Bonjour/bonsoir tout le monde. Voici un petit interlude en attendant le prochain chapitre. J'espère que ça vous plaira :).

Dans le flash-back, les dialogues non-notés en italique indiquent que les personnages parlent en lucisien. Excusez les fautes de frappe, les coquilles et les erreurs d'orthographe qui peuvent rester malgré mes nombreuses relectures.

Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.


Interlude IV

Stella

Si quelqu'un d'autre que Stella Aurum Aldercapt avait levé les yeux vers les immenses buildings d'Insomnia, il aurait certainement été impressionné. La capitale lucisienne était moins esthétique que Tenebrae ou Altissia, mais demeurait impressionnante par la taille et l'architecture de ses gratte-ciels s'élançant avec grâce dans le ciel bleu. Par pour Stella. La beauté avait quelque chose de secondaire à ses yeux. Elle ne se laissait jamais intimider ou impressionner par quoi que ce soit. Prompto le faisait très bien à sa place.

La Citadelle, demeure des rois du Lucis, dégageait quelque chose d'austère, mais n'était pas aussi impersonnelle que le palais impérial de Gralea. Une foule de Glaives armés fit office de comité d'accueil pour l'héritière impériale et au Chancelier Izunia. Ce dernier n'avait pas soufflé un mot depuis leur arrivée à Insomnia, et se complaisait toujours dans le silence tandis qu'ils étaient escortés vers la salle du trône – vers Prompto – par des soldats qui les dévisageaient avec haine et méfiance.

Stella n'avait pas cherché à entamer la conversation, même si elle trouvait le mutisme d'Izunia des plus suspicieux. C'était d'ordinaire un homme qui n'avait jamais la langue dans sa poche. Stella le détestait cordialement, et elle l'avait toujours détesté. Il ne lui avait jamais inspiré confiance, même à l'époque où elle n'avait été qu'une petite fille. Les premiers souvenirs qu'elle avait du Chancelier coïncidaient d'ailleurs étrangement avec l'apparition de Prompto dans sa vie.

Á cette époque, elle les avait exécré tous les deux. Izunia et son nouveau petit frère.

« L'ancienne chambre de Stella avait été transformée en nurserie pour le bébé. Toutes ses précieuses affaires, son lit, son armoire, ses jouets, sa bibliothèque, même les tableaux ornant les murs, tout avait été pris et transférés dans une nouvelle chambre, à l'autre bout du couloir, plus grande et sans doute plus jolie, toujours était-il que Stella était furieuse. Elle détestait ce bébé qui, non content de lui avoir déjà pris sa mère, lui volait maintenant sa place dans le palais, et même l'attention de son père.

Á cette pensée, les yeux de la petite fille s'emplirent de larmes qu'elle écrasa furieusement. Elle détestait pleurer. Pleurer était un signe de faiblesse, un acte indigne de la guerrière qu'elle désirait être. Les héros des légendes que lui racontaient ses percepteurs ne versaient jamais une larme. Ils se battaient jusqu'à la mort s'il le fallait pour défendre leurs terres. Pourtant, le vide qu'avait laissé la disparation de sa mère était trop douloureux pour que Stella l'ignore. Ça ressemblait à une plaie ouverte qui refusait de cicatriser. La petite fille rêvait de pouvoir se réfugier dans les bras de l'Impératrice, de sentir l'odeur de ses cheveux parfumés, d'écouter sa voix douce lui répétant qu'elle devait être contente, qu'elle serait bientôt une grande sœur.

Stella n'était encore qu'une enfant, mais elle n'était pour autant stupide. Elle avait parfaitement compris que l'apparition d'un petit frère dont elle n'avait jamais voulu coïncidait étrangement avec la disparition de sa mère. Elle avait vu la chose grandir dans le ventre de l'Impératrice, qui, mois après mois, avait été de plus en plus faible. A la fin, elle ne pouvait même plus quitter son lit. La connexion n'était pas difficile à établir. Sa mère était morte pour que le bébé naisse.

La petite fille aurait voulu sortir de cette chambre qui n'était plus la sienne, se réfugier dans ce qui serait désormais ses nouveaux quartiers, mais la porte était close. Son ancienne gouvernante, devenue celle du bébé, car bien entendu, Stella était trop grande pour encore avoir une gouvernante, la surveillait du coin de l'œil. Elle était assise sur un petit tabouret, à côté du berceau installé là où auparavant s'était trouvé le lit de Stella. La princesse lança un regard dégoûté vers le berceau et refusa de s'en approcher. Sa gouvernante poussa un soupir.

