Bonjour/bonsoir, je vous souhaite une bonne année 2020 ! Voici le chapitre 12, qui a été un peu difficile à écrire, je vous l'avoue! J'espère néanmoins qu'il vous plaira.
Attention : description de scène de combat avec des blessés/
Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.
Chapitre 12 : Coup d'état
Assis derrière son bureau, Régis se massait les tempes dans une vaine tentative de chasser la migraine qui lui tambourinait le crâne. La colère de Noctis, celle des sénateurs, son choix d'accepter l'allégeance d'Argentum plutôt que de marchander le retour de Luna à Insomnia, le refus de la chancelière d'Accordo de les aider, toutes ces incertitudes le hantaient tellement qu'il se s'aperçut même pas qu'un filet ininterrompu de sang coulait de son nez. Tellus secoua un carré de soie blanche à quelques centimètres de son visage.
– Majesté, votre nez.
– Merci, mon ami.
Le monarque plaqua le mouchoir contre son nez, grimaça en constatant que des gouttes couleur grenat constellaient la surface polie de son bureau. Il était de plus en plus difficile de feindre l'indifférence, de faire comme si tout allait bien alors que tout allait mal, et ne faisait qu'empirer au fil des jours. Régis avait l'impression de se battre seul contre le monde entier, d'essayer d'accomplir quelque chose dont personne ne voulait. Même son corps le trahissait, comme pour lui souffler de tout laisser tomber.
– Est-ce qu'on va faire semblant et dire que rien ne s'est passé ? demanda Clarus d'une voix forte.
Régis releva la tête vers son Bouclier, surpris.
– Quoi ? coassa-t-il d'une façon très peu royale.
Il s'attira un regard désapprobateur de Tellus, facilement ignoré en faveur de l'Amacitia qui, adossé contre le mur à côté de la porte, paraissait encore plus exaspéré que d'habitude.
– Avec Noctis, précisa le géant de muscles en haussant les sourcils. Tu lui a tout raconté, pas vrai ? Concernant son futur.
– Je lui ai parlé de la prophétie, oui, soupira le vieux roi.
–Tu es sûr que c'était une bonne idée de lui en parler maintenant ?
Non, pensa Régis, mais quel autre choix avait-il ? Noctis avait le droit de savoir ce que lui réservait l'avenir, lui plus que n'importe qui d'autre. Régis s'en voulait de lui avoir caché la vérité pendant si longtemps. Son fils avait raison : il avait été trop lâche pour lui révéler ce que lui réservait sa destinée. Il n'avait pas voulu lui gâcher son enfance, avait préféré s'accrocher à une normalité factice parce qu'il refusait d'admettre la vérité en face : Noctis allait mourir.
Des larmes brûlantes lui montèrent aux yeux. Il les écrasa aussitôt sous ses paupières, ravala le sanglot qu'il sentait arriver et prit une longue et profonde inspiration. Le silence qui flotta dans la pièce était lourd, semblable à de gros nuages d'orage qui menaçaient de crever à tout instant. Peut-être que c'était vraiment la fin. Que l'orage éclaterait enfin sur le royaume du Lucis et mettrait fin à cette mascarade qui était leur vie. Régis pensa au Cristal. Comment une pierre, taillée dans la lumière la plus pure d'Éos, pouvait-elle être promesse de tant de noirceur et de douleur ? Le Cristal, tout comme le sang des Caelum, était le véritable fléau des rois du Lucis.
L'heure n'était pas la meilleure pour s'apitoyer sur lui-même, Régis le savait. Mais il était si fatigué, si las. Exaspéré par sa situation, exaspéré par les dieux qui se jouaient d'eux, et brisé par l'humanité qui se déchirait depuis trente ans. Clarus et Tellus n'osèrent pas rompre le silence, eux-mêmes troublés par la situation, par leur gouvernement qui s'effondrait lentement de l'intérieur. Car aucun homme ne se faisait d'illusions : la menace d'un coup d'état était imminente.
Un des Glaives gardant l'entrée du bureau royal choisit cet instant pour frapper deux coups brefs contre la porte avant de glisser la tête à l'intérieur de la pièce.
– Votre Majesté, la sénatrice Clélia vous demande audience.
Régis ne laissa rien transparaître de la surprise qu'il ressentait. Encore moins du mauvais pressentiment qu'il avait. Il hocha la tête en guise de réponse, remarquant sans la commenter l'expression étrange qu'arborait le Glaive devant lui. C'était un jeune homme récemment recruté par Cor lui-même, un garçon à peine plus âgé que Noctis et qui ne connaissait pas la guerre. Il avait toujours été affecté à la protection de Régis et de la Citadelle. Le vieux roi s'était accoutumé à son visage jeune, ses yeux naïfs mais pleins d'espoir pour un avenir qui devenait toujours plus incertain. Régis s'était attaché à lui sans s'en rendre vraiment compte.
Le Glaive s'effaça pour laisser entrer Clélia. La sénatrice avait troqué la blouse grise des conseillers royaux pour un élégant tailleur bleu, agrémenté d'un châle gris perle. Elle posa sa main contre son cœur et salua Régis tandis que la porte se referma derrière elle. Régis crut entendre le « clac ! » caractéristique d'un verrou qu'on enclenchait, mais n'y prêta pas attention. Il observait Clélia avec précaution. La dernière fois qu'il avait face à la sénatrice, cette dernière avait pour la première fois de sa vie refusé d'accepter ses choix et s'était directement opposé à lui.
– Sénatrice Clélia, la salua-t-il avec distance. Je suis surpris de vous voir ici si tôt après notre altercation.
– Je ne suis pas rancunière, si c'est cela que vous sous-entendez, Votre Majesté, répondit doucement Clélia.
Le visage de la sénatrice était neutre, mais il y avait une pointe d'incertitude dans sa voix que Régis n'avait pas l'habitude d'entendre. Clélia était toujours sûre d'elle, profondément attachée à ses principes et à ceux du Lucis. C'était quelqu'un de moral et de juste, mais Régis savait qu'il avait ébranlé ses convictions en choisissant Argentum plutôt que Luna.
