Hello tout le monde, me revoilà (enfin) pour ce sixième chapitre. Je le publie plus tard que je ne l'aurais voulu, mais j'ai eu un peu de mal à l'écrire, par manque de temps essentiellement et d'énergie. Entre le boulot et les petits soucis de la vie quotidienne, je n'écris pas forcément de manière très régulière. Donc je vais avancer à mon rythme, et ne vous inquiétez pas si je prend un peu de temps à publier, ça ne veut pas dire que j'ai abandonné la fic (si ça se produirait, je ferais une petite note pour le signaler).

En tout cas, merci à tous ceux qui prennent le temps de lire cette histoire en (lente) progression. Et désolée pour les éventuelles fautes de frappe et d'orthographe. J'essaie de les repérer, mais certaines m'échappent toujours.

Et attention, gros SPOILERS sur la fin du jeu dans ce chapitre.

Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.


Chapitre 6 : La décision de Lunafreya

Assis derrière son imposant bureau royal, Régis poussa un long soupir. Il lâcha son élégant stylo pour frotter les muscles raides et douloureux de sa jambe lésée, glissant ses doigts sous l'attelle en or et massant directement la peau par-dessus son pantalon. Ce faisant, il jeta un regard mélancolique vers la large baie vitrée qui donnait une vue spectaculaire sur Insomnia et ses environs. Quand on voyait les gratte-ciels de la ville se détacher du ciel bleu et clair de cette fin de septembre qui portait encore toute la douceur de l'été, on avait du mal à imaginer que le Lucis était en train de perdre la guerre. Les habitants de la capitale royale étaient jusqu'ici bien protégés par le Mur magique de Régis, isolés du reste du monde. Il leur était terriblement facile d'oublier qu'à seulement deux cents kilomètres de là, les troupes impériales patrouillaient autour de Lestallum, occupant toujours une grosse majorité de la région de Cleigne, et tentaient des attaques jusque là vaines contre Galdina.

Régis ne pouvait pas nier que l'aide inespérée du Prince Argentum et de ses hommes y étaient pour beaucoup. Les impériaux avaient fait preuve d'une collaboration irréprochable à l'égard des lucisiens, malgré la méfiance et l'hostilité ouverte de nombreux sénateurs, qui auraient souhaité de servir du prince comme d'un moyen de pression contre Iedolas et la princesse Aurum. La commandante Highwind leur avait également été d'une grande aide. Grâce à ses conseils, le Lucis avait pu organiser une défense efficace autour de Galdina et empêcher les troupes impériales de s'emparer de cet important point stratégique.

Trois coups secs donnés contre la porte close de son bureau interrompirent Régis dans ses pensées.

– Entrez ! ordonna-t-il.

Il s'attendait à voir Clarus ou Tellus, il fut donc particulièrement surpris quand il vit Lunafreya pénétrer dans son bureau, suivie par Gentiana, son escorte divine. Cette dernière referma doucement la porte derrière elle, tandis que la jeune Oracle s'avança vers le bureau.

– Bonjour, Majesté, le salua Lunafreya. J'espère que nous ne vous dérangeons pas…

– Aucunement, répondit aussitôt Régis en se levant. Ma chère Lunafreya, tu sais bien que ma porte t'est toujours ouverte.

La jeune femme lui adressa un petit sourire timide, le même que celui qu'elle arborait quand elle avait douze ans et que Régis la dans ses bras pour la consoler de la perte de sa mère et de l'absence de son frère. Régis ne pouvait pas prétendre être devenu comme un père pour la jeune Oracle, mais il l'aimait comme sa propre fille. Il l'avait vu naître et grandir, il l'avait vu prendre soin de Noctis et avoir juré de le protéger, il l'avait vu prendre ses fonctions d'Oracle et remplir sa mission sur Éos alors qu'elle n'avait que seize ans.

Sur un geste de Régis, Lunafreya s'assit sur une des chaises devant le bureau. Derrière elle, Gentiana se dirigea de son habituelle démarche aérienne vers la fenêtre pour observer le paysage, même si ses yeux étaient comme toujours fermés. Il se dégageait de la divinité une permanente odeur de fleur qui caressa les narines de Régis.

– J'ai vu Noctis dans le couloir en venant ici, l'informa Lunafreya. Il était avec le Prince Argentum. Il semblerait qu'ils s'entendent plutôt bien.

La nouvelle réchauffa le cœur du vieux roi, malgré la situation délicate dans laquelle ils se trouvaient. Il était heureux que son unique enfant parvienne à forger un lien avec un autre jeune de son âge, même si c'était le prince d'une nation ennemie.

– Je suis heureux de l'apprendre, dit-il. Même si ça n'enchantera pas tout le monde.

– Vous voulez parler du sénateur Livius ?

– Lui parmi d'autres. Mon choix de collaborer avec le prince impérial est loin de faire l'unanimité. On me reproche d'être trop conciliant, voire même naïf… Certains estiment que j'aurais dû profiter de la situation pour faire pression sur Niflheim, d'autres pensent qu'Argentum est un traître qui nous espionne pour le compte de l'Empire…

Le silence inhabituel de Niflheim face à la désertion d'Argentum, loin de rassurer les conseillers royaux, les confortaient au contraire dans l'idée que toute cette histoire ne devait être qu'un énorme piège. Même Tellus soutenait cette théorie et ne cessait de répéter à Régis de se méfier. Lunafreya poussa un soupir attristé.

– La peur ne cessera probablement jamais d'animer les cœurs. Mais nous ne devons pas désespérer. Qui sait, peut-être que Noctis parviendra à construire une solide amitié avec le Prince Argentum. Ce pourrait être le début d'une nouvelle ère.

