Coucou tout le monde !

Wow, ma dernière publication remonte à janvier ... Je ne vais probablement pas arrêter de m'excuser pour les délais entre les chapitres. J'aimerai sincèrement que la rédaction soit plus rapide, mais j'écris lentement et je multiplie souvent les versions d'un même chapitre avant de statuer sur celle qui me convient le plus. En gros, pour 10 000 mots publiés, j'en ai écris entre 25 000 et 35 000...

Enfin bon, la suite est enfin là, et j'espère qu'elle vous plaira !

A ce stade de l'histoire, je n'ai sans doute plus besoin de préciser qu'il y a d'immenses SPOILERS sur la fin du jeu. Je me relis toujours, mais pardonnez-moi pour les fautes et coquilles qui ont échappé à ma vigilance.

Disclaimer : Final Fantasy XV ne m'appartient pas.


Chapitre 18

Ardyn Izunia

Lorsque le gouvernement provisoire du Lucis avait été dissous par l'Empire, et que la jeune Impératrice avait clamé haut et fort la victoire du Niflheim sur le continent de l'Est, Dino avait réellement perdu espoir. La chancelière d'Accordo s'était vue obligée de se ranger derrière l'Empire, sous peine de voir sa population et ses villes méthodiquement rayées de la carte par les impériaux. Le roi Régis et le prince Noctis n'avaient pas donné signe de vie. Á présent, presque tout le monde – médias, réseaux sociaux et grandes personnalités politiques – s'accordaient à dire que la lignée royale du Lucis avait été éradiquée, par l'Empire si ça n'avait pas été par les révolutionnaires qui avaient renversé Régis.

Le journaliste n'avait pas vraiment su quoi faire, dans ce nouveau monde qui prenait forme sous ses yeux. La nomination du Niflheim était totale, et bien que Dino était plutôt soulagé que Iedolas soit mort avant la victoire, il doutait que sa fille se montre beaucoup plus clémente que son père. C'était la fin d'un monde à deux facettes, l'aboutissement d'un conflit qui avait opposé deux pays et deux points de vue, deux cultures. Désormais, seul le Niflheim régnerait en maître incontesté de la planète. Accordo, tout comme Tenebrae, n'offriraient pour leur part qu'un simulacre de diversité, placés sous le joug impérial.

L'archipel était plongé dans une ambiance irréelle depuis la victoire officielle du Niflheim. C'était dans un silence médiatique des plus indifférents que les Glaives lucisiens stationnés à Accordo avaient été mis aux arrêts par les autorités de la Chancelière et par les soldats impériaux – humains comme Magitecks – qui patrouillaient maintenant en toute liberté sur l'archipel. Les habitants d'Altissia qui s'opposaient ouvertement à l'alliance de leur pays avec le Niflheim, ainsi que les réfugiés impériaux qui avaient trouvé refuge sur l'archipel, étaient eux aussi arrêtés et jetés en prison. Un calme plat, spectral, régnait sur Accordo, tandis que la peur, le ressentiment et le désespoir empestaient l'air.

Où était la belle Accordo ? s'était demandé Dino avait amertume tandis qu'il braquait un regard vide sur les murs ocre dans sa chambre d'hôtel. Où était la magnifique capitale sur les eaux, centre des arts et de la beauté ? Que restait-il de l'archipel aux mille visages, où locaux, impériaux et lucisiens se côtoyaient sans se battre ? Il n'en restait plus rien, littéralement détruite de l'intérieur par le Niflheim. Le journaliste aurait très certainement sombré dans une profonde déprime, si deux hommes rattachés à la sécurité de la Chancelière n'avaient pas frappé à sa porte, l'informant qu'il était attendu par Claustra. Dehors, une voiture noire aux vitres teintées était garée devant son hôtel.

Il s'était demandé ce que la Chancelière pouvait bien encore lui vouloir tout le long du trajet jusqu'à l'hôtel de ville. Un article sur la victoire de l'Empire ? Une intervention en direct pour commenter la défaite du Lucis ? Ou bien était-ce encore un de ses coups tordus, une dernière tentative désespérée de reprendre la main dans un monde qui se redessinait sans eux ? Il cogita ainsi jusqu'à ce que la voiture arrive à la Chancellerie. Les habituels gardes étaient maintenant accompagnés de soldats impériaux – reconnaissables entre mille vêtus de leur uniforme blanc ceinturé de rouge – et de Magitecks qui dégageaient une aura sinistre. Dino leur lança un regard de peur mêlée de colère tandis qu'il était escorté à l'intérieur.

Ce fut dans un silence de mort qu'il fut accompagné jusqu'au bureau de la Chancelière. Deux soldats impériaux y montaient la garde. Ils posèrent sur Dino un regard indifférent alors qu'ils se décalaient pour le laisser frapper. Lorsque la Chancelière lui cria « Entrez ! », il s'exécuta en rentrant la tête dans les épaules.

Il allait refermer rapidement la porte derrière lui, désireux d'échapper au moins illusoirement au regard de l'Empire pour quelques minutes, quand il posa les yeux sur la silhouette assise face au bureau de Claustra. Une longue robe blanche qui brillait dans la lumière tamisée, un trident au manche d'argent scintillant, et une cascade de cheveux blonds brillant comme de l'or. Impossible de ne pas reconnaître la jeune femme qui se tourna vers lui. Á ses pieds, un chien à la fourrure foisonnante, nacrée comme un épais manteau de neige, accueillit le nouveau-venu avec un aboiement amical.

Dino se figea, la main sur la poignée, les yeux écarquillés de stupeur, puis d'émerveillement. Derrière son bureau, Claustra se racla la gorge, ramenant l'attention du journaliste sur elle.

– Monsieur Ghirenze, nous avons l'honneur de recevoir une étonnante visite.

Étonnante était un bien faible mot. Car celle qui était assise dans le bureau de Claustra n'était nulle autre que l'Oracle Lunafreya.

OOO

Il y avait un plateau de tisane aux fleurs de Scylle – une spécialité de Tenebrae, rare et extrêmement cher – ainsi qu'un assortiment de petites pâtisseries sur le bureau de la Chancelière. L'air du bureau était chargé du parfum floral de la boisson et de celui sucré et acidulé des pâtisseries. Dino se retrouvait à déguster un petit gâteau en forme de chou à la crème et recouvert d'un dôme de crème fouettée délicatement saupoudré de minuscules grains anisés, comme si pendant ce temps, dehors, l'avenir du monde ne se dessinait pas sans eux.

C'était exactement le genre de situation irréelle que Dino détestait vivre. Il avait l'impression d'être une grosse poule de ville, au plumage soigneusement lissé, choyée et protégée dans un enclos de luxe, à l'abri des dangers du monde sauvage. Claustra lui décocha un regard sévère par-dessus sa tasse de tisane.

– Ne faites pas cette tête, le réprimanda-t-elle d'un ton rêche. On dirait qu'on vous oblige à avaler un citron.

– La tisane est excellente, la contredit Dino en reposant sa tasse dans sa soucoupe. Les gâteaux aussi.

– C'est un cadeau que nous offre l'Oracle, l'informa la Chancelière.

Ça, Dino avait cru le comprendre. Il se tourna vers la jeune femme assise à côté de lui. Cette dernière lui adressa un sourire poli.

– Je voulais vous apporter quelque chose, comme gage de ma bonne foi. Je suis désolée de ne pouvoir vous offrir plus que quelques pâtisseries.

Si les pâtisseries ressemblaient effectivement à un cadeau dérisoire, il en allait autrement de la tisane aux fleurs de Scylle. Ces fleurs ne poussaient nulle part ailleurs qu'en quelques contrées maritimes de Tenebrae. Elles étaient réputées pour leur saveur unique, et comme elles étaient historiquement associées à la famille des Oracles, elles avaient énormément de valeur. Le poids au kilo de cette précieuse marchandise équivalait presque à celui de l'or pur.

