Hello tout le monde ! Ça fait un bail que je n'ai pas publié. Beaucoup de travail ces derniers mois, et pas beaucoup de temps ni d'énergie pour écrire. Mais je vous rassure, cette histoire n'est pas abandonnée et je me remets tout doucement au travail.

Voilà donc le nouveau chapitre (enfin), qui, je l'espère vous plaira. Pardonnez les éventuelles fautes de frappe et de grammaire, qui persistent malgré les nombreuses relectures.

Attention, chapitre sombre avec quelques scènes de violence.

Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.


Chapitre 11 : Le début de la fin

Le pistolet n'était pas chargé. Quelque part, Prompto savait qu'il aurait dû s'en douter. C'était logique, venant de la part de Léonis. Cet homme était un militaire et un chef d'armée. Il savait prendre ses précautions, d'autant plus avec un ennemi de la couronne impériale. Néanmoins, le jeune homme ressentit la douleur sourde de la trahison dans son cœur lorsque rien de plus dangereux que le « clic » métallique, caractéristique d'un chargeur complètement vide, résonna dans l'air lourd de la chambre.

Léonis s'immobilisa dans l'embrasure de la porte. Prompto laissa tomber l'arme inutile. Elle se fracassa au sol dans un bruit sourd. Sa haine avait disparue en l'espace d'une seconde, remplacée par la sensation maintenant trop familière de la fatigue. Des larmes lui brûlaient déjà les yeux, mais il les retint. Il se demanda distraitement ce qu'il se serait passé s'il y avait eu des balles dans son revolver. Il aurait abattu l'Immortel d'une balle dans la tête, son secret serait protégé, Loqui serait vengé, sa soif de vengeance serait assouvie… Et après ? Que se serait-il passé ?

Nyx le regardait avec un mélange de peur et de déception dans les yeux. Il avait l'air de vouloir le rejoindre, mais Léonis choisit cet instant pour pivoter sur ses talons. Son visage était complètement impassible, un masque d'indifférence qui frustra Prompto, qui lui donna une folle envie de reprendre son revolver et de directement frapper son ennemi avec la crosse, pile entre les deux yeux. Á défaut de le tuer, ça lui fera ravaler le mépris qui brillait dans ses yeux.

– Et bien, commença Cor, brisant le silence de plus en plus tendu. Je ne peux pas dire que je sois surpris.

L'arrogance dégoulinait de sa voix, de ses pores. Nyx fit brusquement un pas en avant, et Prompto réalisa soudain qu'il avait bondi sur ses pieds sans même s'en rendre compte, les poings serrés, les épaules tremblantes d'adrénaline, prêt à en découdre. Le blond était certain qu'il jetait un regard de pur dégoût au Maréchal. Ce dernier fronça le nez, puis plongea la main dans les replis de son manteau et en extirpa une pochette en cuir. Les munitions de Prompto.

– Vous venez de me prouver que vous n'êtes qu'un adolescent impulsif, incapable de contrôler ses émotions, reprit l'Immortel d'une voix tranchante. Vous étiez prêt à me tuer pour assouvir votre désir de vengeance ? Comment espérez-vous tenir tête à votre beau-père ou votre demi-sœur s'ils venaient à nous contacter pour nous proposer un compromis, alors que vous êtes incapable de faire face à votre ennemi ?

– Vous avez le sang de Loqui sur les mains ! cracha Prompto d'une voix rauque à cause des sanglots qu'il peinait à retenir et de la rage qui brûlait toujours dans ses veines.

– Loqui Tummelt était un fou, mais il a rempli son devoir ce jour-là. Il s'est sacrifié pour que vous puissiez vivre. Il est mort avec honneur…

Cette fois, Nyx dût agripper Prompto par le poignet pour l'empêcher de se jeter sur le Maréchal. Le prince tira vainement contre la poigne de fer du Glaive, ignorant la douleur lancinante dans son épaule, et planta ses yeux brillants de colère rivés dans ceux, indifférents, de Léonis.

– Ne me parlez pas d'honneur ! explosa-t-il. Ne me parlez pas de sacrifice ! Il n'y a rien d'honorable dans la mort !

Il pensa au sang de Loqui qui gorgeait ses vêtements, les yeux sans vie de son mentor rivés dans les siens, son corps qui refroidissait lentement. Il pensa à la douleur, à la mort qui avait étendu son ombre glaciale au-dessus de lui bien avant que Stella ne le trouve. Il pensa à la douleur, à et la peur, et à la solitude…

Le Maréchal le fixa pendant plusieurs secondes sans un mot. Prompto vit ses pupilles se rétracter, son visage se durcir, regarda la colère déformer le masque impassible.

– Vous avez peur, siffla-t-il. Vous avez peur comme un enfant ! Mais vous allez devoir vite grandir, Argentum. Parce que vous avez aussi du sang sur les mains. Combien de mes soldats avez-vous abattu ? Combien de leurs camarades vous croisent dans les couloirs en souhaitant votre mort ?

Un rire guttural échappa à Prompto. Un rire qui ressemblait trop à celui de Iedolas et arracha un frisson au prince. Il sentit les doigts de Nyx se resserrer autour de son poignet, mais il ne se retourna pas vers le Glaive. Toute son attention était focalisée sur Léonis.

– Vous croyez m'apprendre quelque chose ? rétorqua-t-il. Je sais ce que j'ai fait…

– Alors comportez-vous en conséquence ! tonna brusquement l'aîné.

Il s'avança encore et étendit le bras jusqu'à ce que ses doigts se referment sur la gorge du prince. La main libre de Prompto s'enroula instinctivement autour du poignet de son agresseur, mais il n'y avait pas grand-chose qu'il pouvait faire. Il sentit Nyx bouger derrière lui, mais le Glaive s'immobilisa dès que Léonis lui envoya un regard rempli d'avertissement par-dessus la tête du prince. Le Maréchal appliquait juste assez de pression pour lui écraser la carotide sans pour autant l'empêcher de respirer. Juste assez de pression pour lui prouver que, s'il le voulait, il pouvait l'étouffer. Le tuer.

Les muscles de Prompto se paralysèrent. Il fixa les yeux ombrageux de Léonis, impuissant.

– Nous sommes tous des tueurs ici, parce que nous sommes tous des soldats ! asséna le Maréchal d'une voix vibrante de colère. Parce que nous n'avions d'autre choix que de tuer pour survivre ! Tummelt s'est sacrifié pour vous comme je me serais sacrifié pour Noctis ! N'allez pas croire que vous êtes le seul à souffrir.

Il se pencha en avant. Son visage n'était plus qu'à quelques centimètres de celui de Prompto.

– Même si vous n'êtes pas né pour le devenir, vous êtes un prince. Comportez-vous en conséquence, assumez vos choix, ou c'est bien plus que votre peuple qui souffrira à cause de vos échecs.

Il lâcha Prompto sans prévenir, laissant le prince tousser et masser sa gorge endolorie. Prompto lui jeta un regard plein de dédain, même si les paroles du Maréchal sonnaient horriblement justes à ses oreilles. Léonis brandit la pochette contenant les munitions et les jeta aux pieds du prince.

– Ulric, je vous fais confiance pour l'en empêcher s'il essaie de se suicider, jeta-t-il froidement avant de tourner les talons.

Les mots de l'Immortel glacèrent Prompto jusqu'aux os. Il resta complètement immobile jusqu'à ce que le Maréchal eut claqué la porte derrière lui. Ce fut seulement à cet instant que ses jambes cédèrent sous lui, qu'il se laissa tomber au sol en même temps que ses larmes coulèrent en un flot discontinu sur ses joues. Un violent sanglot déchira le silence avant de rebondir contre les murs.

Nyx, qui l'avait suivi au sol, posa ses mains sur ses épaules. Il ne dit rien, ne prononça aucune parole. Il savait probablement que ça ne serait d'aucun réconfort. Peut-être pensait-il qu'il fallait laisser Prompto pleurer, évacuer sa peine et sa rage dans ses larmes. Peut-être laisserait-il le prince se ficher une balle en pleine tête si l'envie lui prenait. Peut-être voulait-il laisser le choix à Prompto : celui d'assumer ses responsabilités, celui de choisir la personne qu'il désirait être.