Votre Altesse, implora-t-elle. Ne voulez-vous pas saluer votre jeune frère ?

Non, cracha Stella en montrant presque les dents.

La jeune femme en face d'elle parut peinée, mais ne jugea pas utile d'insister. Cela faisait aujourd'hui un mois que le bébé était né et que l'Impératrice Maxima était décédée, et pas une fois la petite princesse n'avait voulu rencontrer son nouveau frère. Elle n'avait jamais pu dire adieu à sa mère. On l'avait emmenée à l'hôpital militaire de Gralea au beau milieu de la nuit, alors qu'elle hurlait de douleur. Stella avait entendu ses cris qui l'avaient tirée du sommeil, et le temps qu'elle quitte son lit pour rejoindre la chambre parentale, sa mère avait été déjà était emmenée. Elle n'était jamais revenue. Á la place, son père lui avait ramené son frère plusieurs jours plus tard, l'héritier Argentum si attendu, mais dont Stella se serait volontiers passée si ça lui avait permis de garder l'Impératrice.

« L'Impératrice votre mère est auprès de la Glacéenne, » lui avait murmuré sa gouvernante alors que Stella pleurait dans son lit. « Auprès de notre déesse protectrice, elle brille parmi les étoiles et peint des aurores boréales dans le ciel, pour le bonheur des hommes. »

« La Glacéenne est morte ! » avait rugi Stella, pleine de rage malgré ses larmes. « Nos canons l'ont exterminée, parce qu'elle était trop faible pour nous protéger ! »

Sa gouvernante ne lui avait plus jamais parlé de la Glacéenne ni de l'Impératrice. Stella croisa les bras sur sa poitrine, froissant l'élégante tenue blanche et rouge qu'on l'avait forcée à enfiler ce matin sans qu'elle ne sache pourquoi, et jeta un regard impatient vers la porte.

Je veux sortir, décréta-t-elle de sa plus belle voix de princesse.

Cela faisait un moment qu'elle se plaisait à imiter le ton sec et autoritaire qu'employait son père quand il s'adressait à ses ministres. Malheureusement, sa tentative n'eut pas l'effet escompté. La gouvernante secoua doucement la tête.

Je suis désolée, Altesse. Mais son Éminence a ordonné votre présence ici. Il vous rejoindra dans peu de temps.

Stella grinça des dents, mais savait déjà très bien que quand son père donnait un ordre, il lui était impossible de désobéir. La petite fille poussa un soupir exaspéré et se planta devant la fenêtre, fixant le ciel gris qui s'étendait à perte de vue au-dessus de la toundra blanche et grise. C'était le début du mois de novembre, et déjà des tempêtes de neige commençait à sévir, forçant Stella et les autres enfants de la ville à rester confinés à l'intérieur jusqu'à la venue du printemps.

Distraitement, elle se demanda ce que lui voulait son père. Depuis la mort de l'Impératrice, Stella n'avait eu que de rares occasions de le voir en tête-à-tête. L'Empereur avait changé, avant même la mort de son épouse. Quelques mois auparavant, l'oncle de Stella, qui était aussi ancien héritier Argentum, était mort au combat sur le continent lucisien. Si la toute jeune princesse avait vécu cette épreuve comme un déchirement, Iedolas, déjà austère de nature, s'était d'autant plus renfermé sur lui-même. Il avait refusé de tenir Stella par la main le jour des funérailles, et s'était enfermé des journées entières dans son bureau, loin de son épouse et de sa fille.

Oui, c'était toute la vie de Stella qui avait changé du tout au tout. Elle se souvenait de son oncle, un homme réservé mais toujours souriant avec Stella, qui la prenait dans ses bras et la lançait dans les airs pour la faire rire. Elle se souvenait des soirées auprès de son père, qui lui contait les histoires de leurs ancêtres, grands empereurs de Niflheim. Elle se souvenait de sa mère, qui la serrait dans ses bras et lui murmurait encore et encore que bientôt, très bientôt, ils compteraient un nouveau membre dans leur grande famille.