– Tu as toujours été très optimiste, commenta Régis.

– C'est mon rôle, sourit la jeune femme.

Oui, pensa distraitement Régis. C'était le rôle de l'Oracle d'apporter l'espoir et la lumière aux peuples. Le rôle du Lucis était de protéger les gens et le Cristal. Au final, l'union de leurs deux magies irait définitivement à bout du Fléau des Étoiles. Une profonde mélancolie tomba aussitôt sur le monarque à ces pensées. La destinée des Caelum prendrait bientôt fin, avec Noctis. Choisi par le Cristal comme le Roi Élu, il serait le dernier représentant de sa lignée, le Roi par lequel s'incarnera la lumière du Cristal. Noctis ignorait encore ce que cela allait impliquer, mais Lunafreya et Régis étaient eux conscients de l'avenir qui attendait le jeune prince.

Comme si elle avait senti la détresse du roi, Lunafreya se pencha en avant sur son siège et captura le regard de Régis dans le sien.

– Ne soyez pas triste, Majesté, implora-t-elle. Les chemins que nous pouvons emprunter sont innombrables. Noctis aura le choix de sa destinée, comme j'ai eu le choix de la mienne.

– Je l'espère, répondit Régis. Mais ce n'est pas aussi simple de changer l'avis des dieux.

Il lança un regard au dos tourné de Gentiana. La divinité n'avait pas bougé, mais il savait qu'elle les écoutait attentivement.

– Parfois, ce sont les actes des hommes qui suffisent à changer une destinée, déclara Lunafreya, énigmatique. Le choix du Prince Argentum est bien plus qu'un acte désespéré pour sauver son peuple. C'est un geste d'amour, de compréhension, de courage. Il sera peut-être le trait qui unira nos deux peuples… Le lien qui me permettra de revoir Ravus.

La voix de la jeune femme s'éteignit sur une note hésitante. Le cœur de Régis se serra douloureusement quand il remarqua que les yeux bleus de Lunafreya étaient recouverts d'une fine pellicule de larmes, à peine visibles dans les rayons du soleil. L'Oracle était celle qui portait et apportait la lumière des Six en elle, mais Régis savait que le cœur de Lunafreya était depuis longtemps rongé par une peine et une profonde douleur, qui voilait son beau regard d'un immense chagrin. Parfois, il se demandait s'il avait bien fait en emmenant Lunafreya avec lui lors du sac de Tenebrae. Peut-être aurait-elle été mieux là-bas, auprès de son frère, même si ça voulait dire rester sous la coupe impériale…

Régis se massa les tempes. Son cœur, tout comme son corps, était trop vieux et trop fatigué par cette vie de douleur, de sacrifices et de combat perpétuel. La magie du Cristal drainait impitoyablement dans ses forces vitales pour maintenir le Mur en état, et la destinée de Lunafreya et Noctis pesait toujours plus lourd dans son cœur. Il aurait voulu voir ces deux enfants grandir et vivre dans un monde en paix, loin de la magie, des Six, du Cristal.

– L'Oracle voulait annoncer quelque chose d'important au Roi Régis, annonça soudain la voix cristalline de Gentiana, brisant le silence contemplatif qui était tombé sur le bureau.

L'escorte divine s'était retournée pour regarder Régis et Lunafreya de ses yeux éternellement clos. Régis haussa les sourcils. Lunafreya hocha doucement la tête. Elle avait l'air à la fois accablé et déterminé.

– Oui. Il est temps pour moi de partir, Votre Majesté. Mon devoir m'appelle, je dois reprendre mon pèlerinage.

Régis, peut-être parce qu'il s'en était déjà douté en son for intérieur, ou tout simplement parce qu'il était trop vieux, n'arriva pas à être surpris par cette annonce. Il ne ressentit rien d'autre qu'une immense fatigue, qui l'accabla d'autant plus. Ses larges épaules se ployèrent davantage sous le poids invisible du fardeau qu'il devait porter. Il regarda la jeune femme dans les yeux, résigné quand il ne vit aucune once d'hésitation dans les iris bleus comme l'océan.

– Tu es sûre de toi ? demanda-t-il quand même, dans le vain espoir de la faire changer d'avis.

– Certaine, l'assura Lunafreya. Le Fléau a gagné de nouvelles contrées du Lucis, les gens souffrent et ont besoin de la bénédiction de Bahamut. Je ne peux plus rester ici.

Le vieux monarque hocha la tête. Il n'était pas en droit de se mettre en travers du chemin de Lunafreya, et il ne comptait pas le faire. Elle était la seule Oracle en Éos capable de repousser les effets dévastateurs du Fléau. Quelques années plus tôt, quand l'Empire n'avait pas encore envoyé ses troupes sur le territoire lucisien, Lunafreya faisait régulièrement des pèlerinages sur tout le territoire du royaume pour soigner les gens et bénir leurs villes et villages. Elle était même allée jusqu'à rejoindre le Protectorat d'Accordo pour soigner des réfugiés impériaux bloqués sur l'archipel, touchés par le Fléau et incapable de gagner le Lucis à cause du blocus imposé par Niflheim.

Á l'époque, la situation avait été suffisamment stable pour que Lunafreya aille de ville en ville sans craindre d'attaque, mais depuis que l'Empire était parvenu à prendre toute la région de Duscae, Régis avait imploré Lunafreya de rester derrière le Mur protecteur d'Insomnia. La situation était trop peu stable sur le front pour que la jeune Oracle puisse poursuivre son pèlerinage sans risque de se faire kidnapper, ou même tuer. Lunafreya avait accepté de rester confinée dans la capitale royale, mais Régis savait qu'il ne pouvait pas la contraindre de rester éternellement à Insomnia. Elle avait sa propre mission à remplir, et peut-être qu'elle avait interprété l'acte du Prince Argentum comme le signe qu'il était temps pour elle de partir.