Lunafreya, dans toute sa naïveté, ne pouvait pas l'ignorer. Dino fixa longuement ses yeux un peu trop tristes, et bien trop sages pour une personne de son âge.

– Excusez-moi, grogna-il finalement, décidant de rompre avec cette comédie ridicule à laquelle il se livrait depuis dix minutes. Mais que faites-vous ici, Dame Lunafreya ? Vous êtes censée être à Tenebrae.

Le retour de l'Oracle à sa terre natale avait été vanté par le Niflheim comme l'aurait été une prise de guerre. Lunafreya était un trophée que se disputaient les deux nations ennemies. Dino doutait que l'Empire tolérerait de s'en séparer maintenant. Il lança un regard interrogatif à Claustra. La Chancelière arborait une moue mi-dépitée mi-condescendante.

– L'Oracle ne vient pas ici en qualité de réfugiée, si c'est ce que vous insinuez, répliqua-t-elle en brandissant un papier. Voici une lettre tout ce qu'il y a de plus officiel, signée par le Grand Général Ravus Nox Fleuret.

– Mon frère a autorisé ma venue ici, explicita Lunafreya en hochant la tête. Je suis venue pour poursuivre mon pèlerinage.

Dino haussa les sourcils. Ça lui semblait un peu trop facile.

– Et l'Impératrice a approuvé cette décision ?

Le visage doux de Lunafreya resta impassible, un masque lisse qu'elle devait certainement réserver aux rencontres politiques et aux conférences de presse. C'était une réponse en soi. Dino sentit sa mâchoire se décrocher. Son regard valsa entre Claustra et Lunafreya. Les deux femmes feignirent toutes deux la plus parfaite indifférence.

– Si l'Impératrice apprend votre participation à cette… cette trahison, vous perdrez le peu d'avantage que vous avez réussi à garder jusqu'à maintenant, lança le journaliste à l'adresse de la Chancelière.

– Techniquement, je ne fais qu'obéir à une requête officielle du bras droit de l'Impératrice, rétorqua Claustra en brandissant de nouveau la missive de Ravus.

– Vous savez pertinemment que le Grand Général a désobéi à l'Impératrice.

– Rien de ce qu'a pu me dire l'Oracle ne me permet de le confirmer. Ce n'est qu'une supposition sans fondement.

Et bien. La Chancelière jouait à un jeu dangereux. Mais après tout, qu'avait-elle de plus à perdre, à part peut-être son siège ? Accordo ne jouissait plus que d'une indépendance factice, strictement encadrée par le Niflheim. Dino se redressa sur son siège, sentant une pointe d'espoir et d'excitation naître dans son cœur, interrompant le long fil de ses pensées négatives et brisant ses perspectives sur un avenir qui lui avait paru lugubre et incertain.

Il se tourna vers Lunafreya. La jeune femme arborait le même masque poli, qui ne suffisait pas à masquer la fatigue qui creusait ses traits et ternissait son regard. Elle portait un châle bleu sur les épaules, malgré la chaleur clémente de l'automne d'Accordo.

– Vous êtes très brave, commenta le journaliste à mi-voix. Ou vraiment désespérée.

– Sans doute un peu des deux, admit Lunafreya en esquissant un faible sourire.

– Votre frère vous soutient. Comment avez-vous réussi ce tour de force ?

En dix ans de carrière dans l'armée impériale, Ravus Nox Fleuret s'était bâti une réputation d'allié inébranlable de l'héritière Aurum. Sa haine et son mépris pour le Lucis et son roi étaient de notoriété publique. Il haïssait tout particulièrement le prince Noctis, comme s'il le tenait pour personnellement responsable du sac de Tenebrae par l'Empire. Il était difficile de croire qu'en à peine quelques semaines, Lunafreya était parvenue à le faire changer d'avis.

Apparemment, la jeune Oracle était capable d'autres miracles que ceux de sa magie.

– Ravus a pris sa décision en son âme et conscience, dit cette dernière sans fournir de réponse claire.

– Pourquoi vouloir continuer votre pèlerinage ? interrogea Dino sans se laisser démonter. Je ne veux pas me montrer pessimiste, mais… Le Lucis a perdu. Le Cristal est aux mains de l'Empire.

Que pouvait encore offrir l'Oracle dans le monde qui s'annonçait ? Désormais, c'était l'Empire et sa dirigeante qui édicteraient les règles. Il n'y aurait plus de place pour les deux lignées royales choisies par Bahamut. Il n'y aurait plus de place pour les légendes et les Astraux.

Lunafreya resta silencieuse quelques secondes. Un délicat soupir secoua ses épaules frêles. Elle dégageait une étrange vulnérabilité qui ne collait pas avec son statut d'Oracle, protectrice des peuples et intermédiaire des Astraux. Son regard était perdu dans le lointain, et Dino vit une étincelle briller au fond de ses yeux.

– J'ai vu quelqu'un s'affranchir des ténèbres que je combats, murmura-t-elle du bout des lèvres. J'ai vu quelqu'un avoir le courage de chercher la lumière au lieu d'attendre qu'elle vienne à lui.

– Le prince Argentum ? devina Dino.

La jeune femme hocha la tête.

– C'est lui qui m'a redonné un courage que j'avais perdu sans même m'en rendre compte. Pendant trop longtemps, je me suis conforté dans l'assurance de ma destinée, dans la lumière de la magie de Bahamut. Comme si cette lumière n'était réservée qu'à une seule partie du monde, qu'elle n'était un don que pour deux familles choisies par les Astraux.

Il y avait quelque chose de grave dans les paroles énigmatiques de l'Oracle. Quelque chose de solennel, et qui ne ressemblait pas aux discours habituels de la jeune femme, où elle prêchait pour la paix, l'amour et la lumière. Pour la première fois, Dino crut y deviner un maelstrom d'émotions très humaines : de la peur, des doutes, peut-être même des regrets et un soupçon d'amertume. Le journaliste échangea un regard perplexe avec Claustra. La Chancelière secoua imperceptiblement la tête en signe d'ignorance. Apparemment, elle était tout aussi étonnée que lui par les paroles de la jeune femme.

– Peu importe que le Niflheim remporte la victoire, reprit cette dernière d'une voix ferme. Le Fléau demeure toujours. Mon devoir sur Éos ne sera pas terminé tant qu'il continuera de menacer le monde.

– Et le prince Noctis ? demanda Claustra. La prophétie ne pourra s'accomplir sans lui. Il est le roi choisi par le Cristal. Mais depuis le coup d'état et la victoire de l'Empire, nous n'avons plus aucune nouvelle. Nous ne savons même pas s'il est encore en vie.

– Noctis est vivant.

La voix de l'Oracle était sans appel. Son visage exprimait une certitude qui ne laissait aucune place au doute. Elle l'avait dit comme elle aurait dit que le feu brûlait. Ce n'était même pas son avis. C'était un fait. Elle le savait, elle savait que le prince lucisien était en vie, et elle les en informait comme si elle venait d'être en contact avec lui. Était-ce possible, se demanda alors Dino, qu'elle soit réellement en contact en lui ? Qu'ils aient trouvé un moyen de communiquer, d'une façon ou d'une autre ? Il laissa glisser son regard vers le chien blanc aux pieds de l'Oracle. Il savait – comme le reste du monde – que des deux chiens qui accompagnaient Lunafreya, le noir avait servi de messager entre Ravus et elle. L'absence du chien noir signifiait-elle qu'il portait un message à Noctis ?

La question lui brûla les lèvres, mais il la ravala. C'était d'une importance secondaire. Il avait une autre question en tête.

– Qu'est-ce que vous attendez de moi, au juste ? demanda-t-il, à la fois à Lunafreya et à Claustra. Non pas que je ne sois pas honorée de vous voir, ma Dame, ajouta-t-il à l'adresse de l'Oracle.