Prompto agrippa les poignets de Nyx, et hurla sa rage et sa peine à qui voulait bien l'entendre.

OOO

Des larmes de colère perlaient dans les yeux de Noctis, mais il les essuya bien vite quand il aperçut la silhouette familière de Cor dans le couloir. Il ne se sentait prêt à subir un nouveau sermon sur ses responsabilités de prince, et encore moins à endurer l'hypocrisie de toute cette comédie qu'était sa vie, maintenant qu'il connaissait la vérité. Il ravala sa peine et sa rancœur, baissa le menton et marcha droit devant lui, les yeux rivés au sol.

Il essaya de croiser Cor sans s'arrêter, mais le Maréchal se planta devant lui sans prévenir. Et quand le prince essaya de la contourner, Cor l'en empêcha bien évidemment en posant une main lourde sur son épaule. Noctis releva lentement la tête, son habituel masque d'indifférence en place, mais il tomba bien vite quand le jeune homme vit l'expression singulière sur le visage du Maréchal. Cor avait toujours dégagé une aura d'autorité et d'assurance naturelle, mais il arborait en cet instant un air étrange, que l'on pourrait presque qualifier d'hésitant.

– Noctis…, commença-t-il.

Il n'ajouta rien. Noctis attendit quelques secondes, de plus en plus mal-à-l'aise tandis que le silence s'éternisait. Cor paraissait en plein débat intérieur.

– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda finalement le prince.

Le Maréchal le regarda droit dans les yeux, avant de plonger la main dans la poche de son manteau. Noctis haussa les sourcils en constatant qu'il tenait le bracelet d'argent de Prompto.

– Alors c'est toi qui l'avais. Argentum a dû le perdre pendant que vous… vous battiez. Tu devrais lui rendre, c'est un cadeau de son beau-père.

– Vraiment ? fit Cor, l'air plus absent que vraiment intéressé. Et bien… je suppose qu'il doit beaucoup y tenir.

– Pas vraiment. D'après ce qu'il m'a dit, il n'est pas vraiment proche de l'Empereur.

Quelque chose sonnait faux dans cette conversation. Noctis le sentait. C'était comme s'ils échangeaient des banalités pour ne pas parler du fond du problème. Comme pour conserver les apparences, faire semblant qu'il ne s'était rien passé. Que Luna n'était pas prise en otage, que Noctis n'avait pas appris la réalité de son destin, Seulement, Noctis pouvait voir les fils cette fois. Mais il ne parvenait toujours pas à apercevoir le visage de celui qui les manipulait.

Quelque chose dans son regard avait dû changer. Peut-être était-ce pour ça que Cor ne le considérait plus de la même façon.

– Vous êtes devenus amis ? demanda-t-il. Toi et Argentum ?

Noctis avait déjà ouvert la bouche, prêt à nier, mais se ravisa. Après tout, il se dirigeait droit vers les quartiers de Prompto avant de croiser Cor. Il recherchait la compagnie du blond pour y trouver un semblant de normalité. D'une bouée à laquelle il aurait pu s'accrocher dans le chaos que devenait sa vie. Son père, ses amis et conseillers, même Luna, tout le monde lui avait caché la vérité comme s'il était encore un enfant. Noctis ne pouvait pas s'empêcher de se sentir profondément trahi par pas moins que ceux qu'ils considéraient comme sa propre famille. Il avait l'impression d'être un agneau qu'on préparait au sacrifice, choisi par une entité sans compassion qui se donnait le droit de dicter la destinée des hommes.

Prompto avait été le seul à être aussi ignorant que lui sur son avenir. Ils avaient le même âge, et portaient le même fardeau. Prompto devait se battre contre son propre camp, et Noctis pouvait commencer à comprendre ce qu'il vivait. Alors oui, peut-être dans l'immense mensonge qu'était devenue sa vie, Prompto était la seule personne qu'il pouvait considérer encore comme un ami. Il hocha lentement la tête.

– On peut dire ça. Pourquoi tu poses la question ? voulut-il savoir, méfiant.

Sans surprise, Cor éluda la question et lui tendit le bracelet d'argent.

– Tu pourras le lui rendre. Mais quand tu le feras, demande-lui ce qu'il cache

Noctis fronça les sourcils sans amorcer un mouvement pour récupérer le bijou.

– Ce que quoi cache ?

– Poses-lui juste la question, Noctis, répéta Cor avec lassitude. Argentum comprendra. S'il refuse de te répondre, tu sauras qu'il a choisi son camp.

Il lui fourra le bracelet dans les mains d'un geste brusque, puis le contourna et se dirigea à grandes enjambées vers l'ascenseur. Le prince resta immobile, sa main droite agrippant toujours le bijou d'argent. Il l'examina en cherchant à comprendre le sens des paroles énigmatiques du Maréchal. Mais ce n'était rien de plus qu'un bracelet d'argent pur, de belle manufacture. Un bijou digne d'un prince. « C'est un cadeau de mon beau-père » avait dit Prompto sans émotions. Aucun sentiment ne le rattachait à cet objet. Et pourtant il l'avait toujours porté, peut-être par habitude et par devoir. Qu'est-ce que Noctis devait comprendre ? Il ferma le poing, et envoya le bijou dans son Arsenal Fantôme dans un tourbillon d'étincelles bleues.

Quand il arriva devant les appartements de Prompto, il ne fut pas étonné de tomber sur Ulric qui montait la garde devant la porte. Il fut cependant surpris que ce dernier le saisisse par l'épaule quand il leva la main pour frapper.

– Vous ne devriez pas être ici, Altesse, souffla-t-il.

– Qu'est-ce que tu racontes ? grogna Noctis en se dégageant d'un mouvement brusque.

– Les sénateurs sont à deux doigts de fomenter un coup d'état. Ils pourraient vous utiliser pour faire pression…

– Je sais me défendre contre des bureaucrates, l'interrompit le prince.

Non seulement il savait se battre, mais il avait en plus la magie du Cristal de son côté. Le visage d'Ulric s'assombrit davantage.

– Ce ne sont pas seulement les sénateurs qui vont tenter de renverser le pouvoir, Altesse. Les Glaives représentent une menace. Eux pourraient vous prendre en otage.

– Ils… Ils trahiraient la couronne ? demanda Noctis, la gorge soudain très sèche.

Il était conscient que son père perdait en popularité auprès des Glaives depuis plusieurs années, sans pour autant réussir à envisager l'idée qu'ils pourraient retourner leurs armes – leur magie – contre le roi.

– Á ce stade, nous ne pouvons pas prendre de risques, fut la seule réponse de Nyx. S'il vous plaît, retournez dans vos quartiers, restez auprès de votre Bouclier.

– Et Argentum ?

Si Ulric était inquiet pour Noctis, alors Noctis était inquiet pour Prompto. Car contrairement au prince royal et aux Glaives, il ne bénéficiait pas des faveurs du Cristal. Ulric hocha la tête, comme s'il avait lu dans ses pensées.

– Si ça peut vous rassurer, je resterai avec lui, répondit-il.

– Ca ne me rassure pas, asséna sèchement le prince. Je veux lui parler.

– Altesse, j'insiste. Retournez auprès de Gladiolus, attendez les instructions du roi…

– Laisse-moi passer, Ulric.

Le plus âgé resta complètement immobile quelques longes secondes. Noctis crut qu'il allait lui refuser le passage, le renvoyer dans les jupons d'Ignis et de Gladiolus comme un enfant – qu'à cela tienne, Noctis n'était plus au-dessus d'utiliser la force si cela s'avérait nécessaire – quand finalement, le soldat poussa un soupir las avant de docilement se décaler d'un pas.

– Allez-y doucement, recommanda-t-il. Son Altesse impériale vient de traverser un moment plutôt dur.

– Un autre flash-back ?

– Non. Une visite du Maréchal.

