Bonjour tout le monde. Voilà un court interlude pour vous faire patienter en attendant le prochain chapitre.
Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.
Interlude III
Lunafreya
Lunafreya n'avait pas revu sa cité natale depuis douze ans. Tenebrae ne semblait guère avoir changé depuis toutes ces années. La jeune Oracle mentirait si elle affirmait qu'elle ne ressentait aucune joie, aucun soulagement, à revenir dans le pays qui l'avait vu naître, dans le royaume de sa mère et de ses ancêtres. Elle tremblait déjà d'émotion dans le vaisseau impérial en apercevant la côte de Tenebrae depuis le hublot, et ne put retenir quelques larmes quand, en descendant du vaisseau, elle vit les champs de fleurs de Sylle qui entouraient toujours le palace qui l'avait vu naître.
Le château des Oracles était intact et ne portait aucune séquelle du siège et de l'invasion par les impériaux douze ans plus tôt. Au contraire même, les murs et les tours d'une blancheur immaculée se dressaient fièrement dans le ciel d'azur. Le palais ressemblait à un coûteux bijou reposant dans l'écrin violet des champs de fleurs. Il y avait presque quelque chose d'irréel à le voir ainsi. C'était comme si rien ne s'était passé, comme si le temps s'était arrêté à Tenebrae. Lunafreya s'attendait presque à croiser sa mère, saine et sauve, au détour d'un couloir ou dans une des allées du magnifique jardin.
La jeune Oracle ignorait pourquoi ses geôliers l'avaient emmenée ici. Outre les Magitecks qui dégageaient une aura profondément sinistre, elle était escortée de soldats en armures et armés de mitraillette. Ils la conservaient toujours à portée de leur arme, sans jamais l'approcher directement. Comme si elle était une dangereuse et étrange créature. Sans doute l'était-elle, à leurs yeux. Elle devait paraître pour eux aussi irréelle que son propre palais l'était à ses yeux. Un mythe qui devenait réalité, l'Oracle si longtemps cachée derrière le Mur d'Insomnia, revenue dans son pays après de longues années d'absence.
La jeune femme était parvenue à rester très calme depuis sa capture, mais elle perdait ses moyens maintenant qu'elle parcourait les couloirs douloureusement familiers de son palais. Son estomac se tordait douloureusement dans son ventre, et son cœur se serrait, noyé par la nostalgie et un deuil qu'elle n'était jamais parvenue à complètement surmonter. Á ses pieds, Pryna, que les impériaux n'avaient pas osé toucher, jappa avant d'effleurer les doigts de l'Oracle du bout de sa truffe. Lunafreya effleura délicatement les oreilles blanches de la chienne. C'était sa seule compagnie amicale depuis sa capture. Gentiana avait échappé à l'embuscade dans laquelle l'Oracle était tombée alors qu'elle avait quitté Lestallum pour se rendre dans la région de Leides. Sans doute était-elle retournée à Insomnia auprès de Régis et Noctis pour les informer de la situation. Les soldats lucisiens chargés d'escorter l'Oracle n'avaient pas eu autant de chance : ils étaient tous morts en tentant de protéger la jeune femme.
Son escorte actuelle – composée de pas moins de quatre soldats armés jusqu'aux dents – la guidèrent devant deux portes de bois ornées de délicates gravures décoratives. L'un d'eux tourna la poignée d'argent et de s'effacer pour laisser passer Lunafreya. La jeune femme lança un regard soupçonneux aux soldats, désireuse de voir leurs visages et non pas la visière de métal de leur casque. Lentement, elle s'avança dans la pièce, Pryna sur les talons. Une grosse boule se logea dans sa gorge quand elle regarda autour d'elle.
Sa chambre n'avait pas changé. Pas du tout. Chaque objet était exactement à la même place à laquelle la jeune Lunafreya de douze ans l'avait laissé : sa robe blanche d'enfant suspendue à un cintre sur la porte de son armoire, un bouquet de fleurs fanées dans un délicat vase de porcelaine blanche, la magnifique maison de poupées que sa mère lui avait offerte pour ses huit ans… Lunafreya resta un long moment sur le pas de la porte, les yeux embués, incapable de rentrer dans cette pièce qui ressemblait à une pièce de théâtre. Le temps y était comme figé à l'époque dorée où Tenebrae était encore un pays libre et prospère, où la Reine Sylvia était en vie et Lunafreya vivait en paix avec sa mère et son frère.