Après tout, il s'agissait d'une rencontre entre deux dirigeantes : celle d'Accordo et celle de Tenebrae. Dino n'était qu'un journaliste. Comme si elle avait lu dans ses pensées, Claustra le regarda comme s'il était particulièrement idiot.

– Á votre avis, Monsieur Ghirenze ? Rassurez-vous, ce n'est pas juste pour que vous preniez le thé avec nous.

Dino haussa les sourcils.

– Vous voulez que j'écrive un article sur la présence de l'Oracle ici ?

Lunafreya hocha la tête avec force.

– J'aimerai vous accorder une interview, dit-elle. Je veux que mes paroles soient entendues par le plus de gens possible.

– Vous êtes un journaliste particulièrement influent, enchaîna la Chancelière. Les journaux sautent sur vos articles dès que vous les publiez, et je ne parle même pas de l'immense communauté qui vous suit, que ce soit sur votre site Internet ou sur les réseaux sociaux. Vous êtes peut-être une des rares voix libres qui nous reste.

C'était une pluie de compliments auxquels Dino n'était pas vraiment habitué venant de la Chancelière. Quand il avait posé pour la première fois ses valises à Altissia, Claustra l'avait accueillie avec froideur, tolérant sa présence tout en l'avertissant qu'au moindre faux-pas pouvant entraver la précieuse paix qui régnait à Accordo, il serait expulsé sans préavis. Curieux comme la situation avait radicalement changé, maintenant que les règles du jeu avaient complètement changé.

– Nous avons déjà tenté de faire entendre notre voix par les journaux, rappela le journaliste. Ça n'a pas été un grand succès.

– Le roi a été renversé avant même que la cérémonie d'allégeance du prince Argentum n'ait lieu, répliqua Claustra en arborant une mine sinistre. Cet échec n'est pas le nôtre.

« C'est celui de Régis », crut entendre Dino. Il soupira. Aussi tentante que semblait la proposition offerte par l'Oracle, il ne pouvait s'empêcher de douter. Une grande fatigue l'accablait, incrustée dans ses os, faisant ployer sa volonté comme un fardeau trop lourd ferait ployer ses épaules.

– Quand l'Impératrice l'apprendra, elle n'hésitera pas à prendre des mesures drastiques pour nous faire taire, annonça-t-il d'un ton très factuel.

Ravus avait peut-être autorisé la venue de sa sœur à Accordo, mais Dino ne doutait pas un seul instant que les mêmes soldats sous les ordres du Général n'hésiteraient pas à se retourner contre eux sur ordre de l'Impératrice. Il suffirait d'un seul ordre de l'Impératrice pour que les vaisseaux flottant au-dessus d'Altissia braquent leurs canons sur la ville. Ils jouaient à un jeu beaucoup trop dangereux.

Lunafreya n'arbora rien d'autre qu'une mine profondément résignée. Claustra haussa les épaules sans conviction.

– Elle n'osera pas s'attaquer à l'Oracle.

Elle n'en savait rien. L'Impératrice était intelligente, rusée et vicieuse. Elle n'avait peur de rien, si ce n'était perdre son frère. Ça ressemblait à une mission suicide. Ça ressemblait à une tentative désespérée de reprendre la main.

C'était peut-être mieux que rien. Dino hocha la tête, se redressa sur son siège et se tourna vers Lunafreya.

– Que comptez-vous faire, concrètement ?

La jeune Oracle planta un regard résolu dans le sien. Sa main droite serra plus étroitement son trident.

– Je vais réveiller Léviathan.

Ce n'était plus seulement un combat entre deux nations. Ce serait un combat qui impliquerait les divinités elles-mêmes.

OOO

Nyx Ulric avait trente ans. Anecdote amusante – ou tragique, en fonction du point de vue – il était né le lendemain de la déclaration de guerre officielle par le Niflheim au Lucis. La légende familiale prétendait que sa mère avait subitement perdu les eaux en entendant l'annonce de l'Empereur à la radio, alors qu'elle n'était qu'à son septième mois de grossesse.

Autant dire que Nyx était pétri de sa chair et de son sang de ce conflit qui avait littéralement vu le jour en même temps que lui. Mais étrangement, il n'arrivait pas à ressentir quelque sorte de colère ou de ressentiment réel à l'encontre des soldats impériaux alignés devant ses yeux. Pour tout dire, Nyx avait l'impression de regarder un miroir. De voir sa propre fatigue, ses propres regrets, sur les visages qui lui faisaient face. La victoire de l'Empire, aussi grisante était-elle, n'était pas parvenue à gommer la lassitude du visage des soldats de l'Empire. Leur attention toute entière était tournée vers leur Impératrice et leur Prince Régent, et vers la lumière du Cristal. Ils sortaient vainqueurs de la guerre, mais il leur restait encore à gagner leur ultime combat contre le Fléau des Etoiles.

Les impériaux conservaient une distance respectable envers la petite escorte de lucisiens que Régis et Noctis avaient laissé derrière eux, mais les murmures en graléen allaient bon train. Nyx écoutait d'une oreille distraite, plus attentif aux armes pointées dans leur direction qu'au flot de paroles incompréhensibles qu'il entendait. Il regrettait vaguement de ne pas connaître un traître mot de graléen, mais ce n'était pas comme si les impériaux cherchaient à faire parler leur langue au-delà de leur frontière. Les impériaux accompagnaient leurs paroles d'une gestuelle étrange. Nyx avait déjà vu Argentum reproduire des gestes un peu loufoques au cours de ses conversations avec Highwind ou Wedge. Il avait cru à une lubie princière – un peu comme Noctis, qui aimait se donner un air éternellement blasé – mais il réalisait maintenant que, tout autant que la parole, les gestes avaient un sens précis, une portée qui lui échappait au même titre que leur langue.

Malgré la barrière de la langue, il était évident que certains soldats leur adressaient des insultes, à en juger au ton et à leur regard rempli de mépris. Si Nyx et Tellus demeuraient indifférents, Cor arborait une expression plus sinistre qu'à l'accoutumé, sentant très clairement la colère dont il faisait l'objet. Quant à Clarus, il examinait les visages des soldats un à un, un rictus sombre sur le visage. De temps en temps, les impériaux s'adressaient directement à Shiva – ou plutôt, Gentiana. L'Astrale leur répondait à chaque fois dans leur langue, d'une voix douce et tranquille. Quoi qu'elle disait, ça ne suffisait pas à atténuer la colère des impériaux, mais ça ne contribuait pas non plus à augmenter la tension qui régnait dans l'antichambre.

La situation avait quelque chose d'irréelle. De nature pragmatique et réaliste, Nyx s'était depuis longtemps fait à l'idée qu'il battait pour le camp des perdants. Le Lucis ne faisait pas le poids contre le Niflheim, même avec l'usage de la magie du Cristal. Mais il s'était attendu à mourir sur le champ de bataille, et non pas à survivre à un coup d'état où il avait été mortellement blessé par ses propres frères d'arme. Il y avait un terrible goût d'amertume dans sa bouche. Son cœur était flétri, comme une feuille d'arbre desséchée. Lui qui ne s'était jamais vraiment fait d'illusion sur l'issue du conflit, il arrivait quand même à être tourmenté par ce qui ressemblait au dernier chapitre d'une histoire qui avait commencé trente ans plus tôt.

A vrai dire, une seule chose qui lui permettait encore de s'accrocher à un semblant d'espoir, et elle se trouvait derrière les portes hermétiquement closes de la salle du trône. Nyx n'avait jamais osé l'avouer au prince Argentum, mais le jeune homme avait éveillé en lui la fibre fraternelle, qu'il avait crue morte et enterrée en même temps que sa petite sœur quinze ans auparavant. Argentum avait quelque chose d'étonnement naïf et frais, et en même temps portait en lui toute la souffrance et les tourments du soldat qui avait expérimenté l'horreur du champ de bataille.