Noctis grinça des dents, insultant intérieurement Cor qui n'avait pas jugé de le lui préciser lorsqu'ils s'étaient croisés à peine dix minutes plus tôt dans le couloir. Il se demandait à quoi pouvait bien jouer le Maréchal. Pourquoi rendre visite au type dont il avait tué l'ami et qui avait essayé de l'assassiner dans un accès de rage ? Il resta immobile un moment, redoutant ce qu'il allait découvrir en pénétrant dans la chambre. Les yeux ardents de colère de Prompto lui revinrent en mémoire, dévoilant toute la violence qui vibrait en lui, toute la souffrance qui le rongeait de l'intérieur.

Le jeune homme poussa un souffle fragile et ouvrit la porte. Un silence spectral régnait dans la chambre. Noctis promena son regard sur le lit impeccablement fait, avant de le laisser s'échouer sur un lourd pistolet posé sur la table de nuit. Un pistolet qui portait le sceau impérial.

Prompto était debout face à la fenêtre scellée, les deux mains plaquées contre la vitre. Sa tête se balançait entre ses épaules secouées par de violents soubresauts. Noctis écouta sa respiration saccadée, hachée par des sanglots étouffés. Pendant un instant, il fut tenté de tourner les talons, de refermer la porte, de fuir. Fuir Prompto, fuir Insomnia, fuir sa destinée, oublier jusqu'à son nom. Oublier Luna…

Cette envie disparut aussi vite qu'elle était apparue quand Prompto releva la tête. Ce ne fut ni ses joues rouges ni son visage ravagé de larmes qui poussa Noctis à refermer lentement la porte derrière lui et à s'avancer vers son homologue. C'était la douleur qu'il voyait, claire et distincte dans ses yeux embués. Il ressemblait à un gamin, un petit garçon perdu qui croulait sous le poids de ses responsabilités, et de son passé. Prompto planta son regard dans celui de Noctis sans hésiter, sans chercher à cacher le tourbillon d'émotions qui brillait dans ses yeux.

Noctis ouvrit la bouche, la referma sans faire un son. Il n'arrivait pas à trouver les mots, il ne savait même pas s'il y avait des paroles à prononcer. Il s'avança lentement, contourna le lit, jeta un nouveau regard à l'arme sur la table de chevet.

– Un cadeau du Maréchal, dit Prompto d'une voix cassée qui fit tressaillir Noctis. Pour me protéger si…

Un nouveau sanglot l'interrompit. La gorge de Noctis était nouée. Il se força quand même à parler.

– …Si les sénateurs font un coup d'état, termina-t-il à voix basse.

Le plus jeune baissa la tête jusqu'à ce que son menton touche sa poitrine.

– Ce n'est pas ce que j'ai voulu en venant ici, murmura-t-il.

Quelques jours plus tôt, Noctis en aurait probablement voulu à Prompto. Il lui en aurait voulu d'être intervenu, d'avoir déboulé dans sa vie et brisé le ronron rassurant de sa vie bien organisée. Il n'aurait rien voulu connaître de l'Empire, de la bataille de Lestallum, ou de la Prophétie. Mais les choses avaient changé, et quelque chose s'était brisé en lui, il le sentait. Ses propres souvenirs ressemblaient à des songes lointains, qui ne lui appartenaient plus. Rien de tout cela n'était de la faute de Prompto, réalisait-il maintenant. Le prince impérial n'était que l'élément déclencheur de ce qui se serait inévitablement produit, tôt ou tard. Peut-être même que son père ne lui aurait rien dit sur la Prophétie, emportant son secret avec lui dans la mort, et laissant lâchement les autres révéler la lourde vérité à son fils.

Brusquement, Noctis sentit sa colère se raviver. Contre le roi, contre le royaume et ses propres amis, contre les Astraux qui jouaient avec la vie des mortels depuis des millénaires. « Ce ne sont pas les dieux qui dictent la conduite humaine, » avait murmuré Luna. Il pouvait presque sentir le poids chaud et rassurant de la main qu'elle avait posé contre son cœur, la conviction dans ses yeux et sa voix, l'amour qu'elle lui portait. Luna avait agi contre toutes les attentes qui pesaient sur elle pour faire ce en quoi elle croyait. Noctis sentait que c'était maintenant son tour.

Ce fut pour ça qu'il s'avança vers Prompto, lui agrippa le poignet et le guida au centre de la chambre. Le blond balbutia des questions auxquelles il n'eut aucune réponse, mais n'offrit aucune résistance et se tint devant Noctis sans bouger quand ce dernier le lâcha. Noctis prit une longue, lente inspiration, regarda Prompto droit dans les yeux.

– Le jour où tu m'as révélé ton nom, ton vrai nom, tu m'as fait un serment d'allégeance.

Il se souvenait encore de la surprise mêlée de panique qu'il avait ressentie alors. Parce qu'il ne s'y attendait pas, et surtout parce qu'il ne s'était pas senti prêt à endosser une telle responsabilité. Mais maintenant qu'il se tenait devant Prompto, il ne ressentait rien d'autre qu'une froide résolution.

– Oui…, bredouilla Prompto d'un air hésitant. Où tu veux en venir, Noct ?

– Tu serais prêt à t'agenouiller devant moi, et à me prêter serment officiellement ?

La mâchoire de Prompto tomba littéralement, et même Noctis était choqué par sa propre audace. Quelque part en lui, il entendait une petite voix le supplier frénétiquement de tout arrêter, de laisser tomber et d'oublier toute cette histoire. Noctis l'ignora facilement, même si son estomac se noua lorsque le prince impérial hocha lentement la tête.

– Bien sûr. Tu peux compter sur moi.

– Alors agenouille-toi.

Les mots avaient une consonance étrange aux propres oreilles de Noctis. Il réalisa qu'il ne les avait encore jamais prononcés. Même quand Gladio et Ignis lui avaient officiellement juré allégeance deux ans plus tôt, ils s'étaient inclinés d'eux-mêmes devant leur prince, pendant la cérémonie d'allégeance qui s'était déroulée sous les yeux de leurs pères respectifs, des Glaives et d'une partie des sénateurs. Noctis n'avait été alors que l'un des acteurs d'une mise en scène parfaitement orchestrée, un rite de passage que chaque roi du Lucis se devait de franchir, par obligation. Par tradition.

Mais maintenant qu'il se tenait devant Prompto, qu'il le fixait, à la recherche d'une hésitation dans son expression, des doutes dans son regard, Noctis comprenait que ce qu'il avait pris pour une simple formalité était un acte beaucoup plus profond. Quelque chose de foncièrement personnel, un acte de confiance pur, réservé seulement à un cercle restreint, intime. Gladio et Ignis tombaient inévitablement dans cette catégorie à cause de leur lignage, lié depuis des siècles à celui des rois du Lucis. Pas Prompto. Prompto, c'était le choix personnel de Noctis.

Quand le prince blond posa un genou à terre devant lui, Noctis sentit le trac monter dans sa gorge. Il savait pertinemment que ce qu'il s'apprêtait à faire allait à l'encontre de tout ce qu'on lui avait enseigné. Pourtant, sa main ne trembla pas quand il la posa contre le front de Prompto.

– Tu vas me donner ta magie ? demanda ce dernier d'une voix si basse que Noctis faillit ne pas l'entendre.

Le brun ravala la boule d'angoisse qui grossissait dans sa gorge. Il refusait d'avoir peur. Il refusait de se plier plus longtemps aux règles absurdes de l'étiquette. Il voulait s'accrocher à sa conviction. Il hocha la tête.

– Une simple arme ne suffira pas à te protéger contre les Glaives, même si Ulric reste avec toi, expliqua-t-il, autant pour Prompto que pour lui-même. La magie du Cristal te protégera. Ca risque de faire mal, ajouta-t-il après-coup.

Il ne fut pas surpris quand Prompto ignora son avertissement.

– Tu es sûr de toi ? Je ne veux pas que t'aie d'ennuis.

