Hello, voici le septième chapitre. Attention, GROS SPOILERS pour la fin du jeu dans ce chapitre. Certaines scènes sont un peu dures aussi (description de scène de guerre), attention pour les personnes sensibles.
Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.
Chapitre 7 : Le mentor
Cor Léonis n'était pas un homme réputé pour sa patience ou pour sa bonté. Là n'était pas son rôle. Il était l'Immortel, le Maréchal craint par les impériaux et révéré de l'armée lucisienne, le héros de Lestallum. Aussi ignorait-il comment Noctis avait pu réussir à le convaincre de laisser Argentum – un héritier impérial, un prince guerrier d'une nation ennemie – à profiter du stand de tir de la Citadelle. Il devait commencer à se ramollir sérieusement pour laisser Argentum toucher une arme à feu alors que le prince royal se tenait juste à côté de lui. C'était inacceptable.
Á côté de lui, Ulric sourit, ayant probablement remarqué l'anxiété voilée de colère sur son visage.
– Essayez de vous détendre, Monsieur.
– Quand j'aurais besoin de vos conseils, je vous le ferai savoir, Ulric, aboya Cor sans lâcher des yeux les deux princes.
Le Glaive et le Maréchal se tenaient tous les deux au fond de la salle de tir, observant les dos tournés d'Argentum et de Noctis. Ulric était présent pour, comme à son habitude, surveiller et escorter le prince impérial. Cor s'était quant à lui invité pour superviser la séance d'entraînement. Après tout, Argentum avait une arme entre les mains, et même s'il s'appliquait pour le moment à trouer la cible en papier face à lui, rien ne l'empêcherait de se retourner sans prévenir et de viser Noctis. Une simple pression du doigt sur la détente suffisait à compromettre l'avenir du royaume tout entier.
– Sauf votre respect, Maréchal, vous vous faites des cheveux blancs pour rien, insista Ulric. Son Altesse Royale ne risque absolument rien.
– Argentum a une arme entre les mains en ce moment même, Ulric.
– C'est un pistolet à billes, Monsieur.
Même s'il avait parlé d'une voix complètement neutre, Ulric avait réussi à mettre un soupçon de sarcasme dans son intonation. Cor lança un regard noir à son subordonné. Ulric était un bon élément, l'avait toujours été, mais il avait une sorte de rapport ambigu avec l'autorité. Il n'avait en tout cas pas peur de Cor, contrairement à un bon nombre de Glaives qui se mettaient au garde-à-vous sitôt que le Maréchal avait mis un pied dans la même pièce qu'eux.
Néanmoins, le Glaive avait raison. Argentum n'avait qu'un pistolet à billes. La seule arme « à feu » que Cor avait consenti à autoriser au prince impérial pour qu'il puisse s'entraîner. Argentum tenait son pistolet avec l'aisance d'un homme habitué à manipuler une arme : sa posture était parfaite, son bras tendu ne bougeait pas d'un iota. Le blond s'appliquait à trouer la cible en plein centre avec une facilité déconcertante. Cor lui-même devait avouer qu'il était impressionné. Il savait par les services de renseignements qu'Argentum avait reçu une formation de tireur d'élite, mais sa performance n'en demeurait pas moins remarquable. Ce qui lui donna d'autant plus de raison de se méfier du blond.
Noctis poussa un sifflement admiratif une fois qu'Argentum eût vidé son chargeur.
– Et ben ! Tu sais t'y prendre avec un flingue !
Le blond rougit, un sourire gêné aux lèvres.
– Oh tu sais, c'est pas grand-chose, Noct…
L'emploi du surnom de Noctis par le prince impérial n'échappa pas à Cor. Le Maréchal fronça les sourcils. Il n'aimait définitivement pas ce qu'il voyait et entendait. Ça faisait un peu plus de trois semaines que Régis avait accepté l'alliance avec Argentum, mais lui et Noctis semblaient déjà être devenus des amis. Cette soudaine complicité paraissait affreusement suspecte aux yeux du Maréchal.
– Ulric, appela-t-il d'une voix rauque en gardant ses yeux fixés sur les deux princes. Estimez-vous que Son Altesse passe beaucoup de temps avec le Prince Argentum ?
Le Glaive était toujours collé à Argentum, il devait probablement avoir une bonne idée de la profondeur de la complicité unissant les deux princes.
– Entre deux et cinq heures par jour, Monsieur, répondit docilement Ulric. Parfois plus.
– C'est beaucoup, constata sèchement Cor. Peut-être même trop…
Noctis était trop naïf. Il voyait en Argentum un homologue, un égal, un potentiel ami du même âge et qui partageait les mêmes problèmes, mais il oubliait que c'était était un prince ennemi. Toute cette histoire pouvait être qu'un énorme piège. Noctis et Régis ne se méfiaient pas suffisamment. Cor savait quel genre de personne était Argentum : un gamin élevé sans amour ni reconnaissance de son beau-père, et qui recherchait la gratitude parentale à travers ses exploits militaires. C'était un guerrier avant tout, sans doute très dévoué à son pays et prêt à toutpour rétablir la prospérité de l'Empire.
Pour le moment, Argentum estimait qu'une coopération avec le Lucis était indispensable à la sécurité de Niflheim. Mais si jamais la situation sur le champ de bataille venait à changer, rien ne l'empêchait de retourner sa veste et de s'attaquer à Noctis ou Régis pour sauvegarder son propre peuple. Oui, pensa Cor en regardant Argentum qui riait maintenant à une blague de Noctis comme s'ils étaient de vieux amis, Argentum était un prince qui connaissait son devoir et qui ne reculerait devant rien pour l'accomplir. Il s'était rendu à Insomnia et trahi son propre empereur pour sauver son peuple, il était tout à fait capable de tuer Noctis pour la même raison.
– Monsieur ? appela Ulric, dérangé par le silence de son supérieur.
– Cette soudaine amitié ne me rassure pas, grommela Cor en croisant les bras. Noctis ne devrait pas lui faire autant confiance.
Malgré les récentes victoires du Lucis sur le champ de bataille, l'Empire était bien trop passif pour ne pas mettre la puce à l'oreille de Cor, Il trouvait l'Empereur et la princesse Aurum trop muets. Ils savaient probablement qu'Argentum avait fui avec ses mercenaires à Insomnia, et pourtant ils restaient silencieux. Pas d'attaque, pas de tentative de négociation. Ca ressemblait beaucoup trop au silence avant la tempête au goût du Maréchal.
– Ils sont jeunes, Monsieur, tenta de les défendre Ulric avec une sorte de nostalgie dans la voix. Ça ne veut pas dire qu'ils sont insouciants. Ils veulent seulement croire à un avenir meilleur.
– Ce n'est pas en croyant qu'on fait bouger les choses, soldat. C'est en agissant.
Ulric retomba dans le silence, comme la sentinelle qu'il était supposé être. Noctis avait le pistolet maintenant, et s'appliquait à viser la cible à son tour. Les armes à feu n'étaient pas les armes de prédilection des lucisiens, mais de par son statut de prince, Noctis avait appris à s'en servir. Sa visée était moins précise que celle d'Argentum, mais il se débrouillait. Argentum était derrière le prince lucisien, lui donnant des conseils pour améliorer sa posture et sa stabilité. Il se retourna brièvement, et son regard croisa celui de Cor.
Leur contact visuel ne dut pas durer plus d'une seconde. Rien ne changea sur le visage d'Argentum : son sourire ne disparut pas, les lignes amusées de son visage ne se déformèrent pas. Mais ses yeux… par les Six, pensa Cor en plongeant son regard dans celui du prince impérial, les yeux d'Argentum changèrent du tout au tout. Les iris bleus se durcirent, la pupille se dilata, et un éclair brilla momentanément dans son regard avant de disparaître aussi vite qu'il était apparu. Une seconde plus tard, Argentum s'était retourné vers Noctis et riait avec lui comme si de rien n'était.