Il était un frère d'arme. Nyx avait été sincère lorsqu'il l'avait dit à Drautos. Argentum n'était pas différent de ses propres camarades de l'armée. Il avait été capable de comprendre Nyx – et le reste des Glaives – comme aucun membre de la famille royale ou de la noblesse lucisienne n'avait été capable de le faire. Sans doute était-ce parce qu'il s'était retrouvé sur les mêmes champs de bataille que les Glaives. Il ressemblait aux gamins terrorisés qui s'engageaient dans l'armée lucisienne sur un coup de tête. Mais, lesté de l'immense responsabilité de veiller sur son pays, il n'avait pas le loisir de craquer. Il s'était efforcé de tenir, plus mal que bien, tremblant de peur et pleurant comme un enfant.

Nyx le respectait beaucoup. La force d'Argentum n'avait rien de l'habituelle prestance, emprunte selon lui d'arrogance, des têtes couronnées ou de haut-gradés plus habitués à diriger qu'à se battre. Elle était fragile, pleine de fissures, incertaine comme une maison qu'on aurait bâtie sur du sable, mais elle était là. Elle existait, elle résistait aux assauts. Argentum ne tenait que par la force de sa volonté, de ses convictions, et de son empathie pour son peuple. Et Nyx se sentait inspiré par cette force, poussé à soutenir et protéger le prince impérial avant même de protéger son propre jeune roi.

Il incarnait presque entièrement les principes qui avaient poussé Nyx à s'engager dans l'armée lucisienne, à intégrer les rangs des Glaives, à se battre pour un pays qu'il savait en train de perdre : courage, loyauté, espoir. Surtout espoir. Le fait que Noctis ait partagé la magie du Cristal avec lui semblait presque dans l'ordre des choses, un évènement tout à fait naturel qui trouvait toute sa logique. Pourtant, pour avoir été le témoin involontaire de la cérémonie d'allégeance d'Argentum, Nyx était bien conscient que le Cristal lui-même ne semblait pas accepter le prince impérial de bon gré. C'était un soulagement qu'il soit sorti du coma et remis sur pied.

– Seigneur Scientia ? appela-t-il soudainement, sans quitter les impériaux des yeux. J'aurais une question à vous poser.

Il sentit le regard interrogateur que l'homme à ses côtés posa sur lui.

– Est-ce bien le moment ? interrogea poliment Tellus.

Cor grogna quelque chose qui devait être un chapelet d'insultes, tirant un frisson nerveux des troupes impériales, dont certains soldats levèrent immédiatement leurs mitraillettes d'un air menaçant. Nyx haussa les épaules.

– On est là à se regarder en chiens de faïences depuis une bonne demi-heure. Autant rentabiliser le temps et discuter.

Tellus poussa un soupir presque inaudible.

– C'est une drôle d'idée, fit-il remarquer. Mais comment vous voulez.

– Vous savez que Sa Majesté Noctis a partagé sa magie avec le prince impérial.

Clarus émit un grognement rauque, alors que Cor fronça d'autant plus les sourcils. Ils avaient tous entendu ce qu'avait déclaré Shiva dans la Sanctuaire avant de prêter allégeance à Noctis. Aucun n'avait réellement émis de protestation, mais il était clair qu'aucun des trois hommes encadrant Nyx n'était ravi de cette nouvelle.

– Oui, souffla Tellus. Où voulez-vous en venir ?

– Est-ce que vous avez déjà entendu parler d'un vassal royal souffrir en recevant la magie du Cristal ?

Les cris d'Argentum résonnaient encore dans l'esprit de Nyx. Á défaut d'être choqué par le spectacle du prince en sang, il avait été effrayé que le jeune homme soit purement et simplement tué par la magie des Rois. Pour avoir lui-même subi la même cérémonie, il savait que la magie du Cristal était une force dévastatrice et dévorante pour qui n'était pas son allié.

Un court silence lui répondit. Nyx jeta un regard à Gentiana. L'Astrale connaissait probablement la réponse à sa question, mais fidèle à elle-même, elle resta murée dans son silence serein.

– C'est ce qui est arrivé au prince ? devina Tellus à mi-voix.

Le Glaive hocha la tête. Il ignorait si les impériaux suivaient leur conversation, où si leur connaissance du lucisien était trop rudimentaire pour leur permettre de comprendre l'échange. Quoi qu'il en soit, personne n'essaya de les faire taire, alors Nyx répondit.

– Il saignait du nez et des yeux. Des oreilles aussi. On aurait dit que le Cristal essayait de le repousser, sans y parvenir.

C'était cette contradiction qui le perturbait. Il n'y avait pas de demi-mesure avec le Cristal, pas de compromis. Il acceptait ou il rejetait. Il épargnait ou il tuait. Argentum était l'unique personne que Nyx avait vu blessé par la magie du Cristal et s'en être relevé.

– C'est à cause de Bahamut, répondit soudain Clarus, surprenant ses trois compagnons.

Le Bouclier n'avait pas desserré les dents depuis leur sortie du Sanctuaire. Ses yeux vides ne reflétaient rien d'autre que le dangereux cocktail de la douleur et de la haine. Il ressemblait à une bombe à retardement dont tout le monde redoutait l'imminente explosion. Pourtant, son ton était plat, presque blasé lorsqu'il répondit à la question de Nyx. Ce dernier haussa les sourcils.

– C'est Bahamut qui décide qui devient ou non les vassaux des rois du Lucis, précisa Clarus d'une voix morne, comme s'il récitait une recette de cuisine. Chaque personne choisie par le Roi du Lucis pour obtenir la magie du Cristal doit être accepté par Bahamut.

– L'Astral ? demanda bêtement Nyx, parce qu'il n'y avait qu'une entité légendaire et surpuissante répondant à ce nom.

Clarus hocha la tête. Nyx battit des paupières, ne sachant pas s'il devait se sentir surpris ou trahi. Peut-être un peu des deux. Après tout, il avait reçu la magie du Cristal. Il aurait aimé qu'on le tienne au courant qu'un Astral allait le passer en revue avant de le juger digne de recevoir le don que Régis voulait lui faire. Il tâta sa poitrine de la main, à l'endroit où il sentait sa connexion permanente avec le Cristal.

– Je n'ai jamais rien senti, marmonna-t-il. C'est Bahamut qui m'a accepté quand j'ai prêté allégeance à Sa Majesté Régis ?

– Et quand vous avez prêté allégeance à Noctis, confirma Tellus. Bahamut est l'Astral tutélaire des familles des Oracles de Tenebrae et des Rois du Lucis, ne l'oubliez pas. Même si le Roi du Lucis choisit librement ses vassaux, c'est Bahamut qui accepte, ou refuse, de leur confier la magie du Cristal.

– Je croyais que c'était la magie elle-même qui acceptait ou refusait de se lier à quelqu'un.

Tellus poussa un petit soupir. Nyx se sentait comme Noctis, naïf et inculte, mais il ravala sa fierté et lança un regard vers l'ancien conseiller royal.

– C'est un peu plus compliqué que ça, articula Tellus. Il est vrai que la magie possède une volonté qui lui est propre. Recevoir la magie du Cristal peut être dangereux pour quelqu'un qui n'y est pas… préparé, faute de terme plus approprié. Un individu manquant de force pourrait être littéralement dévoré de l'intérieur par la magie. C'est une énergie dangereuse.

