Bonjour/bonsoir tout le monde ! Voilà enfin - tousse, tousse ! - la suite de l'histoire. Je n'ai pas abandonné cette fic, j'écris seulement assez lentement, à la fois à cause du travail, de la fatigue et parfois de sérieuses pannes d'inspiration. Toutes mes excuses pour le délais, donc. Je vais faire en sorte de publier les prochains chapitres avec moins d'intervalle. J'espère que celui-ci vous plaira.

Attention, pas de violence explicite, mais description de situation de guerre. Il y a aussi de GROS SPOILERS sur le jeu, mais je suppose que vous êtes au courant, depuis le temps.

Pour rappel, les écritures en italiques (en-dehors des flashbacks) indiquent que les personnes parlent en gralean, et ne sont donc pas comprises par les lucisiens.

Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.


Chapitre 13 : le Mur

« – Qui es-tu ? tonna l'orage.

Qui était-il ? Il l'ignorait. Il ne savait rien, ni qui il était ni où il se trouvait. Il flottait parmi les nuages, il voyait les étoiles loin au-dessus de lui. Il tendit les mains, sentit l'air frais caresser ses doigts, la brise ébouriffer ses cheveux. Il se sentait libre, libre et heureux, et il sourit. L'orage gronda une seconde fois, lança un éclair dans le ciel.

Comment oses-tu ? demanda-t-il, et il savait que l'orage ne s'adressait plus à lui. Comment oses-tu souiller notre lumière sacrée ?

Comment oses-tu ? rétorqua la pluie sur le même ton. Comment oses-tu te proclamer maître et souverain de toutes les destinées ?

Le ciel nocturne était d'un bleu pur. Les étoiles scintillaient comme d'innombrables joyaux, parures de la nuit. Il se sentit propulsé vers le haut, loin au-dessus des nuages, loin au-dessus du monde. Il se sentait tiré vers les cieux et n'arrivait pas à avoir le moindre regret à l'idée de quitter la terre. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise et son cœur se remplit d'émerveillement lorsqu'apparurent des jets de lumières dansant dans le ciel.

Des aurores boréales, pensa-t-il en fermant doucement les yeux, bercé par le spectacle qui se déployait devant lui. Il avait toujours rêvé d'en voir. Il entendit la pluie murmurer contre son oreille, rassurante et protectrice.

Dors, prince né dans les ténèbres. Désormais, tu porteras en toi la lumière des hommes.

Il s'endormit, et aussitôt se sentit tomber, chuter à travers les nuages, vers cette terre qu'il avait cru définitivement quitter. »

Prompto avait déjà fait l'expérience de la mort. Il avait senti son souffle glacé contre sa peau, avait vu son ombre s'étendre devant ses yeux, et avait bien cru qu'elle finirait par l'emporter, jusqu'à ce que Stella ne l'arrache quasi littéralement des bras de la Faucheuse. Il se souviendrait probablement toujours du matin où il avait ouvert les yeux, de retour à Gralea, alité dans sa chambre avec sa sœur à son chevet. Il se souviendrait toujours de la douleur d'avoir perdu Loqui, de la peur qui l'avait hanté alors qu'il pensait vivre ses derniers instants. Quelque chose s'était brisé en lui ce jour-là.

Quand le prince impérial rouvrit les yeux à cet instant, il sut d'instinct que quelque chose avait encore changé en lui, au plus profond de son être. Il le sentit avant même de complètement s'éveiller, percevait un changement qui s'était opéré en lui presque contre son gré. Il releva de lourdes paupières et vit un plafond d'une blancheur immaculée. Il entendait le « bip-bip » caractéristique d'un électrocardiogramme, et tandis qu'il baissa les yeux sur sa personne, remarqua sans surprise les électrodes placées sur sa poitrine nue. Il était allongé sur une table d'examen, dans une pièce qui ressemblait à un cabinet médical. Prompto regarda vers la porte close et vit les armoiries royales ornant le linteau. Il était à l'infirmerie royale, dans la Citadelle.

Les souvenirs de son serment d'allégeance à Noctis lui revinrent par bribes, mais son esprit ne prit pas longtemps à se remémorer son expérience. Il se souvenait surtout de la douleur, de l'impression littérale de brûler, de devenir de la lumière. Il se souvenait du crochet planté dans son cœur, qui tirait et tirait. Instinctivement, le jeune homme plaqua une main contre sa poitrine, au-dessus d'une électrode, et se rassura du battement puissant et régulier de son cœur sous ses doigts. Il poussa un petit soupir, l'esprit encore embrumé par ce qu'il avait vécu. Un raclement de gorge retentit soudain dans la pièce.

Prompto était trop exténué pour sursauter. Il se contenta de rouler la tête sur le côté, constatant pour la première fois la présence de deux autres personnes avec lui. Ignis Scientia et Wedge étaient assis à son chevet, les traits tirés et le visage anxieux. Le prince impérial était étonné de ne pas voir Noctis. Ses yeux se fixèrent sur son compatriote.

Wedge…, coassa-t-il.

Votre Altesse, répondit Wedge d'une voix tremblante, retenant visiblement un sanglot. Comment vous sentez-vous ?

Prompto ouvrit la bouche pour répondre « bien », mais se ravisa à la dernière seconde et choisit un mot plus adéquat à ce qu'il ressentait.

Changé. Je me sens complètement changé.

Comme s'il avait revêtu une nouvelle peau, songea-t-il. Était-ce un effet secondaire de la magie du Cristal ? Il releva les yeux vers les deux hommes, se remémorant qu'aucun d'eux n'avaient été présents quand il avait prêté allégeance à Noctis. Il se demandait d'ailleurs où pouvait se trouver Nyx. Le Glaive quittait rarement ses côtés, et il s'était accoutumé à sa présence. Son regard glissa sur Ignis, observant la mine austère du conseiller royal. Pourquoi paraissait-il aussi fermé ? Était-ce à cause de son allégeance à Noctis ? Son homologue avait peut-être déjà tout révélé à son Bouclier et son conseiller.

Mais avant que Prompto ne puisse s'inquiéter de se faire rejeter par les plus proches amis de Noctis, la main de Wedge se referma sur son poignet, étrangement insistante. Il fut choqué de voir le visage du mercenaire ruisselant de larmes.

Altesse, il s'est passé beaucoup de choses, souffla-t-il.

De quoi tu parles ?

Le cœur de Prompto, qui battait toujours aussi vigoureusement dans sa poitrine, se glaça quand son subordonné inclina la tête jusqu'à ce que son front touche le dos de la main de son prince. Il reconnaissait ce geste. Il le reconnaissait pour l'avoir lui-même appliqué de trop nombreuses fois. Il crut voir Scientia plisser les yeux, sans doute intrigué par l'étrange manège des impériaux, mais n'arriva pas à y accorder la moindre importance en cet instant. Le front de Wedge était toujours plaqué contre sa main.

C'était un geste rituel, un des rares à être encore perpétué même à Gralea qui s'était pourtant détournée des anciennes coutumes. Un geste qu'on effectuait seulement pour annoncer à son interlocuteur que quelqu'un qu'ils connaissaient tous les deux était mort. Il se souvenait l'avoir fait à Wedge pour lui annoncer la mort de Biggs. Il se souvenait du front de Stella contre ses phalanges pour lui confirmer la mort de Loqui. Un geste qui précédait une annonce funeste. Sa main libre se crispa contre le matelas de la table d'examen. Il fixa sans le voir le visage d'Ignis, refusant de baisser les yeux sur les mèches rousses du mercenaire.

Qui ? demanda-t-il finalement d'une voix rauque.

Le mercenaire releva la tête, mais sa main ne lâcha pas celle du jeune homme.