Mais Cor était figé, les muscles tendus et en alerte.
– Maréchal ? l'appela Ulric au bout de quelques secondes, alerté par la tension qui irradiait de son supérieur.
– Surveille-les, ordonna Cor d'une voix bourrue en tournant les talons.
Il devait aller parler à Régis, immédiatement. Car ce qu'il venait de voir dans les yeux d'Argentum, c'était le regard d'un homme encore sur le champ de bataille : terrorisé, suivant aveuglément ses instincts, prêt à tout pour survivre. Á tout, et même à tuer.
OOO
« Pendant un long moment, le monde se résumait aux ténèbres. Son corps entier était ankylosé et semblait peser plus lourd qu'un bloc de béton. Il sentait à peine l'extrémité de ses orteils, ou de ses doigts. Il avait l'impression d'être plongé dans de l'eau si froide qu'elle en devenait brûlante. Les muscles de sa gorge vibrèrent quand il poussa un grognement, étouffé et lointain à ses propres oreilles. Il sentit un contact contre son bras, une main qui se referma brièvement autour de son poignet. Il était allongé sur le côté sur le sol. Sa hanche le faisait souffrir, et il reconnut la douleur familière des côtes cassées. Respirer faisait mal.
– …pas le mo… tendez quoi ? Non !
Le dernier mot fut crié si brutalement qu'il agit comme la sonnerie stridente d'une alarme. Son corps sursauta par réflexe, ce qui acheva de l'extirper du semblant d'inconscience dans laquelle il était plongé. Soudain, tous ses sens se mirent en éveil, de manière presque trop intenses, et son cerveau fut inondé d'une multitude d'informations alarmantes. Il avait chaud, il avait froid, et il avait mal ! Il avait l'impression de recevoir un coup de couteau chaque fois qu'il inspirait. Ses doigts se refermèrent instinctivement en poing. Cette fois, il entendit clairement le râle d'agonie qu'il laissa échapper.
– Prompto ! cria une voix qu'il connaissait mieux que nulle autre, et qui à cet instant lui vrilla littéralement les oreilles.
– St…Ste…, balbutia-t-il.
Il sentit un liquide chaud et visqueux remonter le long de son œsophage. Son corps s'arqua de lui-même pour vomir sur le sol ce qui ressemblait au goût à un mélange de bile et de sang. Prompto laissa échapper un couinement pitoyable lorsqu'une nouvelle vague de douleur lui comprima littéralement les os.
– Merde, grogna Stella au-dessus de lui. Merde, Prom…
Il ne remarqua même pas le tremblement dans la voix de sa sœur. Il ne voyait rien, ses yeux bien qu'ouvert étaient recouverts d'un voile noir. Il ne pouvait pas voir le sang qui coulait sous sa joue, ni celui qui engorgeait son uniforme en lambeaux. L'air était froid dans ses narines, et portait l'odeur de la poudre, des flammes et du sang. Son pantalon était lourd d'humidité. Peut-être de l'urine, peut-être du sang, plus probablement les deux.
– On va t'évacuer, petit frère, résonna la voix de Stella. Tu vas t'en sortir. Tu vas t'en sortir, ok ?
Prompto ne put qu'émettre un râle.
– Où… ? Où… Rav…us…
– Ravus n'est qu'un idiot ! pestiféra la princesse avec hargne. Il n'aurait jamais dû te laisser maintenir les positions !
– Où ? haleta Prompto qui délirait à moitié. Où… est…
« Ne bouge pas ! Ne respire pas ! »
– Prom…, murmura Stella.
Le prince battit des paupières. Il ignora les gouttes de sueur mêlées à celles de sang accrochées à ses cils. Le visage de Stella lui apparut à la verticale. Ses propres vêtements étaient tachés de boue, déchirés par endroits. Un filet de sang coulait le long de sa tempe et teintait ses mèches dorées couleur rouille. Ses yeux d'habitude si féroces étaient élargis par la panique. Elle était blême, incertaine et inquiète. Prompto devait vraiment être dans un sale état pour qu'elle soit dans cet état.
Est-ce qu'il allait mourir ici ? Sur le champ de bataille, dans les bras de sa sœur ? Ca rassemblait aux histoires des héros de guerre de Niflheim. Les héros mourraient toujours pour leur patrie, non ?
« Vivre et mourir pour l'Empire, c'est ça ? »
Une peur brutale s'empara de Prompto. Un sentiment d'horreur viscérale étreignit son cœur, lui glaça les os. C'était ça, la mort ? Le froid ? La peur ? La vue du prince se brouilla par des larmes brûlantes qui lui étaient montées aux yeux sans prévenir. Il vit les mains ensanglantées de Stella devant son visage, et les agrippa entre ses doigts comme si elle pouvait l'ancrer à la vie. Il ne voulait pas… Il ne voulait pas… !
– St…ella…, hoqueta-t-il.
Il ne voulait pas mourir. Pas maintenant, pas ici, pas comme ça ! Il voulait vivre. Il pria Shiva, pour qu'elle le sauve, parce qu'il ne pouvait pas… Il ne pouvait… pas…
– Prompto !
…mourir.
Les paupières lourdes de Prompto se refermèrent sans son accord. Il ne put rien faire tandis que les ténèbres l'engloutirent de nouveau dans leur étreinte glaciale. »
Prompto se réveilla en sursaut, le souffle court et la peau constellée de sueur. Les ombres maintenant familières de sa chambre à Insomnia se dessinèrent devant ses yeux écarquillés, rehaussées par l'éclat pâle de la lune qui s'était faufilée entre les rideaux de sa fenêtre, et traçait un rayon argenté sur le parquet. Dans le silence assourdissant, Prompto entendait son cœur battre si fort dans sa poitrine que ses épaules en tremblaient. Il fixa d'un regard vide le mur face à son lit. Il avait l'impression de toujours serrer les mains de Stella dans les siennes, et de sentir le souffle froid de la mort sur sa joue.
Maladroitement, le jeune homme roula au bord du matelas et se leva, prenant un certain temps à se libérer de ses draps humides de sueur. Ses jambes tremblantes le soutirent à peine quand il se leva, mais il parvint à gagner la salle de bain sans trébucher. Sa bouche était pâteuse. Il avait l'impression de sentir le goût métallique du sang sur sa langue. Il se rinça le visage à grands jets d'eau froide, ignorant son reflet dans le miroir.
C'était la première fois qu'il avait un flash-back d'aprèsLestallum. La première fois qu'il se souvenait de la voix paniquée de Stella, et de sa propre douleur, sa propre peur. Il n'y avait que dans les contes pour enfants que les héros affrontaient la mort sans peur. Dans le monde réel, la mort n'était pas une grande lumière blanche et rassurante. C'était un trou noir et béant, qui avalait tout. C'était la douleur, le sang, les tripes à l'air et la dignité qui volait en éclat. Si Prompto était mort ce jour-là à Lestallum, il ne serait pas mort comme un héros, mais comme un lâche.
« Les gagnants sont les survivants. Pigé, Altesse ? »
– La ferme, grinça Prompto à la voix spectrale qui résonnait dans sa tête.
– Prince Argentum ?
Le blond ne trouva pas la force de sursauter, ni même d'être surpris. Nyx était le témoin de ses terreurs nocturnes depuis son arrivée à Insomnia. La silhouette imposante du Glaive se découpait nettement dans la pénombre de la chambre. Prompto sentait plus qu'il ne voyait les yeux inquiets de son garde du corps attitré, rivés sur sa nuque, tandis qu'il s'accrochait au bord du lavabo comme s'il s'agissait d'une bouée.
– Vous êtes pâle. Vous n'allez pas vomir ?