Nyx hocha la tête. Tellus ne lui apprenait rien. Quand l'unité des Glaives avait été créé, Régis avait imposé la sélection la plus stricte et sévère de toute l'histoire militaire lucisienne. Seuls les soldats les plus puissants, les plus valeureux et les plus expérimentés pouvaient espérer être acceptés. Quand on voyait ce qu'étaient devenus les Glaives aujourd'hui, Nyx se demanda si Régis n'aurait pas dû ajouter la loyauté aux pré-requis obligatoires.

– Il existe la possibilité qu'un individu soit assez fort pour recevoir la magie du Cristal, reprit lentement Tellus, mais que Bahamut juge cette personne indigne de cet honneur. Quand arrive ce cas de figure, Bahamut empêche lui-même le partage de la magie entre le Roi du Lucis et son futur vassal.

– Alors la volonté du Cristal et celle de Bahamut peuvent être opposées ? résuma Nyx en fronçant les sourcils.

Quelle hypothèse saugrenue. L'Astral était supposé être intimement lié au Cristal. Comment pouvaient-ils être d'avis contradictoires ? Tellus haussa les épaules en signe d'ignorance.

– Á ma connaissance, cette situation ne s'est encore jamais présentée dans l'histoire moderne. Mais si ce que vous dites sur le prince est vrai, je ne vois pas d'autre explication.

– C'est Bahamut, répéta Clarus d'une voix catégorique.

Cela acheva la conversation. Nyx coula un regard vers le Maréchal. Les sourcils de l'Immortel étaient tellement froncés qu'ils traçaient deux traits quasiment obliques au-dessus de ses yeux. Mais ce n'était ni Clarus ni Nyx qu'il fixait, mais les troupes impériales qui les encerclaient. Un nouveau vent d'agitation s'était levé sur les soldats pendant leur discussion. Nyx prit quelques secondes pour réaliser que leurs ennemis ne prêtaient plus vraiment attention à eux, ni même à Gentiana.

Quelque part dans la foule, quelqu'un cria quelque chose en graléen, qui souleva aussitôt en retour une vague de protestations sonores. Nyx se tendit instinctivement, prêt à invoquer son épée au moindre geste d'hostilité envers eux, mais c'était comme s'ils n'existaient même plus aux yeux des impériaux. Des soldats s'agitaient bruyamment en remuant leur téléphone, ce qui tirait encore plus de cris à leurs camarades.

– Je ne sais pas ce qui se passe, mais ça ne présage rien de bon, marmonna Cor en poussant instinctivement Tellus derrière lui.

Clarus se plaça devant Nyx, qui lui-même se tenait devant le Maréchal. Gentiana était l'ultime rempart qui les séparait de la horde de soldats impériaux visiblement en colère, à en juger par leurs yeux exorbités, leurs joues empourprées et les invectives de plus en plus violentes qu'ils s'échangeaient.

Tellus fouilla dans sa propre poche pour repêcher son téléphone et se mit à pianoter sur l'écran à toute vitesse. Par chance – mais surtout grâce à la présence aussi envoûtante que dissuasive de Gentiana – aucun des quatre lucisiens n'avaient été fouillés à leur sortie du Sanctuaire.

– Je crois comprendre, murmura l'ancien conseiller royal. La presse d'Altissia vient de publier un article de Dino Ghirenze… ça date de quelques minutes à peine, et c'est déjà repris pas quasiment toutes les chaînes d'infos.

– Et qu'est-ce que ça dit ? grinça l'Immortel sans quitter des yeux les impériaux de plus en plus agités.

– Lunafreya n'est plus à Tenebrae. Elle vient de rejoindre la capitale d'Accordo pour poursuivre son pèlerinage. Le Grand Général – Ravus – lui a donné carte blanche pour ses déplacements.

Le visage pâle, Tellus jeta un regard réellement apeuré aux soldats qui les cernaient de toute part.

– Elle a regagné sa pleine autonomie et elle n'a plus de compte à rendre au Niflheim. Ravus s'est alignée derrière sa sœur. Il vient de trahir le Niflheim.

Ce qui expliquait la colère des impériaux. Et ce qui donnait une petite idée de l'état d'esprit qui devait régnait à Niflheim pendant que l'Impératrice et son frère étaient tous deux au Lucis. Les soldats impériaux étaient plongés dans une dispute qui était au bord de l'insurrection. Certains commençaient à bousculer les autres, d'autres tentaient vainement de calmer les tensions, mais Nyx pouvait voir clairement la masse d'hommes et de femmes, qui avait formé jusque là un bloc uni et solide, se séparer en groupuscules distincts. Seuls les Magitecks, sentinelles silencieuses, restaient complètement impassibles à ce nouveau retournement de situation.

Ce fut Gentiana qui mit fin au tumulte désordonné des impériaux. Un silence choqué retomba subitement lorsque l'Astrale se mit à léviter quelques mètres au-dessus du sol, faisant onduler les pans de sa robes comme les ailes majestueuses d'un oiseau. Ses yeux gris étaient grand ouverts, et elle les braquait sur les portes closes menant à la salle du trône.

– Le Fléau menace au cœur même de la lumière ! clama-t-elle d'une voix était anormalement grave, comme sortie du fond des âges. L'Impératrice de Niflheim et le Roi du Lucis sont en danger !

Au même moment, un coup de feu retentit depuis l'intérieur de la salle du trône.

Il y eut alors un immense mouvement de foule. Lucisiens comme impériaux s'élancèrent dans un geste commun vers les portes. Nyx se retrouva écrasé contre ces dernières et les soldats impériaux agglutinés derrière lui. Cor était à côté de lui, poussant violemment les portes d'un coup d'épaule. Celles-ci s'ouvrirent à la volée sous le poids combinés des quatre lucisiens investis du pouvoir du Cristal et d'un bataillon entier de soldats impériaux.

Dans une autre situation, Nyx aurait pu cogiter sur le fait que, l'espace de quelques secondes, les deux ennemis avaient agi ensemble pour sauver leurs dirigeants respectifs. Il aurait pu constater que l'alliance prônée par Argentum et Régis était possible, que le conflit aurait pu être évité. Il aurait pu prendre quelques minutes pour rêver à un monde sans guerre, à croire aux paroles naïves de l'Oracle.

Mais alors qu'il s'engouffra dans la salle du trône, son cœur rata un battement et ses yeux s'écarquillèrent d'horreur face au spectacle qui se présenta alors à ses yeux. Et l'espoir sembla le quitter, soufflée comme la flamme vacillante d'une bougie.

OOO

– Je vais vous raconter une histoire, déclara le Chancelier d'une voix chantante.

Dans la salle du trône de la Citadelle royale, un silence épais comme du plomb et froid comme de la glace pesait sur son public. Stella avait brandi son épée en direction d'Izunia, les lèvres retroussées comme une louve cherchant à protéger sa progéniture, tandis qu'elle poussait fermement Prompto derrière elle. Elle n'avait pas peur, contrairement à son frère dont le crâne bourdonnait, ahuri par ce qu'il venait de voir et surtout ce qu'il venait d'apprendre. Il s'était toujours méfié du Chancelier, il avait toujours senti plus ou moins consciemment que quelque chose chez lui clochait, mais il ne se serait jamais douté que ce serait aussi gros... Il ressemblait à un monstre sorti d'une légende ancienne, un ennemi comme on en rencontrait que dans les contes, émergeant des ténèbres les plus obscures de l'histoire d'Éos pour venir hanter le monde des vivants.

Pourtant, à en croire Stella, à en croire Izunia lui-même, le Chancelier ne sortait non pas des ténèbres mais il venait de la lumière la plus pure que leur monde connaissait. Ses origines étaient les mêmes que celle de l'homme assis sur le trône à côté de Prompto, et son fils avec lequel le prince impérial avait prêté allégeance. Figé par la terreur et l'incompréhension, Prompto était incapable de détacher son regard du Chancelier. Mais s'il avait tourné la tête, il aurait vu le visage plus pâle que jamais de Régis, effondré dans son trône, et les yeux trahis et terrorisés de Noctis qui palpait inutilement sa poitrine au niveau du cœur, comme s'il recherchait un contact avec le Cristal, comme s'il voulait que sa magie se manifeste pour donner tort à Izunia, à ce qu'il représentait.