– Faut-il que nous soyons toujours d'accords ? demanda le vieux roi avec un sourire amer.
Clélia coula un bref regard vers Clarus et Tellus, qui observaient silencieusement la conversation depuis un coin de la pièce.
– Pas nécessairement. Seulement, ce n'est pas une simple question politique qui nous oppose cette fois, Majesté. C'est l'avenir de notre pays.
– Vous m'en voulez parce que j'ai refusé de me servir du prince impérial pour récupérer Lunafreya, explicita Régis en lançant un regard indéchiffrable à la sénatrice. Je suis conscient que vous aimez l'Oracle comme si elle était votre propre fille, mais vous laissez votre affection influencer votre jugement. L'Oracle est adulte maintenant. Elle doit faire ses propres choix.
– Il n'est pas uniquement question de Lunafreya, rétorqua Clélia en laissant échapper un soupçon de frustration dans sa voix. Vous voulez accepter la demande d'allégeance d'un prince impérial qui, aussi serviable puisse-t-il paraître, reste un étranger du Lucis et un ennemi du royaume.
Les sourcils de Régis se haussèrent, à l'instar de ceux de Clarus et Tellus. De toutes les raisons qui avaient poussé Clélia à s'opposer à son roi, le demande d'allégeance d'Argentum était bien la dernière à laquelle il aurait pu penser. En vérité, ça ne lui avait même pas effleuré l'esprit.
– Vous vous opposez à moi parce que je choisis un vassal qui n'est pas lucisien ? répéta-t-il lentement, examinant le visage sombre de la sénatrice avec attention.
– Vous faites trop facilement confiance à ce garçon. Vous me reprochez de laisser mon affection pour l'Oracle influencer mon jugement, mais ne faites-vous pas la même erreur avec le prince Argentum ? Il vous rappelle votre fils, il est venu vers vous pour vous demander de l'aide, et vous êtes prêt à bafouer tous les sacrifices que vos ancêtres et vos soldats ont fait pour protéger ce royaume.
Clarus s'avança, l'air clairement outré par le toupet de la sénatrice. Tellus le retint par le bras, lui intimant du regard de ne pas intervenir. C'était le combat de Régis, l'adversaire de Régis. Clélia et lui se connaissaient depuis si longtemps. Le vieux roi avait même songé à faire de la sénatrice la marraine de son fils à la naissance de Noctis. Le monarque aurait voulu se lever pour affronter Clélia, mais la douleur dans sa jambe avait engourdi le muscle, le clouait dans son fauteuil comme le vieil homme infirme qu'il était en train de devenir.
– Que craignez-vous donc, sénatrice ? s'enquit-il d'une voix rauque. Que craignez-vous de ce garçon ?
– De lui, pas grand-chose, admit Clélia avec l'esquisse d'un sourire triste, résigné. Mais c'est ce qu'il représente qui m'effraie. C'est un membre de la famille impériale, et un soldat qui a tué nombre des nôtres sur le champ de bataille. Il symbolise tout ce contre quoi se battent tous les jours nos soldats à Lestallum et à Galdina, sur vos ordres. Et vous, leur roi, êtes prêt à accepter le serment de notre ennemi ? Alors que l'Empire n'a pas fait le moindre geste pacifique depuis le début de toute cette histoire ?
– Le Prince Argentum est venu avec une proposition de paix.
Les yeux de la sénatrice, ordinairement calmes et sages dans la lumière du soleil, s'illuminèrent d'une colère sourde, une colère qui ressemblait à une tempête qu'on voyait arriver de loin, sans pour autant pouvoir y échapper.
– Qu'il ne peut vous proposer que lui, lui seul ! rétorqua-t-elle en serrant les poings. Il est venu sans le consentement de son Empereur ou même de sa sœur. Il nous a transmis des renseignements pour juguler le conflit sans proposer de moyens de le stopper. La meilleure opportunité qu'il nous a donné en venant à Insomnia, c'est celle de se servir de lui pour faire pression sur sa sœur. La princesse Aurum sera peut-être prête à un compromis de paix si nous nous servons de son frère comme d'un otage.
Á peu de chose près, c'était le discours de Livius qui sortait de la bouche de la sénatrice. Régis ne put s'empêcher d'être estomaqué par la vitesse avec laquelle Clélia avait retourné sa veste. Elle n'était ordinairement pas aussi belliqueuse, pas aussi désespérée. Quelque chose en elle s'était brisée.
– Vous craignez pour la vie de Lunafreya, réalisa-t-il. Vous craignez que l'Empire menace de la tuer si nous ne ployons pas l'échine.
Le visage de Clélia se décomposa, et Régis put cette fois voir clairement la douleur dans ses yeux bleus. La peur viscérale de voir Lunafreya mourir. Clélia s'était prise rapidement d'affection pour la jeune Oracle quand Régis l'avait ramenée au Lucis douze ans plus tôt. Elle était devenue sa préceptrice, sa confidente, sa guide. Clélia l'avait traitée comme sa propre fille, avait toujours cherché à la protéger.
Clélia ne chercha pas à nier. Elle fixa le roi d'un air résigné.
– Nous avions une responsabilité vis-à-vis de Lunafreya, murmura-t-elle. Une responsabilité que vous avez ignorée en la laissant partir.
– Lunafreya est une adulte, répéta le roi. Nous devons respecter ses choix. Même si voudrions éternellement la protéger, c'est impossible. Elle doit faire face à son destin.
– Comme votre fils doit faire face au sien, rétorqua amèrement la sénatrice. Et pourtant, vous lui avez toujours caché la vérité. Vous refusez de le voir mourir. De quel droit pouvez-vous m'en vouloir d'essayer de faire de même avec Lunafreya ?
Régis n'avait pas de réponse. Il n'eut même pas la force de lui répondre qu'il venait de révéler la vérité à Noctis, et que son choix le torturait depuis. Au fond, Clélia et lui n'étaient pas différents: des parents qui tentaient vainement de protéger des enfants. Il se voyait dans le regard hanté de Clélia, dans la douleur qui déformait ses traits et voûtait ses épaules.