La Commandante Highwind, et tous nos hommes. Ils ont été tués en prison. Sur ordre des révolutionnaires. Votre Altesse, il y a eu un coup d'état. Le roi du Lucis a été renversé.

Cela faisait beaucoup d'informations dans une seule phrase, mais Prompto n'entendit que les premiers mots. La Commandante Highwind, et tous leurs hommes. Aranea et tous ceux qui avaient accepté de suivre l'héritier impérial dans sa tentative désespérée de stopper la guerre étaient morts. La douleur qui l'assaillit était terriblement familière, il la sentit déformer ses traits, remplir ses yeux d'une épaisse couche de larmes, contracter sa gorge et il dût réunir toutes ses forces pour retenir un violent sanglot.

Scientia vit sans doute la peine et le chagrin ravager son visage car son regard s'adoucit. Le jeune conseiller inclina la tête dans sa direction.

– Je vous présente mes plus sincères condoléances, Prince Argentum.

Il paraissait honnête, mais ses paroles semblèrent complètement vides de sens aux oreilles du jeune homme. Il cligna des yeux, sentit les premières larmes couler sur ses joues puis sur sa gorge. Il leva les mains, pressa ses doigts contre ses paupières, voulant stopper le flux avant qu'il ne devienne intarissable. Pourquoi pleurer, aurait demandé Aranea. Pourquoi pleurer, Altesse ? Ca ne ramènera pas les morts.

Les doigts de Wedge étaient toujours cramponnés à son poignet. Il était le seul, à présent, le seul compagnon de Prompto à la Citadelle. Le blond se remémora les paroles de son subordonné. Le coup d'état, le roi renversé.

– Où est-il ? demanda-t-il d'une voix étranglée, entrechoquée par les sanglots. Où est le roi ? Et où est Noctis ?

Ignis plissa les yeux en entendant sa question. Il croisa le regard rougi de Prompto sans flancher.

– Nous ignorons où peut se trouver sa Majesté, répondit-il. Il semble qu'il ait pris la fuite avec mon oncle, Clarus et le Maréchal Léonis. Quant à Noctis, il est introuvable également. Les révolutionnaires ne sont pas parvenus à le capturer. J'ose espérer que lui et le roi ont pu fuir la Citadelle. Mais en leur absence, les rebelles ont pris le pouvoir.

Il montra alors les menottes qui entravaient ses poignets. Prompto remarqua à cet instant que les mains de Wedge étaient elles aussi attachées. Scientia arbora un rictus dépité.

– Comme vous le voyez, nous n'avons pas tous eu la même chance. J'ai été arrêté avant même de réaliser ce qu'il se passait.

– Et Gladiolus ? demanda le blond.

Il avait soudain un très mauvais pressentiment. La mine austère de Scientia confirma ses pires doutes. Le jeune conseiller éluda le regard du prince et joignit les mains sur ses genoux.

– Il a résisté lors de son arrestation, répondit-il à mi-voix. Ses adversaires n'ont pas eu la patience de le neutraliser. Ils l'ont tué.

Ses traits restèrent figés, ne reflétant pas la moindre expression. Pourtant le jeune homme pouvait discerner la douleur dans son regard, la colère dans les muscles raides de sa mâchoire, l'incompréhension dans le teint blafard de son visage. Il ferma les yeux, accablé par la tournure des évènements. Ses pensées allèrent vers Noctis. Le prince royal avait été aussi proche de son Bouclier que Prompto avait été de Loqui.

– Je suis désolé, murmura-t-il à l'adresse de Scientia.

– Nous avons tous perdu à cause de ce drame, répliqua ce dernier. Vous n'êtes pas fautif. Ce n'est pas un impérial qui a tué mon ami. Ce sont des lucisiens.

Des lucisiens, qui avaient tué le Bouclier du Roi. La rupture entre la lignée royale du Lucis et son gouvernement n'aurait pas pu être plus nette. Prompto sentait qu'on avait définitivement franchi un cap, que ce serait désormais impossible de revenir en arrière. Et pourtant il le voulait. Il voulait revenir des semaines auparavant, avant sa décision insensée de rejoindre Insomnia.

Son subordonné tira doucement sur son bras, demandant son attention.

– Votre Altesse, il y a encore quelque chose…

– Quoi ? murmura Prompto. Quoi encore ?

Le mercenaire ne répondit rien, mais ses grands yeux inquiets ne disaient rien qui vaille. Il se mordit les lèvres, ouvrit la bouche, mais la referma sans émettre le moindre son. Finalement, il prit la main droite de son prince et la leva. Le jeune homme le regarda faire sans comprendre. Au contraire de Wedge et de Scientia, lui n'était pas entravé. En fait, ses poignets étaient nus. Dépourvus du moindre ornement, du moindre bracelet…

Le choc le frappa comme un coup de poing en plein visage. Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur quand son regard tomba sur son poignet et vit, sous la lumière crue du luminaire, son tatouage révélé à la face du monde. La série de chiffres, le code-barres, comme une tâche noir sur sa peau blême. D'instinct, il arracha son bras de la poigne de Wedge, couvrit son poignet de sa main gauche. Mais ça ne servait à rien, raisonna la partie rationnelle de son cerveau, ça ne servait à rien car si Scientia et Wedge le voyaient, alors… alors les révolutionnaires l'avaient vu !

Quand il leva les yeux, il croisa le regard des deux autres hommes. Son compatriote semblait effrayé et peiné. Quant à Scientia… Les sourcils froncés, il examinait le prince avec des yeux remplis de méfiance, comme s'il le voyait pour la première fois. En vérité, il le voyait vraiment pour la première fois, son ultime secret révélé au grand jour. Prompto frissonna violemment, ses colla contre la table d'examen, incapable d'échapper à ce regard inquisiteur. Il regarda désespérément autour de lui.

– Où est mon bracelet ? coassa-t-il.

– Les révolutionnaires vous l'ont pris, répondit Wedge d'une petite voix. Ils vous ont retrouvé inconscient de votre chambre. Vous ne vous réveilliez pas, ils ont eut peur que vous soyez tombé dans le coma….

– Ils ont besoin de vous vivant pour négocier avec l'Empire, intervint Scientia d'un ton parfaitement neutre.

– Ils vont ont placé sous surveillance médicale, reprit Wedge. Un des infirmiers a retiré votre bracelet et… Ils sont tous au courant, mon Prince. Je suis désolé.

Le jeune homme se serait probablement effondré s'il n'était pas déjà couché. Il aurait voulu que le sol s'ouvre et l'engloutisse, l'emporte loin d'ici, des regards de Wedge et Scientia, des regards du monde entier. Léonis avait découvert la vérité et Prompto avait été prêt à le tuer pour garder son secret, mais maintenant… maintenant…

– Votre Altesse, et c'était la voix de Scientia qui l'appelait, le forçant à tourner la tête en direction du conseiller de Noctis. Ils vont se servir de ça pour faire chanter l'Empereur. Ils vont menacer de révéler votre véritable identité au monde si Iedolas n'accepte pas de retirer ses troupes du Lucis.

Car en délégitimant l'héritier Argentum, c'était tout le règne de Iedolas qui était remis en question. La guerre civile serait alors déclenchée et avec Iedolas, c'était Stella qui serait renversée à son tour. Stella… Stella ne savait pas, ne savait rien ! Une vieille peur prit possession du prince qui savait n'être qu'un imposteur, une cruelle ironie dans l'histoire impériale, et le paralysa. Si les lucisiens menaçaient Iedolas de révéler l'identité de Prompto, Stella allait forcément être mise au courant.