Aujourd'hui, Stella était seule. Toute seule, avec un bébé trop bête pour comprendre qu'il n'avait plus de mère, qu'il ne connaitrait jamais son oncle. La naissance de son frère avait été saluée par la population entière. Un banquet immense avait été organisé, et Stella s'était sans cesse entendue dire qu'elle devrait être heureuse. Heureuse d'avoir un frère, un héritier qui porterait le titre d'Argentum. Heureuse, car sa future accession au trône lui était maintenant garantie.

Une éternité plus tard – peut-être une vingtaine de minutes, mais aux yeux d'un enfant, c'était une vraie éternité – la porte de la chambre s'ouvrit enfin, dévoilant la haute silhouette de l'Empereur. Flanqué du chancelier Izunia, Iedolas s'avança dans la pièce, ses yeux de glace balayant la pièce. La gouvernante se leva précipitamment de son siège et posa un genou à terre, vite imitée par Stella.

Votre Éminence, salua la gouvernante. Que l'or illumine les terres blanches de l'Empire.

Bientôt l'argent brillera de nouveau sur la couronne impériale, répliqua froidement l'Empereur d'une voix claquante comme un coup de fouet. Laissez-nous.

La jeune femme ne se fit pas prier. Elle quitta la pièce sans un regard en arrière, et le chancelier referma la porte derrière elle. Stella se releva quand son père posa les yeux sur elle. La petite fille cacha son frisson en voyant les traits tirés et les cernes sous les yeux de son père. L'Empereur n'avait jamais dégagé une aura particulièrement chaleureuse, mais il paraissait maintenant particulièrement glacial et inaccessible. Pour couronner le tout, la courte barbe brune de Iedolas était depuis quelques semaines constellée de taches grises. Stella avait parfois l'impression de voir une copie vivante du portait de son grand-père accroché au mur du couloir principal menant à la salle du trône.

L'Empereur finit par détourner son regard et se dirigea sans un mot pour sa fille vers le berceau de son nouveau fils. Stella sentit la pointe familière de jalousie lui percer le cœur. Elle serra les poings et enfonça ses dents dans ses lèvres pour retenir ses protestations. Une ombre surgit sans prévenir devant elle, lui cachant la vue de son père. Une odeur de parfum capiteux lui gratta presque les narines, et elle n'eut pas besoin de lever les yeux pour réaliser que le Chancelier Izunia se dressait devant elle.

Ce dernier s'accroupit en face d'elle dans un froissement d'étoffes. Une paire d'yeux étrangement mordorés brillaient depuis la pénombre du chapeau planté sur le crâne d'Izunia, et d'où s'échappait une cascade de cheveux couleur rouille. Leur couleur avait toujours profondément intrigué Stella, elle qui était habituée à la blondeur pâle du peuple impérial. Le Chancelier lui adressa un sourire qu'elle ne lui rendit pas, avant de glisser une main gantée dans la poche de son manteau pour en sortir un bonbon emballé dans un délicat papier satiné. Il lui tendit la sucrerie, gloussa quand elle refusa de la prendre.

– Vous avez tort, Altesse, ronronna-t-il de sa voix doucereuse. Cette confiserie vient de Tenebrae, conçue spécialement pour les enfants de la Reine Sylvia. Un bonbon spécial pour les enfants spéciaux. Et vous êtes très spéciale, Princesse Aurum.

Izunia avait parlé en lucisien, mais la petite princesse le comprenait sans aucune difficulté. Comme tous les enfants de l'Empire, elle parlait aussi bien le graléen que le lucisien. Un avantage non-négligeable sur le champ de bataille. Iedolas répétait sans arrêt qu'il était essentiel de toujours en savoir plus que leur ennemi. Cela incluait les civils et les enfants, et d'autant plus la jeune héritière au trône impériale, qui serait un jour amenée à participer au combat.

Stella lança un regard en coin à son père, à la recherche de son approbation, mais l'Empereur ne la regardait même pas. Son attention était focalisée sur cet idiot de bébé. La fillette se retint très fort de tirer la langue – au bébé, à son père, aux deux ! – et arracha pratiquement la confiserie des doigts du Chancelier. Elle ne prit pas la peine de le remercier – si son père ne la regardait pas, à quoi bon ? Elle était une princesse après tout ! – et, d'un geste vif, ôta l'emballage qu'elle laissa tomber au sol. Une bille ronde, jaune comme du miel, brilla dans la lueur du luminaire au plafond. Stella roula doucement la sphère dorée entre ses doigts, avant de juger finalement qu'elle semblait suffisamment appétissante pour qu'elle y goûte.