Les lèvres de Noctis s'étirèrent en un sourire amer sans son accord. Sa main ne bougea pas du front de Prompto. Il pensa à Régis et son regard désolé, à Luna et à son sourire qui ne fanait jamais. Il pensa à Prompto qui se débattait contre ses cauchemars et ses doutes, mais qui refusait obstinément de lâcher prise. Noctis refusait lui aussi de lâcher prise.

– C'est mon choix, répondit-il.

Car un roi, lui avait-on souvent répété, un roi assumait ses choix. Il ferma les yeux, et invoqua la magie familière du Cristal.

OOO

Prompto tressaillit en voyant les étincelles émerger des doigts de Noctis comme autant de geysers. Elles formèrent une nuée bleutée qui nimba la main du prince royal. Prompto dût user de toutes ses forces pour réprimer un mouvement de recul. Pour le moment, il ne sentait rien d'autre qu'une douce tiédeur contre son front. Ses mains tremblèrent d'excitation mêlée de peur. Distraitement, il se demanda s'il n'était pas en train de rêver. S'il ne s'était pas évanoui après la visite de Léonis, et qu'il était en train de délirer.

Parce que ça ne pouvait pas se passer. Noctis ne pouvait pas… Il allait partager la magie du Cristal avec un membre de la famille impériale. Prompto allait recevoir ce quoi après son beau-père et Stella couraient depuis des décennies. Pourtant il n'avait pas hésité en s'inclinant devant Noctis. Il n'avait pas pensé à Stella une seule seconde ou au serment qui les liaient. Il aurait voulu saisir son médaillon, mais n'osa pas faire un geste.

– La magie du Cristal est toujours étrange pour ceux qui ne sont pas nés avec, expliqua Noctis d'une voix bizarrement calme, comme s'il lui donnait simplement le secret de cuisson des brochettes de Poussitrix. Elle peut être invasive et douloureuse. Tu auras l'impression d'avoir quelque chose… en trop. Une force qui s'ancrera en toi. Ça pourra être difficile à supporter au début.

– D'accord, bafouilla Prompto. Je… je comprends.

Il essaya de ne rien laisser paraître, mais les paroles de Noctis l'inquiétaient. Il ne s'était jamais demandé l'effet que la magie du Cristal pouvait exercer. Et si elle était trop puissante pour lui ? Est-ce qu'elle pourrait le tuer ? Le rendre fou ? Le Cristal pourrait le rejeter à cause de ses origines, de son sang. Il eut momentanément l'impression que son tatouage le brûlait, comme pour le prévenir du danger. Pourtant il ne bougea pas. Il resta complètement figé, de peur, ou peut-être parce qu'il ne voulait pas reculer maintenant. Surtout pas maintenant.

Il essaya de se détendre, en vain. Ses yeux étaient fixés sur les arabesques bleues de magie qui s'élevaient maintenant dans les airs. Noctis écarta sa main. Un étroit cordon de magie reliait ses doigts au front de Prompto.

– Ce lien, dit-il lentement, représente notre allégeance. Il ne pourra jamais être rompu, du moins pas tant que l'un de nous meurt.

Il arbora une mimique étrange à ces mots, comme s'il considérait pour la toute première fois la possibilité de sa propre mort. Pas comme Prompto, pour qui la Faucheuse était devenue une compagnie horriblement familière, fantôme de son passé comme de ses cauchemars, et ombre de mauvais augure planant sur son avenir.

– C'est la première fois que je partage ma magie avec une personne qui n'appartient pas aux Scientia ou aux Amacitias, fit Noctis pensivement. Á ce stade, j'ignore si le Cristal t'acceptera.

– Qu'est-ce qu'il passe s'il me refuse ? demanda Prompto, la gorge nouée.

– Rien. Notre connexion – Noctis désigna le filament de magie qui les reliait – sera rompue.

Le brun avait refermé les yeux, aussi ne vit-il pas la silhouette longiligne qui était apparue derrière Prompto. Le prince impérial sentit un parfum de fleur lui chatouiller les narines avant de remarquer la présence de Gentiana directement derrière lui. Il l'avait déjà vu à plusieurs reprises, accompagnant Lunafreya. Mais jamais encore elle ne l'avait approché. Il sursauta quand sa petite main blanche se posa sur ses cheveux. Noctis rouvrit immédiatement les yeux et fixa la nouvelle-venue.

– Gentiana ?

– Que le Roi Élu ne s'inquiète pas, murmura la divinité d'une voix éthérée. Qu'il poursuive son œuvre.

– Qu'est-ce que tu fais ?

– Mon aide sera précieuse au Roi Élu. Qu'il ne la refuse pas.

Malgré la douceur de sa voix, on pouvait aisément percevoir la note d'autorité pesant derrière chaque mot. Prompto n'osa pas bouger, détaillant le visage de Noctis devant lui. Le prince impérial plissa les yeux, l'air incapable de déterminer si la présence de la nouvelle-venue était une bonne ou mauvaise chose. Il hocha finalement la tête et reporta son attention sur Prompto.

– Tu es prêt ?

Non, pensa Prompto.

– Oui, s'entendit-il répondre.

Les doigts de Gentiana pressèrent doucement contre son cuir-chevelu, un geste étrangement apaisant venant d'une personne que Prompto ne connaissait absolument pas. Il tenta de s'accrocher à ce sentiment de réconfort, d'oublier sa respiration devenue saccadée avec le stress et la peur. Noctis ne lui laissa pas le temps de revenir sur sa décision : son index frappa Prompto entre ses deux sourcils.

Ce qui aurait dû être une pichenette ressembla à un coup de couteau que Prompto aurait reçu en pleine poitrine. Il hoqueta de douleur et de surprise, se sentant projeté en arrière mais retenu par la main de Gentiana. Ses yeux s'écarquillèrent au point d'en devenir douloureux, et pourtant il ne voyait rien. Rien si ce n'était une lumière bleue et aveuglante. Il avait l'impression qu'un crochet venait de se planter dans son cœur et tirait, comme pour l'extraire de sa poitrine.

Il poussa un cri qu'il n'entendit que de très loin. Son esprit, ses pensées, tout se résumait à la lumière blanche et aveuglante, à la douleur brûlante dans sa poitrine qui descendait le long de ses membres, à la sensation qu'une force tirait et tirait comme pour le démembrer. Il tenta d'attraper le câble invisible, mais ses mains ne firent que s'accrocher aux bras de Noctis. Ce n'était pas la mort. C'était complètement différent. C'était aussi brillant et brûlant que la Faucheuse était sombre et glaciale. C'était de l'énergie pure, réalisa-t-il malgré la douleur, de l'énergie pure qui le traversait comme un courant électrique, l'énergie du Cristal qui tirait et brûlait, vivace et vibrante.

Peut-être était-ce vraiment la mort, sous un jour différent ? Peut-être que son corps tout entier était en train de brûler et qu'il n'en avait pas pris conscience. Cette mort-là était plus facile à accepter, elle avait quelque chose de tellement… tellement vivant. Comme si Prompto devenait l'énergie.

Cette mort-là, songea distraitement le prince malgré la douleur qui devenait de plus en plus lancinante et paradoxalement de plus en plus lointaine, cette mort-là, il était prêt à l'accepter. Il préférait mourir dans la lumière que dans les ténèbres.

OOO

Quand Prompto commença à hurler, Noctis essaya d'interrompre le processus. Gentiana l'en empêcha. La messagère divine avait maintenant les deux placées sur chaque côté du crâne de Prompto, le retenant en position agenouillée. Elle ne bougea pas même quand un filet de sang coula d'abord des narines du blond, puis de ses yeux étroitement fermés. Noctis dût user de toute sa volonté pour ne pas tout stopper.

En vérité, il ne savait pas du tout ce que pouvait endurer Prompto. Il ne faisait qu'insuffler sa magie à travers le lien qu'il avait établi entre eux. Du reste, c'était au corps et au cœur de Prompto d'assimiler cette magie, de l'accepter, de la laisser devenir partie intégrante de lui-même. Il devait accepter la connexion avec Noctis, accepter sa force et sa vulnérabilité.