Sa main se referma sur le médaillon d'or à son cou, et qu'on lui avait par miracle laissé. Qu'allait dire Stella ? Elle qui avait toujours cru avoir un frère ? Elle qui n'avait cessé de répéter pendant leur enfance que Prompto était le dernier cadeau que leur – sa – mère lui avait offert ? Elle avait toujours choisi Prompto au-dessus de Iedolas. Mais celui qui se faisait passer pour son frère n'avait jamais été capable de lui révéler la vérité.

Wedge tira une nouvelle fois sur le bras de son prince.

Altesse, je ne crois pas que l'Empereur réponde à l'appel des lucisiens, murmura-t-il.

Les paroles mystérieuses du mercenaire, et l'emploi du gralean suffirent à arracher Prompto à sa panique. Il se redressa, jeta un regard méfiant à son subordonné.

Pourquoi ?

En observant la mine hésitante de son compatriote, le blond réalisa non sans désarroi que le temps des révélations n'était pas encore terminé. Il ne savait pas s'il pourrait encore supporter ça longtemps. Wedge ne put s'empêcher de lancer un coup d'œil à Scientia par-dessus son épaule. Le conseiller arqua un sourcil, mais ne dit rien. Il ne comprendrait de toute façon rien à ce qu'allaient dire les deux impériaux.

Il y a quelque chose que la commandante Highwind ne vous a jamais dit, souffla Wedge. Votre sœur lui a parlé il y a plusieurs mois déjà.

Ma sœur ? Qu'est-ce que tu racontes ?

Le mercenaire déglutit, les yeux voilés de peine à la mention d'Aranea, mais il poursuivit.

La princesse a demandé de l'aide aux mercenaires. Elle… Elle prévoyait de renverser l'Empereur, votre Altesse. Elle a enrôlé la commandante et le Général Ravus pour qu'ils se joignent à elle et l'aident à prendre le trône de force.

Il parlait d'une voix si basse que le prince impérial dût tendre l'oreille pour capturer chaque mot. Prompto sentit ses yeux s'agrandir de surprise, d'incompréhension et de stupeur. Scientia l'examinait avec des yeux de faucons, décelant chaque émotion sur le visage du jeune homme. Prompto détourna rapidement les yeux, fixant Wedge qui lui aussi le détaillait du regard, incapable de masquer l'appréhension sur son visage.

Elle était en train de préparer un coup d'état, reprit-il après quelques secondes. Mais vous avez décidé de fuir la capitale, de rejoindre Insomnia. La princesse a fait promettre à la commandante de veiller sur vous, car elle refusait de gouverner sans vous. Nous… Nous vous avons suivi au pied levé, Altesse, et nous avons tous juré à votre sœur de vous protéger.

Les mots « sœur » et « coup d'état » dans la même phrase, ça relevait de l'impossible. Stella aimait son père. Elle croyait en lui, elle se battait pour lui, elle s'était détournée des Astraux et avait toujours ignoré les mises en garde de son frère. « Le Lucis paiera » avait-elle promis à Prompto avant de s'en aller, ignorant ses cris et ses protestations. C'étaient les dernières paroles que le prince avait entendu de la bouche de son aînée. Le Lucis paiera. Et elle aurait prévu un coup d'état ? Renverser son propre père ?

C'est impossible, murmura-t-il en vissant son regard dans celui de Wedge, cherchant, espérant y déceler une trace de mensonge. Pourquoi ? Pourquoi ma sœur désirerait-elle renverser l'Empereur ? Elle le soutient depuis toujours !

Elle a perdu confiance en lui dès l'instant où votre beau-père a parlé de devenir le Roi de Lumière, répliqua le mercenaire en jetant un second coup d'œil à Scientia, qui ne moufta pas. Elle considère que Iedolas a sombré dans la folie. Altesse, si l'Empire n'a pas réagi après votre désertion, c'est parce que votre sœur…

Wedge ne put terminer sa phrase, même si Prompto était accroché à chacune de ses paroles. Il s'interrompit quand la porte de la chambre s'ouvrit sans prévenir. Livius et Clélia s'engouffrèrent à l'intérieur, l'air grave, solennel et triomphal dans le cas de Livius. Le prince remarqua le large hématome qui ornait la tempe de Clélia, et la mine pâle de cette dernière. Elle n'osa pas croiser le regard du jeune homme, au contraire de son confrère qui gonflait la poitrine, l'air fier comme un coq.

Pourtant, ce n'était pas sur eux que Prompto focalisa son attention, mais sur la troisième personne qui apparut derrière eux. Un homme, haut et large comme une armoire à glace, portant une imposante armure. Son visage taillé au burin était austère et les yeux gris qu'il posa sur Prompto étaient plus froids et durs que du métal. Le jeune homme avait l'impression d'être une souris sous les yeux d'un chat affamé. Il replia instinctivement les genoux contre sa poitrine, ne lâchant pas le soldat des yeux. Il entendit plus que ne vit Scientia se lever.

– Commandant Drautos, dit-il d'une voix glaciale en regardant le Glaive. Vous faites une grave erreur…

– Il est un peu tard pour faire marche arrière, Seigneur Scientia, rétorqua le dénommé Drautos d'une voix claquante comme un coup de fouet.

Il rappelait à Prompto Léonis, en plus froid et en plus calculateur. Le jeune homme détesta aussitôt cet homme qu'il savait être une véritable menace. Il n'arriva même pas à en détacher les yeux, même quand Livius prit la parole.

– Enfin réveillé, Prince Argentum ? Vous nous rassurez. L'Empire tient certainement à vous récupérer en forme.

Il arborait un sourire de requin, mais n'en avait pas l'envergure et ressemblait davantage à un caniche qui essayait de montrer les crocs.

– Vous voulez nous dire pourquoi nous vous avons trouvé inconscient ? reprit-il.

Prompto garda les dents serrées, serra les doigts autour de son poignet gauche. Drautos captura le mouvement et s'avança, une ombre imposante qui couvrit le prince.

– Vous répondrez peut-être à cette autre question, dit-il. Pourquoi portez-vous le même tatouage que vos Magiteks ?

Le sang du jeune homme se glaça dans ses veines, et sa gorge se noua tant que même s'il avait voulu répondre, il en aurait été incapable. Un silence de plomb tomba dans la pièce. Tous les regards étaient braqués sur Prompto. Comme s'ils attendaient tous une réponse, une solution à l'énigme posée par l'héritier impérial. Drautos ne sembla pas s'agacer de son mutisme et s'approcha d'un pas étonnamment félin pour un homme de cette carrure.

– Et votre sœur ? Est-elle au courant ?

Un sourire triomphal étira ses lèvres lorsque Prompto inspira brusquement. Il savait qu'il venait de toucher une corde sensible.

– Elle ne sait rien, devina le commandant. Évidemment. Pourquoi l'Empereur révélerait-il à son unique héritière que le frère avec qui elle est supposée régner n'est qu'une abomination fabriquée dans un laboratoire ?

– Assez, intervint une voix d'un ton sec.

C'était Scientia. Il s'était levé, et se planta entre Prompto et Drautos, un ultime rempart entre le prince et les paroles du commandant. En dépit des menottes autour de ses poignets, il n'avait rien perdu de l'élégance qui pétrissait toujours chacun de ses gestes, chacune de ses mimiques. Ses yeux lançaient des éclairs derrière ses lunettes, nullement intimidé par le fait que le Glaive le dépasse de quasiment une tête.

– Vous avez déjà gagné, gronda-t-il. Il est votre otage. Á quoi cela sert-il de le tourmenter ?

– Si Iedolas a fait d'un vulgaire Magiteck son héritier, nous avons de sérieuses questions à lui poser, rétorqua Livius en fronçant le nez de dédain. Quoi qu'il en soit, c'est une aubaine pour nous. Il nous suffira de menacer l'Empereur de tout révéler sur l'identité de son soi-disant beau-fils, et il nous mangera dans la main.

– Mais comment est-ce possible ?! s'exclama brusquement Clélia, sortant de sa réserve. Comment pouvez-vous être un Magiteck ? Je croyais qu'il s'agissait de… de robots…

Prompto ferma les yeux, incapable d'affronter davantage cette situation. Il sentit Wedge enrouler une main protectrice autour de son bras, entendit Livius ricaner comme une hyène.

– On dirait que notre cher prince impérial n'a pas voulu nous dire toute la vérité sur son empire, après tout.

– Peu importe, les coupa Drautos d'un ton redevenu cinglant. Puisqu'Argentum a repris conscience, nous allons pouvoir agir.

Le prince rouvrit les yeux. Le commandant jeta une pile de vêtements bouchonnés sur ses genoux, un manteau blanc et une ceinture écarlate. C'était sa tenue officielle. Les Glaives avaient dû la récupérer dans sa chambre. Prompto releva un regard méfiant vers les lucisiens. Ce fut Clélia qui lui donna une explication d'un air presque timide.

– Nous prévoyons de tourner une vidéo pour l'Empire, et de la rendre publique. Si votre Empereur désire conserver son trône, il devra bien nous écouter.

Elle semblait pratiquement vouloir s'excuser. Prompto était dépitée de la voir ici, en face de lui, alors qu'elle avait été celle qui avait bien voulu lui donner le bénéfice du doute, celle qui avait plaidé pour une alliance.

– Vous faites une grave erreur, répéta Scientia, cette fois à l'adresse de la sénatrice. Que croyez-vous pouvoir accomplir sans l'aval du roi ?

– Vous êtes le digne neveu de votre oncle, Ignis, railla Drautos. Toujours loyal à la couronne. Pourtant l'avenir se construira. Avec ou sans le roi.

Sur ces paroles, il quitta la chambre, suivi des deux sénateurs. Clélia envoya un regard rempli de regrets au-dessus de son épaule avant de refermer la porte derrière elle.

OOO

Lors d'occasions qui s'étaient faites de plus en plus rares avec le temps, Régis avait regardé des films avec son fils. Noctis était un fan du septième art, qu'il avait d'ailleurs plébiscité plus d'une fois, se servant de son statut princier et de ses économies personnelles pour financer des projets scénaristiques et la construction de salles de cinéma. Á défaut de n'avoir pas pu intégrer une école d'audiovisuel après le lycée à cause de ses obligations d'héritier à la couronne, il avait fondé l'Institut Royal de l'Audiovisuel d'Insomnia, premier campus du genre de la capitale lucisienne. Régis était fier que son fils se soit trouvé une passion hors du cadre rigide et étriqué de la monarchie, bien qu'il n'ait jamais vraiment compris ce qui avait pu passionner son fils dans les films. Ils ne reflétaient rien de la réalité, étaient parfois inutilement violents, parfois caricaturaux dans leurs descriptions d'évènements dramatiques.

Aujourd'hui plus que jamais, le roi regretta son jugement hâtif. Car ce qui était en train de se dérouler ressemblait bel et bien à un très mauvais film, dont il était le malheureux acteur. Sa propre capitale, assiégée et non pas par des ennemis comme ça avait été le cas à Tenebrae, mais par ses propres sujets. La Citadelle royale était devenue pareille à un coupe-gorge, remplie de Glaives qui s'étaient retournés contre la Couronne et écumaient chaque couloir, chaque pièce, à la recherche du roi et de tous ceux qui lui étaient encore fidèles. Cor, Clarus et Tellus avaient monté une opération de sauvetage désespérée, cultivant l'espoir de rejoindre le Sanctuaire des Six sans être vu.

Le Sanctuaire se trouvait au rez-de-chaussée, annexe à l'un des jardins intérieurs de la Citadelle. Il s'agissait d'une des salles les plus anciennes, construite voilà des siècles et oubliée par pratiquement tous ses habitants. Son entrée était cachée, et seuls ceux qui connaissaient son existence pouvaient s'y rendre. S'y réfugier était donc une bonne idée, mais s'y rendre soulevait davantage de complications que ceux à quoi les quatre hommes s'étaient attendus.

– Passons par les escaliers de secours, avait dit Cor. Il y a quasiment aucun caméra de surveillance. On passera inaperçus.

– Sa Majesté peut à peine marcher, avait protesté Tellus. Et rien ne nous confirme que nous ne croiserons personnes pendant la descente.

– On pourrait passer par les terrasses et descendre jusqu'aux jardins, avait suggéré Clarus qui regardait par la fenêtre du bureau. Mais il va falloir faire un peu d'escalade…

Au final, Régis avait opté pour cette troisième option. Une succession de terrasses et de balcons permettait effectivement de descendre jusqu'à la terre ferme. Á la condition, bien sûr, d'être un acrobate hors-pair ou de pouvoir se téléporter. C'était heureusement le cas de Régis et ses compagnons. Le roi n'avait pas jugé nécessaire d'avertir ces derniers de la migraine intense qui lui vrillait le crâne, des douleurs qui lui torturaient la jambe, du sang qui coulait maintenant en rigole quasi continue de son nez. Il s'était senti drainé de son énergie chaque fois que Clarus, puis Tellus, et enfin Cor, s'étaient téléportés de terrasse en terrasse jusqu'à parvenir au petit jardin désert, situé directement sous les fenêtres du bureau royal.

Régis les avait rejoints, lançant son épée avec moins en moins de force alors qu'il opérait sa descente sous les regards inquiets de son escorte. Il était carrément tombé à la renverse après s'être téléporté derrière un bosquet aux feuilles rougies, incapable de retenir un gémissement de douleur et de cacher le sang qui gorgeait sa barbe. Les mains rudes de Clarus l'avaient redressé alors que Tellus bourdonna autour de son monarque sans pouvoir masquer son angoisse.

– Régis, bordel…

– Majesté ! Vous auriez dû nous prévenir que vous étiez si faible.

Régis avait été incapable d'articuler une réponse cohérente ou même compréhensible, trop abruti par la douleur. Un voile gris était tombé devant ses yeux et ses amis s'étaient réduits à des silhouettes dont il entendait vaguement l'écho des voix. Il s'était rapidement avéré que le roi ne pouvait plus marcher, ce qui expliquait pourquoi il se retrouvait maintenant balancé en travers des épaules de Clarus comme un vulgaire sac, tandis que l'escorte royale se frayait un chemin jusqu'au Sanctuaire.

Les jardins intérieurs de la Citadelle avaient été construits les uns à côté des autres, séparés soit par un mur soit par une galerie. Clarus, Tellus et Cor les traversèrent les uns après les autres, à demi-cachés par la végétation encore foisonnante malgré le début de l'automne. Les jardins étaient étrangement calmes et paisibles, offrant un violent contraste avec l'agitation et les combats qui se déroulaient à l'intérieur des murs.

– Attendez, stop, ordonna soudainement Cor.

Il était passé dans le jardin suivant, mais empêchait ses compagnons de lui emboîter le pas. Quelque chose dans sa voix alarma le roi, qui sortit momentanément de sa léthargie. Ses yeux s'entrouvrirent, fixèrent les jambes de son Bouclier et le massif de fleurs à ses pieds. Il aurait presque voulu s'allonger dans l'herbe, fermer les yeux et dormir. Il sentit la poitrine de Clarus se soulever et s'abaisser au rythme du soupir impatient qu'il poussa.

– Quoi encore ? On n'a pas le temps !

– Tellus, viens, demanda le Maréchal sans prêter attention au géant de muscles derrière lui.

Le conseiller effleura la main ballante du souverain quand il passa à côté de Clarus pour rejoindre Cor. Le vieux roi ferma les yeux, s'autorisant pour quelques secondes d'oublier la précarité de sa situation. Au fond, il avait toujours su que la situation n'aurait jamais pu éternellement durer. Si la lignée des Rois du Lucis était bénie par la magie du Cristal, ils le payaient de leur vie. Aucun des nombreux ancêtres de Régis n'avait vécu une longue vie, fauchés rapidement par les combats, la maladie, ou le vieillissement prématuré provoqué par le Cristal. La magie qui baignait dans leur sang rongeait leur énergie vitale comme un cancer. Quand Régis avait décidé d'ériger le Mur autour d'Insomnia pour la protéger de la menace impériale, puis de conférer sa magie à ses Glaives dans l'espoir de gagner la guerre, il avait su dès le début qu'il se condamnait à une mort lente et douloureuse.

Derrière lui, il pouvait entendre les murmures que s'échangeaient Cor et Tellus. Il se demanda ce qui pouvait les retenir, tout en sentant les doutes et la peur s'insinuer en lui. Même Clarus s'était étrangement immobilisé, non plus bouillant d'impatience mais droit et raide comme un piquet. Le vieux roi sentit des mains sur ses côtes, puis se glisser sous ses aisselles.

– Passe-le-moi, murmura Cor en faisant glisser doucement Régis des épaules de Clarus pour l'asseoir au sol.

– Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda le Bouclier d'une voix blanche.

Le roi cligna des yeux comme un hibou, leva la tête et vit le visage de Clarus devenir blême alors qu'il regardait quelque chose devant lui, dans l'autre jardin. La voix de Tellus résonna dans l'air calme et paisible.

– Oh, Clarus… Je… Je suis désolé, mon ami…

La peur et la peine faisaient vibrer sa voix. Régis sentit son sang se glacer dans ses veines, l'arrachant à sa douleur et au bourdonnement contre ses oreilles. Subitement, le voile devant ses yeux se leva et la souffrance dans sa jambe et dans son crâne fut ignorée. Ses doigts se cramponnèrent aux manches de Cor, se servant des bras du Maréchal pour se lever. Cor accompagna son mouvement sans dire un moment, glissant le bras de son roi autour de ses épaules pour le maintenir debout.

Il clopina en avant, les yeux rivés d'abord sur Tellus, puis sur le dos massif de son Bouclier. Il se tenait au milieu du petit jardin, mais en cet endroit, nulle trace de paix ni de sérénité. Les parterres de fleurs et le gazon étaient recouverts de corps sans vie. La plupart étaient recouverts d'un drap. Clarus fixait une silhouette à ses pieds, large et massive mais inerte. Le vieux roi sentit son cœur se fendre en reconnaissant les mèches brunes, éparpillées dans l'herbe.

– Gladio…, souffla Clarus.

Et sa voix était tellement brisée, tellement hésitante, si peu semblable à l'impétueux compagnon de Régis. Il se laissa lentement glisser au sol, ses mains agrippant le visage de son fils. La plaie béante sur sa poitrine ne saignait plus depuis longtemps. Celui que Régis avait vu naître, celui qu'il avait vu jurer à Noctis de le protéger jusqu'à la fin, ce garçon qui aurait pu être son propre enfant était mort.

Un sanglot étouffé résonna dans l'air. Les épaules de son ami furent secouées d'un, puis de deux soubresauts, avant de s'immobiliser. Le Bouclier retenait ses larmes obstinément, à la seule force de sa volonté, refusant de laisser éclater son chagrin ici et maintenant.

– Ignis n'est pas… parmi eux, murmura Cor. On espère que ça veut dire qu'il est en vie.

Le monarque arracha difficilement son regard de son ami en pleurs pour regarder Tellus. Le visage de ce dernier était pâle, ses traits figés dans un masque inexpressif, mais des larmes retenues scintillaient dans ses yeux. Lui comme Régis ne pouvaient que trop facilement imaginer le cauchemar que traversait leur ami. Le roi sentit les larmes baigner ses yeux et les laissa couler, refusant de retenir sa peine.

Ce fut Cor qui tira les trois hommes de leur choc, agrippant plus fermement son roi pour l'inciter à avancer.

– On doit partir… Tellus, Clarus !

Le conseiller hocha la tête d'un mouvement raide, approcha timidement Clarus toujours agenouillé devant la dépouille de son fils. Personne ne protesta lorsqu'il attrapa fermement Gladio et le souleva sur ses épaules, trébuchant sous on poids mais refusant de l'abandonner là. Son visage était fermé, et dans ses yeux brillaient la douleur et la fureur qu'il retenait toujours derrière ses lèvres serrées.

Régis croisa le regard dévasté de son ami et eut l'impression de recevoir un coup de poing en plein ventre. Gladiolus était mort, tué par des lucisiens en révolte contre leur roi. Le vieux monarque avait été incapable de protéger jusqu'aux enfants de ses amis. Á la douleur physique s'ajouta l'immense poids de la culpabilité, et brusquement, ses forces l'abandonnèrent. Il pouvait sentir les vibrations du Cristal, toujours pressantes, grincer contre ses os, vriller à ses oreilles. Il pouvait sentir sa propre magie lui brûler les veines, lui ronger les organes.

Qui était-il, se demanda-t-il au milieu d'une vague de douleur si fulgurante qu'elle le fit s'écrouler dans l'herbe malgré la poigne de Cor et les appels de Tellus, qui était-il pour encore s'appeler un roi ? Il avait été incapable de prévenir tous ces drames. Qui était-il pour encore mériter le titre de protecteur du Lucis ? Ses propres Glaives avaient versé le sang de lignée Amacitia, sa propre magie avait tué Gladio.

Á quoi bon lui demanda son cœur. Alors Régis ne résista pas. Il ne résista pas et se laissa basculer dans les ténèbres rassurantes et silencieuses, sans entendre les cris paniqués de ses amis ni sentir leurs bras retenir sa chute. Pour la première fois depuis longtemps, il ne sentait plus les vibrations du Cristal, ne sentait plus la douleur de la magie qui lui rongeait le corps. Il ne sentait plus rien, sauf une douce torpeur dans laquelle il se laissa entraîner.

Dehors, aux limites d'Insomnia, le Mur se fissura sans un bruit. Puis il se disloqua lentement, et finit par disparaître comme de la poussière emportée par le vent.

OOO

Noctis poussa un soupir de soulagement quand lui et Nyx réussirent à gagner le petit couloir dérobé menant au Sanctuaire. Ça avait été un long et ardu parcours de rejoindre leur refuge sans se faire repérer. Seule l'ingéniosité de Nyx, qui connaissait des passages mêmes méconnus du prince lui-même, avaient permis aux deux hommes d'éviter la moindre rencontre en chemin. Le jeune homme s'élançait déjà vers la porte cachée quand il entendit le Glaive pousser un juron derrière lui.

– Un problème ? demanda-t-il impatiemment.

– Je n'arrive plus à remettre mon épée dans l'Arsenal, marmonna Nyx en serrant et desserrant son poing sans succès. Je ne peux même plus me servir de magie.

Noctis fronça les sourcils, invoquant sa propre épée qui apparut aussitôt dans un tourbillon d'étincelles dans sa main.

– Ce doit être à cause de ton état, analysa le jeune homme. Tu es sans doute trop faible pour faire appel à la magie. Donne ton épée, je vais la ranger dans mon propre Arsenal en attendant.

Nyx parut contrarié, mais il confia son arme sans rechigner au prince. Ses tempes étaient constellées de sueur et ses joues étaient anormalement rouges. Il avait probablement de la fièvre. C'était déjà un miracle qu'il ait pu venir jusqu'ici sans s'effondrer, compte tenue de sa blessure et des soins rudimentaires administrés par Noctis. Ce dernier passa le bras du Glaive par-dessus son épaule et l'aida à clopiner jusqu'à l'entrée du Sanctuaire.

La porte était close, mais les deux hommes pouvaient entendre un violent tumulte de l'autre côté. Ils se figèrent, craignant un instant que l'endroit ait été découvert et investi par les révolutionnaires. Comme pour les contredire, un éclat de voix ressemblant à celle de Tellus résonna au même moment.

– Clarus, je t'en supplie, arrête… !

Un nouveau bruit de chute – un objet très lourd qui heurtait le sol – suivit la supplication. Surpris et un peu effrayé, Noctis saisit la poignée et poussa la porte, un peu étonné de constater qu'elle était déverrouillée. Son regard tomba immédiatement sur Tellus et Cor qui se tenaient sous le puits de lumière, au centre du Sanctuaire. Un immense soulagement le submergea en voyant des visages alliés. Enfin, pensa-t-il naïvement, enfin le cauchemar semblait prendre fin… !

Avant qu'il n'ait pu exprimer son soulagement, Nyx poussa un cri d'alerte et plaqua brutalement le prince contre le mur. Une statue tomba à l'endroit exact où ils s'étaient tenus une seconde plus tôt. L'immense bloc de pierre sculptée se fracassa sur le sol dallé et se fissura en plusieurs morceaux qui roulèrent aux pieds des deux hommes. Noctis cligna des yeux, pris par surprise. C'était la statue de Ramuh, réduite en morceaux sous ses bottes.

Clarus poussa un cri de bête sauvage qui rebondit contre les murs blancs du Sanctuaire. Cor se précipita pour refermer et verrouiller la porte pour empêcher l'écho de se perdre dans le couloir. Le Sanctuaire était un lieu relativement isolé, mais il était inutile de prendre le moindre risque dans leur situation.

– Tu as l'air indemne, Noctis, déclara le Maréchal en examinant ce dernier de la tête aux pieds avant de se tourner vers Nyx. Je ne peux pas en dire autant pour toi, Ulric. Mais bon travail. Vous avez réussi à échapper aux révolutionnaires.

Il attrapa le bras libre de Nyx pour soutenir son poids, examinant rapidement la blessure à peine cicatrisée de son subordonné.

– Ce n'est… rien de grave, grinça le Glaive entre ses dents serrées. Son Altesse… m'a sauvé la vie.

– Cor, où est mon père ? demanda Noctis.

Le Maréchal désigna aussitôt la silhouette de Régis, allongée à même le sol au pied de la statue de Bahamut. Le jeune homme se précipita vers la forme inerte de son père, agrippant ses épaules avec des gestes paniqués. Régis était inconscient et pâle comme la mort. Du sang lui coulait du nez, et un mouchoir tâché gisait sur le sol à côté de lui. Le prince attrapa immédiatement l'étoffe pour en tamponner la moustache du roi.

– Il est en vie, le rassura l'Immortel en le rejoignant, aidant Nyx à s'asseoir à côté de leur monarque. Mais il est épuisé. Le Cristal lui a pris toutes ses forces. Il ne peut plus maintenir le Mur, et aucun de nous n'arrive à se servir de magie.

Il secoua inutilement sa main en guise de démonstration. Noctis sentit son cœur se serrer, mais il n'arrivait pas à être étonné. Tout le monde avait attendu et craint ce jour, le jour où leur roi serait trop faible pour utiliser la magie du Cristal et pour la prêter à ses Glaives, pour maintenir le Mur autour d'Insomnia. Le prince posa une main sur la poitrine de son père, se rassurant du rythme régulier de son souffle sous ses doigts. Au moins, Régis était encore là, encore en vie.

Nyx poussa un gémissement endolori.

– Ça explique pourquoi… je n'y arrivai pas non plus…, haleta-t-il. Maintenant, la ville est vulnérable… Niflheim peut nous achever, à n'importe quel moment.

– Si les révolutionnaires ont Argentum, ils vont s'en servir pour faire pression sur l'Empire, dit l'Immortel d'une voix sombre. C'est leur seule chance d'éviter le bain de sang.

Au même moment, un nouveau fracas leur vrilla les oreilles. La statue de l'Hydréenne bascula à terre en faisant trembler le sol et se brisa en deux. Clarus piétina rageusement les débris de pierre sous ses pieds. Ses yeux brillaient de colère et son visage était ravagé par les larmes. Noctis n'avait jamais vu le Bouclier de son père dans un tel état de fureur. Clarus n'était pas exactement réputé pour sa patience, mais jamais il n'était autant sorti de ses gonds.

Tellus, qui tournait autour de lui comme une poule inquiète pour ses poussins, l'attrapa par le bras dans une tentative de le calmer.

– Clarus, s'il te plaît, ça ne sert à rien… !

Le Bouclier poussa un cri de rage et repoussa violemment son compagnon. Ce dernier trébucha sur les restes de la statue de la dragonne aquatique et manqua de tomber au sol. Cor s'était levé et rattrapa le conseiller juste à temps.

– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Noctis d'une voix tremblante, son regard valsant entre les trois conseillers de son père.

Quelque part, au fond de lui, il savait que seule une chose aurait pu mettre l'Amacitia dans un tel état. Il s'en doutait mais refusait d'accepter la possibilité horrible qui se dessinait devant lui. Clarus l'ignora, déchargeant maintenant toute sa rage sur le mur qu'il tambourinait à coups de poings, sans prêter attention au sang qui coulait de ses doigts.

Cor et Tellus se tournèrent lentement vers leur prince. Le visage de l'Immortel était fermé et austère. Celui de Tellus n'exprimait qu'une douleur crue et viscérale. Ses yeux brillaient de larmes derrière ses lunettes perchées de travers sur son nez. C'est lui qui se dirigea vers Noctis, qui s'agenouilla devant lui pour qu'ils soient à la même hauteur. Son regard perça le jeune homme comme une lance en plein cœur. Il sentit à peine les mains du conseiller royal saisir la sienne.

– Noctis…, et sa voix tremblait. Écoute… il faut que tu sois courageux…

Il lui parlait comme si Noctis avait encore trois ans. Le prince n'arriva pas à s'en irriter cette fois-ci. Il le fixa avec des yeux secs, sans un mot, sans même ciller. Dans sa poitrine, une main glacée lui enserra le cœur.

– C'est Gladio. Il a été tué. Noctis, Gladio est mort.

Noctis ne bougea pas. Derrière Tellus, Clarus continuait de se ruiner les poings contre le mur. Le jeune homme tourna lentement la tête. Il y avait un corps allongé au sol, au pied de la statue de Shiva et Ifrit. Gladio avait les mains ramenées sur son ventre, la tête tournée sur le côté. Il semblait dormir, juste dormir.

Le cœur de Noctis lui soufflait que c'était seulement une illusion, pendant que son cerveau tentait de se raccrocher à cette illusion. Sûrement, Gladio dormait. Il dormait, ça ne pouvait pas être autrement. Il dormait…

Le prince ouvrit la bouche. Mais ce fut le cri de Clarus qui résonna dans le silence froid du Sanctuaire. Il était tombé à genoux, ses mains en sang ramenées contre son visage, et il pleurait. Il pleurait.

Gladio était mort.

OOO

La chute du Mur d'Insomnia marqua un tournant aussi violent qu'inattendu dans l'histoire du conflit opposant Niflheim au Lucis. Tout le monde savait que ça arriverait, mais paradoxalement, personne ne s'était préparé à cette inévitable éventualité. Ce fut toute la situation géopolitique qui se retrouva renversée en l'espace de quelques heures. Non contents de perdre leur dernière barrière de protection, les Glaives au service du Lucis perdirent également l'usage de leur magie. Ils commencèrent un repli aussi hâtif que désespéré vers leur capitale, abandonnant les contrées qu'ils avaient si longtemps défendu contre Niflheim.

C'est ainsi que la baie de Galdina, défendue bec et ongles pendant de longs mois, fut laissée à son sort et conquise par les armées impériales en moins d'une heure. Pendant le même laps de temps, les défenses lucisiennes déployées autour de Lestallum furent balayées et le pavillon impérial flotta de nouveau sur la ville. On aurait pu croire qu'Accordo aurait pu être protégé de par sa situation d'archipel et son statut neutre pendant le conflit. Il n'en fut rien.

Dino était dans son hôtel quand les premiers heurts entre lucisiens, impériaux et habitants d'Altissia eurent lieu. Le monde venait à peine d'être secoué par la retentissante nouvelle de la chute du Mur d'abord, puis par l'annonce de coup d'état par les sénateurs lucisiens qui déclarèrent leur roi mort et qu'ils prenaient le pouvoir. Á Altissia, Glaives réfugiés sur l'archipel et soldats au service de l'Empire commencèrent à se battre en pleine rue. En parallèle, le port de la capitale était pris d'assaut par les réfugiés politiques de Niflheim qui cherchaient désespérément à fuir, imités par des habitants locaux terrorisés par les affrontements qui secouaient leur ville.

Le journaliste reçut bien vite une convocation de Claustra, ainsi qu'une escorte pour le mener à bon port à l'hôtel de ville. Au milieu des factions lucisiennes et impériales qui s'affrontaient comme des gangs de rue, des groupes de civils manifestaient devant les grilles du ministère, réclamant une décision rapide de leur dirigeante pour rétablir l'ordre. Les manifestants s'acharnèrent sur la voiture officielle menant Dino à l'intérieur du ministère, frappant contre les vitres si fort qu'elles vibraient dangereusement. L'un d'eux jeta une bouteille qui se brisa sur le capot immaculé du véhicule.

– On dirait que la paix, c'est bien fini, constata sombrement le journaliste en entrant dans le bureau de la chancelière.

Cette dernière était assise derrière son immense bureau. Sa surface de bois poli, d'habitude d'une immaculée propreté, était cachée aujourd'hui par un amas désordonné de papiers et de journaux. En regardant de plus près, Dino constata que Claustra avait commandé un exemplaire de chaque gazette du continent lucisien. Tous offraient les mêmes mots en gros titres : « LE MUR D'INSOMNIA EFFONDRÉ ! LE ROI RÉGIS MORT ? LA DÉCLARATION CHOC DU NOUVEAU GOUVERNEMENT LUCISIEN ». Chaque périodique s'étalait et se lamentait ensuite sur les combats qui faisaient rage sur le continent de l'est. Deux tasses sales qui avaient dû contenir du café gisaient au milieu du désastre, seuls témoins de la nuit probablement blanche qu'avait dû passer la chancelière, accrochée à son téléphone ou son ordinateur, et convoquée par ses conseillers.

La vieille dame massait ses tempes. Elle adressa un regard fatigué au journaliste quand ce dernier s'assit face à elle. Dehors, malgré les fenêtres à double-vitrage, résonnaient les cris de la foule de manifestants massés derrière les grilles de l'hôtel de ville.

– On dirait…, concéda-t-elle d'un ton défait. Je n'imaginais honnêtement pas que les sénateurs et l'armée commette un coup d'état contre leur roi. Je savais que sa situation était délicate, mais au point de le renverser…

– Vous pensez qu'il est vraiment mort ?

Claustra poussa un long soupir qui affaissa ses épaules carrées. Dans la lumière pâle du soleil qui se déversait par rayons étroits par les fenêtres, elle paraissait vieillie de dix ans.

– Le Mur s'est effondré. Les Glaives ne peuvent plus utiliser de magie. Si le roi n'est pas mort, il est très faible. Trop pour reconquérir son royaume.

– Et le prince Noctis ?

La chancelière secoua la tête de droite à gauche, la mine austère.

– Nous n'avons aucune nouvelle. Nous ignorons où il se trouve, s'il est bien en vie… Pour ce qui est du prince Argentum…

Elle tendit la main et tourna l'écran de son ordinateur en direction de Dino. Elle était apparemment en train de consulter le site officiel du Lucis avant l'arrivée du journaliste. Si la page d'accueil arborait encore le blason royal de la lignée Caelum, des annonces sur fond rouge annonçaient en boucle le potentiel décès du roi, et l'annonce de la mise en place du nouveau gouvernement. Une liste énonçait un nombre vertigineux de noms de ceux censés être à la tête du pouvoir, mais Claustra s'était intéressée à une vidéo titrée « ANNONCE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE DU LUCIS Á L'EMPIRE DU NIFLHEIM ».

– Ça vient d'être publié, l'informa la chancelière. Ça doit passer en boucle sur les réseaux sociaux et sur toutes les chaînes du Lucis.

La vidéo avait été tournée dans la salle du trône, comme c'était habituellement le cas lorsque le roi voulait faire une annonce officielle. Dino avait naïvement cru qu'une nouvelle vidéo officielle publiée par le Lucis rediffuserait la cérémonie d'allégeance entre le roi et le prince impérial. Au lieu de ça, deux personnes apparurent au centre de l'image, au pied du dais, laissant voir derrière eux le trône vide. Un homme petit et replet et une femme arborant un vilain hématome sur la tempe fixaient l'objectif. Ils portaient la tenue des sénateurs.

– Mon nom est Livius, annonça l'homme d'une voix exagérément forte.

– Mon nom est Clélia, enchaîna la femme d'un air plus hésitant.

– Nous sommes les représentants officiels du nouveau parlement libre du Lucis ! clama Livius. Et cette vidéo est un message à l'attention de Iedolas Aldercapt, Empereur de Niflheim.

Dino se mâchonna anxieusement les lèvres tandis qu'un nouvel individu apparaissait à l'image. Un homme grand et large comme une armoire à glace, vêtu d'un lourd uniforme militaire. Il dominait les deux sénateurs de pratiquement plus d'une tête. Dino ne retint pas un juron quand le nouveau-venu tira un homme entravé par le bras jusqu'à ce qu'il apparaisse au milieu de l'écran. Le prince impérial Argentum, habillé de sa tenue officielle, grimaça avant de regarder l'objectif avec des yeux hagards. Il paraissait pâle et terriblement chétif dans la poigne du géant derrière lui, mais semblait en relative bonne santé. Sur sa poitrine brillait le pendentif d'or des héritiers impériaux, preuve indiscutable de son lignage.

Il tressaillit lorsque Livius posa une lourde main sur son épaule.

– Même si le Mur s'est effondré, nous nous battrons bec et ongles pour défendre notre cité, assura-t-il. Mais pourquoi se battre alors que nous pourrions négocier ? Nous détenons toujours votre second héritier, Empereur Aldercapt. Si vous tentez quoi que ce soit pour envahir ou anéantir Insomnia, les répercussions seront terribles, pour vous et pour votre empire.

Á ces mots, le militaire s'avança en poussant Argentum devant lui avant de saisir ses mains menottées devant lui. Le prince émit un grognement étouffé quand son geôlier le força à lever ses poignets, chacun recouvert d'un bracelet rouge comme la ceinture de son uniforme.

– Il y a des secrets qu'il vaut mieux éviter de divulguer, gronda le soldat d'une voix menaçante, ses yeux froids rivés sur la caméra. Vous savez de quoi je parle. Si vous voulez que votre lignée prospère et que votre fille gouverne, je vous conseille d'accepter de négocier. Je suis certain que nous arriverons à trouver un… compromis satisfaisant pour nos deux pays.

Clélia s'avança à son tour. Des trois protagonistes, c'était elle qui semblait la moins assurée. Á dire vraie, elle paraissait encore plus mal en point qu'Argentum. Elle posa à contrecœur une main sur l'épaule de leur précieux otage et regarda les téléspectateurs.

– Nos conditions sont claires, déclara-t-elle. Qu'Insomnia ne soit pas attaquée, et que la libération de sa Majesté l'Oracle Lunafreya Nox Fleuret, reine de Tenebrae, fasse partie de la négociation à venir. Nous sommes prêts à accueillir des émissaires impériaux dans notre citée pour entamer les discussions.

– Nous attendrons vingt-quatre heures, enchaîna Livius. Si d'ici vingt-quatre heures, nous recevons une réponse que nous considérons comme négative, ou si vous ignorez ce message, nous mettrons notre menace à exécution. Réfléchissez bien.

L'image se figea sur le visage d'Argentum. Dino observa un long moment le visage blême et les yeux rougis de l'héritier impérial, ne pouvant s'empêcher de ressentir de la pitié pour le jeune homme. Il leva ensuite la tête vers Claustra.

– Le militaire…

– Le commandant Drautos, précisa la chancelière d'une voix lasse. Un haut-gradé de l'armée royale.

– Drautos, répéta docilement le journaliste. Que voulait-il dire par « secret » ? Vous êtes au courant de quelque chose ?

Claustra secoua négativement la tête.

– Non, mais je me doute que le prince Argentum doit en cacher au moins un : l'identité de son véritable père. Drautos a dû la découvrir je ne sais comment. Il suffit que le père biologique du prince soit une personne suffisamment compromettante pour mettre à mal sa légitimité de second héritier. Je vous rappelle que tant que la princesse Aurum n'a pas au moins deux enfants, elle a toujours besoin de son frère pour gouverner après son père.

Dino hocha la tête. Il connaissait le principe de l'équilibre impérial. C'était suffisamment important pour ébranler l'Empire de l'intérieur. C'était d'ailleurs ce que l'héritier impérial aurait souhaité faire en prêtant allégeance au roi du Lucis. Il y avait quelque chose de terriblement ironique de constater que le nouveau gouvernement lucisien faisait justement pression sur ce même principe pour imposer leurs conditions.

La chancelière se leva et alla se poster devant l'une des larges fenêtres de son bureau. Elle resta un moment devant la vitre, le regard probablement braqué sur la masse de manifestants qui protestaient toujours devant l'hôtel de ville.

– Accordo est dans le chaos, dit-elle au bout d'un moment. Les impériaux et les lucisiens se battent dans ma capitale, la population est terrorisée. Ce n'est plus qu'une question de temps avant que l'Empire envoie ses vaisseaux de guerre contre Altissia.

– Le Lucis n'a pas encore dit son dernier mot, protesta Dino en montrant l'écran de l'ordinateur. Vous les avez entendus, ils veulent négocier…

– Pour leur sécurité, pas la nôtre, le coupa Claustra qui pivota sur ses talons. Ils sont aux abois.

– Mais ils refusent de baisser les bras, insista le journaliste.

Son interlocutrice arqua un sourcil circonspect au-dessus de ses yeux froids.

– Vous prenez leur défense, Monsieur Ghirenze ? Ce sont des révolutionnaires qui ont renversé leur roi et pris en otage le prince impérial.

– Leurs méthodes sont discutables, mais leur courage est plus honorable que le vôtre ! répliqua Dino du tac-au-tac.

Les mots avaient quitté ses lèvres avant qu'il n'ait eu le temps – ou même l'idée – de les retenir. Ils résonnèrent dans l'air, lourds et accusateurs. Claustra ne flancha pas, ne cilla même pas. Elle fixait Dino de son regard de glace, ses traits austères, ses épaules plus raides que celles d'une statue de granit. Le cerveau de Dino lui rappela brusquement à qui exactement il s'adressait et dans quelles circonstances. Il recula d'un pas, choqué par son éclat de violence.

– Je… Je m'excuse, bredouilla-t-il. Je ne voulais pas dire les choses comme ça…

– Mais vous ne regrettez pas vos paroles, clarifia la chancelière avec un calme impressionnant, comme s'ils étaient en train de parler de la pluie et du beau temps. C'est ce que vous pensez. Vous croyez que je suis lâche, parce que j'ai refusé d'aider Régis quand il m'a demandé de l'aide.

Au contraire de Claustra, Dino tressaillit en entendant ces paroles. Il savait que c'était injuste, qu'il n'avait pas le droit de juger la chancelière car il n'était pas à sa place. Elle avait voulu protéger son pays. Pourtant, elle se trouvait aujourd'hui au pied du mur. La guerre était à ses portes.

– Je pense, dit le journaliste en choisissant soigneusement ses mots, que vous devez prendre une décision. Vous avez voulu aider le Lucis d'une manière détournée en m'autorisant à écrire un article sur l'allégeance du prince impérial. Mais il est trop tard maintenant. Il faut vous fassiez un choix.

La vieille femme plissa les yeux et une étincelle dangereuse brilla dans ses iris bleus. Elle ressemblait à une lionne qui défendait ses petits, à un faucon qui avait choisi sa proie.

– Vous voulez qu'Altissia ne soit plus neutre. Vous voulez que je prenne parti.

– Il y a des soldats impériaux et des Glaives lucisiens sur l'ensemble de votre archipel, dit Dino en refusant de flancher maintenant même sous le regard froid de la chancelière. Si vous ralliez la cause du Lucis ou du Niflheim, leurs soldats se rangeront derrière vous. Vous avez le pouvoir de faire changer les choses. Mais c'est à vous de décider à qui vous voulez donner votre soutien. Qui vous voulez voir gagner la guerre.

La question paraissait peut-être stupide à l'entendre. Niflheim était un état belliqueux qui avait mené une guerre contre le Lucis depuis trente ans. Pourtant Dino savait qu'historiquement, Altissia avait été affiliée à Tenebrae. De plus, prendre position contre le Niflheim mettrait Altissia en danger. Les vaisseaux impériaux flottaient en permanence dans le ciel bleu de l'archipel, prêts à tourner leurs canons vers Accordo à tout instant.

D'un autre côté, choisir Niflheim équivalait à choisir les ténèbres. Le Cristal avait toujours été lié à la lignée des rois du Lucis, et à celle des Oracles. Quand bien même l'Empereur arrivait à s'emparer de la pierre, la Magie du Cristal mourrait en même temps que le roi Régis et son unique héritier. De même façon, les Oracles ne pourraient plus utiliser leur magie protectrice et guérisseuse sans la pierre sacrée ni les rois du Lucis pour la protéger.

Le choix était cornélien, impossible, et lourd de conséquences dans un cas comme dans l'autre. Pourtant il fallait prendre une décision.

– Êtes-vous avec le Lucis, demanda Dino. Ou êtes-vous avec l'Empire ?

– Je suis avec la paix, répliqua aussitôt Claustra.

Dino la regarda, elle, l'inébranlable chancelière d'Accordo, protectrice de la seule nation au monde encore en paix jusqu'à aujourd'hui. Il la regarda et lui répondit :

– Alors décidez.

Même si la magie du Cristal n'existait peut-être plus, il y avait toujours des gens, des peuples entiers qui n'aspiraient qu'à mener une existence paisible. Il y avait encore de l'espoir, et Dino comptait bien s'y raccrocher.


Voilà pour ce chapitre, merci de l'avoir lu ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.