Les yeux du Chancelier la regardaient fixement, brillants comme ceux d'un loup caché dans les bois au milieu de la nuit. Stella n'aimait pas le regard du Chancelier. Elle y décelait quelque chose qu'elle ne parvenait pas encore à saisir, mais qu'elle n'appréciait pas. Elle avait la sensation désagréable qu'Izunia se moquait constamment d'elle et de son père. Elle lui adressa un regard impérieux, refusant de montrer qu'elle se délectait du goût de miel parfumé sur sa langue. Niflheim ne concevait pas de sucreries aussi élaborés. Les desserts à Gralea se limitaient à des bonbons au sucre blanc et à des gâteaux secs, tout juste bons à tremper dans du lait chaud.

Un cri perçant émanant du berceau brisa subitement le silence lourd qui régnait dans la pièce. Stella grimaça tandis que le Chancelier se redressa et pivota sur ses talons. Iedolas s'était assis sur le tabouret abandonné par la gouvernante, et avait posé une main sur la poitrine du bébé. Stella remarqua à cet instant qu'il tenait dans son autre main une petite boîte de métal. L'Empereur leva finalement les yeux vers sa fille. Un seul regard lui suffit pour que la princesse le rejoigne sans rechigner. Stella croqua bruyamment son bonbon, le réduisant en miettes dans sa bouche jusqu'à pouvoir toutes les avaler, et regarda son père avec des yeux expectatifs.

Il est temps, annonça gravement Iedolas.

Il est temps pour quoi, Père ? demanda la jeune fille.

Sans lui répondre, l'Empereur ouvrit la boîte métallique. Les yeux de Stella s'écarquillèrent quand le couvercle se souleva, révélant un écrin de satin blanc dans lequel reposait un médaillon d'argent. Elle ne l'avait jamais vu auparavant, et pourtant elle le reconnaissait. Instinctivement, sa petite main se referma sur son propre pendentif, caché sous les épaisseurs de sa tenue. Le saisissant par la chaîne, elle l'extirpa hors de son col et le montra à son père, comme une question muette. Iedolas hocha la tête sans sourire.

Ce médaillon t'a été offert le jour de ta naissance, car tu es la nouvelle héritière Aurum, dit-il. Á présent, tu as un frère pour porter le titre d'Argentum.

A ces mots, il lui lança un regard impénétrable. Stella se sentit rougir alors que les yeux de son père lui envoyaient un lourd reproche pour sa conduite. Au lieu de pleurer sa mère, elle aurait sans doute dû se réjouir de l'arrivée de son frère. Comme s'il avait lu dans ses pensées, l'Empereur hocha gravement la tête.

Réjouis-toi, car il sera l'unique frère que tu auras désormais, poursuivit-il gravement. Ta mère ne sera plus là pour te donner une grande fratrie. Ce garçon sera ton unique soutien pour les années à venir. Il te donnera la légitimité pour monter sur le trône à ma suite, et ce même s'il n'est pas de mon sang.

Un soupçon de colère teinta la voix de Iedolas. Stella sentit son cœur se serrer. Elle ne comprenait pas vraiment les paroles de son père, mais en voyant la rage qui étincelait dans ses yeux, elle garda sagement la bouche fermée. Son père posa soudainement une main sur son épaule, lourde et imposante qui la cloua littéralement au sol.

Toi seule es ma fille, mon enfant, gronda-t-il. Ma chair et mon sang. Toi seule monteras sur le trône de Niflheim après moi. Tu m'entends, Stella ?