Á quoi bon argumenter plus longtemps avec elle ? Le vieux roi poussa un soupir las, et n'essaya pas de cacher le nouveau filet de sang qui lui coula du nez. Il le tamponna avec son mouchoir déjà tâché, conscient du regard de Clélia qui observait chacun de ses mouvements.
– Était-ce tout ? demanda-t-il d'un ton résigné. Où vouliez-vous me voir pour autre chose ?
Clélia ne répondit pas tout de suite. Son visage était indéchiffrable, mais Régis y perçut quelque chose qui l'alarma aussitôt. Quelque chose de sombre, de triste et surtout de déterminé. Le visage de quelqu'un qui s'apprêtait à faire quelque chose qu'il allait regretter, sans pour autant renoncer à le faire. Le geste d'un désespéré. Et Régis était bien placé pour savoir que les personnes les plus désespérées étaient également les plus dangereuses.
Il lança un bref regard à Clarus et Tellus pour les alerter d'un danger qu'il savait imminent sans vraiment comprendre comment. Ses deux amis se redressèrent aussitôt. Clarus s'avança pour se positionner stratégiquement à côté de Régis – même si ce dernier doutait que Clélia puisse directement représenter un danger – tandis que Tellus se dirigea vers la porte. Au moment où il posa la main sur la poignée d'argent, la sénatrice reprit la parole.
– C'est inutile, Seigneur Scientia. Elle est verrouillée.
Elle fixa Régis droit dans les yeux, comme un défi. Régis soutint son regard, alors que Tellus tenta quand même d'ouvrir la porte. En vain, bien entendu. Il extirpa ensuite son téléphone de sa poche et commença à pianoter furieusement dessus. Clélia secoua aussitôt la tête.
– Vos téléphones portables ne vous serviront pas non plus : une onde brouille le réseau. Elle ne sera désactivée que quand nous obtiendrons gain de cause.
Clarus poussa un grognement furieux.
– Alors ça y est ? railla-t-il d'une voix pleine de dédain. C'est le grand moment ? Le début du coup d'état ?
– Il semblerait bien, Seigneur Amacitia, confirma Clélia sans entrain.
Elle semblait si dépitée, Régis avait presque de la peine quand même. Mais l'inquiétude qu'il ressentait pour Noctis – quelque part dans la Citadelle, il ne savait où – croissait de seconde en seconde. Il résista à l'envie de se lever malgré la douleur, s'efforça à rester calme et composé. Du moins, en apparence.
– Quel est votre plan exactement ? questionna Tellus en contournant Clélia pour rejoindre Clarus et Régis. Nous enfermer ici avec Sa Majesté et mener votre petite révolution ?
– Le plan initial était de prendre votre fils en otage pour vous faire chanter, révéla Clélia, et Régis sentit ses poils se hérisser sur sa nuque. J'ai plaidé pour me laisser une chance de vous convaincre de coopérer avec nous sans nous en prendre au prince Noctis. Il ne s'agit pas que des sénateurs et moi. C'est l'intégralité des Glaives qui se sont retournés contre vous, Majesté.
Régis pensa au jeune Glaive qui avait annoncé la venue de Clélia. Il pensa à l'expression étrange sur son visage, le voile tombé devant ses yeux. C'était l'expression de quelqu'un en train de rompre son serment, songea-t-il avec amertume. Á côté de lui, Clarus grogna comme un loup.
– Ces sales traîtres… Après que le roi leur ait fait don de sa magie !
– Ils se battent depuis des années sur le front, Seigneur Amacitia ! rétorqua Clélia, un mélange de colère et d'indignation dans la voix. Combien d'eux ont perdu des camarades, des frères, des sœurs ! Que pensez-vous qu'ils ressentent quand vous voulez partager votre magie avec un de leurs ennemis, Majesté ? Vous souillez leurs sacrifices. Certains d'entre eux étaient prêts à vous tuer ! Si Livius et moi-même n'étions pas intervenus, ce coup d'état se serait transformé en un bain de sang !
Ce n'était même pas étonnant que Livius soit impliqué. Le plus surprenant – et douloureux – c'était que Clélia se soit associée à lui pour mener un coup d'état contre Régis. Elle et Livius s'étaient toujours opposés sur le plan politique, et même éthique. C'était avant, constata Régis, avant qu'il ne prenne une décision qui bouleverse tout, détruise le mécanisme parfaitement huilé de ce qui avait été son gouvernement : Clélia avec lui, Livius contre lui.
– J'imagine que je devrais vous remercier de votre intervention ? railla le vieux roi.
– Croyez-le ou non, Majesté, je ne voulais pas de ce coup d'état, murmura Clélia. Mais vous avez-vous-même cultivé le terreau de l'insurrection ! Les Glaives sont devenus incontrôlables. Au moment même où vous nous avez refusé le droit de vote, ils ont ordonné l'exécution des soldats impériaux que nous avions incarcérés !
La gorge de Régis se noua. La mort des impériaux sous sa garde était comme de l'acide dans sa bouche. Il se sentait malade, malade de son impuissance et de son incompétence. Au final, valait-il vraiment mieux que Iedolas ? Qui pouvait-il protéger ? Pas ses propres hommes qui le trahissaient, pas son pays qui tombait peu à peu sous l'emprise de l'Empire, pas son fils qui était maintenant à la merci de révolutionnaires assoiffés de sang et de vengeance.
– Que se passe-t-il maintenant ? articula-t-il.
Ses mains tremblaient. Il les cacha en s'agrippant viscéralement aux accoudoirs de son siège. Clélia jeta un bref coup d'œil à la montre d'or ceinte à son poignet potelé.
– Á l'heure qu'il est, la commandante Highwind a dû être mise hors d'état de nuire, déclara-t-elle sur un ton dégagé. Le prince Argentum va lui aussi être appréhendé. Si cela peut vous rassurer, aucun mal ne lui sera fait tant que vous vous montrerez coopératif envers nous, Majesté.
– Vous voulez que Sa Majesté devienne une marionnette dont vous comptez vous servir pour conclure un accord inégal avec l'Empire, lança froidement Tellus.
Clélia secoua lentement la tête.