Quand Noctis avait demandé à Gladio et Ignis ce qu'ils avaient ressenti en recevant la magie du Cristal, ses amis n'avaient pu décrire le processus que par « intense ». Pas douloureux, pas effrayant, juste « intense ». Eux n'avaient pas saigné, n'avaient pas hurlé. Ils s'étaient relevés tout de suite après que le Cristal les ait acceptés. Mais Prompto s'accrochait littéralement à Noctis pour ne pas s'écrouler. Ses doigts serraient les poignets du brun tellement fort que Noctis craignit que le blond était purement et simplement en train de mourir sous ses yeux.

Les cris avaient alerté Ulric, qui rentra en trombe dans la chambre. Mais le Glaive s'immobilisa en voyant le spectacle, à la fois à cause du choc mais surtout parce qu'il savait probablement qu'il n'y avait rien qu'il puisse faire. S'il essayait de s'interposer, la magie du Cristal pouvait le tuer. Le Cristal était impitoyable envers ceux qui se dressaient entre le roi et ses vassaux.

Noctis ne comprenait pas. Pourquoi cette réaction ? Était-ce à cause de ses origines impériales ? Était-il possible que le Cristal l'exécute sans autre forme de procès ? Une peur soudaine et viscérale de voir Prompto s'effondrer sans vie à ses pieds s'empara de Noctis. Á nouveau, il amorça un mouvement pour rompre le contact, mais Gentiana releva la tête et le fixa de ses yeux qui, pour la première fois, étaient grands ouverts. Son regard sans âge cloua Noctis sur place.

– Le Roi Élu ne doit pas abandonner maintenant.

Sa voix ne paraissait être qu'un murmure, mais elle était parfaitement audible malgré les cris de Prompto.

– Qu'est-ce qui lui arrive ? s'écria Noctis d'un air paniqué. Pourquoi il crie comme ça ?!

– Le prince livre une bataille, vint la réponse énigmatique. Sa victoire est plus douloureuse que l'aurait été sa défaite.

Noctis n'essaya pas de lui demander ce qu'elle entendait par là, habitué aux réponses nébuleuses de Gentiana. Il tenta de réguler le flux de magie qu'il transmettait à Prompto dans l'espoir de le soulager, mais le blond se tut soudainement. Ses doigts lâchèrent les poignets de Noctis, puis ce fut tout son corps qui bascula sur le côté comme une poupée de chiffon. Gentiana le rattrapa par les épaules et le fit glisser en douceur au sol. Noctis tomba à genoux sur le parquet, ignorant la douleur qui fusa dans sa jambe gauche quand ses rotules frappèrent le sol.

Prompto était si pâle et inerte qu'il ressemblait à un cadavre. Noctis pouvait déjà sentir la bile monter dans sa gorge. Il la ravala et jeta un regard affolé à Gentiana.

– Il… Il est vivant, pas vrai ?

– Le prince respire, son cœur bat, le rassura la divinité.

Noctis poussa un soupir profondément soulagé, alors qu'un énorme poids se délesta de ses épaules. Un moment, il avait vraiment cru l'avoir perdu, juste à cause de sa décision irréfléchie. Il s'agrippa sans réfléchir au bras de son homologue, comme pour s'assurer qu'il était bien là, pour s'ancrer à cette réalité où personne n'était mort, où ils avaient échappés au pire. De sa main libre, il essuya le filet de sueur froide qui coulait le long de sa tempe.

–Tu sais pourquoi il saigne comme ça ? demanda-t-il d'une voix tremblante.

Le prince et la divinité contemplèrent un instant le visage ensanglanté du blond. Les sillons rouges offraient un contraste morbide avec sa peau blême.

– Le prince s'est longuement battu, répondit finalement Gentiana en tendant la main au-dessus du visage de Prompto. Celui qui n'est pas né dans la lumière de la Pierre Sacrée doit payer un lourd tribut.

Ses longs doigts pâles tissèrent un voile translucide de magie qui retomba sur la tête du blessé, la nimbant comme une auréole. Noctis regarda, subjugué malgré lui par le spectacle. C'était rare de voir Gentiana faire usage de sa magie. Les traces de sang s'estompèrent lentement, mais Prompto ne reprit pas connaissance.

– Qu'est-ce que tu veux dire, un lourd tribut ? demanda le prince sans vraiment vouloir connaître la réponse.

Il imagina les pires conséquences : Prompto aveugle, Prompto sourd, Prompto paralysé… Gentiana secoua doucement la tête avant de se relever d'un geste gracile.

– Le prince a fait son choix, dit-elle. Tout comme le Roi Élu sera la lumière qui repoussera les ténèbres d'Éos, le prince deviendra la lumière qui brillera dans le cœur de l'humanité.

Elle disparut avant de laisser le temps à Noctis de l'interroger davantage. Resté seul, le prince royal se mordit les lèvres. Il se sentait vidé, et terrorisé par les conséquences de ce qu'il venait de faire. Mais étrangement, il n'arrivait pas à regretter sa décision. Ulric apparut brusquement à ses côtés. Noctis réprima un sursaut. Il avait complètement oublié la présence du Glaive.

Le soldat conserva un masque parfaitement neutre tandis qu'il agrippa Prompto par ses épaules, le redressant en position assise. La tête du blond dodelina d'avant en arrière comme celle d'une poupée désarticulée. Le soldat lança un regard à son prince.

– Est-ce que vous allez bien, Altesse ?

– T'occupe pas de moi, souffla Noctis. Assure-toi qu'il aille bien.

Ulric parut partagé, mais finit par obtempérer. Il bascula Prompto sur ses épaules et le transporta jusqu'à son lit, où il le déposa avec douceur sur les draps soigneusement tirés. Noctis le suivit d'une démarche incertaine. Sa jambe gauche était raide et pulsait de douleur. Il boitilla jusqu'au lit et s'effondra sur la chaise placée à côté de la table de nuit. Le visage blême de Prompto lui faisait face.

C'était le premier, réalisa-t-il, le premier vassal que Noctis avait choisi de son propre gré. Le premier impérial également, à partager la magie des Rois du Lucis. Peut-être avait-il donné l'arme la plus précieuse de son royaume et de sa famille à l'ennemi contre lequel le Lucis se battait depuis trente ans. Il pouvait déjà entendre les rugissements furieux de Gladio, sentir le regard déçu d'Ignis. Il n'arriva pas à imaginer la réaction de son père. Il n'arrivait pas non plus à y accorder de l'importance.

Au final, peu importait l'avis des autres. Noctis avait fait son choix, et il ne regrettait rien.

OOO

Aranea tournait en rond dans sa chambre comme un lion en cage, arpentant la pièce de long en large à grandes enjambées. Ses longs cheveux blonds virevoltaient derrière elle tandis que ses yeux bleus glace fixaient un point invisible devant elle. Par réflexe, sa main droite s'était posée sur sa hanche, à l'endroit où elle aurait pu normalement dégainer sa lance.

Il y avait une atmosphère qui régnait dans la Citadelle et qui ne plaisait pas à la mercenaire. Une atmosphère pesante, silencieuse. Le calme avant la tempête, elle en était persuadée. La capture de l'Oracle constituait l'affront de trop. Le gouvernement déjà bancal du Lucis allait s'effondrer comme un château de cartes. Ça aussi, elle en était persuadée. Elle avait vu les expressions sur les visages des sénateurs et des Glaives. C'étaient les mêmes expressions qu'arboraient les hauts-gradés impériaux, les petits commandants prétentieux de l'armée de Niflheim qui n'avaient fait carrière dans l'armée que pour atteindre les hautes-sphères, graviter autour de la famille impériale, et faire partie de l'élite, protégée et dorlotée par le gouvernement.

Des personnes sans honneur, voilà ce que c'était. Aranea ne les connaissait que trop bien. Elle avait fréquenté à de nombreuses reprises ce genre de cloportes. Ils n'avaient jamais combattu sur un champ de bataille, et pourtant avaient l'audace de donner des ordres aux soldats sur le front. Les sénateurs lucisiens étaient de la même espèce. La peur guidait leurs actions et leurs pensées. Si le roi ne se pliait plus en quatre pour les rassurer, ils n'hésiteraient pas à retourner leur veste, d'une façon ou d'une autre.