La petite fille lança aussitôt un regard méfiant et incertain en direction du Chancelier. Son prénom était un secret, un secret jalousement gardé par les membres les plus proches de sa famille. Seuls ses parents et son oncle le connaissaient, et prenaient soin de ne l'énoncer que lorsqu'ils étaient seuls, loin des oreilles des domestiques. Son prénom, lui avait sévèrement dit son père, ne pouvait être révélé au monde qu'une fois qu'elle sera elle-même impératrice. « Car connaître le nom d'un héritier impérial, » avait déclaré solennellement Iedolas, « connaître son nom équivaut à un serment d'allégeance. Tu prêteras un jour allégeance au peuple en leur révélant ton nom, comme je l'ai fait en montant sur le trône. »

Elle était et resterait l'héritière Aurum, jusqu'à ce que vienne le jour de son couronnement. D'ici là, son nom était réservé à l'usage strictement personnel. Mais le Chancelier était « un cas à part », pour reprendre les propres mots de l'Empereur. Il était le plus proche conseiller de Iedolas, un « homme de confiance ». Stella ne parvenait pas à aimer cet homme trop mystérieux et étrange à son goût. Elle n'aimait pas l'idée qu'il connaisse son nom, car elle n'aimait pas l'idée de lui prêter allégeance. Quoi que cela veuille dire.

Oui, Père, répondit pourtant la petite fille avec une rare docilité.

Elle ne comprenait pas pourquoi l'Empereur lui répétait des choses qu'elle savait déjà. Elle était consciente d'être une princesse, et qu'un jour elle dirigerait l'Empire. Elle rêvait déjà de son futur règne, qu'elle imaginait glorieux et prospère. Elle aimait s'imaginer en puissante guerrière, réalisant des exploits dont on allait se souvenir pendant mille générations. Son nom trouverait sa place dans les légendes impériales, et plus tard, des enfants comme elle répéteraient son nom avec admiration.

Sans doute son ambition dévorante était-elle visible sur son visage, car un rare sourire étira les lèvres de son père. Il se redressa, invita sa fille à se rapprocher davantage de lui en la tirant fermement par le poignet.

Il est temps, répéta-t-il. Ton frère est né, et il portera le titre d'Argentum. Il représentera le peuple de Niflheim et tu représenteras la couronne. Á vous deux, vous serez le socle sur lequel reposera mon règne, le pilier sur lequel tu construiras le tien.

Stella se retrouva à côté du berceau. Elle était tout juste assez grande pour regarder à l'intérieur, et ne put s'empêcher de froncer le nez avec dégoût en voyant le visage chiffonné du bébé, rose contre le matelas blanc du berceau. Elle remarqua pour la première fois qu'on avait habillé son frère avec une sorte de réplique miniature de sa propre tenue : une longue tunique blanche, ceinte d'un foulard rouge que quelqu'un avait soigneusement étalé sur le matelas. Le bébé était réveillé et braquait sur Stella un regard fixe qu'elle trouva très bête. Elle résista très mal à l'envie de tirer sur les quelques mèches blondes qui ornaient déjà le crâne de son frère.

En relevant les yeux vers son père, la petite princesse constata que le regard que son père braquait sur le nouveau-né n'était guère plus accueillant que le sien. Elle s'en sentit soulagée. Si l'Empereur n'était pas heureux d'avoir un second héritier, alors la colère de Stella était d'autant plus légitime. Le bébé était un intrus dont ni le père ni la fille n'avait voulu, et dont ils avaient pourtant cruellement besoin.

Comme un mauvais vent qui soufflait de sombres présages, le Chancelier s'avança et interrompit l'instant. Un large sourire étirait ses lèvres.

– Votre Éminence, peut-être est-il opportun de commencer la cérémonie tout de suite ? proposa-t-il.

Stella fronça aussitôt les sourcils, à la fois indignée par cet homme qui osait donner des ordres à l'Empereur – personne ne donnait des ordres à l'Empereur !

Mais bien de loin de s'offusquer de l'audace d'Izunia, Iedolas préféra hocher la tête avec lassitude.

– Oui, répondit-il en lucisien, autrement plus accentué que celle du Chancelier. Autant en finir immédiatement.

Père ? l'appela Stella en lançant un regard interrogateur à l'Empereur.

Son père sortit le médaillon d'argent de son écrin, le tenant par le bout de sa chaîne. Le bijou brilla de mille feux dans la lumière, en écho à celui qui étincelait sur la poitrine de Stella.

Ceci est pour ton frère, annonça Iedolas. Dès l'instant où il le portera, il deviendra l'héritier Argentum. Ton destin sera lié au tien, jusqu'à la fin de vos jours.

La petite fille sentit son cœur se serrer à ces mots. Elle ne voulait pas de ce frère, elle ne voulait pas lier son destin au sien. Elle voulait juste sa mère. Pourtant elle resta muette, les yeux fixés sur le bijou d'argent. Elle tendit les mains machinalement lorsque son père le lui tendit. Le contact de l'argent était étrangement doux et chaud contre ses paumes tandis qu'elle referma précautionneusement les doigts autour du médaillon.