– Est-ce vraiment pire de vouloir la paix plutôt que de continuer de se battre en vain ? Vos forces déclinent, Majesté. Combien de temps encore allez-vous pouvoir maintenir le Mur et fournir de la magie à vos Glaives ?
– Et que proposez-vous ? rétorqua sèchement Régis. Me soumettre à ce chantage ?
– Si vous ne vous conformez pas aux demandes des sénateurs et des Glaives, alors abdiquez en faveur de votre héritier, répondit la sénatrice. Á ce stade, c'est la seule alternative qu'il vous reste si vous ne voulez pas vous faire tuer sous les yeux de votre fils. Le Prince Argentum sera proposé comme monnaie d'échange pour récupérer Lunafreya et conclure un pacte de paix.
– L'Empereur pourrait exécuter ce garçon si vous le rendez à son pays, Clélia. En avez-vous conscience ?
Ils étaient tous les deux des parents qui voulaient protéger des enfants. Clélia n'avait pas un cœur froid comme de la glace, Régis le savait. Elle n'avait pu rester insensible au sort d'Argentum. Pourtant, la sénatrice ne lui offrit qu'un regard résolu. Un regard mort.
– Vous me demandez de choisir entre ce garçon et Lunafreya. Vous connaissez déjà mon choix.
Régis aurait bien voulu lui rétorquer qu'en choisissant Lunafreya, elle choisissait les ténèbres contre lesquelles l'Oracle se battait. Mais à l'instant même où il ouvrit la bouche, des éclats d'épées qui s'entrechoquaient résonnèrent dans le couloir. Tout le monde tourna la tête vers la porte. On entendit le bruit sourd d'un corps qui tombait au sol, puis le claquement sec d'un verrou qu'on faisait sauter. La porte s'ouvrit à la volée, et une silhouette imposante et armée fit irruption dans la pièce.
Cor Léonis apparut devant son roi, son épée à la main. Le regard qu'il posa sur Clélia ressemblait à une condamnation à mort.
OOO
Prompto n'avait pas repris connaissance, et ça faisait déjà une heure. Assis à son chevet, Noctis tentait tant bien que mal de ravaler l'inquiétude qui le rongeait de l'intérieur. La peur d'avoir fait une énorme erreur devenait de plus en plus grande au fil des minutes. Gentiana avait beau lui avoir assuré que Prompto allait bien, Noctis craignait le pire. Peut-être le blond était-il plongé dans le coma ? Ou alors il mourrait dans son sommeil sans que personne ne le remarque à temps ? Les yeux du prince étaient fixés sur la poitrine de Prompto, qui s'abaissait et se relevait au rythme paisible et rassurant de sa respiration.
Derrière lui, Ulric s'agitait étrangement. Noctis n'y avait pas prêté attention, trop obnubilé par Prompto, mais quand il entendit le Glaive verrouiller la porte de la chambre, il tourna la tête.
– Qu'est-ce que tu fais ?
Ulric recula de quelques pas sans quitter la porte des yeux. Il toucha la radio miniature incorporée dans le col de sa veste d'une main, l'autre invoquant son épée qui matérialisa entre ses doigts dans une pluie d'étincelles bleues.
– Ulric ? s'alarma Noctis en se relevant.
– Ma radio ne reçoit plus aucune fréquence depuis un quart d'heure, marmonna-t-il. Je n'arrive pas à contacter aucun des autres Glaives.
– Et alors ? demanda le prince. Y a pas de quoi paniquer, si ?
Ulric lui jeta un regard indéchiffrable. Quelque chose changea dans l'air à cet instant. Quelque chose de lourd et de sinistre, qui tira un frisson à Noctis. Lentement, le prince se leva de sa chaise.
– Il y a un groupe de Glaives qui viennent de sortir de l'ascenseur, Altesse, souffla le soldat à mi-voix. Ils se dirigent droit vers nous. Et ils sont armés.
– Quoi ?
Noctis avait l'impression de flotter dans un rêve. D'abord avec Prompto, et maintenant avec les propres soldats de son père qui se retournaient contre leur roi. La réalité se délitait comme une feuille de papier sous ses yeux, ce qu'il avait pris pour acquis disparaissait et Noctis se retrouvait dans un monde noir et obscur, où tout était inconnu.
Il fixa bêtement le dos tourné d'Ulric, dont toute l'attention restait focalisée sur la porte. Ses muscles étaient tendus, sa posture raide alors qu'il se campa sur ses pieds, un ultime bouclier entre les deux princes et la menace qui s'annonçait.
– Ca veut dire que ça a commencé, murmura-t-il. Le coup d'état. Ils viennent pour Argentum. Ils ne savent probablement pas que vous êtes ici. Cachez-vous.
Le jeune homme cligna des yeux comme un hibou, avant de sentir l'indignation le gagner.
– Quoi ? Hors-de-question ! Je ne vais pas l'abandonner ici !
– S'ils savent que vous êtes là, ils pourront vous prendre comme otage en plus du Prince Argentum, répliqua Ulric avec un calme olympien. Vous devez vous cacher, et rejoindre votre père ou votre Bouclier le plus rapidement possible.
– Et toi ?
Ulric lui lança un regard par-dessus son épaule. Ses yeux gris étaient aussi froids que la lame de l'épée qu'il brandissait.
– Je ferais de mon mieux pour les contenir. Ne vous faites pas voir, sous aucun prétexte. Cachez-vous maintenant !
Déjà, des coups brutaux furent assénés contre la porte. Noctis ravala ses protestations. Dans un élan de discernement, il attrapa le revolver de Prompto toujours posé sur la table de chevet avant de ramper sous le lit. De là, il pouvait au moins voir la porte et les bottes noires d'Ulric juste devant son nez. Quelques secondes plus tard, le verrou sauta et cinq Glaives armés firent irruption dans la pièce, chacun brandissant son arme. La vision ressemblait affreusement à celle du sac de Tenebrae, aux soldats impériaux qui s'étaient infiltrés dans le palais de l'Oracle pour massacrer tout ce qui leur tombait sous la main. Noctis ravala une violente envie de vomir, et s'efforça d'ignorer la peur viscérale qu'il pouvait sentir monter. Il n'était plus un petit garçon impuissant et terrorisé. Même s'il se cachait sous le lit comme un gamin.