La commandante n'était pas rassurée. Elle n'aimait pas non plus se savoir séparée de son prince. Argentum et ses simagrées avaient le don de l'exaspérer, mais il était hors-de-question qu'il meurt entre les murs d'Insomnia. Aranea avait fait une promesse, et elle comptait coûte que coûte la tenir.

« On disait qu'autrefois, le ciel de Niflheim était d'un bleu pur et limpide. On disait aussi qu'en ces temps immémoriaux, les aurores boréales qui flottaient la nuit au-dessus des glaciers étaient l'œuvre de la Glacéenne, une peinture céleste qu'elle réalisait pour adoucir le cœur des mortels. Aranea n'avait elle-même jamais vu d'aurore boréale de son vivant. Elle se demanda distraitement à quoi cela pouvait ressembler, fixant du regard les nuages couleur suie qui encombraient le ciel.

La mercenaire retira la cigarette de ses lèvres, exhala un nuage grisâtre dans l'air froid de la nuit. En d'autres contrées de l'Empire, on pouvait encore admirer la lune, parfois même les étoiles. Mais à Gralea, plus aucun astre ne brillait, à commencer par le soleil. Aranea détestait cette ville, et détestait ce pays où elle était née. Elle détestait plus encore le vieillard sénile qui leur servait d'Empereur, et à qui elle avait dû louer ses services. Mais comment aurait-elle pu gagner sa vie autrement ?

Elle poussa un soupir, puis écrasa son mégot dans la neige qui lui arrivait aux chevilles. Elle n'avait guère envie de retourner à l'intérieur du palais impérial, mais ne pouvait se résoudre à laisser Wedge se débrouiller seul en plein conseil militaire avec les plus hauts gradés de l'armée. Cependant, à l'instant où elle se dirigeait vers les portes menant à l'enceinte du palais, ces dernières s'ouvrirent sur une silhouette svelte. Vêtue d'un long manteau richement décoré des emblèmes de la famille impériale, la princesse Aurum s'avança dans la neige.

La commandante se figea. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait face à l'héritière impériale, mais les deux femmes ne s'étaient jamais ainsi retrouvées seule à seule. Aurum marcha directement vers la mercenaire et se planta devant elle.

Commandante Highwind.

Que l'or illumine les terres blanches de l'empire, Votre Altesse, répondit Aranea, récitant la salutation traditionnelle réservée aux héritiers impériaux.

Elle dominait la princesse de plusieurs centimètres, mais cette dernière ne se laissa pas intimider. Elle leva le menton et vissa sur la mercenaire un regard acéré. Sans vraiment pouvoir prétendre apprécier la princesse, Aranea admettrait volontiers qu'elle la respectait. Aurum était un soldat comme elle. Elle participait activement à la guerre, partait combattre au front, et n'avait pas peur de prendre les armes. Pas comme ces pleutres qui les attendaient à l'intérieur, bien au chaud dans leur fauteuil.

Je vous dérange ? s'enquit la plus jeune.

Son ton laissait deviner qu'elle ne ferait pas grand-cas de la réponse. Aranea arqua un sourcil circonspect.

Nullement, Votre Altesse. En quoi puis-je vous êtres utile ?

Sa voix suave et sucrée contrastait avec le sourire carnassier qui étirait ses lèvres. Aurum resta de marbre. La mercenaire haussa un sourcil circonspect sans chercher à briser le silence. Déjà, l'envie de reprendre une cigarette lui brûlait les doigts. Elle ne résista pas longtemps, et en avait déjà sorti une seconde de son paquet quand la princesse prit enfin la parole.

Je voulais vous présenter mes condoléances.

La main de la mercenaire se figea une demi-seconde, reprit ensuite son mouvement et fit craquer la roulette de son briquet d'un mouvement sec. L'embout de la cigarette s'embrasa, une minuscule lumière rouge et chaude dans le désert glacé qu'était Niflheim.

Á propos de quoi ? rétorqua Aranea en feignant l'ignorance, mais sa voix était devenue âpre.

Votre subordonné. Le sous-lieutenant Biggs ? Le général Tummelt l'a mentionné dans son dernier rapport.

Aranea grinça des dents, mordit dans sa cigarette, ses yeux obstinément secs rivés droit devant elle. La mort de Biggs était encore trop récente, trop vivace. Elle refusa de se remémorer le visage de son ami, son sourire idiot, ses blagues douteuses, son cri étranglé avant de tomber face à l'ennemi. Elle refusa de se souvenir de la douleur et de la vue du sang, des cris de Wedge qui avait voulu récupérer la dépouille de son ami, se débattant contre Aranea qui avait dû le traîner par le bras pour qu'ils battent en retraite.

Elle pouvait sentir le regard insistant d'Aurum sur elle, mais ne daigna pas tourner la tête.

Je suis désolée, répéta la princesse. Les mercenaires paient un lourd tribut. Leur sacrifice est trop facilement ignoré par l'Empire.

Mais pas par vous ?

Aurum soupira. Une volute de vapeur blanche s'échappa de ses lèvres, monta dans le ciel avec la fumée grise qu'Aranea rejeta au même instant. Biggs savait faire des ronds de fumée. L'idiot ne pourrait jamais lui apprendre comment on faisait maintenant. La commandante refusa de ressentir la moindre douleur à cette pensée, ignora avec obstination la peine qui lui alourdissait le cœur.

Je ne suis pas mon père, répondit finalement la princesse. Je me soucie plus du peuple qu'on veut bien le croire.

Ce n'est pas l'avis de votre frère, à ce que j'ai cru entendre, railla la commandante.

Elle regretta aussitôt d'avoir laissé échapper cette phrase. Elle n'était pas du genre à se laisser intimider, mais tout le monde savait que la relation entre les héritiers impériaux demeurait sacrée. En discuter avec l'un ou l'autre des enfants de l'Empereur équivalait à risquer la cour martiale. Pourtant, Aurum ne réagit que par un ricanement désabusé.

Mon frère ne voit que ce qu'il veut voir. Il est trop naïf. Il croit que je ne pense qu'à me battre.

Ce n'est pas le cas ? Sans vouloir vous offenser, Altesse, vous n'avez pas la tête d'une gentille fille pacifique.

Une fois encore, Aranea se serait bien mordu la langue. Elle avait déjà bien assez de problèmes pour ne pas qu'on l'accuse d'impertinence envers l'héritière de l'Empereur. Ce vieux fou serait bien capable de la mettre aux arrêts si sa fille venait à se plaindre du comportement de la mercenaire. Mais la chance était de son côté ce soir : loin de s'offusquer la princesse laissa échapper un rire froid.

Il ne manquerait plus que ça ! Nous avons déjà l'Oracle pour jouer le rôle de la petite sainte, alors je passe. Mais il n'y a pas besoin d'être béni par la magie pour faire preuve de compassion. Mon frère croit que la lumière qui peut sauver Niflheim se trouve au Lucis, parce que leurs rois peuvent manipuler la magie.

Le Cristal se trouve là-bas. Sans lui, ce pays est perdu. Le Fléau progressera et finira par contaminer tout le monde.

La commandante savait de quoi elle parlait. Avant d'être envoyée sur le front, elle avait patrouillé dans les campagnes, à des centaines de kilomètres de Gralea, et n'avait pu que constater l'étendue des ravages. Le Fléau dévorait tout ce qui était vivant : plante, animaux, humains. Des daemons de plus en plus gros et dangereux écumaient les plaines. Ceux qui n'avaient pas encore été touchés par le Fléau se déplaçaient en masse vers la capitale, pour aller s'agglutiner autour des murs d'enceinte de Gralea. Comme si la ville pouvait les protéger d'un mal qui rongeait le pays de l'intérieur.

Mais ça, personne ne s'en souciait au gouvernement. Seuls Aranea et ses mercenaires tiraient vainement la sonnette d'alarme.