– Le Lucis a réussi à stopper l'avancée des troupes impériales grâce au Prince Argentum, la situation sur le front est plus sécurisée aujourd'hui qu'elle ne l'a été des années auparavant, dit Lunafreya comme pour essayer de rassurer le roi. Je ne m'aventurerai pas sur les territoires occupés. Je demeurerai dans la région de Leide, mais je désire également aller à Cleigne et rejoindre Lestallum. Je n'ai attendu que trop longtemps pour bénir cette ville touchée par la guerre.

– Les alentours de Lestallum restent dangereux, répliqua aussitôt Régis. Même si nous avons regagné la ville, le Niflheim garde ses troupes aux abords de la ville. C'est quasiment certain qu'ils essaieront de te capturer si tu te rends là-bas. D'autant plus depuis que nous détenons leur prince. C'est déjà un miracle qu'ils ne se soient pas attaqués à Insomnia.

– Les troupes impériales ne peuvent rien contre le Mur pour l'instant, argumenta Lunafreya. Concernant ma décision de partir, elle est prise, en dépit des risques.

Les risques de non seulement se faire capturer, mais également de servir d'otage à l'Empire. Régis pouvait imaginer Iedolas ou la princesse se servir de la jeune Oracle pour monnayer un échange avec Argentum… Quand il consulterait ses conseillers sur le sujet, Régis était certain que tout le monde lui répondrait de ne pas laisser partir Lunafreya. La situation était trop périlleuse, malgré leurs récentes victoires militaires à Galdina et autour de Lestallum. Et pourtant…

– Quand comptes-tu partir ? demanda le roi après un court silence.

– Dans une semaine. Le mois de septembre touche à sa fin, et je voudrais être à Lestallum pour présider la consécration de l'Archéen.

Depuis qu'elle avait pris ses fonctions d'Oracle huit ans auparavant, Lunafreya vivait au rythme des célébrations dédiées aux Six. Chaque région était traditionnellement associée à un Astral, même si les rites ancestraux dédiés aux divinités avaient été oubliées avec le temps, voire complètement effacés de l'histoire dans le cas de Niflheim. La région de Cleigne, dans laquelle s'était établie Lestallum, était placée sous la protection de l'Archéen Titan depuis que ce dernier avait rattrapé le Météore qui avait failli s'écraser dans la région. En parallèle, chaque Astral avait deux mois de l'année qui leur étaient consacrés, au terme desquels des célébrations étaient organisée et traditionnellement présidées par l'Oracle. Titan était l'Astral des mois d'août et septembre, et une grande fête était prévue à Lestallum pour honorer l'Archéen, et en même temps pour fêter la libération de la ville.

C'était pour ces nombreuses raisons que Lunafreya était très attendue à Lestallum. Après l'occupation et la bataille sanglante qui avait finalement abouti à sa libération, la ville avait plus que jamais besoin de la bénédiction de l'Oracle. Le choix de Lunafreya se justifiait de manière politique et médiatique, mais Régis soupçonnait que la jeune femme soit motivée par une toute autre raison.

– Tu n'es pas sans savoir que l'Empire a tenté de s'attirer les faveurs de l'Archéen, dit-il en cherchant à capturer le regard de Lunafreya. Mais sans l'Oracle, il est impossible de parler aux Astraux. Si tu te rends là-bas, tu offres à Niflheim la possibilité de recevoir la bénédiction du Titan.

– Même si je désirais parler à l'Archéen, il ne forgera un pacte qu'avec le Roi Élu, répliqua la jeune femme. Les Astraux ne se lient qu'à la lignée des Fleuret et à celle des Caelum.

Il y avait dans sa voix un soupçon d'incertitude qui n'échappa pas à Régis. Il jeta un regard vers Gentiana, qui restait obstinément silencieuse. Tout le monde savait, au moins de manière générale, que sur les Six Astraux, il en manquait un : l'Infernien. Il y avait très longtemps, l'Infernien Ifrit était l'Astral dédié à la région de Leide et avait un sanctuaire sur le Mont Ravatogh, un volcan aujourd'hui éteint. Mais l'Astral avait disparu du jour au lendemain et n'avait plus donné signe de vie depuis. S'il n'était pas mentionné dans les anciennes légendes de la Cosmologie, il aurait été complètement oublié par l'histoire. Par le passé, certaines Oracle, avaient émis l'hypothèse que l'Infernien aurait pu mourir, mais aucune preuve n'était là pour le confirmer ou l'infirmer.

Régis poussa un soupir résigné.

– Bien. Je suppose que Gentiana viendra avec toi…

– Ainsi que Pryna, précisa la jeune femme. Umbra restera ici, auprès de Noctis.

Pour la première fois, Lunafreya éluda le regard du roi. Noctis était sujet sensible tout autant pour Régis que pour la jeune femme.

– Je sais que Noctis sera peiné par mon départ, murmura la jeune femme en regardant Gentiana qui se tenait toujours devant la fenêtre. Peut-être même qu'il se sentira trahi.

– Il comprendra tes raisons, tempéra Régis. C'est un adulte maintenant, et même s'il est encore jeune, il a bien plus de maturité qu'on le croit.