– Non, répondit Prompto en grinçant des dents.
Son corps était baigné de sueur froide, et son estomac se contractait dangereusement dans son ventre. Il refusait de rendre son dîner sur le carrelage impeccable de la salle de bain. Il était un prince en territoire ennemi, un prince en guerre, il ne pouvait pas se permettre de laisser transparaître ses faiblesses maintenant. Nyx, Lunafreya et Noctis étaient peut-être au courant pour ses cauchemars, mais les conseillers lucisiens ou les soldats ne devaient rien savoir. Encore moins maintenant que l'Oracle avait quitté Insomnia contre l'avis général, et que le roi se trouvait dans une position délicate envers ses propres ministres.
– Venez, soupira Nyx en s'avançant vers lui. Je vous reconduis dans votre lit.
– Je n'ai pas envie de dormir, protesta faiblement le jeune homme.
Mais il se laissa guider par le Glaive vers son lit, où il s'affala mollement contre les coussins. Il poussa un grognement plaintif quand Nyx alluma sa lampe de chevet et se couvrit les yeux avant que la lumière ne puisse lui transpercer les pupilles.
– Toutes mes excuses, Altesse, murmura Nyx, l'air sincèrement contrit.
Le soldat s'absenta quelques secondes, et revint avec un verre d'eau. Il le glissa d'autorité dans la main de Prompto. Le verre était glacial entre ses doigts déjà engourdis par le froid. Prompto eut momentanément l'impression d'être revenu à Gralea, alité après avoir miraculeusement survécu à la boucherie qu'était la bataille de Lestallum, seul dans la pénombre de sa chambre pour se battre contre ses cauchemars et sa culpabilité. Stella était retournée sur le front après l'avoir rapatrié à la capitale impériale, et Iedolas s'était éperdument fichu du sort de son beau-fils.
Mais cette fois, Prompto n'était pas seul. Nyx avait tiré une chaise et s'était assis à son chevet. La lumière crue que déversait la lampe de chevet soulignait les traits anguleux de son visage ainsi que son regard perçant. Le plus jeune n'avait pas suffisamment d'énergie pour avoir honte de son état. Nyx était un soldat comme lui, qui avait survécu aux champs de bataille, probablement davantage encore que le prince impérial. Il n'y avait aucun jugement dans son regard, aucune tristesse. Juste une résignation fatiguée. Il regarda silencieusement Prompto finir son verre d'eau à petites gorgées, et le reprit des doigts tremblants du jeune homme pour le reposer sur la table de chevet.
– Pourquoi ne pas avoir demandé à la Dame Lunafreya de vous aider ? demanda-t-il à voix basse.
– Pourquoi lui avoir parlé de mes cauchemars derrière mon dos ? répliqua Prompto en fermant les yeux.
Il voulait échapper au regard perçant de Nyx, mais dans l'obscurité de ses paupières, il crut apercevoir le visage de Stella. Celui de son mentor. Celui d'Aranea. Ils étaient tous couverts de sang. Un violent frisson secoua l'échine de Prompto qui rouvrit immédiatement les yeux. Nyx l'examinait comme un faucon examinait sa future proie.
– Vous ne pouvez pas continuer comme ça. Vous allez vous rendre malade.
Un ricanement désabusé roula dans la gorge de Prompto.
– Au cas où tu ne l'as pas remarqué, je suis déjà malade. Je l'étais déjà bien avant de venir.
– Vous êtes en territoire ennemi, ici, rétorqua Nyx d'une voix plus rude. Vous faites face à ceux que vous avez tués et qui ont probablement tué les vôtres. Ça ne s'arrangera pas avec le temps. Admettez que vous avez besoin d'aide.
Prompto ne daigna pas répondre. Peut-être – sûrement – qu'il avait tort de s'obstiner, mais quel choix avait-il ? Lunafreya était partie, et il n'y avait personne d'autre à Insomnia qui pourrait l'aider. De plus, il n'était pas en position de réclamer une aide médicale, pas à des gens qui doutaient encore de ses intentions.
– Tu as déjà frôlé la mort ? demanda distraitement le jeune homme, qui ne savait même pas s'il voulait connaître la réponse.
Nyx ne répondit pas immédiatement. Ses yeux se perdirent dans le vague, plongés dans des souvenirs lointains. Unr ride apparut entre ses deux sourcils, et des lignes tendues se dessinèrent d'une part et d'autre de sa bouche.
– Pas pendant mon service, admit-il lentement. Mais avant que je ne rentre dans l'armée. Dans mon village natal. J'ai été blessé par balle.
– Qu'est-ce qui s'est passé ?
– Des troupes impériales ont fait un raid. Ils ont détruit mon village, tué tous ceux qui refusaient d'embrasser la cause de l'Empire. Ceux qui ne sont pas morts ont fui vers Insomnia. Je fais partie de ceux-là.
Le Glaive parlait d'une voix mécanique. Il énonçait les faits en refusant de laisser l'émotion le submerger. Prompto reconnaissait ce comportement. Les soldats – comme les médecins, d'ailleurs – se détachaient toujours des horreurs qu'ils avaient vécues. C'était une réaction de défense, un moyen de ne pas se faire dévorer par la douleur, la rage, la culpabilité ou tout ça à la fois. Normalement, Prompto n'aurait pas insisté. Il n'aurait pas cherché la petite bête. Mais il voulait une réaction, une provocation. Il voulait donner un sens à ses cauchemars, à toute cette situation.
– Et ta famille ?
Il connaissait déjà la réponse. Nyx leva la tête pour accrocher son regard au sien. Prompto regarda la pupille noir se rétrécir, son regard bleu se durcir jusqu'à devenir plus froid que les glaciers dans les montagnes de Niflheim.
– J'étais orphelin, répondit le Glaive. Mais j'avais une petite sœur. Elle avait dix ans.
Elle était morte. Tuée par les impériaux. Le sous-entendu était clair comme de l'eau de roche. Prompto affronta Nyx du regard.
– Est-ce que tu veux me tuer ?
Il était le prince et le commandant de la nation ennemie. Il portait l'uniforme blanc et rouge des meurtriers de la sœur de Nyx. Le Glaive avait le droit de réclamer vengeance. Mais le plus âgé ne cilla pas. Son regard était toujours aussi froid, ses muscles tendus sous son uniforme, mais il ne bougea pas d'un centimètre.
– Je vous retourne la question.
Pendant un moment, l'espace d'une seconde, Prompto était tenté de répondre oui. Il ne voyait plus Nyx Ulric, il voyait l'uniforme noir des lucisiens. Il voyait l'épée qui virevoltait sous le soleil, l'acier souillé de sang. Il se souvenait de la douleur, du sang, de la panique de Stella et de sa peur viscérale de la mort dont le souffle glacial lui avait effleuré la joue.
« Vivre et mourir pour l'Empire ? Quelle connerie ! Les morts sont seulement des perdants. Tu ne perdras pas, Prompto. Pas avant moi, pigé ? »
– Ta mort ne m'avancerait à rien, répondit finalement Prompto.
– La vôtre ne m'aiderait pas davantage, répliqua aussitôt Nyx. Et elle risquerait de déclencher une véritable guerre civile. Je suis comme vous, Altesse, je veux protéger les miens.
Un sourire sans joie étira les lèvres du prince. La peur commençait lentement à s'estomper, remplacée par une torpeur qui lui alourdissait irrémédiablement les muscles. D'une main malhabile, il tira les draps de son lit jusqu'à sa taille. Sa tête lui paraissait lourde, ses paupières aussi. Il fronça les sourcils.
– Tu as mis quelque chose dans mon verre ? marmonna-t-il.
Le visage de Nyx lui parut brusquement penaud. Un sourire contrit lui tordit la bouche.
– Vous me remercierez demain, assura le soldat.