Ca va changer, lui assura Aurum d'une voix sombre. Je ne laisserai rien ni personne porter atteinte à cet Empire que mes ancêtres ont protégé, pas même mon propre père.

Á ces mots, Aranea tourna brusquement la tête vers la princesse. Une soudaine montée d'adrénaline accéléra la cadence de son cœur, car elle avait bien entendu ce qu'elle avait entendu. La bouche sèche, la mercenaire choisit soigneusement ses mots quand elle reprit la parole, après quelques secondes d'un silence tendu :

Que voulez-vous dire, Altesse ?

Elle voulait en avoir le cœur net, entendre les mots exacts de la bouche d'Aurum. La jeune femme se tourna finalement vers elle, et croisa son regard sans flancher. Ses yeux n'exprimaient rien d'autre qu'une froide résolution.

Mon père…, commença-t-elle à mi-voix, mon père a perdu la raison. Mon frère pense être le seul à s'en être aperçu, mais je ne suis pas aussi crédule qu'il le croit. L'Empereur est obnubilé par le Cristal, pour l'unique raison qu'il veut devenir le Roi de Lumière. S'il croit à ce conte de bonne femme, alors il n'est plus digne d'être sur le trône.

Les yeux d'Aranea s'écarquillèrent de plus en plus au fur et à mesure que les mots s'échappaient de la bouche de la princesse.

Qu'essayez-vous de me dire, Altesse ?

N'est-ce pas assez clair ? s'agaça Aurum. Je ne veux pas voir mon propre père conduire Niflheim à sa perte. Il n'écoute plus que ce serpent d'Izunia. C'est à cause de lui que l'Empereur sombre dans la folie.

Aranea n'avait elle-même jamais accordé sa confiance au Chancelier. Il était trop fourbe à son goût, et cachait bien plus de choses qu'il voulait bien le faire penser. Pourtant, elle n'avait jamais cru pouvoir tenter quelque chose contre lui. Izunia était guignolesque, mais il cachait bien son jeu. C'était un homme puissant, et influent.

Et comment voulez-vous remédier à ce problème ? demanda la mercenaire en jetant un bref coup d'œil autour d'elle, mais les deux femmes étaient bien seules et à l'abri des oreilles indiscrètes.

Le Grand Général, Ravus de la Maison Nox Fleuret, dit Aurum en guise de réponse. Il veut récupérer sa sœur, la ramener dans leur royaume. Je lui ai promis de lui rendre sa sœur et le royaume de Tenebrae, à sa sœur et lui, si lui m'aidait à accéder au trône et à nous débarrasser d'Izunia. Mais il nous faut être plus de deux pour mener une conspiration, Commandante Highwind. Vous êtes une chevalière-dragon, et vous êtes la chef des mercenaires. Le soutien des vôtres ne sera pas de trop pour nous aider.

La situation paraissait irréelle. Si Aranea avait été quelqu'un d'autre, quelqu'un de moins terre-à-terre, elle aurait cru avoir basculé dans une dimension parallèle. Quelques minutes plus tôt seulement, elle se demandait à quoi pouvait bien ressembler une aurore boréale. Et maintenant, elle se retrouvait au cœur d'une conspiration, orchestrée par nulle autre que la princesse héritière elle-même. Cependant, la commandante avait toujours su garder son sang-froid. Elle ne paniqua pas, ne se demanda pas si elle rêvait car elle savait que ce n'était pas le cas. Son esprit stratégique reprit vite le pas sur sa surprise.

Et que gagnons-nous à cette alliance, nous les mercenaires ? s'enquit-elle, à la fois méfiante et expectative.

L'honneur, la reconnaissance. Sous mon règne, vous serez reconnus comme des soldats et des citoyens à part entière. Vous ne vivrez plus de primes misérables, et vous serez justement rémunérés pour vos services.

La proposition paraissait juste, mais Aranea n'était pas prête à céder aussi facilement.

Même en vous aidant à accéder au trône, ça ne résoudra pas le problème du Fléau. Ce sont les mercenaires qui se battent sans relâche contre les daemons dans les campagnes. Et sans le Cristal, c'est un combat perdu d'avance.

Je ne monterai pas sur le trône avant d'avoir récupéré ce Cristal. Je vais l'arracher des mains du roi Régis s'il le faut. Mais je vais avoir besoin d'aide. Je ne veux pas que le Chancelier se rende compte de quoi que ce soit. On ne sait pas de quoi cet homme est capable. Mais je vous demande, à vous personnellement, une chose en gage de votre bonne foi.

Aranea trouvait qu'Aurum allait un peu vite en besogne – après tout, elle n'avait pas encore dit oui – mais elle la laissa poursuivre. Il y avait quelque chose dans la voix de la jeune femme qui la faisait croire à son projet fou. Une rage de vaincre, une rage de croire, qu'Aranea admirait. Aurum était une guerrière, dans son corps et dans son âme. Elle ne baissait jamais les armes, que ce soit sur le champ de bataille ou face à son propre père. C'était quelqu'un avec de l'honneur, de la conviction. C'était quelqu'un qu'Aranea pouvait suivre. Alors elle demanda :

Qu'attendez-vous de moi, Altesse ?

Veillez sur mon frère, ordonna Aurum. Veillez sur lui sur le champ de bataille, suivez-le s'il décide de déserter. Ne laissez personne le tuer. Je ne règnerai pas sans lui. Il est tout pour moi.

Aranea fixa le regard brillant de la princesse. Elle pensa à Biggs, son sourire idiot et ses vannes douteuses, et elle hocha la tête.

C'est d'accord, Altesse. Vous pouvez compter sur nous. »

Que dirait le prince s'il savait que sa sœur organisait elle aussi sa propre conspiration contre leur père ? Conformément aux ordres de la princesse, Aranea avait intégré les troupes d'Argentum, et avait depuis fait de son mieux pour veiller sur lui. Elle n'avait pas été envoyée à Lestallum combattre à ses côtés, et avait bien cru que toute l'opération allait tomber à l'eau quand le prince avait été grièvement blessé à cause de l'incompétence de Ravus. Quand Argentum lui avait annoncé, quelques jours après sa convalescence, qu'il avait décidé de déserter pour rejoindre le Lucis et proposer une alliance avec le roi Régis, la mercenaire n'avait eu d'autre choix que de le suivre.

Argentum ne devait pas mourir, mais Aranea sentait que la situation était en train de lui échapper. Elle ignorait tout de ce qui pouvait se tramer à Niflheim. Le silence de l'Empereur n'était en soi pas surprenant – le vieux fou était tellement sénile qu'il ne devait même pas s'être aperçu de la désertion de son beau-fils – mais l'absence de signal de la part de Ravus ou Aurum la travaillait. Maintenant que Lunafreya avait été capturée et probablement ramenée à Tenebrae, ce n'était plus qu'une question de jours ou même d'heures avant que la princesse agisse enfin.

Mais peut-être était-il déjà trop tard. La mercenaire se figea au milieu de sa chambre en entendant des bruits de pas, puis des cris désarticulés qui résonnèrent dans le couloir. Elle ne recula pas quand sa porte s'ouvrit à la volée, et qu'une flopée de Glaives armés fit irruption dans la pièce. Elle ne prêta même pas attention aux hommes et femmes qui pointaient leurs épées dans sa direction. Toute son attention se focalisa sur l'homme entré en dernier dans la pièce. Elle n'était pas étonnée de voir le sénateur Livius lui faire face, particulièrement fier en cet instant, le torse bombé comme s'il voulait se faire plus grand, mais cela ne faisait que faire davantage ressortir son imposante bedaine.

– Je suppose que vous n'êtes pas ici sur ordre du roi, devina-t-elle en adressant un regard torve à Livius.

– L'ensemble des sénateurs et des Glaives ont décidé de reprendre les choses en main, confirma le petit homme avec un ricanement hilare. Sa Majesté a été jugée incapable de prendre les bonnes décisions pour ce pays.