Noctis avait toujours eu une réputation de prince gâté et d'enfant surprotégé par son père. La plupart des sénateurs lucisiens le considérait encore comme cet enfant fragile qui avait failli perdre la vie, attaqué par une Marilith quand il avait seulement huit ans. Mais sous son masque d'adolescent attardé, Noctis était un jeune homme bien conscient de ses responsabilités et prêt à les endosser quand le temps sera venu. Les erreurs de jugement qu'il commettait parfois étaient surtout dues à son inexpérience, et non à un caractère apathique.

– Je le sais, affirma Lunafreya. J'ai confiance en lui. Mais… J'aimerai rester auprès de lui. Le soutenir et l'accompagner pendant ces moments difficiles, en attendant que viennent des jours meilleurs.

– Que l'Oracle ne désespère pas, intervint la voix douce de Gentiana. Les sentiments de l'Oracle à l'égard du Roi Élu constitueront toujours un lien qui unira à jamais vos deux cœurs.

La jeune femme rougit brusquement aux paroles de son escorte, tirant un sourire amusé à Régis. Le vieux roi avait observé ces deux enfants grandir et jouer ensemble. Lunafreya avait très tôt joué son rôle de protectrice envers le jeune prince du Lucis. Mais Régis n'était pas aveugle. Il avait remarqué que la profonde amitié qui reliait l'Oracle au Roi Élu s'était muée en quelque chose d'autre, de plus intime. Il l'avait vu dans les regards de Noct, dans les mimiques de Lunafreya.

– Sache, commença Régis d'une voix lente, que si jamais les temps nous sont favorables un jour, je serais heureux de bénir votre union. Vous formeriez un superbe couple.

Lunafreya rougit de plus belle, mais elle adressa cette fois un petit sourire timide au roi. Quand Régis tendit la main au-dessus de son bureau, Lunafreya y glissa la sienne sans hésiter.

– Majesté ? appela doucement Lunafreya après quelques secondes.

Leurs mains étaient toujours liées. Régis releva lentement les yeux pour les plonger dans les iris bleus de la jeune femme.

– Si jamais…

La voix de Lunafreya se cassa. Elle se racla la gorge, battit des paupières pour chasser les larmes qui s'étaient amoncelées dans ses yeux, et reprit :

– Si jamais je venais à être capturée, promettez-moi de ne pas céder, même si ma vie était en danger.

Régis resta impassible, mais son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine. Ses doigts agrippèrent plus étroitement ceux de Lunafreya. L'Oracle le regardait sans ciller, triste mais déterminée, comme la petite fille qu'elle avait alors été douze ans auparavant, brisée par la tragédie qui avait frappé sa famille mais résolue à se tourner vers l'avenir.

– Promettez-moi, implora Lunafreya.

– Je ne cèderai rien, promit Régis d'une voix rauque.

Car Lunafreya était l'Oracle avant d'être cette enfant qui avait grandi sous les yeux de Régis. Et c'était son devoir que d'accompagner celui des Oracles, même si cette promesse brisa quelque chose en lui. Impuissant, le vieux roi se contenta de s'accrocher à la main frêle de Lunafreya, tout en essayant d'ignorer les doutes qui tourmentaient son cœur.

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Le Lucis était une monarchie parlementaire. Ce qui voulait dire que, même si Régis aurait toujours le dernier mot, il était dans l'obligation de soumettre chacune de ses décisions à l'avis du Conseil Royal, une assemblée de quarante-huit conseillers que la presse avait coutume d'appeler des « sénateurs ». C'est pourquoi le monarque et la jeune Oracle durent convoquer la tenue du Conseil Royal en vue de leur annoncer le départ prochain de Lunafreya.

– Absolument hors-de-question ! asséna Livius en tapant la table des conseillers de son gros poing.

Régis resta impassible et royal comme il se devait de l'être devant ses sujets, mais l'envie de se frotter la tempe de fatigue et d'exaspération lui brûlait les doigts. Á côté de lui, Lunafreya ne cilla pas non plus. De toutes les personnes réunies autour de la table, ils étaient bien les seuls à être aussi calmes. Comme ils s'y étaient attendus, l'annonce de la décision de Lunafreya se heurtait à une opposition quasi-totale.

– Vous ne pouvez pas autoriser la Dame Lunafreya à quitter Insomnia ! reprit Livius dont la voix montait dans les aigus à cause de la colère. Nous sommes en pleine guerre, Majesté !

Il avait l'air proprement hystérique, son visage rond et charnu plus rouge qu'une tomate mûre sur lequel contrastait le relief d'une veine bleutée, juste au niveau du front. Livius était réputé pour son caractère impulsif et ses impressionnantes colères. Issu de la classe modeste de la société, il était entré en fonction il y avait seulement quatre ans et était un membre encore récent du Conseil. Cela ne l'avait néanmoins pas empêché de se forger une terrible réputation auprès de ses collègues et du pouvoir royal. Ni Lunafreya ni Noctis ne l'aimaient, et Régis mentirait s'il affirmait que lui-même appréciait le sénateur, mais on pouvait au moins lui concéder qu'il n'avait pas peur de dire ce qu'il pensait.

Tellus se leva, plus calme mais le visage néanmoins terriblement austère alors qu'il regarda Livius avec des yeux glaciaux.

– Sénateur, je vous prierai de vous calmer, sous peine de vous voir exclu de cette réunion.

Livius laissa échapper un hoquet outré, mais referma la bouche. En tant que conseiller royal directement relié au roi, Tellus était, avec Régis, le seul membre du Conseil à pouvoir expulser un de ses membres pour une durée plus ou moins longue. Le sénateur darda un regard noir au Scientia tout en se rasseyant lentement. La sénatrice Clélia prit aussitôt le relais et leva la main avant de se lever pour prendre la parole, le visage grave.