Quelque part, dans la brume qui enveloppait le cerveau de Prompto, une alarme se déclencha. C'était dangereux d'être drogué. C'était mortellement dangereux d'être drogué par l'ennemi. C'était comme signer un arrêt de mort. Mais son corps refusa de paniquer, littéralement anesthésié par le produit que Nyx avait glissé dans son verre. Prompto se traita mentalement d'idiot de ne pas s'être méfié.
– Qu'est-ce que… ?
– Ce sont des herbes que m'a données Dame Lunafreya. Elles vous feront dormir, sans cauchemars. Vous avez besoin de vous reposer, Altesse.
Les lèvres de Prompto remuèrent sans qu'il puisse émettre le moindre son. Son corps était lourd comme une enclume, et ses paupières s'abaissaient irrémédiablement. Il sombra dans un sommeil de plomb, qui ressemblait à l'étreinte familière de la mort.
OOO
– Le prince Argentum n'est pas là ? demanda Ignis.
Noctis ne prit pas la peine de lever les yeux de son bol de céréales.
– Non. Ulric dit qu'il dort encore. Il a besoin de se reposer, apparemment.
Á côté du prince, Gladio émit un ricanement moqueur et abaissa le journal qu'il lisait sempiternellement chaque matin depuis cinq ans.
– Qu'est-ce qui lui arrive, à Ulric ? Il se prend pour la nounou du Niff, maintenant ?
Devant les fourneaux, Ignis leva la spatule avec laquelle il touillait des œufs brouillés et la pointa vers le Bouclier d'un air qui se voulait menaçant.
– Surveille ton langage, Gladio. Argentum est officiellement considéré comme un allié du royaume. Tu ne devrais pas l'appeler comme ça.
– Quoi, Niff ? répéta l'aîné en haussant un sourcil. C'est ce qu'il est, non ?
Ignis fronça le nez avant de se retourner vers sa poêle.
– C'est insultant. Tu ferais mieux de t'abstenir de l'appeler comme ça en public, sauf si tu veux déclencher un incident politique.
Gladio leva les yeux au ciel, mais n'insista pas davantage et se replongea dans la lecture de son journal. Un silence confortable retomba dans la cuisine, où flottait la délicieuse odeur d'œufs brouillés au fromage et de tartines toastées. Un rayon de lumière s'était faufilé par une des fenêtres ouvertes, inondant la pièce de la lumière matinale du soleil. D'ordinaire, Noctis détestait le matin – parce qu'il fallait se lever – mais il devait avouer que se réveiller avant midi une fois de temps en temps, ça faisait du bien. D'autant plus depuis le départ de Luna. L'Oracle était partie depuis maintenant dix jours. Elle avait présidé la consécration à l'Archéen une semaine plus tôt, qui avait lieu comme chaque année le dernier jour du mois de septembre.
L'absence soudaine de l'Oracle avait profondément marqué Noctis. Il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour elle, vulnérable aux attaques en-dehors du Mur, et de ressentir le vide qu'avait laissé son absence. Cela faisait des années que Luna et lui n'avaient pas été séparés. Umbra, laissé par l'Oracle à Insomnia, ne l'aidait pas à se consoler. Pourtant, le chien ne le quittait littéralement pas d'une semelle. Il était couché aux pieds du prince sous la table. Noctis se pencha pour le caresser distraitement derrière les oreilles.
– J'espère que le prince Argentum n'est pas tombé malade, dit Ignis en coupant le feu de la gazinière. Il m'a semblé un peu pâle ces derniers temps…
– Ce gamin est toujours pâle, Ignis, rétorqua Gladio sans lever les yeux de son journal. Quand on le voit, c'est difficile à croire que c'est un chef de guerre. Je pourrais l'aplatir au sol avec une main attachée dans le dos.
– Tu devrais te méfier, le sermonna le conseiller royal. Les apparences sont souvent trompeuses.
Il se dirigea vers la table où le prince et son Bouclier étaient attablés côte-à-côte, et y déposa la poêle. Noctis se servit aussitôt une large portion d'œufs, s'attirant les grognements bourrus de Gladio.
– Hé, prend pas toute la bouffe !
– Tu t'es déjà enfilé tout le bacon, rétorqua Noctis en protégeant son assiette des mains du géant.
Ignis les regarda d'un air désolé, avant de soupirer. Il prit le dernier œuf de la poêle, le coupa sobrement en deux et en donna la moitié à Gladio.
– Argentum a survécu à la bataille de Lestallum, reprit-il d'une voix sérieuse. Ce n'est pas un fait de guerre anodin.
– Á mon avis, il était bien protégé par une armée de gardes, répondit Gladio en haussant les épaules. C'est un tireur d'élite, on l'a vu sur ses photos. Il n'a pas dû être mis en première ligne. De toute façon, les Nifs ne savent quasiment pas se battre au corps-à-corps. Á part les mercenaires comme Highwind, peut-être…
Bien qu'aucun des trois hommes ne l'aient vue, ils savaient par Cor qu'Aranea manipulait une lance et des dagues. Elle devait avoir un style de combat qui se rapprochait davantage des lucisiens. Noctis fronça les sourcils en se remémorant la séance de tir avec Prompto.
– Argentum se débrouille vraiment bien avec un flingue, tu sais, dit-il à l'adresse de son Bouclier. Il a des vrais yeux de lynx, il n'a pas raté sa cible une seule fois hier.
– Les pistolets ne servent à rien si tu es au milieu d'un combat, le rabroua sèchement Gladio. Les tireurs ont besoin d'être à distance et protégés pour être efficaces.
– N'empêche qu'une balle de pistolet sera toujours plus rapide et mortelle qu'une lame, intervint sereinement Ignis. Ce n'est pas pour rien si l'Empire a réussi à gagner du terrain sur le continent jusqu'à maintenant.
Il essuya un regard noir de Gladio sans broncher avant d'ajouter :
– Bien entendu, nous avons la magie des Rois. Un avantage qui est loin d'être minime.
Noctis poussa un soupir agacé.
– La magie, c'est pas jouet, rappela-t-il. Plus vous en utilisez, plus ça me fatigue. Faudra pas vous plaindre si je dors vingt heures d'affilée, la prochaine fois.
– Bien entendu, Altesse.
– Ca va, monte pas sur tes grands chevaux, grommela l'Amacitia. Dis plutôt que c'est une bonne excuse pour pas aller t'entraîner. Ça fait combien de temps que tu ne t'es pas entraîné, d'ailleurs ?
Le prince resta obstinément silencieux. Avoir Gladio comme maître d'armes officiel n'avait pas que des bons côtés. L'Amaticia n'arrêtait pas de le traîner de force à la salle d'entraînement, sous prétexte qu'il avait toujours besoin de s'améliorer. Même si Noctis arrivait à battre son Bouclier maintenant qu'il maîtrisait bien sa magie. Lors de leur dernière joute, il avait même réussi à désarmer Gladio et à le tenir en joue avec une simple dague. Un exploit dont le prince n'était pas peu fier, mais qui n'était pas encore suffisamment impressionnant aux yeux du Bouclier.
– On se fait un combat, aujourd'hui ? insista ce dernier en flanquant un coup de coude au plus jeune. Allez, Noct ! Tu vas te ramollir si tu continues à pioncer et à jouer à tes jeux vidéo débiles toute la journée…
– Ils t'emmerdent, mes jeux vidéo, répondit platement Noctis en repoussant vainement le géant qui lui servait de protecteur.
Mais les yeux bruns de Gladio s'illuminèrent.
– Alors ? C'est oui ?
Noctis croisa le regard expectatif d'Ignis. S'il refusait, son conseiller allait le sermonner comme la mère poule qu'il était (« Noctis, un prince de ton rang doit entretenir son talent au combat. Ton père et Gladio ne seront pas éternellement là pour te protéger… » et blablabla). Le jeune homme baissa les yeux vers Umbra, qui appuyait son museau contre son genou. Luna lui manquait. Et même si la consécration de l'Archéen était passée, Noctis savait que l'Oracle n'allait pas rentrer immédiatement à Insomnia. Elle allait sans doute rester à Lestallum et dans les territoires toujours sous domination lucisienne, pour venir en aide à la population traumatisée par la guerre et le Fléau. Et lui, Noctis, tout prince qu'il était, ne pouvait s'empêcher de se sentir inutile et frustré d'être bloqué à Insomnia pendant ce temps.
Peut-être qu'un combat allait le distraire un peu. Il hocha la tête.
– Ok, ok. Va pour une séance d'entraînement.
OOO
Prompto était furieux. Absolument furieux. Et merveilleusement reposé. Pour la première fois depuis des semaines, il avait profité d'un sommeil réparateur, débarrassé de cauchemars, et s'était réveillé à onze heure du matin. Sur la chaise qu'avait occupé Ulric pendant la nuit, était assise ce matin Aranea, son habituel rictus arrogant sur le visage. Un Glaive – qui n'était pas Ulric – les surveillait silencieusement depuis la porte de la chambre.
– Bien dormi, Altesse ? railla la mercenaire avec un sourire carnassier.
– Où est Ulric ? gronda Prompto d'une voix rauque.
– Il a eu d'autres obligations à remplir ce matin. Il vous passe le bonjour.
Le jeune homme fusilla Aranea du regard. La mercenaire haussa les sourcils, puis prit le verre vide sur la table de chevet et le renifla.
– J'ignore exactement ce qu'il vous a fait boire, dit-elle en reposant le verre. Mais vous avez de la chance que ce n'ait été que des somnifères. Si ça avait été du poison, je me serais retrouvée avec un cadavre sur les bras.
Prompto grogna et se frotta le visage des deux mains. Il avait été stupide, il le savait déjà. Il n'avait pas besoin qu'Aranea vienne lui faire la leçon. Apparemment, la mercenaire ne comprit pas le message, car elle reprit d'une voix dure :
– Je vous ai déjà dit que votre naïveté vous perdra, Altesse.
– Je sais que j'ai manqué de vigilance, concéda Prompto à contrecœur. Mais c'était juste des somnifères…
– Cette fois-ci, et parce que vous avez eu de la chance ! rétorqua la plus âgée avec agressivité. Ça aurait du poison, vous seriez mort, et plus rien n'aurait retenu les lucisiens de s'attaquer à mes hommes et moi !
Aranea se pencha brusquement en avant et agrippa le prince par les bras. Prompto tenta vainement de la repousser, mais la mercenaire avait toujours été ridiculement forte. Il ne put que grogner quand elle le secoua comme un prunier.
– Vous êtes la seule chose qui empêche les lucisiens de nous exécuter comme du bétail ! Vous êtes notre seule unique garantie de survie si le Lucis gagne la guerre ! Nous vous avons tous suivi dans ce plan suicidaire parce qu'on a tous cru que vous aviez une minuscule chance de réussir. Vous n'avez pas le droit de vous laisser stupidement tuer à cause de votre candeur idiote ! Vous n'êtes plus un enfant, Prince !
– Hé…, intervint mollement le Glaive, qui n'avait pas l'air de savoir s'il devait protéger Prompto de sa propre subordonnée.
Mais Aranea lâcha brusquement le prince, qui retomba comme une poupée de chiffon contre ses oreillers. Prompto avait déjà des larmes qui lui piquaient les yeux. Frustré et furieux – contre Ulric, contre Aranea, mais surtout contre lui-même – il les cacha en se couvrant les paupières. Un silence tendu était tombé dans la chambre. Il imagina le Glaive qui devait observer la scène, et sentit ses joues rougir d'humiliation. Un prince malmené par sa propre subordonnée, et devant un ennemi ? C'était le comble. Prompto allait devenir la risée d'Insomnia, si ce n'était pas déjà le cas. Quelle image renvoyait-il à ses ennemis avec lesquels il était censé être allié ? Un prince faible, fragile, timide. Rien à côté de la guerrière Stella qui se battait toujours sur le front.
– Vous ne pouvez plus faire ce genre d'erreur, asséna encore Aranea.
– Ca suffit, croassa Prompto. Commandante, ça suffit.
La honte lui brûlait littéralement les entrailles. Il aurait voulu disparaître de la surface de la terre, ou mieux, ne s'être pas réveillé du tout ce matin. Tout était de la faute de ce lâche d'Ulric, incapable de lui faire face et préférant le laisser avec cette folle de Highwind. Il espérait que la mercenaire ait suffisamment de retenue pour obéir à son ordre direct, au moins devant le Glaive. Heureusement pour lui, Aranea resta docilement silencieuse.
Sans plus un regard pou elle ou le soldat lucisien, Prompto se leva et s'enferma dans la salle de bain. Il attendit d'être sous le jet presque brûlant de la douche multifonctions pour laisser librement couler ses larmes le long de ses joues et lâcha des sanglots étranglés, couverts par le vacarme de l'eau. Il se détestait. Il se détestait. Lui, et sa faiblesse. Son hésitation. Ses doutes constants. Ses incessantes erreurs. Aranea avait raison. Par sa négligence, sa naïveté, sa stupidité, il avait risqué la vie de la commandante et de ses hommes. Il se haïssait, littéralement. Il n'aurait pas dû vivre. Il aurait dû mourir ce jour-là à Lestallum. Iedolas aurait sûrement débouché une bouteille en secret pour fêter l'évènement. Stella aurait été dévastée, mais elle se serait relevée. Parce qu'elle était forte. Elle était la véritable héritière dont Niflheim avait besoin. Et rien de tout cela n'aurait plus la moindre importance. Plus pour Prompto.
Que faisait-il là, après tout ? Qu'était-il devenu ? Un traître pour sa famille, un lâche qui avait préféré fuir aux yeux de son peuple, un boulet pour Aranea qui ne voyait que ses petits profits. Mais elle avait raison. La vie de tout un escadron pesait sur les épaules frêles du prince. Peut-être même le destin de tout l'Empire. Et Stella… La main droite de Prompto se referma sur le médaillon en or suspendu à son cou. Il ignorait si Stella portait encore le sien, même après sa désertion. Il ignorait même si elle était encore en vie, si elle était quelque part sur le continent lucisien, ou revenue à Gralea auprès de son père.
Prompto était faible. Prompto était lâche. Prompto était en train de se décomposer, sous les yeux de ses subordonnés et des lucisiens. Il n'aurait jamais dû être prince. Il n'était pas né pour ça. Son regard s'échoua sur son poignet droit. Il n'avait pas retiré le bracelet de cuir qu'il portait toujours sous celui d'argent pur. L'accessoire était gorgé d'eau et lourd. Sans réfléchir, Prompto défit l'attache et laissa tomber le morceau de cuir par terre. Son poignet, encore plus pâle que le reste de son corps, apparut dans la lumière crue du luminaire.
Un code-barres. Une série de chiffres. Le tout tatoué en noir sur sa peau. NH-0186-7. Le premier et véritable nom du Prince Prompto Argentum Aldercapt. Son pire secret, et personne ne le savait. Pas même Stella. Surtout pas Stella. Si elle savait, elle le tuerait, sans hésiter, sans ciller. Prompto connaissait sa sœur. Et par tous les Six, mais il préférait mourir comme le frère qu'elle avait toujours connu, que comme le monstre qu'il aurait dû être.
De nouvelles larmes coulèrent sur ses joues. Prompto se roula en boule sous le jet d'eau, et pleura silencieusement.
OOO
Ce fut dans un silence complet que le prince impérial rejoignit la salle d'entraînement une heure plus tard, escorté du Glaive et de sa commandante. Aranea n'avait plus une seule fois rouvert la bouche depuis ce matin. Elle regrettait peut-être s'être emportée contre le prince, même si Prompto en doutait. L'humiliation qu'il avait ressentie quand elle l'avait secoué comme un gamin désobéissant devant le Glaive ne s'était toujours pas dissipée. Elle lui brûlait l'estomac, comme de l'acide, si bien qu'il avait renoncé à prendre un repas et rejoignit directement Noctis.
Le prince royal était en plein duel contre son Bouclier quand les impériaux arrivèrent. Gladiolus maniait une gigantesque épée – qui ressemblait davantage à un hachoir – avec une grâce insultante pour un homme qui ressemblait à une montagne de muscles et une arme qui devait pesait pas loin de cinquante kilos. Face à lui, Noctis faisait pâle figure, brandissant une lame devant être au moins aussi lourde que lui. Le prince avait cependant à son avantage la magie, dont il se servait allégrement : il se téléportait en une pluie d'étincelles bleues lumineuses tout autour de Gladiolus, comme un danseur dans une chorégraphie. Il y avait certainement quelque chose de très esthétique à regarder le combat.
Néanmoins, Prompto n'eut pas longtemps le luxe d'admirer le spectacle. Son attention fut capturée par les deux silhouettes qui se tenaient en retrait, observant elles aussi les adversaires. La première était Ignis, qui salua le prince impérial d'un hochement de tête poli. La seconde n'était nul autre que le Maréchal Léonis. Les yeux froids du héros de Lestallum s'enfoncèrent comme deux lames dans ceux de Prompto. Le blond se raidit instinctivement, s'efforçant d'ignorer le frisson qui lui secoua la colonne vertébrale.
– Prince Argentum, le salua sobrement Léonis. Highwind.
– Bonjour, Maréchal, roucoula Aranea derrière Prompto.
– J'ai cru comprendre que vous étiez souffrant ce matin, Prince. J'espère que vous vous sentez mieux.
Prompto grinça des dents. Son cœur cognait si fort qu'il avait l'impression que ses battements résonnaient au-dessus des éclats d'épées. Il dût ravaler la bile qui lui était monté à la gorge et offrit un raide hochement de tête.
– Je me sens bien mieux. Merci de vous en soucier, Maréchal.
Sa voix était encore moins chaleureuse que celle de Iedolas quand il s'adressait à son beau-fils. Étonnant combien le prince illégitime pouvait ressembler à son beau-père par moment. Le dégoût de Prompto n'en fut que décuplé. Refusant obstinément de craquer, il détourna les yeux et se concentra sur le duel entre Noctis et Gladiolus. Ses poings tremblaient le long de ses cuisses. Il les cacha dans les poches de son pantalon.
Gladiolus poussa un rugissement de victoire moins de cinq minutes plus tard, après avoir désarmé un Noctis qui semblait être à bout de souffle.
– Et voilà ! J't'avais dit que tu finirais par te ramollir si tu ne t'entrainais pas régulièrement, Noct ! claironna le géant avec un sourire arrogant.
– Ouais, ça va, ça va, soupira le plus jeune en essuyant son front constellé de sueur.
Sa moue vexée s'effaça quand il remarqua la présence de Prompto. D'un geste négligent du poignet, il fit disparaître son épée et quitta le cercle d'entraînement pour le rejoindre.
– Enfin réveillé ? plaisanta-t-il en donnant une tape amicale sur l'épaule du blond.
Prompto n'arriva pas à retenir le violent sursaut en réponse. Il rougit en voyant Noctis froncer les sourcils, et éluda rapidement son regard.
– Ouais… Pas grâce à Ulric, marmonna-t-il.
– Nyx ? Qu'est-ce qu'il a fait ?
A contrecœur, Prompto raconta sa mésaventure nocturne. Sans vraiment détailler le contenu de son cauchemar – ses blessures, la panique de Stella, l'étreinte glaciale de la mort – il insista lourdement sur la drogue qu'Ulric avait glissé dans son verre d'eau, à son insu.
– C'est un sale traître, conclut le blond non sans animosité.
– Peut-être qu'il a eu tort sur la forme, mais il voulait bien faire, le défendit Noctis d'une voix hésitante. J'veux dire… si t'as toujours des cauchemars, ça n'a pas pu te faire de mal de bien dormir au moins une nuit. Mon père en aurait bien besoin, j'crois.
Cette mention inattendue du roi arracha Prompto à sa rancœur. Il lança un regard interrogateur au brun.
– Quoi ? Le roi ?
– Ouais, soupira Noctis. Il ne le montre pas, mais il va pas bien en ce moment. Entre la guerre, le départ de Luna, et les sénateurs qui se sont ligués contre lui… je crois qu'il est au bout du rouleau.
Une vague de culpabilité submergea Prompto. Il n'avait pas eu beaucoup l'occasion de voir le roi ces derniers jours, mais il avait bien senti que la situation était tendue à la Citadelle depuis le départ de Lunafreya. Il ne s'était cependant pas rendu compte que Régis était en si nette opposition avec le reste de son gouvernement. Si Prompto devait en juger selon sa propre expérience, ce n'était jamais bon pour un monarque de se dresser seul contre le reste de son gouvernement. Prompto et ses subordonnés en étaient la preuve vivante.
– Votre Altesse ?
La voix de Léonis, coupante comme la lame d'un rasoir, rompit la fragile quiétude que Noctis avait instauré. Tous les muscles de Prompto se raidirent alors que le prince royal et lui se tournèrent vers le Maréchal.
– Gladiolus veut faire une joute contre Highwind, les informa-t-il en désignant le Bouclier et la Commandante qui se faisaient déjà face dans le carré d'entraînement. Je me suis porté volontaire pour vous entraîner en attendant que Gladiolus termine.
– Quoi ? Encore ? gémit Noctis en levant les yeux au ciel. Pourquoi tu ne t'acharnes pas sur Ignis, pour changer ? Lui aussi, il a besoin d'entraînement, je te signale.
Le visage austère de Léonis resta complètement impassible, mais ses yeux glissèrent vers Prompto. Le prince impérial réprima à peine un sursaut nerveux, et pria Shiva pour que rien de son ressenti intérieur ne transparaisse sur son visage. Même si ses mains tremblaient dans ses poches, même si des gouttes de sueur froide coulaient le long de sa colonne vertébrale.
– Peut-être pourrais-je engager un duel amical avec Son Altesse Impériale ? proposa le Maréchal. Pour tester ses capacités sur le terrain. Qu'en pensez-vous, Prince Argentum ?
Non, pensa immédiatement l'esprit paniqué de Prompto. Non ! Mais ses lèvres demeurèrent figées, alors qu'il fixait le Maréchal dans les yeux. L'Immortel soldat du Lucis était là, devant lui. L'homme que tous les soldats impériaux redoutaient. Le héros de Lestallum, celui à cause de qui Ravus avait perdu la ville. Pendant un moment, Prompto crut voir les vêtements tachés du Maréchal, ses mains couvertes de sang.
Noctis adressa un regard incertain vers Léonis.
– Je sais pas si c'est une super idée, Cor…
– J'accepte, l'interrompit Prompto avant même de réaliser que c'était lui qui avait parlé.
– Argentum…
Prompto ignora l'appel de Noctis et se dirigea d'un pas décidé vers le côté du carré d'entraînement qui n'était pas occupé par Aranea et Gladiolus. Ces derniers étaient engagés dans un combat au corps-à-corps, sans armes. La force brute du Bouclier était largement supérieure à celle d'Aranea, mais la commandante compensait pas des mouvements rapides et agiles. Elle se défendait bien, même sans ses armes. Aucun des deux adversaires ne remarqua le prince impérial et le Maréchal qui se firent face.
– Je propose un duel à l'épée, annonça Léonis. Le premier à désarmer l'autre aura gagné.
Il fit apparaître dans un tourbillon d'étoiles bleues deux épées dont les lames étaient émoussées, faites pour l'entraînement. Il donna la première à Prompto et garda la seconde dans sa main droite. L'arme n'avait rien en commun avec le katana de l'Immortel, mais Prompto n'arrivait plus à voir la différence. Léonis avec une épée était dangereux. Il était létal. Une machine à tuer.
Prompto déglutit inconsciemment et serra étroitement sa propre épée dans sa main, déjà moite de sueur. Il n'était pas un bon épéiste, et il le savait. Les joutes entre Ravus et Stella lui revinrent en mémoire.
« Prompto ? Avec une épée ? »
La voix moqueuse de Stella résonna à ses oreilles, comme si sa sœur était là, à côté de lui. Il l'ignora, comme il ignora son cœur qui battait la chamade dans sa poitrine. Il planta son regard dans celui de son adversaire, vaguement conscient que ses pupilles devaient être étrangement rétractées, et hocha la tête.
– Quand vous voulez, Maréchal.
– Alors commençons ! ordonna ce dernier.
Le Maréchal bougea tellement vite que Prompto n'arriva pas à réagir à temps. Il eut à peine le réflexe de lever son épée pour parer la première attaque de l'Immortel. La force de l'impact le força à reculer de plusieurs pas. La deuxième fois que s'abattit l'épée – visant sa taille – le prince parvint à l'esquiver de justesse avec un pas de côté. Ce faisant, il offrit son dos, vulnérable, à son adversaire. Une erreur que Léonis ne lui pardonna pas, glissant immédiatement le tranchant heureusement émoussé de son épée contre le cou du blond.
– Vous ne vous méfiez pas assez, souffla-t-il sans baisser son arme. Sur un champ de bataille, vous seriez…
Le corps de Prompto réagit instinctivement. Sa main gauche agrippa l'épée appuyée contre sa carotide et son pied droit se leva pour donner un coup derrière lui. Son talon heurta la hanche de l'Immortel, qui voulut reculer pour mettre de la distance entre eux, mais Prompto garda une poigne de fer autour de l'épée de son adversaire, se servant de son poids pour tirer le Maréchal en avant. Le plus vieux fut contraint de lâcher son épée, mais il flanqua un coup de poing dans le rein du blond en réponse. Prompto poussa un grognement de douleur avant de contre-attaquer par un second coup de pied, plus violent, qui faucha l'Immortel en plein ventre.
Léonis tituba en arrière tandis que Prompto s'accroupit par terre, à la fois pour ne pas perdre complètement l'équilibre et pour garder son adversaire dans son champ de vision. Il avait lâché l'épée du Maréchal, et sa main se porta instinctivement à sa ceinture, pour dégainer son pistolet. Ses doigts se refermèrent bien évidemment sur du vide, et le temps qu'il réalise son erreur, Léonis avait déjà récupéré son épée abandonnée à terre et l'avait de nouveau logée contre la gorge du prince.
– Je croyais que le premier à désarmer l'autre aurait gagné, souffla Prompto en lançant un regard rempli de dédain à son adversaire.
– Il n'y a aucune règle sur un champ de bataille, Prince Argentum. Je pensais que vous en aviez conscience.
« La guerre ne connaît aucune loi, » susurra la voix douloureusement familière de son mentor aux oreilles de Prompto. « Les gagnants sont des survivants. Les perdants sont des morts. » Son rire dément sembla même résonner dans la salle d'entraînement, le rire que Prompto avait entendu juste avant de voir une gerbe de sang voler dans le ciel de Lestallum. Prompto tremblait littéralement de la tête aux pieds, mais son regard ne flancha pas alors qu'il regardait l'Immortel droit dans les yeux. Il se redressa lentement, et la lame contre sa gorge suivit son mouvement.
– C'est ainsi que le Lucis enseigne le code d'honneur à ses soldats ? cracha-t-il avec une soudaine violence.
Il vit les yeux de l'Immortel se plisser, avant de s'écarquiller avec ce qui ressemblait à de la stupeur. La surprise dans le regard de l'inflexible Maréchal eut quelque chose de terriblement jouissif. Prompto se sentit aussitôt grisé par la sensation. L'humiliation de ce matin s'était transformée en fureur. Et c'était elle qui faisait tremblait ses mains, elle qui faisait monter des larmes de rage dans ses yeux. Il avait oublié le Lucis, il avait oublié Insomnia, il avait oublié les regards rivés sur eux, la présence de Noctis à seulement quelques mètres. Seules importaient sa colère, et sa douleur.
Il lâcha son épée. La lame ne faisait que l'encombrer. Prompto avait toujours préféré les armes à feu. Et quand il n'en avait pas à portée de main, il se rabattait sur ses poings. Il attrapa une nouvelle fois l'épée de Léonis par son tranchant émoussé, à deux mains cette fois. D'un geste brusque, il tira sur la lame et donna un coup de coude à son adversaire. Il avait visé le visage, mais l'Immortel avait esquivé au dernier moment. Le plus vieux tira sur son épée pour la dégager, en vain car Prompto s'y agrippait de tout son poids. Le blond se servit de leur proximité pour lui donner un coup de poing pile dans le creux du coude. Léonis lâcha instinctivement son épée et Prompto la jeta au loin comme si c'était une vulgaire baguette.
La rage rendait ses gestes plus brutaux, l'adrénaline pompait furieusement dans son organisme pour alimenter ses muscles. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'il avait l'impression qu'il allait exploser. Son corps réagissait instinctivement, guidé par une peur primaire qu'il ne connaissait que trop bien. Il sentait la poudre et la fumée dans l'air, il entendait le vacarme des armes, les cris de ses soldats. Lestallum était à feux et à sang, et lui Prompto essayait désespérément de survivre, de s'accrocher à la moindre parcelle d'espoir pour ne plus jamais sombrer dans les ténèbres froides de la mort.
L'Immortel n'était plus qu'une silhouette informe derrière le rideau formé de larmes accumulées dans ses yeux. Pourtant, ça ne l'empêcha pas de profiter de la seconde de vulnérabilité de son adversaire. Le prince impérial se jeta de tout son poids contre lui dans un geste ni technique ni gracieux. Les deux hommes tombèrent au sol dans un bruit sourd. Prompto plaqua ses genoux contre les bras de son adversaire pour les immobiliser contre le sol. Léonis n'eut même pas la décence de paraître surpris. Il poussa cependant un grognement quand le bras droit de son adversaire comprima sa gorge.
– Vous vous souvenez ce que vous avez dit, Maréchal ? grinça Prompto dont les larmes tombaient directement sur le visage de l'Immortel. Vous l'avez traité de lâche parce que vous avez cru qu'il faisait semblant d'être mort.
« Ne bouge pas, ne respire pas, ne parle pas, » le supplia la voix de son mentor alors que Prompto gisait en sang au milieu des cadavres. Faible, impuissant. Prisonnier de son propre corps alors que celui qui l'avait pris sous son aile mourrait lentement, percé par le katana de Cor Léonis.
– C'était vous…, réalisa Léonis d'une voix rauque, à demi-étranglé par le bras sur sa gorge. Vous étiez allongé parmi les cadavres…
– Il voulait juste me protéger, cracha le blond avec toute la hargne qu'il avait emmagasiné. Mais vous l'avez égorgé comme un vulgaire porc, et vous l'avez laissé se vider de son sang !