Ce dernier brandissait toujours sa gigantesque épée – très ressemblante à celle que Noctis favorisait en combat d'ailleurs, il était évident que les deux armes avaient été forgées de même manière – et prit sa plus belle voix de conteur.

– Il était une fois deux frères, commença-t-il. L'aîné était doux et rempli de compassion, le cadet était féroce et rempli d'ambition. Le premier préférait soigner, l'autre préférait se battre. L'aîné était destiné à régner, le second à tomber dans l'oubli.

Sur sa droite, Prompto pouvait entendre Régis marmonner « impossible, impossible, c'est impossible… » en boucle. Il sentit la main libre de Stella le pousser plus fermement encore derrière elle.

– Les deux frères vivaient dans un monde entaché par le mal, poursuivit le Chancelier. Un mal qui rongeait tout ce qui était vivant : les plantes, les animaux, les êtres humains. Vieux ou jeunes, faibles ou forts. Tout le monde succombait à ce mal que l'on nommait alors la Maladie d'Éos.

Il tendit la main qui ne tenait pas l'épée. Prompto sentit ses poils se hérisser sur sa nuque quand il fit apparaître une boule d'étincelles rouges et noires qui tourbillonna sur elle-même. Il pouvait sentir l'air vibrer littéralement de cette onde mauvaise qui était caractéristique du Fléau. Les daemons dégageaient cette même aura de violence sauvage et surnaturelle, tout comme les terres que le Fléau avait rendu infertile, empoisonnant les cours d'eaux et réduisant la moindre parcelle de vie à néant. Et pourtant, en même temps, Prompto comprenait – au fond de lui-même – qu'il s'agissait bel et bien de la même magie de Noctis. De la magie du Cristal.

– Nul ne savait d'où venait la Maladie d'Éos, reprit Izunia en jouant avec le Fléau comme s'il s'agissait de quelque chose de parfaitement inoffensif, s'amusant de voir la peur et le dégoût se peindre sur le visage de son public. Certains prétendaient que la Maladie était la manifestation de la malfaisance de l'humanité, qu'il fallait que nous rectifions notre attitude pour guérir Éos. D'autres pensaient que la Maladie représentait au contraire la corruption des Astraux eux-mêmes, qu'ils voulaient se venger de l'humanité pour une raison inconnue. Enfin, une troisième rumeur offrait une explication bien différente des deux premières : la Maladie d'Éos existait parce qu'Éos souffrait de voir sa terre coupée en deux. Elle souffrait de voir le continent de l'Ouest dériver du continent de l'Est, et qu'un océan les sépare alors qu'ils auraient dû être unis jusqu'à la fin des temps.

Dans une autre vie, Izunia aurait pu être un conteur hors-pair. Sa voix, grave et chaude, donnait littéralement vie aux mots qu'il prononçait. En dépit de la situation, Prompto ne pouvait s'empêcher de se laisser bercer par le récit, de voir l'histoire prendre forme devant ses yeux devenus vagues. Un coup de coude que Stella lui donna sans ménagement se chargea de le ramener à la réalité.

Le Chancelier fit disparaître la boule de magie du Fléau d'un geste. Prompto n'essaya pas de cacher son sursaut, terrorisé à l'idée que le Fléau puisse contaminer Stella, lui, ou pire encore, Régis et Noctis. Comme s'il avait lu dans ses pensées, Izunia lui adressa un sourire radieux avant de poursuivre.

– Le destin des deux frères était directement lié à la Maladie d'Éos. Il s'agissait de moi-même et Somnus, vous l'aurez compris. La lignée des rois du Lucis était encore jeune, récente sur cette terre ancienne. Mais nous avions déjà la garde du Cristal, le cœur d'Éos, et nous connaissions tous la Prophétie que le Cristal avait émise bien avant ma naissance : « Le Cristal désignera le Roi des Rois, porteur de la Lumière d'Éos. La lumière naîtra du Roi des Rois, et le mal disparaîtra ». Le Cristal s'est manifesté alors que nous étions à peine sortis de l'adolescence. Il m'a désigné comme le Roi de Lumière, le Roi Élu pour éradiquer la Maladie d'Éos.

– C'est impossible…, souffla encore une fois Régis, mais en élevant cette fois suffisamment la voix pour être entendu par tous. Il n'y a qu'un seul roi de Lumière. Noctis a été désigné pour remplir ce rôle.

– Majesté, roucoula Izunia en riant comme s'il venait de voir un caniche exécuter un tour particulièrement amusant. Vous êtes peut-être un vieillard, mais comparé à moi, vous n'êtes guère plus qu'un nouveau-né. Vous ignorez tout de votre propre histoire, car Somnus et Bahamut ont décidé de l'effacer de la mémoire collective.

Seul un silence de plomb lui répondu. Prompto risqua un regard vers le vieux roi, pris de pitié en voyant Régis secouer incessamment guère la tête avec déni. Noctis, plus blême que jamais, s'appuyait contre l'accoudoir du trône, comme s'il craignait de vaciller d'une seconde à l'autre.

– J'ai été choisi pour devenir le Roi de Lumière, répéta Izunia en frappant sa poitrine de sa main libre. Et j'ai accompli ce qu'on attendait de moi. Je me suis servi de la magie accordée par Bahamut pour éradiquer la Maladie d'Éos.

– On voit ce que ça a donné, railla Stella.

Prompto tira furieusement sur la manche de sa sœur, la suppliant silencieusement de se taire. Elle les avait mis dans une situation inutilement dangereuse, et elle ne semblait même pas s'en rendre compte, aveuglée par sa rancune. Heureusement, le Chancelier ne s'offusqua pas et se contenta de lui adresser un sourire mauvais.

– Pourtant, j'ai été acclamé par le monde entier, assura-t-il en haussant les sourcils. Je guérissais malade après malade, je purifiais les zones infectée par la Maladie d'Éos. J'étais heureux, et fier de moi. Je pensais accomplir ma destinée. Aucune autre volonté ne m'animait que celle qui m'a été confiée par le Cristal. Mais quand mon père est mort, et quand est venu pour moi le temps de monter sur le trône, le Cristal m'a rejeté. Bahamut m'a rejeté.

Pour la première fois, toute trace d'amusement disparut de son visage. Izunia ne transpirait plus que la douleur, la rancœur et l'incompréhension. Autour de lui, l'air était comme vicié, saturé par la magie du Fléau qui émanait de sa large silhouette.

– Apparemment, je n'étais pas le fils prodigue attendu par le Draconéen, ajouta ce dernier en posant un regard dangereux sur Noctis. Il n'a guère apprécié ma méthode pour éradiquer la Maladie d'Éos, quand bien même cette méthode fonctionnait. Il m'a renié, et m'a refusé mon droit de naissance, mon droit d'aînesse : mon propre trône.

Les yeux rougeoyants glissèrent lentement vers Régis. Le vieil homme, bien que plus pâle comme un mort, affronta courageusement son regard.

– Somnus a sauté sur l'occasion, murmura le Chancelier en fixant le vieux roi. Il a toujours été terriblement jaloux de moi. Il convoitait le trône, et quand Bahamut m'a rejeté, il n'a pas hésité une seule seconde pour prendre ma place. Il m'a chassé comme un vulgaire imposteur de mon propre pays, de mon propre foyer, et de ma propre famille.