– Majesté, je me range de l'avis du sénateur Livius. Dame Lunafreya, la situation est trop instable et dangereuse pour vous aventurer au-delà du Mur, et ce même si la situation sur le front s'est stabilisée. Vous représentez une cible de choix pour le Niflheim. Que se passerait-il si vous êtes capturée ?

Elle regardait directement Lunafreya, sans ciller. La sénatrice Clélia était l'une des rares femmes à être entrée dans le cercle privé des conseillers royaux. Elle venait d'une famille de la petite noblesse lucisienne, lointaine cousine de la famille Amacitia. Elle en avait hérité des traits altiers qui s'affaissaient quelque peu avec l'âge, des yeux d'un bleu électrique au regard acéré, et de longs cheveux bruns qu'elle coiffait toujours en un chignon sévère. Elle travaillait pour Régis depuis pratiquement quinze ans et avait elle aussi vu Lunafreya grandir. Sans doute entretenait-elle une affection maternelle envers la jeune Oracle.

– Je comprends votre inquiétude, mais mon devoir d'Oracle est à mes yeux ma priorité, répondit fermement Lunafreya. Il est nécessaire que je reprenne mon pèlerinage et que je vienne en aide aux gens qui souffrent, au-delà des frontières d'Insomnia.

Livius poussa un soupir excédé, les coudes appuyés contre la table comme s'il se retenait de se relever d'un bond, ce qui devait être probablement le cas.

– Sauf votre respect, Dame Lunafreya, dit-il sur un ton sarcastique, je crois que vous ne saisissez pas la gravité de votre situation. Vous n'êtes pas que l'Oracle, vous êtes la reine légitime de Tenebrae. Vous êtes liée directement au roi et au prince héritier. Si l'Empire venait à vous capturer, vous deviendriez une otage dont Niflheim pourra se servir pour faire pression sur nous.

Sa tirade fut suivie par des gestes approbateurs de tous les autres sénateurs. Régis remarqua la peur qui marquait certains des visages autour de la table. Les conseillers étaient terrorisés à l'idée de perdre Lunafreya. Même si elle n'avait techniquement aucun pouvoir à Insomnia et dans le Lucis, elle demeurait l'Oracle d'Éos et avait à ce titre un rôle symbolique très puissant. Elle ressemblait presque à un trophée que Régis était parvenu à sauver du sac de Tenebrae douze ans auparavant, et dont ses sujets ne voulaient pas se séparer. Et puis il y avait Noctis. Noctis serait prêt à tout pour sauver Lunafreya.

– C'est un risque que je suis prête à prendre, répliqua l'Oracle en ignorant les regards choqués rivés sur elle. Le peuple du Lucis ne m'est redevable en rien. Si jamais je venais à être capturée, je vous supplie de ne pas céder à une tentative de chantage.

– Vous êtes prête à prendre ce risque, mais pas nous, protesta un jeune homme d'une voix fluette à côté de Clélia. Et que dira le peuple si vous êtes capturée ?

Lunafreya poussa un discret soupir, un masque de mélancolie sur le visage.

– Le peuple du Lucis comprendra, je l'espère, ma décision. Je ne peux pas rester ici plus longtemps. Les Six m'appellent, et les peuples hors de la capitale royale ont besoin de la bénédiction des Astraux. Je ne peux la leur refuser.

– Je m'y oppose ! rugit aussitôt Livius en brandissant la main. Nous peinons déjà à défendre nos frontières contre ces maudits impériaux ! Nous ne pouvons nous permettre en plus de perdre l'Oracle !

Livius était le genre d'homme à croire que plus il hurlerait, plus grandes étaient ses chances d'obtenir gain de cause. Tellus se leva une nouvelle fois pour le sommer de baisser d'un ton, d'une voix tranchante et glaciale qui avait le don de terrifier ses interlocuteurs. Mais cette fois, Livius refusa de se rasseoir et lança un regard de défi au conseiller royal.

– Pourquoi me répéter sans arrêt de me taire, Seigneur Scientia ? cracha-t-il avec une impressionnante dose de venin dans la voix. Parce que je dis la vérité ?

– Vous outrepassez vos droits, Sénateur, siffla Tellus d'une voix dangereuse.

La tension était plus que palpable dans la salle de réunion. Tout le monde observait Tellus et Livius comme deux adversaires sur un ring de boxe. Régis allait finalement se lever pour intervenir, mais Lunafreya le devança d'une seconde. Toutes les têtes se tournèrent vers elle quand elle se dressa brutalement, repoussant sa chaise qui racla bruyamment le sol.

– Il suffit, déclara-t-elle d'une voix autoritaire qui claqua comme un coup de fouet dans l'air.

Elle fixa d'abord Livius, puis Tellus, avec des yeux brillants. Les deux hommes se rassirent lentement.

– Il suffit, répéta-t-elle plus doucement. Je vous en prie, il est inutile de se battre.

– Sans vouloir vous contredire, je trouve qu'il y a au contraire matière à débattre, rétorqua la sénatrice Clélia en fronçant les sourcils.

– Je suis d'accord, concéda la jeune femme en hochant la tête, faisant virevolter ses mèches blondes. Vous avez le droit de ne pas être en accord avec mon choix. De le contredire, de vous y opposer et de le critiquer. Cependant, quoique vous puissiez dire, la décision finale ne revient qu'à moi, et à moi seule.

Elle leva rapidement la main pour couper court à la vague de protestations qui commença à monter.

– Comme l'a très justement précisé le sénateur Livius, je suis l'héritière du trône de Tenebrae. En ma qualité de reine, mes décisions relatives à mes déplacements et mon destin n'appartiennent qu'à moi. Seul le peuple souverain de Tenebrae pourrait avoir la légitimité de contester mon choix. L'autorité royale du Lucis ne saurait m'empêcher de partir.