Il est de ton devoir de le lui offrir, dit l'Empereur, le regard à la fois brillant et lointain. C'est à toi, l'héritière Aurum, de reconnaître celui qui deviendra l'héritier Argentum.

Que dois-je faire ? demanda docilement Stella, résignée.

Elle savait qu'il était inutile de protester, qu'il ne servirait à rien de rétorquer qu'elle ne voulait pas reconnaître ce sale marmot comme l'héritier Argentum, et encore moins comme son frère. Elle avait déjà vu suffisamment de cérémonies pour savoir qu'elle devait se plier aux règles.

L'Empereur déposa la boîte métallique vide à ses pieds, puis attira sa fille près de lui. Glissant ses mains sous ses aisselles, il la percha sur ses genoux, dans un rare moment d'affection. Bien que surprise, Stella profita de l'instant et se pelotonna confortablement contre la poitrine de son père. Elle pouvait sentir sa barbe lui piquer la tempe, sentir son odeur et sa chaleur l'envelopper dans un sentiment de réconfort familier.

Je suis l'or, et il était l'argent, récita alors Iedolas dans son oreille. Ton oncle est mort, mais Argentum demeure. Lui et toi, vous êtes le nouvel équilibre de l'Empire. Te souviens-tu de la formule rituelle que nous récitions, ton oncle et moi ?

Je me souviens, promit Stella.

Elle l'avait entendue suffisamment de fois pour que les paroles soient gravées dans sa mémoire. Elle sentit son père hocher la tête.

C'est à ton tour maintenant de la prononcer, reprit-t-il. Comme ton frère ne peut pas encore te répondre, le Chancelier sera sa voix. Ton oncle aurait dû remplir ce rôle. Mais la situation étant ce qu'elle est, nous devons nous débrouiller avec ce dont nous disposons.

La petite fille sentit les larmes lui monter aux yeux à la mention de son oncle. Elle les retint obstinément, refusant de pleurer face à étranger. Izunia s'accroupit à cet instant à côté du berceau, posant solennellement une large main sur la poitrine du bébé. Stella lui adressa un nouveau regard circonspect. Izunia était l'unique personne non-impériale à comprendre et parler le graléen. Une raison de plus pour la fillette de se méfier de cet étrange personnage, qui semblait tout partager de la culture de son pays sans en faire lui-même partie.

Le bébé hoqueta de protestation lorsque la grande main du Chancelier s'étala sur sa poitrine, mais personne ne lui prêta attention. Stella espéra qu'il n'éclate pas en sanglots et perturbe la cérémonie. Elle lui lança son regard le plus sévère, satisfaite lorsque le bébé se contenta de pousser un hoquet humide sans pleurer.

Il s'appelle Prompto, l'informa Iedolas d'une voix clinique.

Devant eux, Izunia arbora un sourire encore plus large qu'à l'accoutumée. Ses yeux mordorés brillèrent avec un éclat encore plus prononcé.

Son Éminence m'a permis de choisir le nom de votre jeune frère, annonça-t-il fièrement à Stella dans un graléen parfait, dénué de la moindre trace d'accent

La petite fille laissa échapper un hoquet aussi surpris qu'indigné. Que cet inconnu de la famille impériale connaisse les prénoms de Stella et de son nouveau frère étaient une chose. Mais qu'il les choisisse en était une autre. Comment le Chancelier avait-il réussi à convaincre son père de le laisser baptiser le fils de l'Impératrice ?

C'est un juste retour des choses, rétorqua sèchement l'Empereur au même moment. Si ce bébé est ici aujourd'hui, c'est bien grâce à vous, non ?

Quelque chose d'étrange flotta dans l'air. Stella regarda le chancelier avec de grands yeux inquisiteurs, cherchant à comprendre le sens des paroles de son père sans réussir à le trouver. Izunia hocha finalement la tête sans se départir de son sourire écœurant.

Sans doute, votre Éminence, bien que mon rôle fut modeste. Que pensez-vous du nom de votre frère, Altesse ? Est-ce qu'il vous plaît ?