Prompto ne voyait plus rien si ce n'était le visage froid de l'Immortel, n'entendait plus rien excepté son sang qui battait furieusement contre ses tempes. Léonis ne se débattait pas, même s'il commençait à haleter, incapable de respirer correctement. Lui n'avait pas peur de la mort, constata amèrement Prompto en voyant Cor n'amorcer aucun mouvement pour le repousser. Lui était le genre d'homme à ne pas craindre l'au-delà, à accueillir la Faucheuse sans broncher. Exactement comme… comme…
Deux mains rudes saisissant le prince par les épaules le sortirent brutalement de sa transe. Prompto hoqueta en se sentant soulevé comme un fétu de paille, puis brutalement poussé en arrière. Instinctivement, il leva un bras et son poing rencontra une mâchoire dure. Le jeune homme tituba et tomba en arrière avant de rouler sur le ventre pour se redresser le plus vite possible. Il entendit un juron par-dessus le sang qui lui battait aux oreilles, puis des éclats de voix.
Plusieurs silhouettes se tenaient autour de l'Immortel, qui se redressait lentement en position assise. Ignis était accroupi à côté du Maréchal, Gladiolus debout près d'eux. Le Glaive qui escortait les impériaux se dressait devant Noctis, son épée dégainée et pointée vers Aranea, qui s'était plantée devant Prompto dans une attitude protectrice.
– Putain, c'est quoi ce merdier ?! jura Gladiolus qui frottait sa joue douloureuse.
Le prince impérial était encore trop ahuri par sa colère pour prendre pleinement conscience de la situation. Il tremblait comme une feuille, son visage baigné de larmes.
– Syndrome post-traumatique, répondit platement l'Immortel en massant sa gorge. Il a eu un flash-back, il a perdu le contrôle.
Son pragmatisme était une insulte pour Prompto, qui sentit un rire guttural entrecoupé de sanglots lui échapper. Il résonna comme un instrument mal accordé dans le silence glacial qui était tombé sur la pièce. Dans son état normal, Prompto aurait été mortifié par son état. Mais il n'avait plus la force d'être humilié. Il ne lui restait plus qu'une colère froide et une douleur sans nom qui lui dévorait les entrailles.
– La dernière fois que nous nous sommes fait face pour un combat, c'était à Lestallum, expliqua l'Immortel aux autres. Je n'avais pas réalisé que c'était le prince en personne qui se battait ce jour-là… C'était vous, qui avez tiré cette roquette ?
La question s'adressait directement à Prompto. Le jeune homme reprenait laborieusement son souffle, incapable de tarir le flot de larmes qui continuaient à lui ravager le visage.
– C'est vous qui avez tué Loqui, rétorqua-t-il d'une voix cassée et entrecoupée de sanglots.
Il ressentit un plaisir presque malsain en voyant les visages choqués des lucisiens. Pour la première fois depuis des semaines, il avait l'impression de pouvoir respirer librement. Il releva la tête, arborant aux yeux de tous son visage rougi et ses yeux gonflés de larmes. « Ne montre jamais ta faiblesse » répétaient sans cesse Stella et Loqui, mais que la dignité aille au diable. Sa douleur demeurait sa seule force.
– Loqui ? répéta timidement Noctis, dont le regard valsait entre Prompto et Léonis.
– Le Brigadier-Général Loqui Tummelt, présuma Ignis. L'homme que le Maréchal a neutralisé pendant la bataille de Lestallum.
Neutralisé. Le terme avait une consonance policée, propre sur elle, comme si Loqui avait simplement disparu de la surface de la Terre. Comme s'il n'avait pas agonisé de longues minutes, jusqu'à laisser un cadavre froid et avachi sur Prompto dans une ultime tentative de le protéger.
– C'était mon mentor, grinça le prince en se relevant lentement. Il était comme un frère pour moi.
Il voulut s'avancer vers Léonis, l'affronter directement du regard, mais Aranea l'empêcha de passer devant elle. La mercenaire était alerte, comme si elle craignait que l'un des lucisiens attaque Prompto. Ou peut-être craignait-elle que ce soit Prompto qui attaque le Maréchal. Noctis fixait son homologue avec une expression de choc absolu, la bouche entrouverte et les yeux arrondis par l'effroi. Bien entendu, pensa Prompto non sans amertume, pour le prince royal, Loqui n'était rien d'autre qu'un ennemi, un terrifiant meurtrier, un psychopathe qu'il avait fallu arrêter. Pas un ami, pas un frère d'arme, pas un mentor.
– J'étais blessé, incapable de bouger, poursuivit Prompto d'une voix étranglée. La quasi-totalité de mon bataillon était mort. Loqui était le seul survivant avec moi. Il a fait diversion quand il vous a vu venir vers moi.
Prompto avait été incapable de faire quoi que ce soit. Impuissant quand Loqui avait pris son pistolet, impuissant quand l'Immortel avait planté son katana dans sa poitrine. Et impuissant quand Loqui s'était effondré sur lui, les aspergeant tous les deux dans une mare de sang. Le prince avait littéralement pu sentir la vie s'échapper de son mentor, sans avoir pu faire quoi que ce soit.
– Je l'ai senti mourir, murmura-t-il. Quand Ravus m'a retrouvé, il a dû pousser son cadavre pour me récupérer.
Prompto avait perdu connaissance peu après son sauvetage, lui-même au bord de la mort. Mais il se souvenait de chaque instant, chaque détail : le souffle étranglé de Loqui qui s'étouffait avec son propre sang, l'odeur insupportable qui se dégageait de la plaie béante dans sa gorge, le corps froid au-dessus du sien. Il leva la tête, planta son regard rempli de haine et d'amertume dans celui inflexible du Maréchal.
– Loqui est mort, et vous êtes devenu un héros. Cet idiot m'a protégé jusqu'à la fin, et vous êtes devenu le héros.
« Á mon tour de devenir un héros ! » avait hurlé Loqui avait de mourir. Loqui n'était pas un héros. Il était le perdant qui avait été tué sur le champ de bataille. Iedolas n'avait même pas cillé en apprenant sa mort, trop furieux d'avoir perdu Lestallum. Loqui n'était plus qu'un des nombreux anonymes morts au combat. Prompto n'avait même pas pu récupérer sa dépouille, abandonnée par Ravus quand il était allé chercher le prince.
La vérité, c'était que Prompto ressentait de la haine. Juste… de la haine, primaire et presque bestiale. Il avait baigné dans le sang de Loqui, et maintenant, son cœur criait vengeance. Loqui était mort, et Léonis se pavanait toujours derrière le Mur protecteur du Lucis. Un héros qui n'était qu'un meurtrier. Un meurtrier que Prompto rêvait d'abattre maintenant qu'il l'avait en face de lui, et il se répugnait pour ça. Il se répugnait de répondre au sang par le sang, lui qui n'en pouvait plus de la violence. De vouloir venger Loqui, même s'il savait que ça ne le ramènerait pas à la vie.
Il pouvait sentir tout son corps trembler, à commencer par ses mains. Rageusement, il essuya son visage ravagé de larmes. Les lucisiens l'observaient silencieusement, blêmes d'effroi ou livides de colère. Aranea resta elle aussi obstinément silencieuse. L'air était froid et lourd comme une chape de plomb. Prompto prit une inspiration tremblante. Il ne pouvait plus rester ici, sous le regard des lucisiens, de l'Immortel. Il ne pouvait plus rester dans la même pièce que le meurtrier de Loqui.
Alors, sans un mot, il pivota sur ses talons et se dirigea à grandes enjambées vers la porte. Personne ne l'empêcha de partir. Personne ne prononça une parole. Prompto put sentir les regards rivés sur sa nuque, brûlants comme de la braise. Peut-être avait-il révélé sa douleur et sa faiblesse aux yeux de ses ennemis. Mais peu importait.
Sa douleur était sa seule force.
Voilà pour ce chapitre. J'espère qu'il vous aura plu, en vous remerciant d'avoir pris le temps de le lire.