Aranea sentit ses lèvres se retrousser, mais le rictus qu'elle arbora ne ressemblait en rien aux sourires carnassiers dont elle avait habitué son entourage. Elle laissa échapper un rire mauvais.

– Et pourquoi vous attaquez-vous à moi, et pas à votre roi ? Oh, mais j'oubliais ! Vous ne pouvez pas vous attaquer à lui. Il est la seule protection qui vous reste contre l'Empire, n'est-ce pas ? Alors que comptez-vous faire ? Vous en prendre à son fils ?

Le sourire de Livius fondit aussitôt, remplacé par une grimace sinistre. Un silence lourd flotta un instant sur les Glaives, qui s'échangèrent des regards. Les yeux d'Aranea brillèrent. Elle avait touché une corde sensible. Le prince demeurait une pièce importante de l'échiquier.

– Ce n'est pas le prince Noctis qui est notre cible, gronda le sénateur. Ni même le roi.

– C'est le prince Argentum, termina la mercenaire. Laissez-moi deviner : vous voulez vous en servir contre monnaie d'échange pour récupérer l'Oracle ?

Quel plan pitoyable, songea-t-elle froidement. Le gouvernement lucisien n'était en vérité pas différent de celui de l'Empire. Il était tout aussi corrompu, rempli de gens accrochés à leur position, leur petit pouvoir et terrorisés à l'idée de perdre l'un ou l'autre. Même la lumière du Cristal ne suffisait pas à purifier le cœur des hommes, contrairement à ce que croyait ce grand naïf d'Argentum.

– Alors vous vous attaquez à son garde du corps avant de vous en prendre à lui, traduisit Aranea qui n'arriva pas à réprimer le dégoût qui teintait sa voix.

Comme s'il répondait à une sorte de signal, un Glaive choisit cet instant pour se détacher du rang serré de soldats qui pointaient leur épée sur la mercenaire. Cette dernière darda un regard glacial sur le parfait inconnu qui se planta devant elle, à côté du sénateur.

– Vous êtes une Chevalière-Dragon, déclara-t-il en guise d'explication. Vous cachez bien votre jeu, mais nous savons que vous n'êtes pas inoffensive.

– Vous vous rendez bien compte que je ne suis pas la seule à protéger mon prince, répliqua Aranea. Tous mes hommes ont juré de se battre sous sa bannière.

Un sourire mauvais plissa la bouche du Glaive. Un sourire que la mercenaire détesta aussitôt, car il était présage de mauvaises nouvelles.

– Vos hommes, oui… Et bien, j'ai le regret de vous annoncer que tous ceux qui ont été incarcérés sont morts. Sa Majesté n'aurait vraiment pas dû les laisser sous la garde des Glaives.

Un coup de poing en plein ventre n'aurait pas eu plus d'effet. Aranea sentit une main froide lui étreindre le cœur, juste avant qu'une colère sourde ne s'empare d'elle. Et comme chaque fois que la colère la prenait, le premier réflexe de la mercenaire fut l'attaque. Avant même qu'elle prenne conscience de ses gestes, elle avait empoigné le Glaive par le col de son uniforme. Ce dernier leva aussitôt son épée, mais n'eut pas le temps de répliquer avant que le poing de la blonde ne percute sa mâchoire dans un craquement sinistre. Livius poussa un cri de crécelle avant de se cacher derrière les autres Glaives, tandis que le soldat tomba à la renverse sous le coup de la surprise et de la douleur.

Aranea aurait volontiers attrapé l'épée qu'il avait lâchée sous le choc, si une main derrière elle ne l'avait pas saisie par les cheveux avant de loger une dague contre sa gorge nue. Aranea reconnut la rousse, subordonnée directe de l'Immortel et qui l'avait fouillée sur la plage de Galdina toutes ces semaines auparavant, mais elle n'y prêta pas attention. Tous ses hommes étaient morts – sauf peut-être Wedge, sorti de prison pour parler des Magitecks, avait pu échapper au massacre – et il ne lui restait probablement que quelques minutes à vivre elle-même. Rien de tout cela n'avait plus aucune importance maintenant.

– Et maintenant ? demanda-t-elle froidement en observant l'homme dont elle avait cassé la mâchoire se tortiller pitoyablement au sol.

Elle aurait voulu lui enfoncer la lame de sa propre épée dans sa gorge. Emporter ce cafard avec elle dans la tombe. Mais un seul mouvement de sa part, et la lame aiguisée de la dague lui transpercerait la gorge. La rousse – comme s'appelait-t-elle déjà ? Eliot ? Elshett ? – lui tira les cheveux.

– Le futur ne vous concerne plus désormais, Highwind, gronda-t-elle. La seule question qui vous reste à vous poser, c'est la façon dont vous voulez que ça finisse.

Aranea regarda droit devant elle sans rien dire. Elle n'avait pas peur. Elle n'avait plus eu peur depuis de longues années. Elle savait qu'elle ne sortirait probablement pas de cette chambre vivante. La mercenaire se surprit à repenser à ces quelques jours passés à Galdina avec ses hommes, pendant que le prince Argentum était parti seul à Insomnia pour demander audience à Régis. Pendant ces quelques jours, elle avait eu amplement le temps de retourner sa veste, de prendre la poudre d'escampette, et de faire sa vie ailleurs, loin du Niflheim, et surtout loin de la guerre.

Mais elle avait fait une promesse, et aussi opportuniste était-elle, elle n'avait pas pu se résoudre à abandonner Argentum. Elle ne savait pas exactement si elle devait le regretter. En tout cas, elle regrettait de devoir abandonner Wedge.

– Avant, dit-elle lentement. J'aurais une question pour vous. Elshett, c'est ça ?

Seul le silence lui répondit. Les visages des Glaives restèrent fermés. L'un d'entre eux aida son compagnon blessé à se relever. Aranea prit le mutisme général pour une réponse positive. Elle bascula la tête en arrière, offrant un peu plus de sa gorge vulnérable à la lame contre sa carotide. Un geste de la part d'Elshett, et elle s'étranglerait dans son propre sang. Du coin de l'œil, elle pouvait deviner le contour du visage de la subordonnée de Léonis.

– L'Immortel sait-il que vous l'avez trahi ?

Elle sut qu'elle avait gagné quand la main dans ses cheveux se resserra douloureusement. Á défaut de sortir de là vivante, elle voulait avoir le dernier mot. Se venger de toutes les façons possibles pour la mort de ses hommes. Les lucisiens se croyaient tellement au-dessus des impériaux, pensaient qu'ils avaient des valeurs supérieures, de la morale à toute épreuve. La vérité, c'était qu'ils étaient tous faits du même moule. Qu'ils avaient peur, qu'ils étaient avides de pouvoir et de contrôle. Et surtout qu'ils ne voulaient pas voir leur petit monde changer. Et bien, pensa Aranea en refusant de fermer les yeux, ils n'allaient pas avoir le choix.

Quand Elshett lui trancha la gorge d'un geste vif, elle accueillit la douleur presque comme une délivrance. Ses genoux cédèrent sous elle, et elle s'effondra au sol lorsque son bourreau la lâcha sans plus de cérémonie.

« Dommage, » pensa-t-elle, étrangement détachée de la douleur et de la panique qui engourdissait son corps. « J'aurais vraiment dû tout laisser tomber, ce jour-là, à Galdina… »

Elle se replongea dans le souvenir de la plage au sable blanc avec la ligne lointaine de la mer, du ciel bleu promesse d'une vie paisible loin de la guerre et de la noirceur de l'Empire. Elle ne voyait plus les lourdes bottes noires alignées devant ses yeux vitreux, ne sentait plus les yeux de ses meurtriers qui la regardaient mourir sans un mot. Elle n'était plus au Lucis. Elle était à Galdina, avec ses hommes, et goûtait à ces brefs instants de liberté, où elle avait pu rêver d'insouciance et de lumière.

Aranea Highwind s'enfonça dans les ténèbres de la mort comme dans celles d'un doux sommeil.


Voilà pour ce chapitre. Merci à vous de l'avoir lu, et n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !