaire, entre l'emblème royal de la Faucheuse dans son dos et les statues disposées autour d'eux. Noctis appartenait à cet endroit, réalisa silencieusement Prompto, tandis que lui-même, malgré son uniforme blanc, était comme une tâche d'huile sur un beau tableau. Il n'avait pas à être ici, et pourtant il y avait été invité.
Noctis avait toujours le dos tourné, mais il le surveilla du coin de l'œil quand Prompto commença à examiner chaque statue avec attention. Il reconnut d'abord l'Hydréenne, déesse des eaux et protectrice d'Accordo. Il y eut ensuite l'Archéen Titan, représenté soutenant le Météore au Disque de Cauthess. Le voir ramena des souvenirs sombres à Prompto qui détourna rapidement le regard. Le Foudroyeur Ramuh, gardien de la région de Duscae, avait la forme d'un vieil homme enveloppé dans un long manteau qui toisait Prompto par-dessous des sourcils broussailleux. L'Infernien Ifrit et la Glacéenne Shiva étaient représentés enlacés, mais chacun regardait dans la direction opposée, comme séparés l'un de l'autre.
– C'est le Dragonien ? demanda Prompto en s'arrêtant devant une statue qui représentait un homme en armure doté d'une paire d'ailes.
A l'inverse des autres statues, celle-ci était sculptée dans une roche d'un noir profond. L'Astral brandissait une large épée dont la forme rappelait celle utilisée par les soldats lucisiens.
– Oui, confirma Noctis en se rapprochant, les mains dans les poches. C'est Bahamut. Des Six, c'est l'Astral dont nous sommes le plus proches, Luna et moi. D'après la légende, c'est lui qui a donné aux Oracles le Trident et le pouvoir de guérir, et à mes ancêtres l'Anneau du Lucii et la magie du Cristal.
– Est-ce que le roi prie ? interrogea Prompto en désignant le bouquet de fleurs déposé au pied de la statue.
– Non. Je crois que c'est Luna qui a déposé ces fleurs. Mon père et moi, on ne prie pas vraiment… Nous sommes liés de façon plus directe aux Astraux. Du moins à Bahamut.
Il leva sa main droite en démonstration. Aussitôt, une nuée d'étincelles d'un bleu limpide naquit au creux de sa paume jusqu'à prendre la forme d'une dague. L'arme se matérialisa entre les doigts du prince qui en saisit aussitôt le manche. Prompto regarda avec des yeux écarquillés. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait la magie du Cristal à l'œuvre, mais il n'avait encore jamais eu l'occasion de l'admirer d'aussi près. Noctis fit un geste du poignet et la dague disparut dans une nouvelle gerbe d'étincelles bleues qui s'évanouirent dans l'air froid du Sanctuaire.
– Waw, souffla Prompto.
– Voilà le cadeau de Bahamut à mon plus lointain ancêtre, déclara Noctis sans enthousiasme. La magie du Cristal. Elle coule littéralement dans nos veines. Seuls les membres de la lignée des Caelum peuvent en hériter et la manipuler.
– Mais certains soldats lucisiens peuvent faire de la magie, protesta Prompto en lançant un regard à Ulric qui se tenait à l'écart.
Noctis hocha la tête, le visage sérieux.
– Les Glaives, oui. Il existe un pacte qui permet à un roi du Lucis de partager sa magie avec ses vassaux. C'est un procédé dangereux, car la magie utilisée par les Glaives ne vient pas d'eux, mais est puisée directement dans les réserves du roi. Cela l'affaiblit et le fragilise. C'est pourquoi le nombre de personnes avec qui on peut partager sa magie est limité.
Ainsi, si le roi Régis paraissait si fatigué et usé, ce n'était pas seulement à cause du Mur, songea Prompto. Ses Glaives qui combattaient sur le front lui coûtaient eux aussi une énergie considérable. Régis avait sans doute espéré que ses Glaives puissent aider à gagner la guerre, mais la supériorité numérique du Niflheim avait jusque là dominé le conflit. Sans l'intervention de Prompto, peut-être Insomnia serait-il déjà tombé, lâché par son roi qui était à bout de forces.
– Est-ce que tu as lié un pacte avec quelqu'un ? demanda Prompto en lançant un regard curieux à Noctis.
– Uniquement Gladio, parce qu'il est mon Bouclier, et Ignis, parce qu'il est mon conseiller. C'est un truc entre nos trois familles. Nous sommes unis de génération en génération.
Noctis commença à faire apparaître des objets divers avec sa magie, principalement des armes, mais aussi sa canne à pêche et sa collection d'hameçons, des livres, et même une console de jeux.
– Je prends tous ces objets de mon Arsenal Fantôme, expliqua-t-il. C'est une sorte de poche dans une dimension parallèle à laquelle j'accède grâce à la magie du Cristal. J'y stocke principalement des armes, les miennes et celles de Gladio et Ignis. Eux aussi peuvent invoquer leurs armes de cette manière, en piochant directement dans mon Arsenal en se servant de ma magie.
– Tu le sens, quand ils prennent des armes ? questionna Prompto qui avait l'impression d'être un petit enfant qui découvrait le monde.
– Ouais, sourit Noctis. Impossible de ne pas le sentir.
– Ca fait mal ?
– Non. C'est… c'est une sensation difficile à décrire. Comme un picotement dans tes veines. C'est plus fatiguant qu'autre chose.
Le prince royal fit finalement apparaître, d'un geste élégant de la main, un objet de forme rectangulaire que Prompto identifia bientôt comme un appareil photo. Le jeune homme ne put s'empêcher de regarder avec envie le superbe appareil, que son œil expert analysa comme un instrument de qualité supérieure. Son objectif devait être bien plus performant que celui de son ancien appareil photo. En y regardant de plus près, Prompto remarqua le reflet argenté de l'emblème royal du Lucis sur l'appareil.
– Il est à toi ? demanda-t-il sans pouvoir masquer son envie.
– C'est moi qui l'ai acheté, confirma Noctis sur un ton dégagé. C'est un des meilleurs appareils numériques qu'on puisse trouver à Insomnia. Il est étanche et résistant aux chocs. C'est un Reflex avec une très haute sensibilité ISA…
Il s'interrompit quand Prompto fronça les sourcils.
– Tu veux dire ISO ?
Le prince du Lucis rougit légèrement, sous le regard amusé et perplexe du blond.
– Euh… ouais…, marmonna-t-il. Je m'y connais pas des masses en appareil photo, si tu veux tout savoir.
– Pourquoi tu l'as acheté, alors ? demanda Prompto.
Est-ce que c'était un caprice de prince ? Prompto connaissait cette ritournelle, Stella et lui avaient eu chacun leur épisode où ils s'étaient procurés des objets dont ils n'avaient aucun besoin mais qu'ils avaient pris quand même sur un coup de tête. Adolescente, Stella avait acheté une gigantesque hache et s'était mise dans la tête d'apprendre à la manier pour terrifier ses adversaires sur le champ de bataille. Mais l'arme avait été trop lourde pour qu'elle la soulève facilement et la hache avait fini par moisir dans l'armurerie sans que personne n'y touche. Prompto avait lui jeté son dévolu sur une magnifique selle de chocobo rapportée du Lucis. Il était dingue de chocobos depuis qu'il avait appris leur existence en lisant un livre sur le Lucis, et comme il n'y avait pas d'oiseaux au Niflheim, il s'était rabattu sur une selle cloutée d'argent dont il n'avait aucune utilité. Elle devait encore être dans sa chambre, à prendre la poussière.
Mais Noctis lui tendit soudain l'appareil d'un geste un peu brusque.
– C'est pour toi, dit-il sans le regarder dans les yeux. C'est pour… pour remplacer celui que le service de sécurité à détruit.
Prompto écarquilla les yeux. En même temps, il sentit son cœur se serrer momentanément, avant qu'une douce chaleur se déploie dans sa poitrine. Un sourire idiot étira lentement ses lèvres alors qu'il tendit maladroitement les mains pour prendre l'appareil. Il regarda Noctis qui avait l'air gêné, mais néanmoins satisfait de lui.
– Merci, balbutia Prompto en gralean. Je… Je veux dire merci. C'est… Je m'y attendais pas.
Noctis haussa les épaules.
–Y a pas de quoi. Avec tout ce que tu as fait pour nous, c'est la moindre des choses.
Il le disait d'un air naturel, comme si ce n'était pas grand-chose. Aux yeux du prince du Lucis, ça ne l'était sûrement pas. Noctis avait l'impression d'être juste quelqu'un qui offrait un cadeau à un ami. Mais pour Prompto, ça représentait beaucoup plus. Il avait combattu les lucisiens sur le champ de bataille, il avait du sang des Glaives royaux sur les mains. Noctis avait toutes les raisons du monde de lui planter son épée dans le ventre. Et pourtant il l'avait accueilli, l'emmenait manger des plats traditionnels, lui faisait visiter la Citadelle. Et finalement, lui avait offert un cadeau. Pas seulement l'appareil photo, mais sa confiance.
Prompto en tremblait d'émotion. Il avait toujours été trop sensible. Un défaut sur le champ de bataille. Une qualité pourtant ici, face à Noctis. Il voulait lui rendre la pareille. Il voulait offrir un cadeau à Noctis. Mais il réalisa qu'il n'avait rien à lui offrir si ce n'était son honnêteté.
– Tu sais, dit-il d'une voix un peu tremblante. Mon nom n'est pas vraiment Argentum…
– Hm ? fit Noctis en haussant les sourcils. Qu'est-ce que tu veux dire ?
– C'est juste un titre, sous lequel je suis né parce que je suis le deuxième héritier de l'Empereur, expliqua Prompto. Les noms des héritiers impériaux sont rarement connus en-dehors d'un cercle très privé.
C'était même jamais le cas. Stella n'était Stella que pour Prompto, Iedolas et Ravus. Le nom des héritiers impériaux portait une dimension strictement personnelle que les lucisiens ne percevaient que rarement. Á voir l'expression perplexe de Noctis, il ne la percevait pas non plus.
– D'accord…, lâcha-t-il sur le ton de celui qui ne comprenait pas.
Prompto resta quelques secondes silencieux. C'était un cadeau qu'il offrait à Noctis. Un immense cadeau, même si le prince royal ne le réaliserait sûrement pas. C'était un cadeau lourd de conséquences aussi. Mais Prompto avait déjà choisi sa voie en quittant Gralea, en allant à Insomnia. Le regard de Noctis – perplexe, mais honnête, ouvert – le confortait dans sa détermination. Il sourit, et tendit la main.
– Je m'appelle Prompto. Prompto Argentum Aldercapt. Ravi de refaire ta connaissance, Noctis.
Bon, on avance tout doucement dans l'intrigue. J'espère que le rythme ne vous paraît pas trop lent. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.
Autre petite note : je ne m'y connais pas beaucoup (pour ne pas dire pas du tout) en photographie. J'ai fait quelques humbles recherches sur notre ami à tous Wikipédia et quelques sites spécialisés pour ne pas paraître trop inculte, mais que les pros de la photo me pardonnent si j'ai fait des grosses fautes de débutant.
En tout cas, merci d'avoir lu ce chapitre. Et passez de bonnes fêtes de fin d'année !