La jeune princesse commença à retrousser les lèvres, avant de se rappeler juste à temps que l'Empereur n'apprécierait certainement pas qu'elle montre les dents à son plus proche conseiller comme une bête sauvage. Alors elle se contenta de froncer les sourcils dans ce qu'elle espérait être une excellente imitation du visage grave de son père.

Il est bien, répondit-elle d'une voix froide et aussi aiguisée qu'un couteau.

La moue espiègle qui apparut sur le visage du Chancelier l'irrita au plus haut point. Son poing se resserra étroitement autour du médaillon d'argent neuf qu'elle enserrait toujours dans sa main.

Appelle-le par son nom, reprit l'Empereur avec une touche d'impatience dans la voix, et récite la formule rituelle. Une fois que tu recevras ta réponse, attache le médaillon autour de son cou.

Stella arracha son regard de celui d'Izunia et le posa sur le bébé. Son petit frère. L'héritier Argentum. Prompto. Un nouvel élan de colère monta en elle, mêlée à de la tristesse. Sa mère n'était plus là pour voir cet affreux bébé qu'elle avait tant attendu. L'espace d'un instant, la fillette voulut jeter le bijou au visage du morveux, lui faire mal comme lui-même lui avait fait mal par sa simple existence. Mais elle se retint car Iedolas était là, l'observait, attendait d'elle qu'elle se conduise en princesse, en digne héritière, en une future impératrice.

Elle inspira profondément, et elle leva le médaillon d'argent par sa chaîne juste au-dessus du berceau. Les yeux brillants de larme du bébé accrochèrent aussitôt le bijou qui scintilla dans l'éclat pâle du luminaire.

Prompto, dit la princesse en prononçant soigneusement le nom de son petit frère. Je suis l'or et tu es l'argent.

Stella, répondit alors le Chancelier. Je suis l'argent et tu es l'or.

Sa voix était trop grave. Ce n'était pas celle de son oncle, pas celle de celui qui aurait dû être présent pour cette cérémonie. La famille impériale, réunie pour saluer le nouveau membre de leur clan. L'Empereur comme la princesse héritière avaient tous deux des raisons de se montrer amer, de détester ce simulacre de cérémonie. Iedolas avait perdu son frère. Stella avait perdu sa mère. Le bébé sous leurs yeux ne suffisait pas à combler le vide laissé par leur absence.

Stella déglutit, chassa les larmes qui menaçaient de couler de ses yeux.

Nous sommes le peuple, poursuivit-elle d'une voix un peu tremblante.

Et nous sommes la couronne, termina Izunia d'une voix chantante.

Le bébé hoqueta de nouveau. Quelques larmes se décrochèrent de ses cils et roulèrent sur ses joues rebondies, mais il n'éclata pas en sanglot, au grand soulagement de la petite fille. Cette dernière se pencha en avant, soutenue par les larges mains de l'Empereur qui l'agrippaient fermement par la taille. Izunia l'aida, à son grand désarroi, à attacher le précieux pendentif autour du cou du bébé en le soulevant avec une délicatesse insoupçonné avant de le reposer soigneusement sur l'épais matelas de son berceau.

Les doigts de la princesse effleurèrent la peau de son frère, chaude et douce contre la sienne. Les grands yeux bleus et larmoyants se braquèrent dans les siens. Stella se sentit happée par le regard intense du bébé, deux crochets qui se fixèrent en elle avec une force qu'elle n'aurait jamais soupçonné de premier abord en voyant le petit corps rouge et chétif noyé dans un océan d'étoffe blanche.

Iedolas ramena soudainement Stella vers lui, rompant le premier et fragile contact que les deux enfants avaient établi. La princesse se laissa retomber contre la poitrine de son père, mais elle ne quitta pas des yeux le bébé qui émit un gazouillement très peu cérémonial. Le médaillon paraissait large et encombrant sur sa poitrine malingre. Machinalement, Stella agrippa son propre bijou en or.

Izunia posa un genou à terre face à l'Empereur et à sa fille, un sourire d'ogre toujours collé aux lèvres.

Que l'or illumine les terres blanches de l'Empire, récita-t-il d'une voix presque moqueuse.

Iedolas ne répondit rien. Stella laissa le silence s'étirer de longues secondes avant de réaliser que le Chancelier s'adressait non pas à son père mais à elle. Elle battit des paupières, prise de court. La main de l'Empereur se posa lourdement sur sa petite épaule. Un ordre silencieux. Le regard de Iedolas lui brûlait la nuque. La petite fille se hâta de répondre.