Il se mordit le poing pour s'empêcher d'émettre le moindre son, les yeux rivés sur les bottes devant lui.
– Nyx, grogna un Glaive dont la voix était vaguement familière aux oreilles du prince. J'aurais dû me douter que tu serais avec lui.
– Je suis son garde assigné, commandant Drautos.
– Que lui est-il arrivé ? demanda Drautos. Ne me dis pas qu'il est mort.
Sous le lit, Noctis planta un peu plus profondément ses dents dans sa peau. Le goût du sang perla sur sa langue. Les bottes d'Ulric se décalèrent subtilement quand Drautos s'avança, sa propre épée au poing.
– Il est en vie, répondit Ulric.
Sa voix était calme, posée, à l'exact opposé de Noctis qui sentait son cœur s'emballer dans sa poitrine. Il battait si fort que l'espace de quelques secondes, le prince n'entendit plus que ça. Il s'aplatit au sol, comme s'il voulait disparaître sous la moquette. Pendant un court instant, il regarda les bottes d'Ulric et de Drautos qui se faisaient face. C'était comme la séquence d'un film dont on aurait coupé le son.
Il reprit brutalement contenance quand un éclat de rire guttural retentit dans la pièce.
– Tu es vraiment un cas, Nyx ! s'esclaffa Drautos. Dix ans que tu es sous mon commandement, dix ans que tu passes ton temps à me désobéir sans arrêt. Et maintenant que l'heure est venue de nous rebeller, tu décides de jouer au toutou fidèle ?
Sa remarque entraîna un grondement menaçant des autres Glaives derrière lui. Noctis aurait voulu voir leur visage. Il aurait voulu pouvoir les identifier, les reconnaître, graver leurs visages dans sa mémoire et ne jamais oublier que ces gens-là le trahissaient et trahissaient son père. Eux qui avaient prêté serment à Régis, comme Prompto venait de prêter serment à Noctis.
– Que voulez-vous, monsieur… J'ai toujours eu un esprit de contradiction, répondit Ulric avec un sourire dans la voix.
– Tu es un idiot, Nyx, lança un Glaive derrière Drautos. On se fait massacrer depuis des années par tous ces sales Nifs en essayant de les repousser loin de nos frontières ! Et toi, tu serais prêt à défendre l'un d'eux ? Et Zeïa alors ? Aurel ? Justin ? Ils sont morts pour défendre un roi qui veut pactiser avec l'ennemi !
Á cet instant, Noctis comprit qu'il n'avait pas besoin de voir leurs visages. Leur voix suffisait, et la haine qui en ressortait aussi. Ces hommes et ces femmes, ils ne voyaient pas Prompto. Ils voyaient l'ennemi qui avait tué les leurs. Ils voyaient l'objet de leur haine se matérialiser devant leurs yeux sous la forme d'un être de chair et de sang. Noctis se sentait malade, réalisant pour la première fois combien il avait été déconnecté de la réalité que vivaient les soldats. Les mêmes qu'il avait l'habitude de croiser dans les couloirs. Combien il avait été aveugle à leur douleur et à leur haine qui croissait dans l'ombre, combien son père avait été aveugle lui aussi.
Ou bien avait-il tout simplement refusé de voir la réalité en face.
– Je vais te donner une chance, Nyx, dit Drautos quand Ulric resta silencieux. Décales-toi sans faire d'histoire, et on te laisse partir. Quitte la ville, si tu ne veux pas participer.
– Vous connaissez déjà ma réponse, commandant.
Drautos poussa un soupir exaspéré. Il leva son épée, et Noctis sentit ses épaules se raidir, sa gorge s'assécher, ses yeux s'écarquiller en fixant la scène sans pouvoir s'en arracher, même s'il redoutait la suite. C'était comme un accident de voiture dont il ne pouvait détourner les yeux, comme un très mauvais film dont il connaissait déjà l'issue. Mais un Glaive derrière Drautos s'avança sans prévenir, se dressant entre le commandant et Ulric.
– Nyx…, murmura une voix féminine. Ne fais pas l'idiot. Même si tu ne veux pas prendre part au combat, écarte-toi. On ne va pas le tuer.
– Pour l'instant, répondit Ulric en durcissant le ton. Mais il va se passer quoi, si vous le rendez à l'Empire en échange de l'Oracle ? Il va se faire exécuter dès qu'il aura remis les pieds à Niflheim.
– C'est toi qui va te faire tuer si tu ne te décales pas tout de suite ! rétorqua la femme d'une voix où se mêlaient colère et panique. Pourquoi ce Nif là vaudrait la peine que tu meures pour lui ? Parce que c'est un prince ?
– Non, souffla Ulric, et sa voix était calme, résolue, ferme. Parce qu'il est comme nous. Un soldat. Un frère d'armes.
Un silence insondable tomba dans la pièce. Noctis pria tous les Astraux pour qu'on n'entende pas sa respiration sifflante et saccadée. Il tressaillit lorsque Drautos leva son épée, fendit l'air avec sa lame.
– Alors soit. Si c'est comme ça que tu veux finir, Nyx…
Noctis ferma les yeux, les poings serrés autour du revolver de Prompto. Il n'entendit que l'éclat métallique des épées qui s'entrechoquaient, le souffle rauque des adversaires, leurs cris de colère et de peur, puis le grognement d'Ulric. Il refusa d'ouvrir les yeux même quand il l'entendit tomber à terre, dans ce qu'il savait être une mare de sang.
OOO
– L'Immortel sait-il que vous l'avez trahi ?
Cor s'était figé un pied encore en l'air, avant d'instinctivement se coller contre le mur, à l'angle du couloir menant à la chambre où Highwind avait été enfermée. C'était la voix de la mercenaire, plus aiguisée que la lame d'une épée, qu'il venait d'entendre. Le Maréchal risqua un coup d'œil en-dehors de sa cachette. La porte de la chambre de Highwind était grande ouverte, laissant voir le dos d'une rangée de Glaives, qui avaient tous leurs armes sorties. En plissant les yeux, Cor distingua la tunique grise d'un sénateur dans l'attroupement. Livius était caché derrière les Glaives, l'air peu sûr de lui.
La mâchoire du Maréchal se contracta alors qu'il prenait conscience de la situation. Le coup d'état tant redouté prenait finalement effet, violent et presque imparable. Non pas inévitable, car même Cor qui était une bille en politique, savait que Régis avait eu maintes et maintes occasions de juguler le mécontentement grandissant qu'il inspirait auprès de ses propres sujets. La colère des Glaives ne datait pas d'hier : elle s'était même muée en haine au fur et à mesure des années de conflit et des morts qui grossissaient sans arrêt les rangées de tombes dans les trop nombreux cimetières du pays. Il n'avait fallu qu'une seule goutte d'eau pour faire déborder le vase. Cor l'avait sans cesse répété à son roi : une. Seule. Goutte.
Cor ne vit rien, mais entendit distinctement le son d'une lame qui fendait l'air, suivi quelque secondes plus tard par celui d'un corps qui tombait lourdement au sol. Le Maréchal n'avait pas besoin de voir quoi que ce soit pour comprendre que Highwind venait probablement d'être sommairement exécutée par des Glaives assoiffés de sang. Il serra les poings, furieux contre sa propre impuissance, mais savait parfaitement qu'il ne servirait à rien de s'opposer à pas moins de quatorze ou quinze Glaives armés, à part à mourir prématurément. Quand le rang des soldats agglutinés autour du cadavre de la mercenaire se scinda en deux, Cor eut tout juste le temps d'apercevoir les mèches rousses de Monica avant de se cacher derrière le mur.
Son cœur rata un battement, et un instant, juste l'espace de quelques secondes, il essaya de se persuader qu'il avait mal vu. Que ce n'était pas Monica qui…
– Et maintenant ? demanda une voix depuis la chambre.
– Je veux qu'on trouve et qu'on arrête le prince Noctis, répondit Livius qui avait l'air d'avoir repris de sa superbe. Elshett, vous prenez la suite des opérations.
Les ongles de Cor s'enfoncèrent tellement dans les paumes de ses mains qu'il jura que du sang coula de ses jointures. Une colère vive lui battait les tempes, et ce ne fut qu'au prix d'efforts herculéens qu'il resta caché, immobile, silencieux. « L'Immortel sait-il que vous l'avez trahi ? » susurra encore la voix de Highwind, cette fois moqueuse aux oreilles du Maréchal. Monica était sa subordonnée directe, sa plus proche collaboratrice. Il l'avait entraînée lui-même, de son entrée à l'Académie militaire royale comme simple cadet jusqu'à la capitaine d'armée qu'elle était aujourd'hui. Il lui avait confié les missions les plus importantes, les secrets les plus confidentiels. Il l'avait même chargée de la sécurité du roi quand lui ne pouvait pas la garantir lui-même !
– Je croyais que la sénatrice Clélia avait ordonné de ne pas appréhender le Prince Noctis pour le moment, protesta Monica.
Sa voix était exactement la même qu'avant, constata Cor avec amertume et rage. Comme si elle ne venait pas de trahir son pays, son roi, son supérieur direct. Comme si elle n'avait pas le sang de Highwind sur les mains. Écoutant son instinct de survie, le Maréchal commença à lentement rebrousser chemin, le dos collé au mur, l'oreille toujours tendue vers les traîtres qui n'avaient toujours pas quitté la chambre de Highwind.
– J'ai changé d'avis, rétorqua Livius. Clélia croit pouvoir changer l'avis de Sa Majesté avec de belles paroles. Mais si nous détenons son héritier, le roi n'aura d'autre choix que de se plier à notre volonté.
Cor s'éloigna jusqu'à ce que les voix deviennent des sons lointains et indistincts. Il rejoignit non pas l'ascenseur qu'il avait pris pour descendre à l'étage de Highwind, mais le petit escalier de service utilisé par les domestiques et les soldats. La chambre d'Argentum, où Cor soupçonnait que Noctis devait encore se trouver, était trois étages au-dessus. Le Maréchal posa un doigt sur la doublure de sa veste, où était incorporée sa radio miniaturisée, mais la fréquence avait été brouillée, rendant toute communication avec Ulric impossible. Cor grogna, avant d'éteindre l'appareil et tira son téléphone portable de poche. Il ne fut pas surpris de constater qu'il n'avait plus aucun réseau.
Évidemment. Quel meilleur moyen de renverser le pouvoir qu'en coupant tous les moyens de communication ? Régis ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Il était la cible de toute une armée et de la quasi-majorité de son gouvernement, qui s'affairaient à transformer la Citadelle en coupe-gorge et qui menait une chasse aux sorcières, à la fois contre leur roi, leur prince, et Argentum. Encore furieux de la traîtrise de Monica, à qui il aurait confié jusqu'à sa propre vie, Cor entreprit de rejoindre le bureau de Régis en rasant les murs. Il aurait voulu retourner dans les appartements d'Argentum, prévenir Noctis du danger, mais il était désormais trop loin des quartiers du prince impérial pour y retourner sans se faire prendre. Même si Argentum – et sans doute Noctis, qui était assez idiot pour être resté avec lui – était déjà tombé entre leurs mains, il était inutile que Cor se lance seul dans une tentative de sauvetage qui n'avait que très peu de chance d'aboutir par autre chose que sa propre mort. Il se trouvait plus près du bureau de Régis. Sa meilleure chance avait été de rejoindre son roi et de là, décider de la suite des évènements.
Apparemment, il avait bien fait. Après avoir assommé les deux Glaives chargés de surveiller la porte (des jeunes idiots, qui avaient dû se laisser embrigader par le discours de Drautos et des sénateurs), il défonça la porte d'un coup de pied. Le spectacle qui se dévoila alors à ses yeux était sans ambigüité : d'un côté, Régis, Tellus et Clarus formaient un rang compact de l'autre, la sénatrice Clélia, seule et désemparée, qui sursauta en l'entendant entrer. La colère froide qui avait pris Cor à la gorge se mua soudainement en fureur. Avant même d'avoir vraiment pris conscience de ses mouvements, le Maréchal avait traversé la pièce et empoigné la sénatrice par les cheveux.
Clélia poussa un cri désarticulé. Cor leva son épée, prêt à en finir avec cette vermine qui croyait pour s'attaquer à leur roi en toute impunité.
– Cor, non ! s'écria au même instant Régis.
Le bras du Maréchal se figea dans les airs. Il avait les yeux plantés dans ceux, écarquillés de terreur, de la sénatrice, mais sentait les regards brûlants des trois autres hommes rivés sur lui, sans doute prêts à intervenir. C'était inutile. Cor n'était pas comme tous ces traîtres qui écumaient les couloirs de la Citadelle, comme cette femme qui clamait défendre les valeurs du Lucis et pourtant n'hésitait pas à s'en prendre au roi. Il fit disparaître son épée dans une nuée d'étincelles bleues, et ne laissa pas le temps à Clélia de pleurer de soulagement : d'un geste brusque, il l'assomma d'un coup de poing contre sa tempe.
La sénatrice tomba au sol comme une poupée de chiffons. Régis lui envoya un regard lourd de reproche.
– Tu n'avais pas besoin de faire ça.
– C'est une traître, rétorqua froidement le Maréchal. Elle devrait s'estimer heureuse d'être seulement assommée et pas exécutée.
– Elle a agit en croyant faire ce qui était juste, répliqua le roi. Qui suis-je pour contester ses motivations ? J'ai poussé les sénateurs à faire ce coup d'état.
La Maréchal n'eut même pas la force de sourire avec dérision, même si les paroles de son monarque avaient quelque chose de terriblement ironique.
– Je suis heureux que tu reconnaisses enfin tes erreurs, Régis. Mais je crains qu'il soit un peu tard pour regretter.
Le roi lui lança un regard plus las qu'irrité. Tellus se racla la gorge avant qu'une nouvelle dispute n'éclate entre les deux amis.
– Ce n'est pas le moment de tergiverser, si vous me le permettez, Majesté. Cor, où est Noctis ? Est-ce que tu as vu Ignis, ou Gladiolus ?
Clarus et lui le regardèrent d'un air inquisiteur qui voilait bien mal leur inquiétude. Cor poussa un soupir, défait de devoir admettre son ignorance.
– Je ne sais pas où se trouvent vos fils. Aux dernières nouvelles, Ignis était aux cuisines et Gladiolus dans les jardins. Quant à Noctis, je l'ai croisé en sortant de la chambre d'Argentum. Il voulait le voir. Je… suppose qu'il doit toujours être avec lui.
Tellus devint livide, alors que Clarus se mordait les lèvres jusqu'au sang, probablement pour retenir la flopée d'injures qu'il brûlait de vociférer. Seul Régis arbora un visage admirablement neutre au vu des circonstances.
– Et Argentum ? demanda-t-il. Est-il sous bonne garde ?
– Je lui ai rendu son revolver. Et quand je l'ai quitté, Ulric était chargé de sa surveillance.
– Est-ce qu'il va nous trahir ? lança Clarus d'un ton bourru.
Après ce qu'il venait de voir – Monica, Monica parmi les révolutionnaires – Cor ne pouvait plus être certain de rien. Mais Nyx Ulric avait toujours brillé pour sa droiture, et si sa loyauté n'allait toujours pas au roi ou au Lucis, il était toujours fidèle à lui-même.
– Je l'ignore, avoua le Maréchal. Mais j'en doute. Ulric s'est attaché à Argentum. Je pense qu'il va tout faire pour le protéger, lui et Noctis s'il s'avère qu'ils sont ensemble.
C'était une pauvre consolation vu la situation, mais Régis sembla s'en contenter et hocha la tête. Il se leva difficilement, s'appuyant lourdement contre son bureau et sa canne, refusant le bras secourable que Tellus lui proposa.
– On ne peut pas rester ici, déclara Clarus qui surveillait le couloir par la porte entrebâillée.
– Si la Citadelle est prise d'assaut, où pourrions-nous nous cacher ? demanda Tellus.
Avec les Glaives, les sénateurs, et les domestiques qui ont pu rallier leur cause, il sera difficile de trouver un endroit sûr. Tenter de quitter la Citadelle relevait tout autant de l'impossible au vu de la situation, et surtout avec Régis qui boitait plus fort que jamais. Et il était hors de question d'abandonner Noctis.
– Peut-être qu'Ulric cherche lui aussi à évacuer Noctis et Argentum, suggéra le vieux roi entre deux grognements endoloris.
– Si c'est le cas, où aurait-il pu les emmener, Majesté ? interrogea son conseiller.
Cor connaissait la réponse avant même que Régis ne réponde :
– L'ancien sanctuaire des Six.
OOO
Noctis s'était littéralement planté les dents dans son poing pour retenir des hurlements de rage et de colère alors qu'il attendait que les révolutionnaires quittent enfin la chambre. Il avait dû concentrer tous ses efforts pour se retenir de se jeter hors de sa cachette quand un des Glaives souleva la silhouette inerte de Prompto sur ses épaules. L'odeur métallique du sang saturait l'air à en donner la nausée. Noctis resta tant bien que mal immobile jusqu'à ce que la porte se referme enfin derrière Drautos, qui quitta la pièce en dernier.
Le prince compta dix secondes avant de ramper hors de sa cachette, ravalant un violent haut-le-cœur lorsque ses mains raclèrent le sol couvert de sang. Des souvenirs vieux de douze ans lui revinrent aussitôt en mémoire, mais cette fois, il n'y avait pas la présence rassurante de son père pour le sauver, pas la voix douce de Luna pour l'accompagner. Cette fois, il était complètement seul et il s'efforçait de ne pas paniquer. Il rampa jusqu'à Nyx, couché face contre terre au sol, et le roula non sans difficulté sur le dos.
La gorge serrée, le cœur battant, il se mit à tâter son cou et sa poitrine à la recherche d'un pouls, d'une respiration, du moindre signe de vie. Les replis de cuir de l'uniforme de Nyx étaient gorgés de sang dont les relents faillirent arracher un haut-le-cœur à Noctis. Mais la poitrine du soldat s'élevait toujours, son cœur battait encore. Noctis dût retenir une exclamation hilare tant son soulagement était grand. Nyx n'était pas mort !
– D'abord, trouver l'origine de l'hémorragie, marmonna le prince à lui-même en commençant à écarter les replis de vêtements.
Comme tous les Glaives, Nyx portait la version allégée de l'uniforme militaire, constitué de couches de cuir et d'un plastron rigide protégeant le torse. Ce dernier avait été entaillé par une lame au niveau des côtes, et quand Noctis y posa la main, ses doigts furent recouverts de sang. Précipitamment, il chercha l'attache retenant le plastron aux épaules du soldat et la défit avant d'arracher la protection et de la jeter au sol. Il plaqua sa main contre la plaie qu'il pouvait maintenant clairement discerner sous les vêtements. Un voile bleu apparut entre ses doigts tremblants. La magie du Cristal n'était pas initialement pas destinée à la guérison – c'était la spécialité de la magie des Oracles – mais Luna lui avait appris à manipuler son flux de magie pour guérir des plaies ouvertes et des contusions. Elle était en revanche inefficace contre les affections chroniques et les maladies touchant les organes internes.
La blessure d'Ulric était profonde, et Noctis dût rassembler toute son énergie alors qu'il sentait sa magie reconstruire les tissus lésés, stopper l'hémorragie et refermer lentement la plaie. Le processus s'avéra terriblement long et fastidieux, mais les efforts du prince portèrent leurs fruit quand, après de nombreuses minutes, Nyx hoqueta faiblement avant d'ouvrir les yeux. Noctis abaissa la main, tremblant de tout son corps et le front constellé de sueur, tandis que le soldat se redressa lentement, les mains appuyées dans la flaque de sang dans laquelle il était allongé.
– Al…Altesse ? bredouilla Nyx en posant un regard vitreux sur son prince. Qu'est-ce que… ?
– Tu t'es battu contre Drautos et au moins quatre autres Glaives, expliqua Noctis d'une voix tremblante, les yeux étroitement fermés pour combattre une violente nausée. Ils ont bien failli te massacrer. J'imagine qu'ils t'ont crus morts. Ils ont pris Argentum et ils sont partis.
Il désigna d'un geste vague la porte fermée. Nyx suivit sa main du regard. Il ne paraissait vraiment pas dans son assiette, constata Noctis. Il était anormalement pâle, sans doute à cause de la quantité non-négligeable de sang qu'il avait perdu. Il se tâta les côtes, à l'endroit de sa blessure à peine refermée. Il siffla de douleur et grimaça.
– Vous… Vous m'avez soigné, grommela-t-il entre deux souffles endoloris.
Ce n'était pas une question. Un sourire sans joie étira les lèvres de Noctis quand il croisa les yeux un peu écarquillés du soldat.
– T'emballe pas. Je ne suis pas médecin. J'ai soigné ce que j'ai trouvé en surface. Il faudra que t'aille voir un vrai docteur quand…
Il n'osa pas finir sa phrase, se contentant d'un vague geste de la main censé résumer la situation irréelle qui avait pris vie sous ses yeux. Nyx hocha lentement la tête, les sourcils froncés alors qu'il tentait visiblement de rassembler ses souvenirs. Ses yeux allèrent du lit vide de Prompto à la porte fermée de la chambre, avant de s'attarder sur le sang qui séchait au sol. Avec une grimace, le soldat se releva maladroitement sur des jambes tremblantes, essuyant inutilement le sang craquelé sur ses mains contre les pans de sa veste.
– Il faut… vous mettre à l'abri, hoqueta-t-il en allant lourdement s'appuyer contre le mur le plus proche. Ils n'arrêteront pas de vous chercher, Altesse.
– Et Argentum ? demanda Noctis.
Le Glaive secoua faiblement la tête de droite à gauche.
– Désolé, Altesse, mais je ne suis pas en état d'aller le chercher. Et vous ne pouvez pas vous mettre en danger. On ne sait même pas si votre père a été pris en otage ou non.
– Ils vont le tuer ? demanda le prince de but en blanc.
Sa voix était remplie de larmes, mais il regardait Nyx droit dans les yeux. Le soldat soutint son regard quelques secondes avant de pousser un long soupir.
– Je l'ignore, Altesse, répondit-il honnêtement. Mais s'il doit se battre pour sa vie, le roi ne rendra pas les armes aussi facilement.
Si le Glaive avait voulu le réconforter, sa tentative ne fut pas franchement couronnée de succès. Noctis hocha la tête sombrement. Il tenta de se rassurer en se rappelant que Clarus devait être avec son père, peut-être aussi Tellus. Ses pensées allèrent ensuite vers Gladio et Ignis, et pria pour que ses amis aient pu se réfugier avant d'être capturés par les révolutionnaires.
Le jeune homme fut rudement tiré de sa rêverie quand une main se referma sur son bras et le releva d'un geste brusque. Il leva les yeux et croisa le regard toujours vitreux de Nyx.
– On ne peut pas rester ici, répéta le Glaive d'une voix presque implorante. On doit vous mettre à l'abri.
– Où ? coassa Noctis. Tous les Glaives se sont retournés contre nous. La Citadelle doit être prise d'assaut !
– Il existe des lieux dissimulés, secrets même pour les plus hauts gradés du gouvernement, répondit Nyx. Vous en connaissez un vous-même, Votre Altesse.
L'espace d'un instant, Noctis fixa le soldat d'un regard vide. Il ouvrit la bouche, prêt à répliquer que l'heure était mal choisie pour jouer aux devinettes, avant que la réalisation le frappe.
– Le Sanctuaire ? demanda-t-il à mi-voix.
Nyx lui adressa un sourire complice qui montrait ses dents ensanglantées.
– Le Sanctuaire, confirma-t-il.
Merci d'avoir lu ce chapitre! N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.
