Bonjour/bonsoir tout le monde, voici le nouveau chapitre. J'espère qu'il vous plaira. Désolée d'avance pour les éventuelles fautes d'orthographe, de grammaire et les coquilles.

Un grand merci à Lou pour ta review, ça fait toujours très plaisir d'avoir des commentaires très positifs comme le tien. Pour répondre à tes questions, tu peux interpréter la décision d'Umbra de ne pas suivre Noctis comme tu le souhaites. De mon point de vue, il symbolise la volonté de Luna. Comme Noctis est tiraillé dans ses décisions, il ne s'aligne pas avec les choix de Luna, et donc Umbra ne le suit pas. C'est aussi peut-être pour ça que Prompto t'a semblé plus lumineux que Noctis, pour reprendre tes mots. Prompto sait déjà ce qu'il doit faire pour faire changer la situation, au contraire de Noctis qui ne sait pas encore comment procéder et qui redoute l'avenir. Quant à Cor... et bien, tu verras bien dans un prochain chapitre :).

Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'apprtient pas.


Chapitre 9 : Les Magitecks

La peur était un sentiment humain qui se manifestait de diverses façons : la gorge sèche, le cœur battant la chamade dans la poitrine, la sueur froide coulant le long du dos. Elle ne donnait que deux options : la confrontation ou la fuite. Prompto avait lui-même longtemps opté pour cette seconde option, choisissant de fuir la vérité de son pays, la vérité de sa propre naissance. Non, s'était-il souvent dit alors qu'il errait dans les couloirs sombres et sans vie du palais impérial, non, son beau-père devait avoir fait le bon choix en déclarant la guerre au Lucis. Il voulait seulement récupérer le Cristal comme le répétait incessamment Stella, pour sauver Niflheim du Fléau. Prompto avait été trop effrayé pour vouloir voir la vérité telle qu'elle était, laide et cruelle. Iedolas était devenu fou, rongé par son ambition insensée, et Stella le suivait malgré elle dans sa voie de destruction.

C'était avant tout pour sauver sa sœur que Prompto avait décidé de trahir son pays et rejoindre les rangs ennemis. La guerre de Lestallum et la mort de Loqui avait été un électrochoc. Stella était devenue folle de rage après avoir littéralement arraché son petit frère des bras de la mort. Elle s'était lancée corps et âme dans la guerre, enchaînant les batailles les unes après les autres, risquant sa vie toujours plus. Prompto avait observé, de loin et impuissant, la lente transformation de sa sœur déjà féroce en une guerrière assoiffée de sang.

« Couché dans l'immense lit de sa chambre au palais impérial, Prompto sut rien qu'en voyant le visage livide de sa sœur qu'il devait avoir une tête à faire peur. Dix jours s'étaient écoulés depuis son sauvetage de Lestallum. Dix jours depuis que la ville avait été reprise de force par le Lucis. Dix jours depuis la mort de Loqui. Prompto avait passé les premiers jours conscients de sa convalescence à pleurer sans discontinuer le jour, à rêver en boucle de la mort de son mentor la nuit. Ses blessures se refermaient lentement, et même maintenant, il pouvait à peine faire quelques pas avant de devoir se recoucher, exténué.

Sa sœur était une de ses rares visiteuses, pour ne pas dire la seule. Iedolas n'avait pas une seule fois daigné aller au chevet de son beau-fils. Seul le Chancelier avait rendu une unique visite au prince impérial, qui avait sursauté quand au réveil il l'avait découvert à son chevet. Il n'avait jamais aimé Izuna. C'était un homme sorti de nulle part, qui passait son temps accroché aux basques de l'Empereur et cachait ses véritables intentions derrière un comportement énigmatique et exagérément maniéré. Il devait être au moins partiellement responsable de la folie de Iedolas, Prompto en était de plus en plus convaincu.

Prompto.

Arraché de ses pensées, le jeune homme lança un regard hésitant à son aînée. La guerre les avait changé tous les deux, mais il n'aimait pas du tout l'expression qu'arborait Stella. Sa bouche était réduite en une fine ligne, des rides s'étaient creusées sur son front, et ses yeux étaient encore plus froids et tranchants que l'épée avec laquelle l'Immortel avait égorgé Loqui. Prompto sentit un horrible frisson lui parcourir l'échine à cette pensée. Ce qui n'échappa bien entendu par à sa sœur.

Prom ?

Je vais bien, répondit automatiquement le plus jeune.

Tu parles, railla Stella sans une once d'humour dans la voix. T'as une tête de déterré. Tu ne dors plus. Tu peux à peine te lever. Tu pleures quand tu crois être seul. Pas la peine de me regarder comme ça, ajouta-t-elle sèchement. Tu me croyais assez idiote pour que je ne me rende compte de rien ?

Le prince éluda aussitôt le regard de sa sœur, tortillant nerveusement ses draps de soie entre ses doigts. Il détestait entendre la vérité crue de la bouche de Stella, qui ne s'encombrait jamais de manières et disait toujours ce qu'elle pensait sans détour. La chaise de la princesse émit un craquement qui brisa le silence glacial quand cette dernière se pencha en avant, posant ses coudes sur ses genoux.

Le Lucis va payer pour ce qu'il a fait, promit-elle sombrement.

Stella…

Ils ont failli te tuer !

Rien de tout ça ne serait arrivé si Ravus ne s'était obstiné à combattre plutôt que de donner l'ordre d'évacuer ! rétorqua Prompto sans réussir à cacher l'exaspération de sa voix.

Le visage de Stella se ferma d'autant plus, et son regard devint positivement meurtrier. Mais cette fois, Prompto n'hésita à la fixer droit dans les yeux, la défiant de lui donner tort. Le jeune homme n'avait pas eu l'occasion de voir Ravus depuis son rapatriement à Gralea, mais il avait appris par Stella que le Général avait été réaffecté au commandement de Tenebrae. Une rétrogradation qui résultait de son échec cuisant à Lestallum.

Tu ne te rends pas compte de ce qui a failli arriver, Prom, gronda la princesse. Si tu avais été tué, Insomnia aurait pratiquement gagné la guerre ! L'Empire a besoin de ses deux héritiers pour survivre, tu le sais mieux que personne !

Prompto ne put retenir un ricanement amer.

Père se serait contenté de te rapatrier à Gralea pour te mettre en sécurité, et de te marier à je ne sais quel commandant véreux de son gouvernement pour que tu fasses de beaux descendants. Ce n'est pas moi l'héritier important dans cet empire, Stella.

C'était Stella. Toujours Stella. Maintenant que son héritière légitime était en âge de se marier, ce n'était plus qu'une question de temps avant que Iedolas exige de sa fille qu'elle fasse perdurer la lignée impériale. Prompto soupçonnait même son beau-père de secrètement souhaiter la mort de son beau-fils sur le champ de bataille, ce qui lui donnerait un prétexte idéal pour convaincre Stella de se marier, ce dont la princesse n'avait pour le moment manifesté pas le moindre intérêt.

Le prince fut surpris quand sa sœur lui agrippa férocement les poignets. Il réprima à peine un mouvement de recul en voyant le rictus de colère mêlé de douleur sur le visage de Stella. La princesse lui broya littéralement les os entre ses doigts puissants.

Ne redis plus jamais ça ! Je me fiche de ce que penses Père, tu m'entends ? Tu es la seule personne qui importe !

Le visage de Prompto s'adoucit aussitôt. Il tenta vainement de se dégager de la poigne de son aînée.

Stella…

Tu es la seule personne qui importe, répéta férocement Stella. Tu es mon frère et mon meilleur allié. Je ne gouvernerai pas sans toi !

Il y avait un tremblement à peine perceptible dans sa voix. Prompto crut même voir le scintillement furtif de larmes dans ses yeux, mais il disparut tellement vite que le jeune homme se demanda s'il ne l'avait pas imaginé. Stella était la plus forte d'eux deux. Elle ne pleurait jamais. Au contraire, c'était elle qui rassurait, elle qui protégeait, elle qui dirigeait. Prompto avait passé toute sa vie à l'écouter, à la croire, à la soutenir. Seulement aujourd'hui, il n'arrivait plus à se laisser convaincre. Peut-être parce qu'il avait vu la mort de trop près. Peut-être parce qu'il distinguait maintenant les craquelures sur la façade. Stella était comme lui au fond : incertaine et effrayée par l'avenir.

Lentement, avec des gestes délibérément contrôlés, il parvint à extraire ses poignets endoloris de la poigne de fer de sa sœur.

Tu comptes m'interdire de mourir, aussi ? demanda-t-il sans prendre la peine de masquer l'ironie qui dégoulinait de sa voix. Ce sont les conséquences de la guerre. Même toi tu ne pourras pas empêcher un obus de m'atterrir dessus. Ni moi une balle de te toucher en plein cœur. On n'est pas les seuls à être impactés. Des milliers de soldats et de civils meurent tous les jours à cause de cette guerre.

Il regarda le visage de Stella s'assombrir au fur et à mesure de ses paroles.

Un soldat n'a pas la charge d'un empire comme nous ! explosa-t-elle en se levant d'un bond.

Alors sa vie a moins d'importance que la mienne ?! rétorqua le plus jeune en se redressant tant bien que mal contre ses coussins.

Sa sœur resta silencieuse, mais ses yeux brillèrent d'une dangereuse lueur. Prompto captura son regard, refusant de se laisser intimider.

Je ne bâtirai pas notre futur règne sur le sang de notre peuple !

Et que proposes-tu, petit frère ? Laisser notre peuple se faire dévorer par ce satané Fléau, et abandonner le Cristal aux mains de ces chiens du Lucis ?

Il existe d'autres solutions que le conflit armé pour se débarrasser du Fléau.

La négociation. L'alliance. Prompto y croyait sans y croire. Insomnia n'avait aucune raison de vouloir parlementer avec l'Empire, mais le prince ne pouvait s'empêcher de vouloir que cette solution fonctionne. Le rire désabusé de Stella le fit bien vite redescendre sur terre.

Même maintenant, tu penses encore de pouvoir discuter avec eux ? s'esclaffa la princesse d'une voix dédaigneuse, une voix qui rassemblait trop à celle de Iedolas. De t'allier avec eux ? Après ce qu'ils ont fait ?

Prompto pouvait à son tour sentir la colère le gagner.

Ils n'ont fait que reprendre une ville qu'on avait envahie ! cracha-t-il d'une voix rauque.

Loqui est mort ! Ils l'ont tué sous tes yeux !

Un coup de poing en pleine figure n'aurait pas eut plus d'effet sur Prompto. Ses yeux s'écarquillèrent alors que la douleur familière – horrible, incessante – se propagea dans sa poitrine, enserra sa gorge, brûla ses paupières. Mais cette fois, au lieu de larmes qui coulèrent sur ses joues, ce fut le sang qui battit frénétiquement contre ses tempes. Le prince fixa sa sœur pendant quelques secondes dans un silence complet. Stella se tenait debout devant lui, les yeux brillants et les joues rouges de colère. Il n'y avait aucune trace de surprise ni de regret sur son visage. Elle croisa le regard de son frère sans ciller, le défiant de réagir.

Prompto ne se fit pas prier. Dans un hurlement de rage, il bondit hors de son lit et se jeta littéralement sur Stella. Ses blessures étaient momentanément oubliées, au profit d'une violente montée d'adrénaline. Stella n'essaya même pas d'esquiver. Elle tomba à la renverse sous le poids de son frère, encaissa le revers de main qu'il abattit sur sa joue dans un geste ample et puissant. La claque qui résonna dans la pièce ressemblait à la détonation d'une bombe. Prompto émit un grondement rauque en voyant le sourire provocateur que lui adressa Stella, et agrippa fermement une poignée de longs cheveux blonds dans ses poings.

Je t'interdis de parler de lui ! hurla-t-il d'une voix cassée.

Ce n'est pas vers moi que tu devrais orienter ta colère, grinça Stella alors qu'elle se laissait malmener.

Elle grogna quand Prompto souleva son crâne pour le cogner contre le parquet. Cette fois, elle attrapa les avant-bras de son frère pour l'empêcher de réitérer son geste.

Tu as toujours des belles paroles de paix, d'alliance, railla-t-elle en serrant étroitement ses doigts autour des os fins de Prompto. Mais regarde la vérité en face, Prom. Tu n'es pas si différent de Père ou moi. Tu veux te venger !

D'un coup de pied, elle repoussa son cadet et se redressa en position assise. Prompto bascula en arrière dans un gémissement de douleur, son corps lui rappelant brusquement la précarité de son état. Il se recroquevilla sur lui-même sur le parquet en grinçant des dents, sentant des gouttes de sueur froide poindre le long de ses tempes. Mais cette douleur n'était rien comparée à la souffrance qui lui rongeait le cœur. Il avait encore l'impression d'entendre le cri de guerre de Loqui, la voix froide de l'Immortel.

Il tressaillit en sentant les mains de Stella. Mais au lieu de l'empoigner et de le secouer comme un prunier, elles glissèrent derrière ses épaules pour le redresser en position assise avec des gestes précautionneux. Stella s'assit à côté de lui et Prompto laissa tomber sa tête contre son épaule. Il ne se rendit compte que trop tard qu'il sanglotait bruyamment et inondait de larmes la tunique de sa sœur. Cette dernière poussa un soupir avant de glisser une main dans la chevelure de Prompto.

Tu n'as pas le droit de parler de Loqui, sanglota le plus jeune. Tu n'as pas le droit de te servir de lui pour me manipuler.

Ce n'est pas mon intention, murmura Stella en caressant les cheveux de son frère. Je suis désolée.

Désolée de l'avoir mis dans cet état. Désolée d'avoir ravivé le souvenir trop récent de Loqui. Mais certainement pas désolée de ce qu'elle avait dit, et de ce qu'elle pensait. Prompto savait que sa sœur était convaincue par ce qu'elle et l'Empereur faisaient. Le jeune homme émit un hoquet outré.

Je déteste cette guerre, Stella. Je la hais !

Je sais, soupira l'aînée. Tu n'es vraiment pas fait pour ça, Prom. Les combats ne t'ont jamais réussi…

Elle glissa son autre bras autour des épaules de Prompto, et d'un geste à la fois doux et ferme, l'aida à se relever sur des jambes tremblantes. Les côtes de Prompto le brûlaient atrocement. Il déglutit, bataillant contre la nausée qui commençait à lui tourner la tête. Stella le maintenait heureusement d'une poigne de fer, et l'aida à regagner son lit où il s'effondra sans grâce. Ses cheveux étaient détrempés de sueur.

Tu n'auras plus à t'en préoccuper à partir de maintenant, déclara la princesse, le visage fermé. Je m'occupe du reste.

Qu'est-ce que ça veut dire ? marmonna Prompto en levant des yeux humides vers elle.

En dépit de son état, il reconnut sans mal l'expression sur son visage. Sa réponse ne fit que confirmer ses doutes.

Tu ne retourneras pas sur le champ de bataille. Je vais détruire le Lucis moi-même. Je vais mener une attaque contre la Baie de Galdina pour les priver de leur accès à Accordo. Ensuite je reprendrais Lestallum. Je détruirais cette satanée ville s'il le faut. Et après…

Un sourire sans joie étira ses lèvres.

Insomnia sera complètement isolée, à la merci de l'Empire.

Stella, c'est la folie !

Le Lucis doit payer pour ce qu'il t'a fait ! répondit froidement la princesse. Qu'ils sachent qu'on ne s'attaque pas impunément à un héritier impérial !

Et pourtant, pensa désespérément Prompto, était-ce parfaitement justifié que le Niflheim attaque le Lucis ? Á cause du Cristal ? La logique de sa sœur devenait comme celle de son père. Elle fonctionnait dans un sens ou dans l'autre selon la situation qui lui convenait. Chaque prétexte était bon à prendre pour attaquer Insomnia, chaque excuse valable pour justifier le comportement belliqueux de Niflheim. C'était une conversation de sourds, sans issue.

Tu te trompes, murmura le prince d'un ton implorant. Stella, je t'en supplie, ne fais pas ça. Ne joue pas au jeu de Père.

C'était Iedolas qui avait déclenché cette guerre, et qui ne voulait pas lâcher l'affaire. C'était lui qui rêvait du Cristal, pas Stella. Mais en voyant le regard déterminé dans les yeux glaciaux de Stella, Prompto comprit qu'il était en train de perdre sa sœur.

Le Lucis paiera pour ce qu'il t'a fait, répéta-t-elle pour la troisième fois, comme si elle voulait s'en convaincre elle-même. Les Caelums ne sont qu'une lignée de rois maudits qui se croient tout permis. Je les balaierai de la surface d'Éos, jusqu'au dernier.

Puis, sans prêter attention à l'expression d'horreur absolue sur le visage de son frère, la princesse se pencha sur lui. Ses longues mèches blondes caressèrent le visage de Prompto, juste avant que le front de Stella se pose contre le sien. Stella planta ses yeux dans ceux de son frère. Son regard était mort.

Je ne suis pas Père, dit-elle. Il se fiche peut-être complètement de toi, mais tu es mon frère. Un sang commun nous unit. N'oublie jamais ça. Nous gouvernerons ensemble. Je ne laisserais personne te faire le moindre mal.

Une vive douleur fusa dans le cœur de Prompto à ses mots. Stella posa un baiser sec sur son front, puis se redressa et tourna rapidement les talons. Prompto tendit la main, tenta de la rattraper par le bras, mais Stella avait déjà traversé sa chambre.

Stella, attends ! cria-t-il alors qu'elle ouvrait la porte.

Sa sœur fit la sourde oreille, et sans un regard en arrière, elle claqua la porte derrière elle.»

C'était la dernière fois que Prompto avait vu sa sœur. Quelques jours plus tard, il avait pris sa décision de rejoindre le Lucis. Il comprenait maintenant que ce n'était pas seulement la rage qui avait motivé les actions de Stella ce jour-là, c'était sa peur. Sa peur de perdre Prompto. Mais au lieu de choisir une alternative à la guerre, elle avait décidé de satisfaire sa soif de plus en plus maladive de vengeance. C'était ce jour-là, dans la chambre de Prompto, qu'elle avait commencé à cultiver une haine personnelle contre Insomnia. Le Lucis n'était plus seulement l'ennemi contre lequel Niflheim se battait, c'était le royaume qui avait failli prendre la vie de son petit frère.

En rejoignant Insomnia, Prompto savait qu'il n'avait pu trahir sa sœur de pire façon. Il savait qu'une profonde fracture les opposait, que la haine de Stella, stimulée sans cesse par ce vieux fou de Iedolas, l'aveuglait toujours plus. Où peut-être était-ce Prompto qui était lui-même aveuglé par son optimisme. Le Lucis, bien que symbolisant la lumière dont l'Empire avait désespérément besoin, n'était pas sans défauts. Régis était un vieux roi usé qui se débattait tant bien que mal pour maintenir son gouvernement, mener la guerre et protéger vainement son fils unique de la dure réalité de son destin. Lunafreya, bien qu'Oracle, n'était plus qu'une reine sans royaume, une sœur sans son frère, une orpheline sans famille. Quant aux sénateurs lucisiens, ils se complaisaient dans la sécurité temporaire offerte par le Mur et n'étaient pas prêts à affronter la dure réalité de la guerre qui faisait rage à leurs frontières.

Sous le soleil d'octobre, dans les jardins de la Citadelle, Prompto regardait, impuissant, le dos de Noctis tandis que le prince s'éloignait. Il avait presque l'impression de voir Stella partant à la guerre, restant sourde à ses appels implorants. Il avait l'impression de se voir lui-même, quelques semaines auparavant, un prince effrayé qui refusait de prendre une décision et préférait suivre aveuglément les ordres qu'il recevait. C'était la peur qu'il voyait dans la posture voûtée de Noctis, comme dans son regard torturé.

S'affranchir des illusions et regarder la réalité en face prenait du temps. Prompto avait pris quasiment deux années entières pour réaliser que la guerre n'était pas une solution, et que la sauvegarde de son peuple résidait au plus près du Cristal, auprès du roi du Lucis. Deux années, à se poser d'incessantes questions, à vouloir croire en son Empereur et en sa sœur sans jamais réussir à se convaincre complètement du bien-fondé de leurs décisions. Deux ans, et la mort d'un de ses plus proches amis, pour se décider à finalement agir.

Noctis aussi aura besoin de temps pour pouvoir faire face à la nouvelle réalité de sa vie. Le blond regarda tristement Noctis jusqu'à ce que le prince disparaisse de son champ de vision. Resté près de lui, Umbra frotta sa truffe contre sa jambe. Prompto caressa distraitement le chien noir.

Qu'est-ce qu'il fait encore là, ce clébard ? demanda Aranea en lançant un regard dédaigneux à l'animal.

Comme s'il avait compris ce que la mercenaire avait dit – ce qui ne serait pas étonnant si c'était le cas – Umbra retroussa les babines et montra les crocs à Aranea, qui ne fit que hausser un sourcil guère impressionné.

Je ne sais pas, répondit Prompto sans cesser de caresser la fourrure d'ébène. Peut-être que Noctis a besoin d'être seul.

Espérons que la solitude lui remette les idées en place alors. Vous venez de fonder une alliance avec son père. Si le fils refuse de suivre le mouvement, nous serons dans de beaux draps.

Sois patiente, ordonna le prince. Il a besoin de temps.

Du temps, il risque de nous en manquer, Altesse.

Le blond se retourna pour dévisager Aranea. La commandante avait les sourcils froncés, et une ride s'était dessinée sur son front. Elle fixait le mur derrière lequel Noctis avait disparu.

Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Prompto. Cela fera bientôt un mois que nous avons déserté, et que l'Empire n'a pas réagi.

Cela le dérangeait d'ailleurs. Il ne comprenait pas l'inaction de l'Empereur, ou au moins de Stella. Sa sœur aurait dû retourner ciel et terre pour le retrouver. Elle aurait dû envoyer des messages au Lucis, multiplié les menaces et les attaques pour récupérer son frère. Mais rien. Silence complet. Comme si… Comme si Prompto ne comptait pas. Ni Aranea, ou les soldats qu'elle avait emmenés avec elle. Cette dernière plissa les yeux.

Jusqu'à maintenant, l'Empire n'avait aucun moyen de faire pression contre le Lucis. Aujourd'hui, l'Oracle est en dehors du Mur, vulnérable aux attaques. Iedolas serait idiot de laisser passer cette occasion de la capturer.

Prompto se mordit les lèvres. Il partageait l'avis de la mercenaire. Et les attaques soudaines de l'Empire autour de Lestallum étaient la preuve que la présence de Lunafreya représentait un enjeu militaire important pour les deux ennemis. En vérité, c'était la première fois que Niflheim réagissait aussi ouvertement depuis la désertion de son second héritier. La quiétude qui semblait régner sur Insomnia était trompeuse. Prompto se laissait peut-être aller à la sérénité de la capitale lucisienne, mais Aranea gardait elle la tête sur les épaules.

Nous ne pouvons rien faire, répliqua le prince avec fermeté. Á part attendre, et espérer.

Espérer que Noctis combatte ses démons le plus vite possible, et soit prêt à épauler son père et soutenir l'alliance avec Prompto. Le blond voulait y croire, mais tout reposait désormais sur son homologue récalcitrant. Derrière lui, Aranea émit un grognement.

Vous pouvez espérer tant que vous voulez, Altesse. Moi, je préfère agir.

Prompto n'eut pas la force de lui demander ce qu'elle voulait dire. Il préféra rester silencieux, profitant de la quiétude du jardin, des rayons du soleil sur sa peau, et de la présence désormais familière d'Umbra à ses côtés.

OOO

Deux jours plus tard, les lucisiens décidèrent de focaliser leur attention sur les Magitecks. Jusqu'à maintenant, Prompto et Aranea avaient été laissés à l'écart des scientifiques qui étudiaient les unités qu'ils avaient rapportés de l'Empire. Mais depuis que les Niflheim multipliaient les attaques aux abords de Lestallum et même jusqu'à la région de Leide, directement limitrophe avec la capitale royale, les lucisiens semblaient éprouver un besoin plus pressant d'en découvrir plus sur les unités.

Prompto n'était pas particulièrement emballé à l'idée de devoir leur expliquer précisément leur nature. Leur fabrication constituait un des plus gros secrets militaires de l'Empire. Pourtant, quand il fut emmené dans un laboratoire où se tenaient le roi escorté de son conseiller, son Bouclier et son fils, ainsi que Wedge qui avait été exceptionnellement sorti de prison, il sut qu'il ne pourrait pas y couper. Il tourna machinalement la tête vers Wedge lorsque le soldat inclina le genou devant lui.

Salutation, Prince Argentum. Que l'argent brille sur la couronne impériale.

Amaticia et Noctis grimacèrent ouvertement. Wedge n'y prêta aucune attention et se releva après quelques secondes. Son séjour en prison l'avait amaigri. Ses cheveux étaient plus ternes, et sa peau légèrement cireuse. Néanmoins, il semblait relativement en forme, au vu de la situation. Prompto se sentait soulagé de voir un de ses soldats pour la première fois depuis leur arrivée à Insomnia.

– Nous avons fait appel au sergent Wedge sur les conseils de la Commandante Aranea, dit Scientia. Selon elle, le sergent est la personne la plus qualifiée pour répondre à nos questions concernant les Magitecks.

– C'est exact, confirma Prompto dont le regard valsait entre Wedge et l'unique Magiteck qui se tenait au milieu du laboratoire. Les Magitecks sont des unités spéciales qui demandent un entretien spécifique. Chaque bataillon de l'armée impériale contient au moins deux soldats qualifiés pour entretenir les Magitecks.

Techniquement parlant, Wedge était un mercenaire, et pas un soldat impérial. Mais à cause d'un manque flagrant d'hommes valides dans les rangs de l'armée de l'Empire, Wedge avait pu suivre une formation éclaire pour apprendre à entretenir les Magitecks. Il n'était pas l'unique mercenaire à l'avoir fait. Les soldats de chair et de sang de Niflheim voyaient leur nombre décroître à une vitesse impressionnante depuis plusieurs années. La faute au Fléau, qui ravageait sans discontinu la population sur l'ensemble du territoire.

Scientia se racla la gorge, attirant l'attention vers lui. Á ses côtés, le roi Régis était assis sur une chaise, les mains appuyées sur le pommeau de sa canne. Il ressemblait plus que jamais à un vieil homme vulnérable, et non à un roi. Noctis se dressait à côté d'Amacitia, et s'appliquait à ne pas croiser le regard de Prompto, préférant se concentrer sur le Magiteck en veille qui attendait au milieu de la pièce. Prompto remarqua qu'une fois de plus, Umbra n'était pas avec le prince royal.

– Nos scientifiques ont pu étudier les robots en détail, les informa Scientia. Cependant, il demeure plusieurs questions que nous voudrions vous poser à tous les deux. Jusque là, nous avons pu établir un lien direct entre vos robots et le Fléau. Il semblerait que le Fléau serve de source d'énergie aux Magitecks. Est-ce exact ?

Prompto adressa un imperceptible hochement de tête à Wedge. Quand il s'agissait des Magitecks, il préférait laisser parler le sergent. Lui-même avait la gorge trop sèche pour prendre la parole. Machinalement, sa main gauche frotta la bande de cuir autour de son poignet droit. Il n'avait toujours pas retrouvé son bracelet d'argent. Á vrai dire, il ne l'avait même pas réellement cherché. Malgré les invectives répétées d'Aranea, il n'arrivait pas à accorder une importance envers ce bijou, unique et impersonnel cadeau de Iedolas à son beau-fils.

– Oui, confirma Wedge. Je serais incapable de vous préciser l'exact fonctionnement du processus, mais le Fléau alimente directement les composants des Magitecks. Cela les rend infatigables et relativement puissants. Ils sont particulièrement efficaces pendant la nuit.

– Mais ils peuvent également fonctionner en plein jour, n'est-ce pas ? interrogea Amaticia en croisant ses bras épais sur sa large poitrine.

– Exact. Ils ne sont pas vulnérables à la lumière du soleil, juste un peu moins performants. Et bien sûr, ils sont inefficaces contre la magie des Rois et celle des Oracles.

– Ca ressemble presque à un équivalent de l'énergie du Météore…, marmonna Scientia en se frottant le menton.

– Ce n'est pas totalement faux, répondit Wedge. Le Fléau des Étoiles est une sorte de déformation de la magie. Une énergie divine pervertie par on ne sait quelle force obscure qui dévore tous les organismes qu'elle touche.

Á ces mots, les lucisiens lancèrent des regards soupçonneux au sergent.

– Comment pouvez-vous savoir cela ? demanda le roi d'un ton égal.

Wedge devint aussi rouge que ses cheveux, intimidé par le fait que le monarque en personne s'adresse à lui. Prenant pitié du mercenaire, Prompto s'avança d'un pas et prit le relais.

– Nos propres scientifiques ont mené de nombreuses recherches sur le Fléau depuis un peu plus de vingt ans. Á l'époque, l'Empire recherchait un moyen d'enrayer la maladie qui ravageait la population. Mais au lieu d'un remède, ils ont développé la technologie qui a mené à la création des Magitecks.

C'était en tout cas ce qu'on avait toujours répété à Prompto durant ses cours d'histoire. Cependant, il soupçonnait Iedolas de n'avoir jamais recherché le moindre vaccin contre le Fléau, et plutôt d'avoir toujours voulu l'exploiter à des fins militaires. Á voir la tête des lucisiens, ils devaient certainement penser la même chose. Aucun n'eut néanmoins l'indélicatesse de l'exprimer à haute voix.

– Les scientifiques qui ont créé les Magitecks, sont-ils encore en vie ? interrogea Scientia.

– Celui qui a mené le projet, oui, répondit nerveusement Prompto. C'est un homme influant du gouvernement impérial. Il s'appelle Verstael Besithia.

Un frisson glacial lui secoua l'échine rien qu'en prononçant ce nom. Le souvenir d'un homme voûté par l'âge mais dont les yeux brillaient d'une folie destructrice lui revint en mémoire. Il n'avait rencontré le scientifique en tout et pour tout que trois fois dans sa vie, mais ces brèves et rares entrevues lui avaient suffit pour le persuader de ne pas fréquenter Besithia plus de fois que nécessaire.

– Cet homme a étudié le Fléau ? voulut préciser le roi.

– Oui, Majesté. Il a longuement étudié le processus du Fléau sur les organismes vivants, et en a déduit qu'il s'agissait d'une forme de magie, semblable à celle de votre Cristal. Je le soupçonne d'encourager mon beau-père dans son désir irréfléchi de s'emparer du Cristal, d'ailleurs. S'il tombait entre les mains de l'Empire, Besithia pourrait l'étudier à sa guise.

Besithia était peut-être moins influent que le chancelier Izunia, mais il avait toujours encouragé l'ambition sans bornes de Iedolas. Même lors de leur première rencontre, Prompto avait tout de suite vu que le scientifique était le genre d'homme dévoré par son ambition, croyant que le monde entier lui appartenait. Le monde entier, dont le Cristal.

– Besithia considère le Fléau et la magie des Rois du Lucis comme une seule et même source d'énergie, expliqua Wedge qui s'était finalement remis de sa timidité, même s'il avait toujours les joues en feu. Selon sa théorie, le Fléau serait l'énergie brute et sauvage, et la magie de votre Cristal serait la même énergie mais apprivoisée par l'intermédiaire des souverains du Lucis.

– C'est ridicule, protesta Amacitia. La magie du Cristal représente la lumière. Le Fléau ne propage que les ténèbres. Ce sont deux forces complètement opposées !

– Il est vrai que ça semble un peu tiré par les cheveux, renchérit Scientia.

– Ce n'est qu'une théorie, tempéra aussitôt Wedge.

Pourtant, Prompto remarqua que Régis et Noctis conservèrent un visage soigneusement neutre. Comme s'ils désiraient masquer leurs sentiments sur la question. Peut-être que cette conclusion qui paraissait complètement farfelue ne les rebutaient pas tant que ça. Prompto n'en savait pas assez sur la magie du Cristal pour se faire une idée arrêtée sur le sujet, mais la réaction de la famille royale lui donnait l'impression que la théorie de Besitihia n'était peut-être pas si éloignée de la vérité.

– Mais quand bien même Besithia aie découvert la façon de créer les Magitecks, comment l'Empire peut-il en générer des bataillons entiers aussi rapidement ? interrogea Scientia. Si le Fléau demeure leur principale source d'énergie, le procédé de fabrication doit être long et complexe…

– Les Magitecks qui sont fabriqués aujourd'hui ne sont que des copies du modèle original, conçu il y a environ vingt ans, répondit Wedge. C'est un peu comme une usine de voitures : des programmes informatiques reprennent les données de Bisithia et suivent un schéma de fabrication conçu au préalable.

– C'est pour ça que chacun de vos Magitecks porte un code-barres sur le poignet ? Nous les avons remarqués en travaillant sur plusieurs unités.

Cette fois, Prompto prit grand soin de ne pas toucher à son propre poignet. Il garda les mains jointes derrière son dos et s'affaira à conserver une expression parfaitement neutre en dépit de la soudaine envie de vomir qui montait en lui.

– C'est exact, confirma Wedge. Cela sert à la fois de moyen d'identification et de carte d'accessibilités pour permettre aux Magitecks de circuler librement dans les bases militaires.

– C'est tordu, laissa échapper Noctis.

– Je suis d'accord, ajouta Amacitia en fronçant le nez.

Le cœur de Prompto se serra. Le jeune homme pria de toutes ses forces pour que son malaise ne soit pas visible sur son visage. Il crut un instant que Régis le fixait, mais quand il tourna la tête, le roi regardait en direction de Wedge.

– Donc les Magitecks sont vulnérables à ma magie, résuma le monarque. Cependant, l'Empire a suffisamment de ressources pour en fabriquer à la chaîne en quantités suffisantes pour continuer d'envahir mon royaume pendant encore des années. C'est bien ça ?

– Oui, Majesté, confirma le mercenaire en rougissant de plus belle sous le regard impassible du roi. L'Empereur mise sur la quantité et non sur la qualité. Il veut vaincre le Lucis par l'usure.

– Pensez-vous qu'il y aurait un moyen pour nous, dans la position qui est la nôtre, de venir à bout de ces Magitecks et renverser la situation à notre avantage ? Vous nous avez certes donné des renseignements qui nous ont permis d'anticiper les attaques de l'Empire et défendre la baie de Galdina tout en assurant une protection autour de Lestallum, mais vos informations ne nous permettront pas de tenir éternellement. Même si nous ajoutons votre bataillon pour se battre à nos côtés, nos propres effectifs diminuent inexorablement.

Wedge adressa un regard perdu vers son prince. Prompto sentit son cœur battre un peu plus vite dans sa poitrine alors que tous les regards convergeaient dans sa direction. Il était arrivé à un instant crucial, et le moment était venu de faire un choix. Sa situation à Insomnia stagnait depuis trois semaines. Le silence de l'Empire, d'abord inquiétant, était devenu habituel et endormait sa méfiance. Régis avait raison. Peut-être que l'Empire ne réagissait pas à la désertion de son héritier parce qu'il savait qu'il avait de fortes chances de gagner la guerre par l'usure. Peut-être que Iedolas attendait patiemment que Régis meure de fatigue, que Noctis, trop inexpérimenté, ne puisse pas assurer la relève et que le Mur tombe enfin, lui donnant libre accès à Insomnia.

Tout cela, Prompto le savait déjà avant de déserter. Il savait qu'il n'avait guère à offrir au Lucis. Mais il savait également qu'il pouvait jouer intelligemment avec le peu de cartes qu'il avait en main.

– La solution, c'est l'équilibre impérial, souffla-t-il d'une voix un peu tremblante. Sans le soutien de l'héritier Argentum, l'Empire se disloquera de l'intérieur.

– Mais tu es parti depuis des semaines, et l'Empire est toujours debout, fit remarquer Noctis.

– Je pense qu'ils ont caché ma désertion à la population. Le gouvernement est bien assez corrompu pour ne pas avoir ébruité l'affaire. Ma sœur a dû raconter au peuple que j'ai été renvoyé combattre au Lucis après ma convalescence à Gralea.

– Et les gens y croient ? s'esclaffa Amacitia.

Prompto plissa les yeux en direction du Bouclier. Il n'avait jamais aimé la façon avec laquelle Amacitia et son fils semblaient se moquer des coutumes de son pays. Certes, l'Empire avait un comportement belliqueux, mais les habitants de Niflheim souffraient tout autant que les lucisiens de la guerre.

– Ils n'ont aucune raison de douter de la parole de la Princesse Aurum, rétorqua-t-il non sans une certaine irritation. Tout comme vous n'avez aucune raison de douter de votre roi.

– Lui n'a pas déclenché cette guerre.

– Mais il vous protège du Fléau. Mon peuple meurt à petits feux sous mes yeux. Ma sœur ne cherche qu'à défendre son pays, même si je n'approuve pas ses méthodes.

Amacitia ne répondit rien, se contentant de lui envoyer un regard plein de mépris. Un silence pesant tomba dans la pièce. Scientia se racla la gorge et s'avança d'un pas pour s'interposer entre le prince impérial et le géant de muscles, non sans flanquer au passage un coude de coude peu subtil à ce dernier.

– Que proposez-vous de faire concrètement, Prince Argentum ?

– Mettre au courant le monde de ma présence ici, répondit Prompto en oubliant immédiatement sa colère pour se tourner vers le conseiller royal. Mieux encore : faire publiquement allégeance à Sa Majesté le roi Régis.

– Ca changera quelque chose ? demanda Noctis en haussant les sourcils.

Prompto hocha gravement la tête.

– Il y a de grandes chances, oui. Tu te souviens, quand je t'ai parlé de l'équilibre impérial, Noct ? L'Empereur ne peut pas gouverner sans ses deux héritiers. Je suis l'unique héritier Argentum actuellement en vie. Le peuple ne jure obéissance à Iedolas qu'à travers ma propre allégeance envers lui. En vous prêtant publiquement serment, Majesté, mon beau-père perdra le soutien du peuple de Niflheim tout entier, ajouta-t-il en se tournant vers le roi.

L'expression sur le visage de Régis resta impénétrable.

– Vous espérez que le peuple impérial renverse l'Empereur, résuma-t-il. Mais qu'en sera-t-il de votre sœur, en sachant qu'elle soutient la ligne politique de son père ?

– Si elle veut accéder au trône et régner, elle n'aura d'autre choix que d'accepter de négocier avec vous, selon les termes que nous avons mis en place quand je vous ai proposé mon aide, déclara Prompto avec une fermeté qu'il ne ressentait pas. Mon soutien lui est indispensable si elle souhaite que le peuple lui accorde la légitimité de gouverner.

– Sauf si elle a des enfants, contra Scientia.

– Elle n'a pour le moment pas un seul héritier et n'est même pas fiancée. Le peuple n'aura pas la patience d'attendre qu'elle ait des enfants alors que nous sommes en guerre.

– Les mercenaires restants à Niflheim se rangeront certainement du côté de Son Altesse impériale le prince Argentum, ajouta Wedge d'une voix pensive. Ils détestent tous l'Empereur et les militaires qui gravitent dans les hautes-sphères du pouvoir…

Prompto hocha aussitôt la tête. Il savait qu'à travers Aranea, très respectée dans son milieu, il obtiendrait l'appui et le soutien des mercenaires impériaux. Il se sentait idiot de ne pas avoir eu cette idée plus tôt. Il avait été tellement terrifié par la réaction de son beau-père et de sa sœur qu'il avait préféré se terrer derrière le Mur d'Insomnia, redoutant des représailles qui ne venaient toujours pas. Il se sentait bête également de ne pas avoir compris le silence de l'Empire au sujet de sa désertion et de celle de tout un bataillon de mercenaires. Iedolas comptait gagner par l'usure et n'avait sans doute aucun scrupule à mentir au peuple sur la situation de Prompto. Stella approuvait sa stratégie, aveuglée par sa rage pour penser ne serait-ce qu'une seule seconde à négocier avec le Lucis. Cette théorie expliquait aussi pourquoi Ravus, qui avait pourtant aperçu Prompto à Tenebrae alors que le prince cherchait à rejoindre le Lucis, n'était pas intervenu pour l'intercepter.

– C'est une idée risquée, remarqua Scientia. Mais censée. Si l'Empire est perturbé de l'intérieur, nous aurons peut-être une chance de gagner définitivement la guerre.

– C'est mieux que de se tourner les pouces, concéda Amacitia d'un ton bourru.

– Il faudrait organiser une cérémonie officielle, enchaîna Scientia en se tournant vers son monarque. Et la diffuser en direct sur le plus de chaînes de télé possibles. La passer en direct sur Internet, les réseaux sociaux. Faire les gros titres des journaux… Si on arrive au moins à faire connaître la nouvelle des soldats impériaux qui occupent nos régions, il y a de fortes chances à ce que la nouvelle parvienne aux oreilles de la population de Niflheim, même si l'Empire essaie de censurer l'information.

Régis resta silencieux quelques longues secondes, semblant peser le pour et le contre tandis que, d'une main absente, il massait sa jambe blessée au travers de son attelle en or. Noctis avait les sourcils froncés, comme si l'idée de Prompto ne lui plaisait qu'à moitié (même si c'était difficile à affirmer, puisque Noctis avait toujours les sourcils froncés ces derniers jours). Mais la décision finale revenait à son père. Et effectivement, Régis finit par pousser un petit soupir.

– Soit, accorda-t-il. Je n'approuve pas l'idée de provoquer une guerre civile dans un pays, mais si nous n'avons d'autre choix…

Prompto réprima un rire plein d'amertume. Il y avait déjà une guerre civile à Niflheim. Contre le gouvernement corrompu, contre Iedolas et sa folie, contre le Fléau qui finirait inévitablement par tous les tuer.

– Nous organiserons tout le nécessaire pour que le maximum de journalistes et de caméras soient présents et relaient l'information, annonça le vieux roi en se levant dans un concert de craquement d'os qui fit grimacer son fils.

Il lança un bref regard au Magiteck immobile au milieu de la pièce, semblable à une hideuse statue. Quand il se tourna de nouveau vers Prompto, le prince impérial ressentit des frissons lui secouer l'échine. L'espace d'un instant, il avait l'impression que le roi du Lucis savait. Savait pour lui, pour son tatouage, pour la vérité qu'il cachait aux yeux du monde depuis bientôt vingt ans.

Mais Régis se contenta de dire :

– J'espère que vous savez ce que vous faites, Prince Argentum.

– Je l'espère aussi, avoua Prompto à mi-voix.

Mais il était trop tard pour reculer. Si son peuple voulait une chance de s'en sortir, il lui faudrait maintenant réagir. Prompto avait fait le premier pas. Il espérait seulement que les gens le suivent.

OOO

– On peut pas dire qu'Argentum n'est pas prêt à tout, déclara Tellus.

Le conseiller royal et le Bouclier suivaient le monarque qui clopinait le long d'un étroit corridor. Aucun des deux hommes ne voulut commenter sur la boiterie de Régis, plus accentuée qu'à l'ordinaire.

– Il est déterminé, confirma ce dernier sans se retourner. Mais le désespoir mène rarement à des résultats positifs. Il en est réduit à vouloir provoquer une guerre civile dans son propre pays dans l'espoir que ça suffise pour éjecter son beau-père du trône. Je trouve cette situation bien triste.

– Parce que la nôtre est meilleure ? grogna Clarus. C'est notre royaume tout entier qui va y passer si nous ne faisons rien.

Régis ne jugea pas nécessaire de répondre. Il savait que Clarus avait raison, mais l'idée d'Argentum ne lui plaisait pas. Un jeune homme de son âge ne devrait pas prendre ce genre de décision, prince ou pas. Au lieu de mener une guerre contre son propre pays et sa propre famille, il devrait être en train d'apprendre auprès de son beau-père et de sa sœur comment endosser les lourdes tâches qui étaient les siennes. Il devrait être en train de gouverner avec sa sœur. Régis ne partagea pas son opinion avec ses amis, sachant déjà que Clarus et Tellus le trouveraient trop sentimental. « Argentum n'est pas Noctis, » lui répétaient-ils souvent.

Et c'était vrai. Argentum était très différent de Noctis. Á la fois moins naïf et plus innocent. Il découvrait la culture lucisienne, plus libre et ouverte sur le monde que la politique militaire austère dans laquelle il avait été élevé. Il raffolait des films, des séries et des jeux que Noctis lui avait fait découvrir le long des trois semaines qu'il avait passées à Insomnia. Il passait de longues heures dans les jardins intérieurs, parfois accompagné d'Umbra qui semblait avoir développé un certain attachement à son égard, à prendre en photos les arbres, les fleurs, le ciel, ou parfois Nyx qui comme toujours l'escortait partout où il allait.

Et en même temps, Argentum était beaucoup plus politiquement impliqué que Noctis. Sous ses airs hésitants et timides, il savait garder la tête froide et prendre des décisions difficiles. Peut-être que Cor avait bel et bien raison au sujet du jeune prince impérial. Peut-être qu'il était effectivement prêt à tout, et même à retourner sa veste, pour sauver son peuple. Peut-être que si sa sœur lui proposait de sacrifier le Lucis en échange de Niflheim, il accepterait sans hésiter. En temps que roi du Lucis, Régis savait que cette alternative serait inacceptable, et qu'il prendrait sans hésiter les armes contre le jeune homme. Cependant, il n'arrivait pas à lui en vouloir.

Qu'est-ce qu'était Argentum, à part un gamin qui essayait désespérément de sauver son peuple ? Dans la même situation, est-ce que Régis ne prendrait pas exactement les mêmes décisions que lui ? Serait-il prêt à sacrifier le peuple de Niflheim pour sauver celui du Lucis ? N'était-ce pas un peu ce qu'il faisait déjà, en érigeant un Mur entre sa capitale et le reste du monde, en y hébergeant Lunafreya, la seule personne capable de repousser le Fléau ?

– J'ose espérer que les sénateurs ne vont pas mettre leur grain de sel dans cette histoire, soupira Tellus en se massant la nuque. Je ne suis pas certain qu'ils approuvent de provoquer aussi ouvertement l'Empire...

– Ils n'auront pas leur mot à dire, gronda Clarus avant même que Régis ne puisse répondre. Depuis quand les sénateurs peuvent empêcher le roi de choisir ses propres vassaux ?

– Même s'ils n'ont aucun recours juridique pour empêcher Sa Majesté d'accepter l'allégeance d'Argentum, nous devons prendre en compte leur opinion, Clarus, rétorqua le conseiller d'une voix agacée. La popularité du roi est déjà mise à mal depuis le départ de Lunafreya. Une autre opposition entre les sénateurs et Sa Majesté pourrait s'apparenter à un véritable suicide politique.

– Cependant, Clarus a raison, intervint Régis en s'arrêtant au milieu du couloir pour se retourner vers ses compagnons. Les sénateurs n'ont pas leur mot à dire. Cette cérémonie d'allégeance est censée affecter l'Empire, pas notre royaume. Que peuvent-ils craindre de plus de ce qui nous menace déjà ?

Ce n'était qu'une question de temps avant que ses forces l'abandonnent complètement. Tout le monde le savait, personne ne le disait. Régis pouvait déjà sentir une douleur lancinante cogner dans son crâne. Il se massa machinalement les tempes. Devant lui, Tellus et Clarus échangèrent un regard. Le conseiller royal finit par soupirer et hocher la tête.

– Très bien. Dans ce cas, il va falloir lancer les préparatifs de la cérémonie d'allégeance dès maintenant, dit-il en sortant son portable de sa poche. Et prévenir le maximum de journalistes disponibles. Je pense aussi à ce journaliste indépendant qui écrit régulièrement des chroniques dans les magazines. Comment s'appelle-t-il déjà… ? Dino Ghirenze ?

– Cet arnaqueur ? s'esclaffa Clarus. Tu plaisantes, Tellus ! Ce type est juste bon à écrire des articles people dans la presse à scandale.

– Il n'empêche que c'est un journaliste à la mode. Á travers lui, on pourra toucher un public assez large.

– M'ouais, fit le Bouclier en arborant une moue sceptique. Et comment savoir s'ils ne vont pas complètement censurer leurs médias dans l'Empire ? Jusqu'à preuve du contraire, les Niffs gardent leurs frontières hermétiquement fermés.

– Il faut passer par Accordo, répondit Régis. C'est par là que transitent toutes les troupes impériales pour aller au Lucis ou retourner au Niflheim. Impossible pour les soldats de ne pas avoir vent de la nouvelle. Je suis certain que la chancelière d'Altissia acceptera de diffuser la cérémonie sur tout l'archipel.

– Cela risque de la mettre dans une position difficile vis-à-vis de Niflheim, rétorqua Tellus. Le Protectorat d'Accordo est censé rester neutre dans le conflit. La cérémonie d'allégeance d'Argentum est un geste purement politique visant à gagner la guerre.

– C'est bon, on ne lui demande pas d'envoyer des troupes envahir Tenebrae non plus, s'agaça Clarus. C'est une simple retransmission de l'info.

– Une information qui risque de compromettre la légitimité de Iedolas, insista lourdement le conseiller.