Livius était livide de colère, et la bouche de Clélia formait une ligne étroite sur son visage fatigué. Tous les autres membres du conseil semblaient quant à eux estomaqués par l'impertinence de l'Oracle.

– Vous oubliez, dit un des sénateurs d'une voix glaciale, que vous êtes une réfugiée protégée par le roi du Lucis.

Régis ne put s'empêcher de trouver particulièrement lâche d'essayer de persuader Lunafreya par les sentiments. Lâche, mais judicieux, dut-il reconnaître à contrecœur en voyant la jeune femme à côté de lui marquer un temps de pause avant de répondre. Le vieux roi n'avait jamais essayé de jouer sur le sentiment de culpabilité pour retenir Lunafreya à Insomnia, sachant que viendrait inéluctablement le jour où elle partirait. Lunafreya était une jeune femme sensible facilement attendrie. Néanmoins, quand l'Oracle reprit finalement la parole, elle ne se laissa pas démonter.

– Je suis redevable à votre peuple et à Sa Majesté pour m'avoir protégée pendant toutes ces années. Mais en dépit de la dette que je vous dois, mon choix ne changera pas, et ma décision est prise.

Son ton était inflexible, et seul Régis pouvait discerner la profonde tristesse qui teintait son regard. Elle était résolue, mais aussi résignée. Tout comme lui. Ils savaient que cette situation – la guerre, Niflheim, le Fléau – ne pourrait qu'aboutir à un unique dénouement dont Régis ne voulait pas penser.

De nouvelles protestations commencèrent à se faire entendre autour de la table. Tellus tenta vainement de ramener le calme. Livius était livide et le visage de Clélia était figé dans une expression de colère froide. Les éclats de voix des sénateurs ressemblaient à un vent de révolte qui grondait. Régis se sentit encore plus vieux et plus fatigué, surtout quand Clélia lui adressa directement la parole, élevant la voix pour se faire entendre par-dessus le brouhaha.

– Que pense sa Majesté de la décision de Dame Lunafreya ?

Un silence quasi-religieux retomba aussitôt sur l'assemblée. Les quarante-huit conseillers reportèrent toute leur attention sur leur monarque. Régis laissa quelques secondes de silence régner dans la salle, balayant du regard tous les visages expectatifs tournés dans sa direction.

– Je n'ai nulle intention d'intervenir, que ce soit en faveur ou en défaveur de l'Oracle. Elle n'est pas liée par le sang ni par un serment au trône du Lucis. Sa décision n'appartient qu'à elle.

Il vit Livius se lever brutalement, prêt à bramer en signe de protestation.

–Si vous désirez retenir l'Oracle ici contre sa volonté, ajouta le roi d'une voix forte en fixant Livius du regard, elle ne sera non plus notre hôte, mais notre otage. Je m'y refuse catégoriquement. Pour ma part, il n'y a rien à négocier.

Il acheva sa réponse sur une note de finalité qui ressemblait au glas d'un gong. Les conseillers le fixèrent avec des yeux ronds dans un silence consterné. Même Tellus ne semblait pas dans son assiette. Livius semblait muet de rage, mais Clélia resta aussi inamovible qu'un roc dans sa propre colère, plus glaciale que la toundra de Niflheim.

– Et que répond sa Majesté, si je demande à soumettre la décision de l'Oracle à un vote immédiat ?

Elle avait posé sa question sur le ton de celle qui connaissait déjà la réponse, ce qui devait probablement être déjà le cas. Elle le mettait au pied du mur, elle voulait qu'il annonce tout haut ce qu'il aurait voulu garder pour lui. Régis refusa de soupirer de dépit et affronta la sénatrice du regard.

– J'en appellerai au code premier et fondamental de notre royaume, rétorqua-t-il d'une voix forte. Celui qui m'autorise, en ma qualité de souverain légitime du Lucis, de refuser le droit de décision au Conseil. Le résultat de votre vote sera invalide. Ma décision est prise.

– C'est un scandale ! hurla Livius.

Tous les autres sénateurs l'approuvèrent à grands cris. C'était sans doute la première fois que Régis voyait son Conseil aussi unanimement réunis contre lui et Lunafreya.

– Cette séance est levée, annonça-t-il sans plus de préambule, coupant court aux protestations outragées.

– Vous faites une grave erreur, Majesté, lança Clélia en lui lançant un regard indéchiffrable.

Régis, qui s'était levé et s'apprêtait à quitter la salle du conseil accompagné de Lunafreya, se figea. Clélia était immobile à côté de Livius et entourée de tous les autres conseillers. Ils devaient offrir un étrange tableau : les sénateurs étaient d'un côté, Régis, Lunafreya, Tellus et Clarus de l'autre. La fracture qui les divisait était terriblement visible, et tout le monde dans la pièce devait en prendre conscience.

Le roi sentit une immense lassitude tomber sur ses épaules comme une chape de plomb. Il ploya le dos, avant de hocher la tête avec résignation.

– L'avenir seul pourra nous le dire, répondit-il.

Il quitta la salle du conseil sans plus attendre, sentant les regards des sénateurs lui brûler la nuque. Lunafreya le suivait silencieusement, le visage fermé. Le plus dur était encore à venir : il fallait annoncer la nouvelle à Noctis.

OOO

Comme Lunafreya l'avait redouté, Noctis prit très mal la nouvelle.

– Tu pars ? Maintenant ?

Le prince avait l'air choqué, en colère et trahi. Il ne prêta aucune attention à Umbra qui vint se coller contre ses jambes dans une tentative de le calmer, et garda ses yeux écarquillés sur l'Oracle. Lunafreya poussa un discret soupir et s'assit sur le canapé noir derrière elle. Les appartements de Noctis étaient aux couleurs de la royauté lucisienne avec peu de place pour la fantaisie. Le décor se réduisait aux armoiries officielles gravées et brodées un peu partout sur le mobilier. Lunafreya avait imploré Régis de la laisser annoncer seule à Noctis la nouvelle. Elle était de plus en plus inquiète pour le vieux roi, usé bien trop rapidement par la situation toujours plus précaire de son royaume.

– Dans trois jours, confirma la jeune femme d'un ton défait. Je suis désolée, Noctis, mais la situation actuelle ne me laisse pas le choix. J'ai pendant trop longtemps négligé mon rôle d'Oracle. Je dois répondre à l'appel de Bahamut et reprendre mon pèlerinage.

Pour elle, tout comme pour le roi Régis, il s'agissait d'une évidence. Mais pour Noctis, ça ressemblait davantage à une corvée dont la jeune femme aurait pu se passer. Le prince fronça les sourcils, enfonçant ses mains dans ses poches comme à chaque fois qu'il était bouleversé et qu'il ne voulait pas le montrer.

– Mais pourquoi maintenant ? Je veux dire… les impériaux sont toujours en train d'envahir le pays. Même si tu partais sous escorte, ils pourraient te capturer, ou même te…

Il s'interrompit, mais Lunafreya pouvait clairement lire en ses pensées. « Te tuer ». Son cœur se tordit douloureusement dans la poitrine de la jeune femme. Noctis était encore jeune, et inconscient de la réelle destinée qui les attendait tous les deux. Même si la magie des Six coulait littéralement dans ses veines, il n'avait jamais été en contact avec les Astraux, au contraire de Régis et Lunafreya. Le seul véritable lien qu'il entretenait avec les divinités résidait en la personne de Gentiana, et cette dernière était peu bavarde.

– Est-ce que c'est à cause de P… d'Argentum ? demanda soudainement Noctis. Á cause de ce qu'il a fait ?

Un triste sourire étira les lèvres de Lunafreya. Noctis la connaissait trop bien. Même s'il y avait encore de nombreuses choses qu'il ne comprenait pas, il pouvait lire en Lunafreya presque aussi facilement que Gentiana. Le prince avait remarqué la rapide et l'étrange complicité que l'Oracle avait nouée avec l'héritier impérial. Ce n'était ni étonnant ni surprenant : ils venaient de la même terre, ils étaient issus du même peuple, et Argentum connaissait personnellement Ravus. Il était le premier et l'unique lien direct que Lunafreya avait avec la seule famille qui lui restait, et le royaume qu'elle avait été contrainte d'abandonner toutes ces années auparavant.

– Je ne peux pas nier que sa venue ici ait influencé ma décision, admit la jeune femme en joignant les mains sur ses genoux. Le prince Argentum a choisi d'agir pour ce qu'il croit être juste. C'est à mon tour d'œuvrer, à présent.

Noctis déglutit. Il irradiait la peur, les doutes et la résignation. Il ressemblait beaucoup trop à cet enfant blessé et malade que Lunafreya avait rencontré pour la première fois à Tenebrae dans le palais de sa mère. Lunafreya aurait voulu se lever pour le prendre dans ses bras et le rassurer, mais quelque chose en elle l'en empêcha. Noctis n'était plus cet enfant, et elle en prenait conscience. Il serait bientôt le roi élu par le Cristal, le Roi de Lumière. Et Lunafreya avait son propre rôle à jouer dans cette longue histoire. Elle se contenta donc de regarder Noctis se débattre avec ses démons intérieurs.

– Je… Je suppose que tu ne me laisseras pas t'accompagner…, lâcha le prince après quelques secondes de silence.

– Je crains que non, murmura tristement l'Oracle. Ta place demeure ici, en ton royaume. Pour ma part, j'ai mon propre devoir à accomplir.

Noctis fixait le sol du regard. Ses yeux se voilaient déjà d'une pellicule humide qu'il s'efforçait de retenir derrière ses paupières. Lunafreya poussa un délicat soupir, caressant distraitement les oreilles de Pryna assise à ses pieds, et souhaitant que la situation ait pu se passer autrement.

– J'ai cru constater que tu t'étais lié d'amitié avec le prince Argentum, déclara-t-elle pour dissiper la tension. Je suis contente que vous vous entendiez bien.

– J'irai pas jusqu'à dire qu'on soit ami, rétorqua distraitement Noctis en se frottant le crâne d'un geste nerveux. Mais il est… sympa. Ouais, sympa.

– T'a-t-il révélé son véritable nom ?

Le prince leva enfin la tête vers elle pour lui adresser un regard surpris, avant de hocher la tête d'un air profondément perdu.

– Oui, comment tu le sais ? Il te l'a dit aussi, ou...

– Pas du tout, répondit Lunafreya avec un sourire mélancolique. Même si nous partageons de nombreux points communs, le prince Argentum ne m'a jamais révélé son véritable nom. Tu es sans doute l'unique personne dans la Citadelle à avoir reçu ce privilège, hormis peut-être la Commandante Highwind.

La jeune femme sut qu'elle avait titillé la curiosité de Noctis quand elle le vit froncer les sourcils.

– Qu'est-ce que tu veux dire par « privilège » ?