Sa voix, ordinairement chaude et sournoise, était devenue rauque et glaciale au fur et à mesure que s'écoulait le flot de ses paroles toutes plus frappantes les unes que les autres. Prompto sentit un violent frisson lui secouer l'échine. Il aurait voulu reculer, tirer Stella et les éloigner tous deux de cet homme, de cette pièce, de ce pays tout entier. Le Lucis ne lui paraissait plus le pays rempli de lumière et de paix dont il avait toujours rêvé. Il était devenu encore plus glacial et plus effrayant que les contrées les plus contaminées de Niflheim. Il transpirait la mort, la douleur et la haine.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Izunia embraya justement sur l'Empire :

– J'ai pris la mer, et j'ai rejoint le Niflheim. Somnus a pris le pouvoir et a fondé sa propre lignée. Il a effacé mon nom des registres comme on efface la craie d'une ardoise. Mais il y a une chose que mon frère n'a jamais pu me retirer.

En guise de démonstration, il fit disparaître, puis réapparaître son épée dans un tourbillon d'étincelles rouges et noires, qui rendirent l'air encore plus lourd et plus froid.

– La magie…, murmura Noctis dont une main était toujours serrée contre sa poitrine.

– Caellum je suis né, Caellum je resterais, chantonna Izunia en reprenant brusquement sa bonne humeur. Même Bahamut ne peut rompre ce lien qu'il a lui-même tissé entre notre lignée et le Cristal. Sa magie court toujours dans mes veines.

– Ce n'est pas la magie du Cristal, protesta faiblement Noctis. C'est le Fléau des Étoiles.

– Deux noms différents pour nommer une seule et même essence, mon cher descendant, répondit le Chancelier en ignorant la mine révulsée du jeune homme. Après que Bahamut m'ait rejeté, j'ai été contaminé par la Maladie d'Éos.

Il pouffa, l'air profondément amusé par la tournure horrible des évènements.

– C'est toute l'ironie de l'histoire ! Bahamut a fondé notre lignée pour éradiquer la Maladie d'Éos, mais voilà que celui qu'il a désigné pour incarner la lumière du Cristal est lui-même devenu un catalyseur du mal qu'il voulait éliminer. Ce que vous appelez le Fléau n'est rien d'autre que la magie du Cristal, contaminée par la Maladie d'Éos.

Prompto avait l'impression que son sang s'était transformé en eau glacée, que son cœur venait de s'arrêter de battre. Une terreur sans nom enfla en lui aux derniers mots d'Izunia, et il se surprit à poser une main contre sa poitrine, en écho au geste de Noctis. Le crochet planté dans son cœur, la douleur lancinante dans son corps, l'impression que la magie du Cristal ressemblait à un ouragan qu'il ne pouvait qu'à peine contenir, cette impression de… de lumière, de pureté… C'était impossible que le Fléau soit la magie du Cristal. Il l'aurait senti. Il l'aurait…

Mais quand le jeune homme réussit enfin à arracher son regard du Chancelier, lorsqu'il posa finalement les yeux sur Régis et Noctis, il comprit qu'Izunia disait vrai. Le père et le fils avaient tous les deux la main posée contre leur cœur, cherchant en eux la connexion du Cristal, la connexion avec leur magie, et leur visage exprimait le même sentiment de compréhension mêlée d'horreur.

– Comment est-ce possible ? murmura Régis. Vous prétendez être le frère de Somnus, mais il a vécu il y a des siècles. Personne ne peut vivre aussi longtemps. Encore moins les rois du Lucis.

Il en était la preuve vivante. Á cinquante ans à peine, son corps semblait avoir épuisé toute ses forces vitales, et la santé du vieil homme avait dangereusement décliné. Les rois du Lucis étaient connus pour leur durée de vie réduite. La magie du Cristal dévorait irrémédiablement leur force vitale. Á vrai dire, Régis avait battu un bien triste record de longévité en comparaison à ses prédécesseurs. Aucun de ses ancêtres n'avait dépassé la quarantaine.

Izunia arbora un sourire d'ogre.

– Lorsque je suis né, ma famille jouissait de la grâce du Cristal. Les rois du Lucis pouvaient vivre plusieurs siècles sans prendre une ride !

Son sourire redoubla d'intensité, une étincelle jubilatoire dansa follement dans ses yeux rougeoyants.

– Mais Bahamut a estimé que les Caellums ne méritait plus ce don, après ma déchéance. Il a maudit Somnus et sa descendance pour que la magie du Cristal leur dévore les entrailles, use leur force de vie, et fatigue leur cœur. C'est mon frère qui choisi la Faucheuse pour devenir votre emblème, d'ailleurs, car à la fin de sa vie, il voyait la mort comme la seule délivrance à sa souffrance. Pauvre Somnus. Si je ne le haïssais pas tant, je l'aurais sincèrement plains.

Prompto imagina alors la silhouette voûtée de l'ancêtre de Noctis. Il pouvait discerner la douleur du vieillard, rongé par sa propre magie comme une tumeur rongerait le corps. Il voyait l'étendard noir du Lucis se déployer au-dessus du vieil homme, la silhouette bien connue de la Faucheuse brodée avec soin contre le tissu d'ébène.

Le même symbole qui ornait la capeline de Régis, le dos de la veste de Noctis. Prompto n'avait jamais aimé le symbole des rois du Lucis, trop associée à la guerre et à la mort, bien qu'il n'ait jamais osé l'admettre à Noctis par peur de le vexer. Cette préoccupation était désormais bien lointaine de son esprit. Au contraire, il aurait voulu arracher l'emblème des vêtements de Régis et Noctis, de brûler tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une Faucheuse.

– Mais l'histoire ne s'arrête pas là, n'est-ce pas Chancelier ? siffla Stella d'une voix tremblante de colère. Vous êtes allé au Niflheim, et vous avez infiltré le gouvernement.

– Á vrai dire, je suis bien resté sur le continent quelques siècles sans approcher votre famille, Éminence, répondit Izunia avec un sourire poli. J'étais trop blessé par le rejet de Bahamut et de Somnus, et enragé par la facilité avec laquelle ils m'ont rayé de l'histoire, comme si je n'étais rien de plus qu'une erreur à oublier. Mais je n'étais pas complètement inactif pour autant.

D'un geste de la main, il fit apparaître les étincelles rouges et noires, qui tissèrent des cordons de magie et dansèrent comme des feux follets au-dessus de son chapeau. Stella, Prompto et Noctis eurent tous les trois un mouvement de recul. Seul Régis demeura impassible, trop usé pour être effrayé. Il était de toute façon impuissant, paralysé sur son trône.

– J'ai lentement contaminé tout ce que je touchais, dit Izunia. Ma magie, qui autrefois guérissait, était devenue pire que la Maladie d'Éos. Elle ne se contente pas de tuer ce qu'elle touche, elle les infecte, les transforme à son image. Je ne l'ai même pas fait de manière volontaire, du moins au début. Mais au fil des siècles, l'impact de ma magie contaminée s'est étendu sur l'ensemble du Niflheim. Les campagnes se sont vidées peu à peu au fur et à mesure que le Fléau rendait les terres mortes et infertiles, transformaient les animaux comme les êtres humains en daemons. Même la lumière des Oracles de Tenebrae ne suffisaient pas à endiguer sa progression.

Les cordons de magie s'enroulèrent autour de ses bras comme des serpents. Prompto étouffa un cri de surprise lorsque la peau du Chancelier se couvrit de plaques noirâtres, comme des tissus nécrosés. C'était un symptôme irrémédiable de contamination par le Fléau, et qu'il avait déjà constaté un trop grand nombre de fois sur son peuple.

– Vous connaissez le reste de l'histoire, conclut Izunia sans se préoccuper des tâches grises marbrant son visage. J'ai fini par approcher le gouvernement impérial, je me suis attiré la sympathie de votre arrière-grand-père, Éminence, surtout lorsque j'ai contribué à améliorer son armement militaire. J'ai aidé à éduquer votre grand-père, et j'ai vu naître et grandir votre père. Iedolas s'est montré particulièrement réceptif à mes conseils.