Que l'argent… brille sur la couronne impériale, marmonna-t-elle en butant sur chaque mot.

Une étrange sensation la traversa. Elle pouvait sentir son cœur battre un peu trop fort dans sa poitrine, et pourtant elle n'avait pas peur. Les yeux mordorés du Chancelier la fixaient, et Stella refusa de détourner le regard, refusa de se laisser intimider.
Ignorant la poigne de son père autour de sa taille, elle se pencha de nouveau et posa avec autorité la main sur la jambe de son petit frère. Ses doigts encerclèrent la minuscule cheville à travers l'uniforme blanc.

Elle vit les sourcils d'Izunia se hausser sous son chapeau, sa bouche de plisser dans une moue vaguement amusée.

Oh ? Vous commencez à apprécier votre jeune frère, Altesse ?

Stella sentit les poils se dresser sur sa nuque en entendant le ton railleur, vaguement condescendent. Il parlait comme quelqu'un qui était au courant de tout, qui lisait dans son esprit aussi facilement que dans un livre ouvert. La petite fille le fusilla du regard, resserra les doigts autour de la cheville potelée de Prompto.

Je l'ai toujours aimé, affirma-t-elle en regardant le Chancelier droit dans les yeux, le défiant de la contredire.

Il n'en fit rien, se contenta d'un sourire sournois et hocha la tête gracieusement, l'image parfaite du sujet se soumettant aux paroles de sa future impératrice. Mais il savait qu'elle avait menti, elle en était persuadée.

C'était vrai, elle n'aimait pas le bébé. Elle n'en avait jamais voulu. Pourtant quelque chose la poussa à rétablir entre eux le contact que son père avait brisé. Ce bébé était son frère, son héritier. Qu'elle le veuille ou non, leurs destins venaient d'être liés. Et elle ne comptait pas laisser Izunia le lui prendre.

Jamais. »

Le bébé que Stella avait détesté les premiers mois de son existence était devenu littéralement la seule raison pour laquelle la princesse impériale se battait aujourd'hui avec l'acharnement qui était le sien. Il était son héritier, son soutien, son meilleur ami, son seul allié dans un pays qu'elle reconnaissait de moins en moins.

La jeune femme ne put ressentir autre chose qu'une violente bouffée d'affection mêlée de colère quand ses yeux se posèrent sur Prompto pour la première fois après des semaines d'absence. Son frère faisait peine à voir, enchaîné comme un vulgaire prisonnier et encadré par des lucisiens armés jusqu'aux dents. Ces derniers la toisaient avec méfiance et dédain, un mélange qui ne fit qu'alimenter sa colère de plus en plus sourde.

Elle quitta un bref instant son cadet des yeux, les leva vers l'immense trône vide au-dessus de leur tête. Elle regretta de ne pas y voir le roi Régis, ou même son insipide petit héritier Noctis. Elle aurait rêvé de les éradiquer elle-même de la surface d'Éos, ces souverains qui croyaient pour s'approprier pour eux seuls la lumière de leur étoile.

La princesse ramena son regard sur son Prompto. L'homme qui se tenait derrière lui était celui qui s'était fait appeler Drautos dans la vidéo publiée par le Lucis. Cette fois, elle ne se retint pas de retrousser ses lèvres, d'afficher un sourire qui ressemblait davantage à un rictus carnassier. Elle fit un pas en avant, devançant le Chancelier toujours silencieux à côté d'elle, indifférente aux dizaines d'épées et de lances qui se levèrent dans sa direction.

Elle n'avait d'yeux que pour Prompto, dont les yeux brillaient comme deux braises sur son visage trop pâle. Son père l'avait toujours cru faible. Mais elle, elle voyait sa force. Tapie aux creux de son être, pétrissant son âme, guidant chacune de ses décisions. Car Prompto avait été suffisamment fort pour tourner le dos à l'Empereur, pour lui refuser son allégeance. Suffisamment fort pour s'accrocher à ses convictions, malgré la peur et les doutes lui dévorant probablement les entrailles.

Elle était fière, tellement fière de lui. Son sourire s'élargit, ses yeux brillèrent d'ambition.

Elle avait retrouvé Prompto.


Voilà, j'espère que ça vous a plu. Merci d'avoir lu, et n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.