Ils se tournèrent vers Régis, attendant par habitude que leur roi tranche. Mais Régis resta silencieux, les yeux dans le vide. Sa migraine augmentait en intensité. Le fait que le Cristal soit entreposé dans une salle juste quelques étages au-dessus de sa tête n'arrangeait rien. La pierre sacrée émettait des vibrations que seuls Régis et Noctis pouvaient ressentir. Si le jeune prince n'en souffrait pas encore, ce n'était pas le cas du père, qui avait l'impression que ses os vibraient et grinçaient douloureusement les uns contre les autres. Le sang des rois du Lucis étaient autant une bénédiction qu'une malédiction.

– Nous ne pouvons plus nous permettre d'hésiter ou d'attendre, finit-il pas déclarer d'une voix tendue. Si nous n'agissons pas, je ne pourrais plus maintenir le Mur et nous perdrons de toutes manières. Il est temps que la situation change. C'est pour ça que le Prince Argentum est venu nous proposer son alliance. C'est pour cette même raison que Lunafreya a décidé de reprendre son pèlerinage.

– J'espère que la chancelière d'Accordo partagera votre point de vue, murmura Tellus.

– Je lui parlerai, décida Régis. Son pays est autant menacé que le nôtre. Nous sommes tous dans la dernière ligne droite.

– Il y a intérêt à ce que l'idée d'Argentum fonctionne, grommela Clarus.

Quelque part en lui, Régis doutait que ça ne soit pas le cas. Les impériaux accordaient énormément d'importance à l'équilibre impérial, au point que Iedolas avait dû légitimer un fils qui n'était pas le sien pour garder son trône. Peut-être que si Argentum n'était pas né, alors Iedolas aurait été renversé, et la guerre se serait terminée bien plus tôt… Mais il n'était pas utile de faire des suppositions ou de formuler des hypothèses sur ce qui ne pouvait plus être changé.

– Tout va bien, Majesté ? demanda soudain Tellus.

Régis essuya rapidement un filet de sang qui s'était mis à couler de sa narine gauche.

– Oui, Tellus. Je vais bien.

C'était un mensonge, et les trois hommes le savaient. Mais ni Tellus ni Clarus n'eurent le luxe d'insister, car une silhouette familière se tenait derrière eux. Dans l'air dans laquelle flottait soudain un enivrant parfum de fleurs venait d'apparaître Gentiana. Les yeux habituellement fermés de l'escorte divine étaient cette fois grands ouverts, et fixèrent ceux de Régis.

– Gentiana ? balbutia le roi qui avait un mauvais pressentiment. Que fais-tu ici ? Où est Lunafreya ?

– Je suis porteuse d'une nouvelle, Père du Roi Elu, murmura Gentiana d'une voix mélancolique. Une très mauvaise nouvelle.

OOO

Prompto s'était enfermé dans sa chambre et s'affairait à lisser minutieusement son uniforme militaire, qu'il n'avait plus porté depuis le jour où il s'était livré à Insomnia. Il n'arrivait pas à réaliser qu'il allait vraiment le faire : prêter publiquement serment à un autre que sa sœur, briser la promesse qu'il avait faite à Stella. Au Nifhleim, un héritier ne pouvait exprimer plus clairement son opposition à son Empereur que par ce geste. Les cas où l'héritier Argentum avait prêté serment au représentant d'une nation autre que la sienne se comptaient sur les doigts d'une seule main dans toute l'histoire de l'Empire.

Prompto aurait volontiers voulu plus d'exemples pour se rassurer ce qu'il s'apprêtait à faire. Si sa désertion était un premier coup de poignard dans le dos de Stella, son allégeance au roi du Lucis ressemblerait à une véritable déclaration de guerre. Quelque part en lui, le jeune prince entendait une petite voix qui lui répétait sans cesse que c'était une mauvaise idée, qu'il ferait mieux d'abandonner avant de provoquer un bouleversement irréversible dans son pays. Mais quelle était l'alternative ? Attendre que Iedolas finisse par renverser Insomnia ? L'inaction n'aiderait personne, et surtout pas le peuple impérial.

Trois coups donnés contre sa porte le tirèrent de ses pensées.

– Oui ?

– C'est moi, répondit la voix de Noctis.

– Oh, laissa échapper le blond, incapable de masquer son étonnement. Entre, Noct. C'est ouvert.

Le prince royal poussa la porte, dévoilant son visage fermé. Umbra, qui visiblement attendait aux pieds du brun, se faufila aussitôt à l'intérieur de la chambre et rejoignit Prompto pour lui lécher les mains. Le blond sourit avant de s'accroupir pour caresser le chien. Il leva prudemment les yeux lorsque Noctis s'avança à son tour, l'air renfrogné, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon.

C'était la première fois que les deux princes se retrouvaient seuls, depuis cette journée dans les jardins. Noctis paraissait toujours indécis, tiraillé par la situation, effrayé par l'avenir, mais au moins il ne fuyait plus totalement Prompto. Il promena son regard sur le mobilier, avant de le fixer sur l'uniforme militaire impérial posé sur le lit.

– C'est ce que tu vas porter pour la cérémonie ?

– Oui, répondit Prompto en se redressant. Je vais représenter l'Empire aux yeux du monde, je vais devoir porter ses couleurs.

Noctis ne dit rien, mais le regard qu'il rivait sur l'uniforme blanc était indéchiffrable. Pour lui aussi, les circonstances devaient paraître encore irréalistes. Comme un rêve – ou un cauchemar – bien éveillé dans lequel personne ne connaissait d'avance le dénouement.

– Alors c'est officiel ? Tu vas publiquement jurer allégeance à mon père ?

– On dirait bien…

Les deux jeunes hommes paraissaient aussi perdus l'un que l'autre. La cérémonie d'allégeance n'était pas sans risque. L'Empire n'allait pas pouvoir ignorer cet évènement. Le peuple demanderait des explications à Iedolas et Stella, le gouvernement actuel coulerait comme un navire en pleine tempête, et tels des rats fuyant le danger, tous les ministres et les militaires corrompus des hautes-sphères prendraient la poudre d'escampette, abandonnant Iedolas à son sort.

– Est-ce que ça veut dire que tu vas révéler ton prénom à mon père aussi ? demanda soudainement Noctis.

Prompto lança un regard étonné à son ami. Noctis tentait de conserver un air dégagé, en vain. Le blond sentit un sourire indulgent lui étirer les lèvres.

– C'est pas obligé. Je te l'ai déjà donné, et tu es le fils du roi. Et même si je le faisais, je ne vais pas le révéler en public. Les prénoms des héritiers impériaux sont strictement privés.

– Comment ça va se passer la cérémonie, alors ? Est-ce qu'il y a une procédure particulière ?

Le blond s'assit sur le lit à côté de son uniforme. Umbra bondit aussitôt sur les draps à son tour et se coucha à côté du prince, posant sa tête sur les genoux de ce dernier. Noctis contempla la scène pensivement, avant d'éluder son regard. Était-il jaloux de l'affection que le chien semblait désormais porter à Prompto, alors que le prince royal en était lui-même dépossédé ?

– Il y a une façon de procéder officielle, expliqua Prompto. D'ordinaire, c'est celle que j'aurais dû accomplir pour ma sœur une fois qu'elle aurait accédé au trône. Je vais m'incliner devant le roi, et je vais prononcer une formule rituelle pour annoncer officiellement que je lui confierai l'allégeance du peuple impérial.

– Et c'est tout ? s'étonna Noctis en arquant un sourcil.

– C'est déjà beaucoup, rétorqua Prompto. Ma sœur prendra ce geste comme un acte de haute-trahison. C'est à elle que j'aurais dû prêter allégeance… J'espère seulement qu'elle comprendra que ce n'est pas contre elle que j'agis. Seulement contre notre Empereur.

Il priait Shiva pour que Stella comprenne, et qu'elle lui pardonne. Peut-être qu'il était encore possible pour eux de bâtir un avenir commun pour leur pays.

– Mmh, fit Noctis d'un air pensif. Donc, après cette cérémonie, tu seras techniquement un vassal de mon père ?

– Ce sera davantage un geste politique pour déstabiliser le gouvernement impérial, mais oui, admit Prompto en inclinant la tête.

– Et tu sais ce que les rois du Lucis accordent à leurs vassaux ?

Le blond fronça les sourcils d'un air perplexe avant de secouer négativement la tête. Umbra dressa les oreilles quand Noctis s'avança soudainement vers Prompto, puis lâcha un aboiement sonore qui fit tressaillir le blond. Noctis ignora complètement le chien. Il leva sa main droite et fit apparaître au creux de sa paume une gerbe d'étincelles bleues, qui brillèrent comme des étoiles entre ses doigts.