Stella se raidit à la mention de l'Empereur. Prompto agrippa son poignet, ne sachant pas si c'était pour la protéger d'une éventuelle attaque d'Izunia, ou si c'était pour empêcher qu'elle se rue sur lui dans un accès de rage.

– Vous avez gangrené son esprit pendant des années, gronda la jeune femme. Vous êtes responsable de la déchéance de mon pays !

– Je n'ai fait qu'offrir à votre père ce qu'il a réclamé toute sa vie : la lumière du Cristal, la magie du Roi de Lumière.

Le regard du Chancelier glissa vers Prompto, qui se raidit aussitôt.

– Je lui ai même donné un enfant quand son règne a été menacé, susurra-t-il avant de retourner son attention sur Stella. En vérité, Éminence, vous devriez me remercier. Si votre frère a vu le jour, c'est bien grâce à moi.

Stella poussa un cri de rage qui résonna dans la salle du trône comme un coup de feu. Elle amorça un mouvement violent vers l'avant, comme si elle voulait se jeter sur le Chancelier, mais Prompto avait fermement cramponné son poignet et retint à grand-peine sa sœur, qui tremblait littéralement de rage.

LÂCHE-MOI ! tonna l'Impératrice en flanquant un violent coup de coude dans les côtes de son frère.

Tu vas te faire tuer ! siffla Prompto en grimaçant de douleur.

– Écoutez votre frère, Éminence ! caqueta au même instant Izunia, comme s'il voulait vraiment pousser Stella à bout. Vous avez joué votre rôle à la perfection, mais ne poussez pas le bouchon trop loin. Nous ne jouons pas dans la même cour, vous et moi.

C'était de la provocation pure et simple. Le pire, c'est que ça marchait à merveille. Stella était un chef militaire hors-pair, mais elle avait ravalé sa fureur pendant trop longtemps. Son cœur criait rage maintenant qu'elle avait rempli tous ses objectifs. La colère la rendait encore plus vicieuse qu'à l'ordinaire, et très franchement, Prompto aurait dû se méfier.

Il réagit trop tard en sentant les doigts de l'Impératrice se refermer autour de la crosse de son pistolet, passé à sa ceinture. Stella dégaina l'arme de son frère et la pointa en direction du Chancelier, pressant la détente avant que Prompto n'ait eu le temps de la retenir.

La détonation explosa aux oreilles du jeune hommr. Il sentit Stella encaisser le recul, et lorsqu'il leva les yeux, ce fut pour voir un trou béant apparaître pile sur le front d'Izunia. Un filet de sang coulait déjà de la plaie, et jeune homme, le cœur battant la chamade dans sa poitrine, attendait de voir son adversaire s'effondrer sans vie sur le sol.

Mais Izunia resta sur ses pieds. Izunia resta conscient, les deux yeux grands ouverts, son large sourire toujours collé au visage.

Le cerveau de Prompto était figé, bloqué comme un ordinateur qui ne fonctionnait plus. Il n'arrivait pas à concilier l'image qu'il voyait avec la logique la plus basique de ce monde. Comment Izunia pouvait-il être encore en vie ? Encore debout ? La balle était clairement rentrée dans son crâne, avait troué son cerveau, alors comment… ?

C'était impossible, c'était une illusion, un délire qui prenait vie à cause de la panique. Prompto était littéralement figé par sa propre stupeur, incapable de comprendre que ce qu'il voyait était réel. Incapable de comprendre, et encore moins de réagir, lorsque le Chancelier disparut brutalement dans une nuée d'étincelles rouges et noires. Au même moment, les lourdes portes de la salle du trône s'ouvrirent à la volée, laissant apparaître une rangée de soldats impériaux qui déboulèrent à l'intérieur, accompagnés de Cor, Clarus, Tellus et Nyx. Tous avaient sorti leurs armes, alarmés par la détonation.

Ils rivèrent des yeux écarquillés de stupeur et d'incompréhension sur Stella, le pistolet de son frère toujours en main, Prompto qui s'agrippait à sa sœur de toutes ses forces, et Régis assis dans son trône avec Noctis debout à côté de lui.

– Qu'est-ce qu'il s'est passé ?! tonna Cor en agitant son katana.

Altesse ? Éminence ? appela au même moment un des lieutenants de Stella.

Ni les dirigeants lucisiens ni les monarques impériaux n'eurent le temps de répondre. Prompto sentit une odeur rance et écœurante envahir ses narines, juste avant qu'une silhouette ne se matérialise à côté de lui dans un tourbillon de la magie du Fléau. Ardyn Izunia apparut aux yeux de tous, soulevant son épée au-dessus de sa tête, les yeux rouges comme ceux d'un daemon.

Une cacophonie de cris retentit de tous les côtés. Prompto sentit Stella le pousser précipitamment derrière elle, le protégeant d'un danger qui ne le menaçait pas. Car c'était devant Régis que le Chancelier s'était téléporté, devant le vieil homme malade et littéralement cloué à son trône. Prompto sentit son cœur rater un battement, d'autant plus lorsqu'il vit Noctis se jeter devant son père, ayant fait apparaître sa propre épée dans une pluie d'étincelles aussi lumineuses que celle tournoyant autour d'Izunia étaient sombres.

La scène se déroulait presque au ralenti aux yeux de Prompto. S'il n'avait pas été tellement paniqué, il se serait certainement demandé si ce n'était pas un effet de l'adrénaline qui pompait furieusement dans ses veines. Mais son esprit tout entier était tourné vers Régis et Noctis, vers Izunia qui s'apprêtait à abattre son épée sur le père comme sur le fils. Il poussa un cri désespéré qui fit trembler ses côtes, qui comprima douloureusement ses poumons, qui sembla résonner dans la pièce comme un coup de feu car tout le monde se figea brutalement.

Prompto avait tendu la main au-dessus de l'épaule de Stella sans même s'en rendre compte. Il sentait la brûlure devenue familière de la magie du Cristal courir dans ses veines, le crochet planté dans cœur. Il sentait l'énergie lui dévorer littéralement les entrailles, le goût familier du sang dans sa bouche et dans son nez. Il dût se retenir contre Stella de sa main libre pour ne pas tomber tant ses jambes tremblaient à cause de la douleur et de l'effort qui semblait littéralement le vider de toute son énergie.

Il vit – il sentit, comme il sentait la connexion du Cristal accrochée à son cœur – l'immense épée d'Izunia disparaître lentement dans un nouveau tourbillon d'étincelles rouges et noires. Le Chancelier s'était figé, ses yeux rouges non plus rivés sur Noctis et Régis, mais braqués sur sa main vide lorsque sa propre épée disparut, noyée par la magie du Fléau.

Prompto sentit la garde de l'immense épée se matérialiser lentement entre ses doigts, d'abord légère, puis de plus en plus lourde, de plus en plus concrète au fur et à mesure qu'elle reprenait forme et consistance. Mais Prompto ne regardait pas l'épée, non. Personne ne regardait l'épée à vrai dire. Tout le monde fixait les cordons de magie du Fléau – des étincelles noires et rouges – qui dansaient entre les doigts du prince impérial.

Prompto venait d'invoquer la magie du Fléau.

Il se sentait glacé jusqu'aux os, jusqu'au plus profond de son cœur. Et quand il releva la tête, ce fut pour croiser les yeux choqués de Stella, les yeux écarquillés de sa sœur, qui ne reflétaient non plus de la colère, mais de la peur à l'état brut.

Car si Prompto aurait pu se voir au travers des yeux de Stella, il aurait vu son propre visage ensanglanté. Il aurait vu ses yeux devenus brillants et rouges, comme ceux du Chancelier.

Comme ceux des Magitecks restés dans l'antichambre.


Voilà pour ce chapitre. J'espère qu'il vous a plu!