Ressentant la détresse de la jeune femme, Pryna prit les devant s'avança dans la pièce. Lunafreya la suivit instinctivement avec des petits pas hésitants. Elle se rendait brutalement compte qu'en dépit de tous les efforts développés par le roi Régis pour lui offrir un nouveau foyer à Insomnia, elle avait souffert du mal du pays pendant de longues années. Tenebrae lui avait viscéralement manqué, au plus profond de son âme. Elle passa une main tremblante sur son ancien bureau, où s'accumulait une couche de poussière qui ternissait l'éclat autrefois brillant du bois. Ses vieux livres d'enfance et ses manuels scolaires reposaient encore sur leurs étagères. Elle leva ses yeux baignés de larmes vers les innombrables carillons à vent suspendus au plafond. Elle se souvenait combien elle adorait ouvrir la fenêtre et laisser la douce brise marine les faire tinter délicatement.
Elle se dirigea ensuite lentement vers son lit, où Pryna l'attendait. Les couvertures blanches étaient impeccablement tirées, attendant depuis des années que quelqu'un se glisse dessous. Une grande étole de soie bleue était étendue sur les draps. Lunafreya fut cette fois incapable de retenir un violent sanglot. Elle s'assit doucement sur le matelas, frôlant du bout des doigts l'étoffe. L'étole que sa mère lui avait laissée quelques jours seulement avant l'invasion des impériaux. Elle portait encore son odeur, son parfum fleuri qui avait bercé l'enfance de Lunafreya. Elle avait l'impression de sentir la présence chaude et rassurante de sa mère, de sentir son souffle contre son oreille.
« Pour ma petite princesse » murmurait Sylvia en prenant Lunafreya dans ses bras. « Pour qu'elle n'attrape pas froid. »
– Maman…, souffla Lunafreya d'une voix cassée. Maman…
Cette fois, elle fondit en larmes. Et même les coups de langue répétés de Pryna sur ses mains ne suffirent pas à l'apaiser.
OOO
Si on lisait les livres d'histoire, on apprenait que Tenebrae était un royaume sacré, demeure des Oracles dont la création coïncidait avec celle du royaume du Lucis, deux milles ans auparavant. C'était sur ce territoire de la côte Est du continent de Niflheim, que la première Oracle avait choisi de demeurer. Elle y avait fondé le premier temple dédié aux Six Astraux, au milieu d'un champ de fleurs sauvages aux pétales couleur parme, que l'on nommera plus tard les fleurs de Sylle. Au fil des siècles et des reconstructions successives, ce temple devint un palais où demeura depuis la lignée des Oracles, et autour de ce palais se construit lentement la ville de Tenebrae, capitale du royaume des Oracles.
Tenebrae était un royaume sacré, célèbre non seulement pour ses innombrables temples mais également pour ses nombreuses écoles dont la plupart étaient reconnues à l'échelle mondiale. Le royaume était devenu un centre spirituel et intellectuel où se pressaient pèlerins et étudiants venus des quatre coins du globe. Á ce titre, les reines de Tenebrae n'avaient jamais voulu s'encombrer d'une armée. Personne n'aurait imaginé qu'un pays serait assez fou pour s'attaquer à la terre où résidaient les Oracles. Contre toute attente, Iedolas l'avait fait. Enfant, Lunafreya n'avait ressenti qu'une profonde douleur envers cet homme responsable de sa fuite au Lucis et de la mort de sa mère. Maintenant qu'elle était adulte, elle voulait comprendre. Pourquoi et comment Iedolas avait-il sauté le pas et osé s'en prendre à Tenebrae, nation pacifique et sacrée ?
Longtemps, elle s'était demandé pourquoi Iedolas avait commis l'irréparable. Mais maintenant qu'elle avait le Chancelier de Niflheim devant elle, tout s'expliquait.
– Ardyn Izunia, la salua l'homme en retirant son chapeau avant d'effectuer une révérence si profonde qu'elle en était presque burlesque. En dépit des circonstances, croyez bien que je suis ravi de faire enfin votre connaissance, Dame Lunafreya.
La jeune femme resta de marbre. Le Chancelier avait frappé à la porte de sa chambre, où on l'avait enfermée sans autre forme de procès. C'était un homme de haute stature, large d'épaules, drapé dans un improbable assemblage de veston, manteau et foulards. Il dégageait un parfum capiteux et entêtant, tout comme l'était sa simple présence. Lunafreya n'aimait pas cet homme, trop cérémonieux pour être sincère, et il y avait quelque chose dans son regard qui l'intriguait et la repoussait à la fois. Izunia se redressa en remettant son chapeau avant de lui adresser un sourire sournois.
– Vous serez, je l'espère, heureuse d'apprendre que vous resterez ici, dans votre royaume. Nous avons pris la liberté de ramener vos affaires dans vos quartiers.
Il désigna inutilement les valises de la jeune femme, entreposées devant sa vieille armoire.
– Pourquoi m'avoir kidnappée ? demanda Lunafreya.
– Pourquoi ? répéta Izunia qui éclata aussitôt d'un rire lugubre. Mais ma chère Lunafreya, tout simplement pour vous ramener chez vous ! Ce palais a été celui de votre mère et de vos ancêtres avant vous. Il vous revient de droit.
– Pourtant, c'est l'Empire qui a envahi mon royaume, dévalisé ma demeure, exécuté ma mère alors qu'elle essayait de protéger mon frère.
Les doigts de la jeune femme froissèrent l'étole bleue de Sylvia alors qu'elle rivait un regard douloureux vers son interlocuteur. Elle aurait voulu ressentir de la colère et de la haine. Mais jamais la rancœur n'avait habité son cœur. Elle ne ressentait qu'une profonde mélancolie en se remémorant ses souvenirs cauchemardesques. Izunia arbora une moue faussement contrite.
– Son Eminence impériale regrette profondément son geste, soyez-en assurée. Il n'a jamais désiré la mort de la Reine Sylvia, pas plus que la mise à sac de votre palais. Dans une tentative de se racheter, il a organisé un enterrement somptueux pour votre mère, et a ordonné la restauration de votre palais.
Il la regarda avec de grands yeux inquisiteurs, comme s'il attendait à ce qu'elle le félicite. Lunafreya se demanda un court instant si l'homme se moquait ouvertement d'elle, avant de décider que la réponse devait être oui. Izunia dégageait une aura étrange, quelque chose de mauvais et d'obscur. Sa présence rendait mal-à-l'aise au mieux, encourageait la violence au pire. En le voyant, la jeune femme pouvait comprendre comment sa simple présence auprès de l'Empereur avait pu pousser ce dernier à envahir Tenebrae. Cet homme mentait aussi facilement qu'il respirait.
– Que cherchez-vous à faire ? s'enquit Lunafreya. Ce qui est fait est fait. L'Empire a peut-être pu préserver mon royaume de la misère, mais il ne pourra jamais me rendre ma mère.
– Vous avez parfaitement raison, approuva le Chancelier avec un grand sourire. Mais nous pouvons vous rendre autre chose…
Il se décala d'un pas et désigna la porte derrière lui d'un grand mouvement théâtral. Celle-ci s'ouvrit aussitôt, dévoilant la silhouette élancée d'un homme en uniforme militaire impérial. Lunafreya sentit les larmes lui monter aux yeux.
– Ravus…
Son frère se dressait sur le seuil, ses yeux clairs plantés dans ceux de sa sœur. Il était identique à l'homme que Lunafreya avait vu sur les photos d'Argentum, mais surtout pareil à l'adolescent à qui elle avait été arrachée douze ans auparavant. Il avait le même regard sous l'air austère et froid qu'il dégageait, les mêmes mimiques malgré ses gestes conditionnés par la rigueur militaire. Sans accorder un regard vers le Chancelier, Ravus s'avança dans la chambre d'un pas presque mécanique. Il se figea au milieu de la pièce et fixa Lunafreya. Pendant de longues secondes, le frère et la sœur n'amorcèrent aucun mouvement, comme s'ils étaient l'un et l'autre incapable de réaliser qu'ils étaient dans la même pièce, pour la première fois depuis de nombreuses années.
Ce fut Lunafreya qui brisa l'instant. Elle oublia tout : les convenances, la retenue, l'étiquette. Elle n'était plus l'Oracle, elle n'était plus la Reine de Tenebrae, elle n'était même plus Lunafreya. Elle était redevenue l'enfant qui avait vu sa mère mourir sous ses yeux, l'enfant qui avait entendu les hurlements paniqués de son frère. Elle se précipita sur Ravus et enroula ses bras autour de lui. Elle sentit ceux de Ravus se refermer immédiatement autour d'elle dans une étreinte presque violente. Elle colla sa joue contre sa poitrine, le visage déjà baigné de larmes.
– Lunafreya…, souffla Ravus en posant son menton sur le crâne de sa sœur. Je n'y croyais plus…
Pour toute réponse, la jeune femme le serra plus fort dans ses bras. C'était comme si elle flottait dans un rêve. Elle réalisa pour la deuxième fois aujourd'hui combien son pays et sa famille lui avaient manqué. C'était comme si elle pouvait de nouveau respirer, comme si elle revoyait le monde en couleur après des années passées dans la grisaille. Elle ne leva même pas la tête quand le Chancelier – dont elle avait momentanément oublié la présence – toussota sans discrétion.
– Bien, je vais vous laisser en famille, déclara-t-il avant de s'éclipser non sans une dernière révérence ridicule.
Ravus et Lunafreya levèrent la tête pour voir la porte se refermer derrière lui. Le plus âgé poussa un soupir.
– Enfin… Je n'en peux plus, de cet énergumène.
Lunafreya hocha la tête. Elle sentit soudain son frère se pencher sur elle pour déposer un baiser sur son front. C'était un geste de leur enfance, que Ravus avait repris de leur mère. Un geste que plus personne n'avait eu à l'égard de la jeune Oracle depuis son départ de Tenebrae. Elle se laissa envahir par un violent élan de nostalgie, ses doigts enroulés autour des poignets de Ravus.
– Laisse-moi te regarder, dit son frère. Tu as tellement grandi… Tu n'étais qu'une enfant la dernière fois que nous nous sommes vus, et te voila devenue une femme maintenant…
Lentement, ils se séparèrent et s'assirent ensemble sur le lit. La main de Ravus refusait de quitter celle de sa sœur tandis qu'il la regardait fixement, comme effrayé qu'elle disparaisse si jamais il détournait les yeux. Lunafreya remarqua sans les commenter les ridules naissantes autour de ses yeux, les lignes qui marquaient sa bouche. Ravus n'avait que trente ans, mais il arborait déjà des signes de vieillesse prématurée. Ces dernières années au service de l'Empire avaient dû lourdement peser sur ses épaules, ou bien était-ce la perte conjuguée de sa mère et de sa sœur qui l'avait lentement rongé de l'intérieur.
– Nous avons perdu tellement de temps, murmura Ravus. Tellement de temps que nous aurions dû passer ensemble.
– Je suis désolée de ne pas être restée.
Ravus secoua férocement la tête.
– Ce n'est pas de ta faute.
– Au moins, nous avions nos lettres pour nous parler, dit la plus jeune avec un faible sourire.
Mais qu'était une lettre à côté d'une véritable enfance passée côte-à-côte ? Qu'était une lettre rapportée par Pryna ou Umbra à côté des bras de Ravus qui la serraient contre lui ? Lunafreya avait l'impression d'avoir perdu des années entières de sa vie. Elle aimait Noctis, elle considérait Régis comme un père, elle chérissait les années paisibles qu'elle avait pu passer à Insomnia. Mais Tenebrae était son royaume, son foyer. Et Ravus était sa famille, désormais la seule qui lui restait.
Elle sentit de nouvelles larmes lui monter aux yeux.
– Tu m'as tellement manqué, sanglota-t-elle. Toi… Et… Et Maman…
Ravus ne résista pas quand elle posa sa tête contre son épaule et pleura, longtemps encore. Elle ne se rendait compte que maintenant que l'absence de son foyer et de sa famille avait creusé dans son cœur une plaie toujours plus profonde, une plaie qui refusait de cicatriser depuis douze ans.
OOO
Ravus l'emmena dans les champs de fleurs de Sylle. Ils étaient situés sur des collines entourant le palais royal de Tenebrae, surplombant le paysage vallonné. Á l'ouest se dressait la chaîne de montagnes boisées servant de frontière naturelle avec l'Empire de Nifhleim. A l'est s'étalaient de grandes plaines menant vers les côtes. Le vent battait toujours les collines, frais et chargé du parfum des fleurs. Enfant, Lunafreya avait adoré arpenter les champs de fleurs.
Elle s'aperçut que, bien qu'elle soit adulte, elle aimait toujours autant cet endroit. Sa mère les emmenait, son frère et elle, voir les fleurs de Sylle quand ils étaient jeunes. Cette fois, au lieu de nostalgie, ce fut une étrange quiétude que ressentit l'Oracle alors qu'elle marchait au milieu des fleurs violettes. Sa robe blanche virevoltait au vent, elle ferma les yeux en sentant l'air faire onduler ses cheveux blonds. Le soleil brillait paisiblement dans le ciel, parfois caché par un des gros nuages qui poursuivaient leur lente course à travers les cieux.
– Est-ce que tu te souviens ? demanda-t-elle distraitement. Ce que Maman disait, sur les fleurs de Sylle ?
Elle regardait vers la coupole du palais royal qui se découpait dans le ciel, mais elle savait que Ravus, seulement quelques mètres derrière elle, l'écoutait.
– Elle disait qu'elles sont nées du souffle de Bahamut, répondit Ravus d'une voix un peu rauque. Quand la première Oracle de notre lignée a choisi ces collines pour fonder notre royaume… Le Draconéen a béni cette terre pour elle. La fleur de Syclle est depuis devenue un symbole de lien qui unit notre famille aux Six.
Pour la première fois depuis sa capture, un sourire tendre étira les lèvres de la jeune Oracle. Elle s'agenouilla pour caresser les pétales parme du bout des doigts.
– Le roi Régis a toujours su l'importance qu'avaient ces fleurs pour moi. Il s'est toujours débrouillé pour m'en procurer.
– Une bien piètre consolation, comparé à ce que tu as perdu…
Le ton sarcastique de son frère résonna aux oreilles de Lunafreya comme le crissement des ongles sur un tableau noir. Aussitôt, la fragile paix qui s'était établie dans son cœur se brisa. La jeune femme laissa retomber sa main sur ses genoux, et regarda tristement devant elle sans chercher à se relever.
– Ta rancœur ne sert à rien, murmura-t-elle. Pas plus maintenant que par le passé.
– Il t'a emmenée ! rétorqua amèrement l'aîné. Il a arraché sa reine légitime à Tenebrae, il t'a emmenée loin de moi alors que j'avais besoin de toi ! Plus que jamais…
Chaque mot était comme un coup de poignard. Le souvenir de cette nuit-là, douze ans auparavant, lui revint en mémoire. Une nuit noire comme un puits sans fond. Des cris qui résonnaient dans tout le palais au milieu d'explosions à répétition. L'odeur âcre de la fumée qui envahissait toutes les pièces de leur demeure. Un soldat en armure qui se dressait comme un mauvais présage face à Ravus. Son pistolet tendu vers le visage ravagé de larmes du prince. Lunafreya, observant depuis le jardin, tremblante et impuissante.
Le coup de feu aurait tué Ravus instantanément, sans un autre bruit que celui de la détonation. Sylvia avait fondu comme un fantôme entre eux, couvrant son fils de son étreinte. Lunafreya l'avait vu s'effondrer sur Ravus, et ne plus bouger. Quelque chose s'était brisée en elle, même si elle avait refusé de comprendre. Elle s'était accrochée à l'espoir que, d'une façon ou d'une autre, la reine avait survécu, même en entendant le cri de Ravus qui ressemblait à celui d'une bête blessée. Une explosion plus proche que les autres avait fait trembler le sol, et soudain, la grande main de Régis avait saisi celle de la petite fille avant de la tirer sans ménagement dans la direction opposée.
La dernière vision que Lunafreya avait eue avant de quitter son royaume et foyer avait été celle de son frère en pleurs qui tenait le corps ensanglanté de leur mère. Ses cris de douleur avaient longtemps hanté ses nuits après cela. Régis l'avait souvent bercée lors de ses premières semaines à Insomnia lorsque ses nuits étaient interrompues par d'horribles terreurs nocturnes. Il avait été le père dont elle avait eu besoin, la famille qui l'avait aidée à se reconstruire. Mais qu'avait eu Ravus ?
Lunafreya se mordit les lèvres pour ravaler ses sanglots. La culpabilité lui étreignait le cœur. Elle souhaitait soudain ne pas avoir suivi Régis, avoir choisi de rester auprès de son frère. Noctis avait toujours son père. Ravus n'avait lui plus rien. Il avait perdu sa mère et sa sœur. Il avait perdu titre et foyer, un otage entre les mains de l'Empire. Il était devenu un pion de Niflheim, un outil de plus pour conquérir le Lucis.
– C'est de ma faute, souffla-t-elle. Je n'aurais jamais dû te laisser tout seul… Je…
Les larmes coulèrent brusquement de ses paupières closes. Elle étouffa vainement un sanglot, et se recroquevilla sur elle-même. Le parfum entêtant des fleurs ne parvint pas à apaiser sa peine. Elle tressaillit en sentant les grandes mains de Ravus se poser sur ses épaules secouées de soubresauts.
– Pardonne-moi, ma sœur. Je ne voulais pas te faire de mal.
La voix de Ravus était redevenue douce, rassurante. Étrangement, Lunafreya n'en ressentit que davantage de peine. Elle releva la tête, fixa l'horizon au travers de ses larmes.
– Tu ne peux pas en vouloir à Régis, déclara-t-elle avec fermeté malgré voix tremblante. Il a voulu me sauver de l'Empire. S'il avait pu t'emmener, il l'aurait fait. Il regrette tellement de t'avoir abandonné là-bas…
– Les regrets ne m'apportent rien, répondit platement Ravus. Je ne peux plus m'en contenter.
Lunafreya pivota sur ses genoux pour faire face à son frère. Le visage impassible de son aîné lui serra le cœur. Il y avait une froideur dans son regard dont elle ne se souvenait pas. Elle effleura sa tempe du bout du doigt.
– Tu as changé, Ravus.
Il n'était plus l'adolescent terrorisé qu'elle avait abandonné. C'était devenu un guerrier, froid et inflexible comme l'Immortel. Ravus ne cilla pas.
– Tu n'es pas la seule à avoir grandi, ma sœur.
Un sourire sans joie étira les lèvres de Lunafreya. Son retour au pays lui paraissait de plus en plus amer. Tout était identique et différent à la fois. Son royaume avait été relativement préservé de la misère malgré l'emprise de l'Empire, mais la lumière qui autrefois y brillait s'était depuis longtemps éteinte. Son palais, bien que conforme à ses souvenirs, ressemblait désormais à un musée, réplique du passé, plutôt qu'au foyer dans lequel elle avait grandi. Et Ravus… Un homme austère et sinistre, rongé par sa douleur et sa colère, pétri de la rigueur militaire du pays qui avait tué leur mère.
Les mains de Ravus se refermèrent doucement autour des siennes. Lunafreya croisa le regard insondable de son frère.
– Je sais ce que tu as fait, murmura l'aîné. Á Lestallum.
La jeune femme resta de marbre, même si son cœur rata un battement. Les doigts de Ravus se resserrèrent autour des siens.
– Je sais ce que tu as fait, Lunafreya, répéta-t-il durement. Pendant la consécration de l'Archéen. Pensais-tu que je ne m'apercevrai de rien ?
Lunafreya poussa un petit soupir. Elle dégagea lentement ses mains de celles de son aîné. Bien entendu, Ravus s'était douté de quelque chose depuis le début. Après tout, même s'il n'était pas un Oracle, lui aussi faisait partie de la lignée Nox Fleuret. Il savait parfaitement la vraie raison pour laquelle Lunafreya s'était rendue à Lestallum.
– Tu as parlé à Titan, l'accusa Ravus alors qu'elle se relevait pour échapper à son regard. Tu lui as demandé de prêter serment à Noctis.
Lunafreya n'osa pas répondre. Elle entendit Ravus se relever dans un froissement d'étoffe, sentit son regard réprobateur sur sa nuque.
– Tu veux te livrer à cette comédie décidée par les dieux ? s'écria-t-il avec une soudaine brusquerie. Que cela t'apportera-t-il, à part de la souffrance ?
Lunafreya ferma les yeux. La vent lui battait le visage, les rayons du soleil couchant caressaient sa peau. Elle aurait voulu rester ainsi pour toujours. En ce lieu qu'elle n'aurait jamais voulu quitter, dans ces champs de fleurs où l'emmenait jadis sa mère, et dont elle n'avait jamais réussi à se passer. Elle repensa à Titan, plié en deux sous le poids du Météore. Son unique œil, rouge comme de la braise, rivé sur elle alors qu'elle brandissait le trident de Bahamut.
– La Lumière, répondit-elle finalement dans un murmure. La sauvegarde d'Éos. La disparition du Fléau. Plus une seule âme ne souffrira plus longtemps des ténèbres.
– Tu es trop naïve, Lunafreya. Te sacrifier ne sauvera pas le monde.
– C'est mon devoir, en tant qu'Oracle. Il passe avant tout.
– Le fils de Régis n'est qu'un gamin faible et inconscient, cracha Ravus avec dédain. Indigne du rôle qui l'attend…
– Je l'aime, l'interrompit la jeune femme.
C'était la première fois qu'elle l'avouait à haute voix. Elle ignorait exactement pourquoi elle ressentait de la douleur en cet instant, et non pas de la joie. Peut-être à cause de la guerre qui déchirait le monde, compromettant l'avenir commun qu'elle aurait pu partager avec celui qui avait été son meilleur ami, et qui était devenu son âme sœur. Peut-être à cause du regard révulsé de Ravus. Peut-être aussi parce qu'elle aurait voulu que Noctis soit ici avec elle, dans les champs de fleurs de son enfance.
– Je l'aime, répéta-t-elle dans un souffle. Et quoi que tu puisses me dire, rien ne changera cela.
Ravus ouvrit la bouche, comme pour riposter, avant de refermer les lèvres sans émettre le moindre son. Ses poings se serrèrent, la ligne de ses épaules se raidit dangereusement. Lunafreya le regarda tristement, mais refusa de se laisser intimider par la dangereuse aura que dégageait son aîné.
– Je ne te laisserai pas faire, gronda finalement Ravus. Tu ne quittera pas Tenebrae, ma sœur. Ta place est ici.
– Ma place est auprès des malades touchés par le Fléau, répliqua Lunafreya sans pouvoir cacher l'indignation qui teintait sa voix. Qui es-tu pour m'empêcher de remplir mon devoir ?
Le regard que lui renvoya son frère lui glaça les os. Ravus s'approcha d'elle, la dominant de toute sa taille, pour l'agripper par les épaules dans une poigne rude. Ses lèvres se retroussèrent dans une expression sauvage et sinistre.
– Je suis ton frère. Et je ne laisserais personne te faire du mal, pas même les dieux.
– Ravus…
Lunafreya tenta de capturer le regard de Ravus, mais ce dernier la lâcha sans prévenir pour s'éloigner de quelques pas. Elle tendit la main vers lui, en vain. Il lui tourna le dos.
– Tu crois être la seule à sauver ce monde, dit-il. Mais nous sommes nombreux à œuvrer, dans l'ombre, pour que la lumière revienne sur ce monde. Ne nous sous-estime pas.
Il s'en alla à grandes enjambées sans laisser le temps à sa sœur de répondre. Lunafreya le regarda partir, rendue songeuse. Elle repensa au regard mélancolique d'Argentum chaque fois qu'il parlait de sa sœur. Pour la première fois, elle crut comprendre ce que pouvait ressentir le jeune homme : une douleur immense, et le sentiment inéluctable d'avoir trahi sa propre famille.
Voilà pour ce petit interlude. J'espère que ça vous a plu, et merci de l'avoir lu.