– Notre magie, répondit simplement le brun sans se soucier de l'expression interloquée sur le visage de Prompto.

– Tu veux dire comme les Glaives ?

Prompto fixait les étincelles bleues qui dansaient maintenant entre les doigts de Noctis, nimbant la main du prince dans un voile de magie qui vibrait dans l'air. Umbra se redressa sur le lit et aboya de nouveau. Ses yeux d'or étaient rivés sur la main du prince royal.

– Les Glaives, les Amaticias et les Scientia, confirma Noctis. Si tu sers le Lucis d'une façon ou d'une autre, tu recevras la magie du Cristal… Enfin, si le Cristal t'accepte, et si mon père veut bien effectuer le rituel pour partager notre magie avec toi.

Prompto lança un regard mi-émerveillé mi-effrayé au brun. La magie du Cristal l'avait toujours fasciné, encore plus maintenant qu'il avait tout le loisir de la voir de près avec Noctis ou Nyx. La première fois qu'il avait vu Noctis se téléporter dans une pluie d'étoiles bleues pour apparaître ou bon lui semblait, il n'avait pas pu en croire ses yeux. C'était une chose de voir ça sur le champ de bataille, c'était tout à fait autre chose de l'admirer dans le cadre privé et protecteur de la Citadelle. La magie du Cristal était puissante et surtout belle. Belle comme un coucher de soleil, ou un ciel rempli d'étoiles, ou encore les aurores boréales qui avaient jadis flotté au-dessus des montagnes enneigées de Niflheim.

Et au-delà de ça, il y avait la dimension symbolique. Iedolas et Stella se battaient corps et âme pour s'emparer du Cristal et de sa magie. Et voilà que Prompto se voyait proposer de partager la magie des rois du Lucis. Il pourrait devenir littéralement le premier impérial à avoir le privilège de manipuler la magie du Cristal. Á porter sa lumière. Peut-être même à la rapporter au Niflheim pour repousser le Fléau…

Le jeune homme leva les yeux vers ceux de Noctis. Aucune expression ne froissait le visage impassible du prince. Parfois, il était aussi difficile à lire que son père.

– Tu penses que le roi le fera ? demanda le blond. Partager sa magie avec moi ?

– Je ne sais pas. Ce serait la première fois qu'on la partagerait avec quelqu'un qui ne soit pas lucisien.

– Est-ce que toi, tu le ferais ? Tu partagerais ta magie avec moi ?

Noctis ne cilla pas.

– Pourquoi tu me demandes ça ? demanda-t-il en faisant disparaître la boule bleue de sa main qu'il laissa retomber mollement le long de son corps. Je ne suis pas le roi.

– Mais tu vas le devenir, tôt ou tard, rétorqua Prompto.

Il savait qu'il s'aventurait en terrain miné. Sa dernière discussion avec Noctis sur ses futures fonctions royales ne s'était pas vraiment bien terminée. Peut-être que Noctis n'était pas encore prêt à parler. Peut-être que Prompto faisait une erreur en remettant ce sujet sur le tapis. Si Noctis se mettait en colère, il s'en mordrait les doigts. Mais heureusement pour lui, il n'en fut rien.

– Pourquoi tu me fais tellement confiance ? soupira finalement Noctis après quelques secondes de silence. Qu'est-ce que je peux bien représenter à tes yeux ? Je n'ai pas la moitié de ton courage, pas la moitié de la sagesse de Luna, aucune expérience sur le trône… Pourquoi me faire confiance à moi et pas à mon père ? Parce que je suis l'Élu ?

– Je me fiche de cette histoire d'Élu, répliqua aussitôt Prompto. Ca n'a rien à voir. Je te l'ai déjà dit, tu es une bonne personne. Tu es parfaitement capable de gouverner ton royaume. Tout ce qu'il te manque, c'est de la confiance en toi.

– Qu'est-ce qui te fait croire ça ? Qu'est-ce qui te dit que j'ai les épaules pour supporter tout un royaume ? Gouverner alors qu'on est en pleine guerre ?

Le brun fixait intensément son interlocuteur, comme s'il recherchait la réponse à toutes ses questions dans les yeux de Prompto. Prompto se pinça les lèvres, se sentant un peu démuni. Les réponses à ses questions, Noctis ne les trouverait qu'en lui, tout comme Prompto avait trouvé ses propres réponses dans son cœur. Quand il avait accepté de briser l'illusion, et de regarder la vérité en face.

– Je ne dis pas que tu ne feras pas d'erreur quand tu deviendras un roi, répondit prudemment le blond. Et je ne dis pas non plus que ce ne sera pas difficile d'assumer ton rôle. Mais je te dis que tu ferais un bon roi. Tu es un des seuls ici qui m'a accepté tout de suite alors que je suis un prince ennemi, et même après l'accident avec le Maréchal. Tu te fiches des frontières qui nous séparent, des différences qui nous opposent. Tu ne cherche pas à continuer cette foutue guerre. Tu es un roi à qui le peuple impérial serait prêt à jurer allégeance, j'en suis convaincu.

– Il ne suffit pas d'avoir du cœur pour gouverner un pays, répliqua Noctis d'une voix acerbe.

Loin de se laisser démonter, Prompto se redressa et regarda son homologue droit dans les yeux.

– Et pourtant, ça devrait être le cas. Ça fait trente ans que mon beau-père gouverne plus qu'avec son mental. Avec rationalité. Comme si ça suffisait. Comme si ça justifiait la misère dans laquelle il plonge son propre peuple.

Car oui, Iedolas avait quand même quelques points positifs. Grâce à lui, Niflheim avait prospéré sur le plan technologique : les canons, les vaisseaux, les Magitecks. Même les prouesses médicales de l'Empire surpassaient celles du Lucis, qui se reposait sur la magie des Oracles pour soigner ses malades. D'ailleurs, c'était à Gralea qu'avait été conçu et greffé avec succès le tout premier cœur artificiel du monde. Mais à quoi servaient tous ses progrès, si les gens vivaient dans la misère, ou étaient envoyés à la guerre ? Pourquoi les avancées technologiques et médicales n'étaient-elles réservées qu'au corps militaire et à l'élite du pays ? Pourquoi Prompto était-il condamné à voir le peuple qu'il devait protéger être littéralement rongé par le Fléau ou exploité par son empereur ?

– Qu'est-ce que tu proposes alors ? demanda Noctis en croisant les bras.

– Si mon beau-père arrêterait cette guerre insensée, le Mur ne servirait plus à rien et la lumière du Lucis pourrait éclairer le monde entier, répondit pensivement Prompto. Bien au-delà des frontières du royaume.

Parce que Stella, aussi bornée était-elle, avait raison : la lumière du Cristal devrait appartenir à tout le monde. Seulement, elle refusait d'admettre que c'était la guerre provoquée par Iedolas qui avait incité Régis à ériger le Mur pour protéger sa capitale. C'étaient les propres agissements de l'Empire qui avaient plongé Niflheim dans les ténèbres, en attaquant la ville sacrée de Tenebrae. C'étaient les erreurs de Iedolas, mais c'était le Niflheim tout entier qui payait le prix.

Noctis éluda le regard de son homologue et lui tourna le dos, les bras toujours croisés sur sa poitrine. Prompto observa la ligne raide dessinée par ses épaules.

– Je…, commença le brun d'une voix rauque avant de se racler la gorge. Je crois que…

Il ne termina pas sa phrase : deux coups brefs contre la porte l'interrompirent. Cette dernière s'ouvrit à la volée avant même que Prompto n'ait pu crier « Entrer ». Ignis Scientia déboula dans la pièce, le visage anormalement blême. Il posa un regard affolé sur Noctis.

– Noct…, lâcha-t-il d'une voix étranglée.

– Iggy ? C'est quoi cette tête ? Qu'est-ce qui se passe ?

– C'est … C'est Lunafreya…

Le conseiller royal s'interrompit, fixa Noctis avec de grands yeux presque effrayés derrière ses lunettes. Prompto eut soudain un très mauvais pressentiment, surtout quand le regard de Scientia glissa vers lui. Son visage n'exprimait rien d'autre que le choc.

– Gentiana est revenue à Insomnia, toute seule. Elle dit que Lunafreya a été capturée, souffla Scientia en fixant Prompto. L'Empire la retient en otage !


Voilà pour ce chapitre ! J'espère qu'il vous a plu, et merci de l'avoir lu. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.