– Bien que je ne sois pas très familière avec la culture de Niflheim, j'ai appris certaines des coutumes de la lignée impériale pendant mon enfance, expliqua patiemment Lunafreya. Je sais par exemple que les prénoms des héritiers impériaux sont strictement confidentiels, et ne sont connus que par leur entourage très proche, généralement leur famille. C'est une part fondamentale d'eux-mêmes, qu'ils ne partagent qu'avec très peu de gens. Très rarement hors du cercle familial, en fait.

Noctis cligna des yeux comme un hibou, le regard rempli d'incompréhension.

– Mais il me l'a dit à moi. Alors qu'on ne se connait que depuis deux semaines… qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'il me considère comme son ami ?

Il rougit légèrement, l'air soudainement mal-à-l'aise. Sans doute réalisait-il qu'Argentum devait le considérer avec beaucoup plus d'égard que lui-même en ressentait pour l'héritier impérial.

– Peut-être pas un ami dans le sens strict du terme, corrigea pensivement Lunafreya. Mais comme une personne qui mérite son entière confiance. Et, dans le cadre politique et militaire, c'est un symbole d'allégeance.

Une expression estomaquée se peignit aussitôt sur le visage du prince. En tant qu'enfant de la royauté, Noctis savait que les empereurs et les rois de pays voisins ne se juraient pas allégeance, ils fondaient des alliances. L'allégeance était un acte réservé aux vassaux envers leur souverain. Gladiolus et Ignis avaient voué allégeance à Noctis. Gentiana avait prêté allégeance à Lunafreya.

– Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda-t-il sur un ton qui laissait deviner qu'il ne voulait pas vraiment connaître la réponse. Qu'il me reconnaît comme… comme son roi ?

Le jeune homme, qui avait déjà l'air d'avoir avalé un citron entier, devint blême quand Lunafreya hocha gravement la tête.

– C'est un acte politique fort, Noctis. Sois-en conscient.

– Mais… pourquoi avoir fait ça ? balbutia le plus jeune en haussant le ton. C'est complètement prématuré ! Il me connait à peine !

– Et bien, il te fait confiance, je pense. Il croit en ton pouvoir et ta force.

Noctis secoua furieusement la tête.

– Ca n'a pas de sens ! s'insurgea-t-il. S'il voulait vraiment prêter allégeance à quelqu'un, il aurait dû la donner à mon père. C'est toujours lui, le roi !

Il se mit à gesticuler nerveusement dans tous les sens, ne s'immobilisant que lorsqu'Umbra poussa un gémissement sonore en frottant sa truffe humide contre son pantalon. Noctis le caressa machinalement, mais ses yeux écarquillés étaient toujours rivés sur Lunafreya. La jeune femme ferma brièvement les yeux et se leva. Noctis la regarda sans un mot tandis qu'elle prit ses deux mains dans les siennes et le fixa droit dans les yeux.

– Qui sait ? murmura-t-elle. Peut-être est-il désespéré ? Ou peut-être a-t-il vu en toi la lumière qu'il cherche pour sauver son peuple…

– Arrête, marmonna le prince en rougissant. Si quelqu'un doit incarner la lumière ici, c'est toi…

Il montra du menton la robe blanche de Lunafreya, qui détonnait dans le décor sombre de la chambre princière. Lunafreya enroula lentement ses doigts autour de ceux de Noctis, ignorant le visage toujours plus rouge de ce dernier, puis leva leurs mains jointes devant eux. La magie des Oracles, dorée et chaude comme les rayons du soleil, s'échappa par volutes de leurs paumes collées l'une contre l'autre pour dessiner de délicates arabesques au-dessus de leurs têtes. Noctis inspira profondément en sentant la magie de Lunafreya contre la sienne, qui coulait dans ses veines.

– Nos deux magies représentent respectivement la Lumière, répondit doucement l'Oracle. Mais c'est en toi que s'incarnera la Lumière du Cristal.

Elle sourit en voyant des étincelles bleues jaillir des doigts de Noctis et se mêler à sa propre magie. Les joues du prince étaient plus rouges que des tomates trop mûres, mais il laissa sa magie se joindre à celle de Lunafreya pour dessiner un ballet dans les airs. La magie des Oracles et des Rois du Lucis ressemblaient au mythe d'Ifrit et de Shiva, songea Lunafreya en regardant les arabesques bleues et dorées au-dessus d'elle. Deux entités opposées de par leur nature, mais complémentaires. Deux forces qui s'unissaient dans un but commun.

– C'est presque trop de responsabilité, soupira Noctis en secouant la tête.

Il lâcha les mains de Lunafreya et laissa sa magie s'évaporer dans les airs, ne laissant plus que celle de l'Oracle, qui se déployait sous la forme d'un ruban doré au-dessus de lui.

– C'est beaucoup de responsabilité, reconnut Lunafreya. Mais j'ai foi en toi, et en ta force.

– Tu dis ça pour me rassurer.

– Je le dis, parce que je le crois, le corrigea presque férocement la jeune femme en capturant son regard. Et le prince Argentum doit lui aussi y croire.

– Parce qu'il est inconscient, marmonna le jeune homme.

Sa remarque arracha un petit rire à son amie. Elle le prit dans ses bras, puis lui embrassa le front en ignorant ses joues rouges.

– Peut-être, dit-elle. Mais c'est la première personne à te reconnaître comme un roi… Penses-y, Noctis. Rien en ce monde n'est anodin.

Non, rien n'était anodin, quand on était l'Oracle ou le Roi du Lucis dans ce monde. Noctis allait doucement s'en rendre compte.


Voilà. J'espère que ce chapitre vous a plu. Pour être honnête, il a été dur à écrire et je ne suis pas trop satisfaite du résultat. Si le cœur vous en dit, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.

Merci d'avoir lu ce chapitre!