Parfois, deux longues heures de film paraissaient extrêmement courtes.
Quand le film en question pouvait se définir comme un agréable divertissement bien sûr. Et, dans des cas plus particuliers, lorsque les pensées créatives et productives se mêlaient à l'œuvre cinématographique en train de se dérouler et de servir de support à une toute nouvelle fiction à peine esquissée.
Un scénario complet et précis, sans oublier de se classer rigoureusement dans les codes sacrés du romantisme. Une fiction que Clyde Donovan n'osait pourtant pas signer mentalement de son vrai nom, ni même la confier à un ami. L'histoire se retrouvait donc d'emblée dans l'ombre de ses pensées confuses et gênantes, à cloîtrer dans les souvenirs à effacer progressivement.
Ce n'était peut-être pas digne d'un artiste, mais Clyde n'assumait vraiment pas d'avoir pensé avec force détail à une histoire d'amour de ce genre. Une romance gay très sérieuse et non parodique. Qui mettait surtout en scène son meilleur ami de la plus idéaliste des façons.
Craig Tucker, sûrement très loin de toute cette mascarade trop fleur bleue pour lui. Même s'il venait tout juste de visionner un film traitant d'amour avec l'ami dont il était peut-être amoureux. L'ami en question faisait un piètre détective et n'avait pas encore mis la main sur assez de preuves pour confirmer le forfait de son compère. Cependant, des doutes subsistaient. Et, naturellement, il ne regardait plus son meilleur ami de la même façon. À présent, ce n'était pas juste son ami préféré, un gars presque aussi cool que lui. Mais son meilleur ami qui était gay.
Même Craig semblait différent. Trop différent. Est-ce que le gamin au bonnet péruvien le regardait de cette façon parce qu'il savait que Clyde savait ? Ou bien il interrogeait juste son ami du regard pour savoir la suite du programme... ?
Il n'était pas encore trop tard. Minuit paraissait encore bien loin. Mais ce moment précis se trouvait justement être celui où il fallait prendre une décision pour le bon déroulement de leur petite soirée d'anniversaire consacrée à Stripe. Et, accessoirement, à leurs retrouvailles après un froid très bref.
S'attendant sûrement à ce que son ami fasse le premier pas et cherche à s'imposer, comme d'habitude, Craig semblait hésiter. Pour finalement décoincer la situation pas encore devenue complètement pesante.
- Tu veux rester dormir ici cette nuit ?
Avant d'être au courant de cette terrible vérité à entourer son ami telle une écrasante malédiction, Clyde aurait accepté sans hésiter. Avec un grand sourire et un câlin parfaitement amical de circonstance.
De telles effusions n'étaient pas exagérées : Avoir le droit de dormir chez Craig était un immense privilège tellement la chose se classait comme une rareté.
Le soupirant sans cesse éconduit de Bebe avait donc toujours été sincèrement ravi de pouvoir passer du temps chez les Tucker. Bien que la demande venait rarement de la part de Craig. C'était souvent son cher ami qui devait légèrement insister. Ou Tricia, qui proposait gentiment à Clyde de rester comme il était beaucoup plus sympathique que son frère.
C'est vrai que ce joyeux invité n'était pas aussi incisif que le fan de cochons d'Inde. Qui balançait à son meilleur ami qu'il préférait dormir avec pour seule compagnie la présence rassurante de Stripe. Et non dormir aux côtés d'un gars qui ne faisait que piailler au lieu de calmement se mettre au lit. Ensuite, même une fois endormi, qui ronflait comme un ours et empêchait donc son ami de fermer l'œil.
Avérées ou pas, Clyde n'avait jamais mal pris ces remarques. Ses souvenirs se chargeaient de répondre silencieusement à la place de quelques paroles geignardes pour contrer les piques malgré tout lancées sans grande méchanceté.
Le gamin préférait garder en tête toutes ces fois où Craig était resté plus souvent auprès de lui suite à la disparition de Mrs Donovan, comme en plus Clyde faisait assez régulièrement des cauchemars ou pleurait la nuit. Et que son meilleur ami, pas si insensible que les apparences voulaient bien le montrer, s'était à chaque fois glissé dans son lit pour le consoler en le prenant simplement dans ses bras. Seulement, à ses yeux, ce genre de marque de tendresse comptait beaucoup plus que des belles paroles pas toujours réellement rassurantes.
Une magnifique marque d'amitié qui ne lui faisait pas regretter d'avoir choisi Craig Tucker comme meilleur ami. Même lorsque le lendemain matin l'ami en question faisait semblant d'être en colère parce que ce sale bébé pleurnichard s'était mouché sur son pyjama.
Mais, dans le contexte actuel, les choses n'étaient plus du tout pareilles. Moins innocentes et touchantes. Plus compliquées et brouillées par quelques pensées encore trop confuses et légèrement anormales.
Un monde qui l'éloignait doucement de la candeur du monde de l'enfance. Hélas.
Dormir dans la même pièce que ce meilleur ami idéal n'offrait plus du tout les mêmes avantages. Encore moins un aspect rassurant et réconfortant.
Maintenant, Clyde savait juste qu'il allait être vulnérable et trop proche d'un homosexuel assoiffé de sexe et à l'esprit lubrique. Qui attendrait que sa cible soit complètement endormie pour pouvoir la tripoter à son aise. L'embrasser goulûment comme pour lui aspirer son âme. Et ouvrir les premières hostilités dictées par ses pulsions déviantes en utilisant ses vêtements arrachés pour l'attacher au lit et pouvoir ainsi violer sa malheureuse victime une bonne partie de la nuit. Sans prêter attention aux supplications et aux pleurs du pauvre ami encore perdu dans son délire d'amitié parfaite et à respirer l'hétérosexualité. Cette fois c'est sûr, Clyde aurait une bonne raison de pleurer.
Ces élucubrations malsaines, peu respectueuses, et furieusement teintées de clichés homophobes étaient directement issues de l'esprit de Cartman. Quand ce dernier avait cru bon d'utiliser son imagination chaotique et tourmentée pour briser l'image de la parfaite innocence que Clyde nourrissait envers sa relation amicale avec Craig, dénuée de tout sous-entendu ou de perversité. D'après la sagesse discutable de ce gros porc, le fan de cochons d'Inde n'avait jamais été un véritable ami sans arrière-pensée et à l'âme immaculée. Un homosexuel ne pouvait pas être pur et innocent. Ils étaient tous manipulateurs, avides, hypocrites, prêts à tout pour du plaisir exclusivement sexuel et non amoureux. Heureusement que Craig n'était pas en prime roux, juif, et originaire du New Jersey, sinon Eric Cartman lui aurait en plus ajouté un joli petit panel de mots choisis qu'il réservait à un certain petit rouquin...
S'il s'impliquait lui-même très personnellement et intimement sur ce sujet délicat, Clyde savait qu'il ne partageait pas de telles idées si arrêtées, injustes, assez violentes et même dangereuses. Le gamin bavait d'admiration devant la perfection d'un couple lesbien, mais ne manifestait jamais de haine envers deux hommes amoureux. Il ressentait juste un peu de gêne, préférait détourner les yeux et concentrer son esprit sur un sujet moins épineux. Sans toutefois cultiver de la rancœur ou du dégoût, nuance !
Bien sûr, comme de nombreux enfants de son âge, il se moquait gentiment et un peu bêtement des gays. Par exemple, avec sa bande de potes, Clyde tournait souvent à la dérision l'amitié très forte entre Stan et Kyle. Mais sans aller jusqu'à intimider ou violenter Butters qui se disait officiellement bi-curieux. Alors pourquoi quand il était question de Craig les choses devenaient si impossibles à gérer ?! Qu'il n'osait presque plus s'approcher de trop près de son meilleur ami, ni avoir les mêmes gestes familiers d'autrefois donnés pourtant comme de simples signes d'affection fraternelle. Il hésitait même à dormir dans la même pièce que son meilleur pote pourtant tant admiré...
Pour un peu, Clyde admettrait même qu'il avait presque peur de son ami ! Peur de ce que ce dernier était, et pouvait donc lui faire en tant que tel.
D'ailleurs, un doute affreux venait de jaillir dans son esprit en ébullition (Comme s'il avait besoin de ça...)
Peut-être que Craig avait déjà profité du sommeil de plomb de son compère pour s'adonner à quelques attouchements très peu amicaux sur sa pauvre petite personne sans défense...!
Toutes ces fois où ils étaient encore très jeunes, trop naïfs (Clyde l'était probablement toujours), et qu'ils avaient dormi dans le même lit en passant la nuit chez l'un ou l'autre. Ses souvenirs autrefois précieux et idylliques n'allaient pas tarder à être pervertis, eux aussi.
En se référant à une poignée d'informations balancées par Cartman qui ne devaient pas être complètement fausses, car c'est vrai qu'il y avait une certaine logique à naître homosexuel, à cette époque Craig savait déjà qu'il était gay. Et fantasmait donc sur quelques gars de la classe. Dont, très certainement, Clyde Donovan, son meilleur ami, pas désagréable à regarder, une cible excessivement facile servie sur un plateau d'argent.
Comme par miracle, touché par la grâce, Clyde comprenait à présent mieux pourquoi son cher ami le regardait parfois avec insistance. Que ce n'était pas juste dû au fait que le fan de cochons d'Inde le trouvait très cool et se sentait fier d'avoir comme meilleur ami le garçon à avoir été élu le plus mignon. (Bon, peut-être un peu quand même, mais pas juste pour ça.)
Ainsi que la raison de l'attitude étrangement silencieuse et pensive de Craig, quand il se trouvait au milieu de tous ses congénères en train de se changer dans les vestiaires. À envoyer des petits regards furtifs plutôt que de plaisanter avec la masse.
C'en était presque effrayant, en profitant des normes sur la séparation des filles et des garçons, une personne homosexuelle pouvait sans problème se rincer l'œil en ayant différents modèles de son choix sous la main ! Tandis que les hétérosexuels devaient presque mettre leur vie en jeu en espionnant illégalement les spécimens du sexe opposé, à leurs risques et périls.
Bien que les gays restaient autant touchés, voire plus, par le danger et les représailles... Heureusement, le meilleur ami de Craig Tucker était bien placé pour savoir que ce dernier savait se défendre et donner des coups à ceux qui, selon lui, le méritaient.
Et puis, si besoin, son fidèle ami se portait volontaire pour le protéger des homophobes ou des vieux pervers qui s'amuseraient à le draguer lourdement. Clyde ne savait pas clairement comment prendre cet élan soudain et chevaleresque, mais c'était sûrement normal de vouloir protéger son meilleur ami. Stan et Kyle le faisaient souvent, alors il s'agissait sans doute d'un code d'honneur de la super amitié. Une amitié sans détail gay. Ou juste un peu...
Malheureusement, son attitude digne d'un chevalier blanc ou d'un ami (et surtout pas d'un petit ami) dévoué ne collait peut-être pas à la façon de penser de celui vers qui étaient tournées toutes ces belles intentions. Craig n'était certainement pas habité d'un grand romantisme ému par la beauté d'une action sincère et désintéressée. Ni un romantique tout court.
Et puis, Clyde n'aimait vraiment pas cette manière que prenait son complice pour le regarder. Il avait l'impression que Craig le déshabillait du regard. Fantasmait sur chaque partie de son corps (En particulier une zone qu'il avait fait plus qu'effleurer avec son pied tout à l'heure...) Se demandait à quelle sauce il allait le manger. Dans quelle position du kamasutra il allait le prendre pour commencer leur coït sauvage. Et pourquoi pas lui faire tester quelques-uns de ses jouets très spéciaux pour adultes...! À cette dernière pensée, le malheureux, pour le moment seulement victime de son imagination, n'avait pu réprimer un frisson d'horreur en imaginant un monstrueux sex-toy l'effleurer à nouveau.
Clyde pensait pourtant avoir vaincu sa terrible phobie des jouets érotiques pour adultes au cours d'un après-midi très spécial passé chez Cartman, avec Stan, Kyle et Kenny.
Alors que les vilains garnements avaient décidé de se cacher dans la maison pendant que Cartman les cherchait. Le petit groupe s'était mis d'accord pour qu'ils se camouflent tous au même endroit.
Et qu'à un signal précis donné par Stan ils fuiraient ensemble dans des directions opposées, en tentant de semer leur bourreau sadique et obèse. Sans oublier de faire enrager le plus possible ce dernier !
En prenant toujours très au sérieux son statut de co-chef de groupe en alerte pour mener à bien une opération dangereuse mais très importante, Kyle avait proposé de se cacher sous le lit de la mère de Cartman. Ainsi, il y aurait de la place pour tout le monde, plusieurs sorties pour le futur départ en trombe, et ce gros porc était trop stupide pour chercher à un endroit aussi évident. Peut-être même qu'il avait peur de fouiller dans la chambre de sa mère !
Goguenards et gloussant déjà en pensant à la tête que ferait celui qui était malgré tout leur ami (La plupart du temps...), les gamins s'étaient donc glissés sous le lit. En essayant de ne pas s'éborgner, et en excusant quand ils écrasaient involontairement une main ou un pied innocents. En rencontrant au passage quelques vestiges oubliés, un désordre poussiéreux de vieilles pantoufles, vêtements défraîchis, maquillages usagés...
Surtout, une boite imposante et lourde. Assez dérangeante pour que tout le petit groupe ne puisse pas se caser confortablement dans leur base secrète. Kenny, celui qui avait été le mieux placé pour déchiffrer l'inscription sur la boite, avait d'abord pouffé de rire en comprenant aussitôt son contenu secret. Et avait en quelques secondes quitté cette cachette parfaite, tiré ce véritable coffre au trésor, et, par la même occasion, fait sortir de leur planque ses compagnons de jeu.
Ces derniers, trop curieux ou sincèrement étonnés de la réaction soudaine de leur ami avaient bien vite été atteints du même rire que le petit blondinet qui venait de renverser sans plus de cérémonie le contenu de la mystérieuse boite. Comme un fier capitaine pirate le ferait avec son précieux magot.
Sauf que, faute de piécettes sonnantes et trébuchantes, ils se retrouvaient devant une jolie petite collection de sex-toys en tout genre. Quasiment tous de forme phallique, bien sûr.
Kenny et Kyle s'étaient d'ailleurs lancé le défi de mettre la main sur le plus imposant de tous. Pendant que leurs deux amis ricanaient et riaient même franchement aux remarques faites sur chaque modèle rencontrés en route.
Jusqu'à ce que Kenny brandisse fièrement le gagnant final : Un charmant gode très réaliste (et surtout flatteur...), si on mettait de côté sa couleur d'un beau violacé bien fluo.
Clyde n'avait pas percuté tout de suite et avait plutôt pleuré de rire avec ses amis en voyant le blondinet mimant une fellation pour récompenser ce grand vainqueur. Viril et...Violet. Presque de la même couleur que l'arme du crime trop bien connue par le soupirant de Bebe Stevens. Un sex-toy rose fuchsia dont une des filles de cette soirée fatidique s'était servie pour le violer de la plus pitoyable des façons...
Encore pris à la gorge par ces sombres et douloureux souvenirs qu'il croyait pourtant profondément enfouis, définitivement oubliés pour sa santé mentale et sa confiance en lui, Clyde avait répondu un peu trop brutalement à son ami qui lui expliquait pourtant très calmement qu'il pouvait lui prêter des vêtements de rechange pour dormir. D'où ce fameux regard peut-être brièvement insistant mais de toute bonne foi. Au lieu d'imaginer les meilleurs des pires moyens de le sauter, le fan de cochons d'Inde devait juste se demander quel pyjama serait le plus confortable pour son ami.
Une proposition gentiment amicale et désespérément banale, qui expliquait parfaitement ce bref coup d'œil sur son corps à se sentir tant menacé depuis quelques temps.
Une phrase à laquelle le gamin de moins en moins à l'aise avait répondu avec une telle brusquerie que son compère en avait légèrement sursauté.
- Non ! Je... Je ne peux pas... Mon père n'est pas au courant que je suis chez toi !
Loin d'être convaincu, son meilleur ami auquel il devait sournoisement fausser compagnie haussait un sourcil et le fixait sans comprendre. En se demandant si Clyde était vraiment aussi stupide, assez limité intellectuellement, pour ne pas savoir utiliser son cerveau si jamais trop d'informations s'accumulaient.
- Tu peux lui téléphoner et lui dire que tu dors ici.
Oui, bien sûr.
Cette évidence brillait d'une puissante logique presque éblouissante. Sûrement aussi remarquable que la gêne et le tissu de mensonges que ce gars tout à coup beaucoup moins cool était en train de broder. Et présenter à son compère à ne pas être complètement con.
En continuant dans la parade des histoires inventées de toute pièce, Clyde pouvait toujours téléphoner chez lui, faire croire qu'il conversait longuement avec son père mais que celui-ci lui ordonnait de rentrer séance tenante. Sinon, en solution de secours, se souvenir brutalement d'une punition imaginaire qui l'empêchait donc de rester chez un ami.
Décidément, depuis que l'homosexualité de Craig Tucker n'était plus un secret pour le meilleur ami de ce dernier, l'ami en question flirtait de plus en plus souvent avec le mensonge. Des mensonges bien lâches et amers. Devenus presque naturels, d'une aide secourable pour éviter de faire face à une situation embarrassante. Ou à la vérité, tout simplement.
Mais l'éternel soupirant de Bebe Stevens avait appris que dans la vie il fallait faire des choix, pour ne pas compliquer les choses et faire de la peine aux gens.
Seulement voilà, s'il fallait faire un choix, Clyde n'arrivait pas à se décider sur la solution la moins pire. La moins douloureuse aussi.
Céder au nom de cette amitié toujours importante à ses yeux et rester dormir chez son meilleur ami. Prendre place, sans trembler comme une feuille, dans les couvertures confortables du petit lit de fortune qui serait installé non loin du lit de Craig. Éviter de regarder celui-ci, seulement penser à un documentaire ennuyeux au possible pour s'endormir d'un coup comme une masse. Et se réveiller péniblement le lendemain matin, le corps endolori et imprégné de substances nocives pour son hétérosexualité.
Sinon, faire en sorte de rester éveillé toute la nuit pour surveiller le prédateur à dormir non loin de lui. En se pinçant continuellement ou en ingurgitant tout un stock de grains de café. Quoique, assister en première place, avec les sensations en prime, au moment où Craig s'approcherait sans bruit de son pauvre corps encore un peu innocent pour le souiller de sa salive et le marquer comme sien en le pénétrant par la force, ce n'était pas franchement mieux !
En fait, tous les éléments un peu trop gays venant se coller à la candeur idéale de leur amitié le déstabilisait. Lui faisaient ressentir une peur mêlée malgré tout de curiosité.
Que son ami se soit touché en le regardant passe encore... Cet incident pouvait se mettre sur le compte du trouble et l'accumulation des émotions. Mais qu'il ait profité de son sommeil pour se frotter à lui, passer sa main sous ses vêtements, ou pire encore... !
C'était impossible. Son meilleur ami ne pourrait jamais lui faire une chose pareille. Craig n'était pas un pervers ou un profiteur, lui-même détestait les hypocrites et les faux amis. En revanche, ce minuscule mais primordial détail à son sujet remettait en doute tout l'empire amical qu'ils avaient soigneusement bâti durant toutes ces années.
Ce n'était peut-être pas normal ou imaginable qu'une simple histoire d'homosexualité remette en doute leur relation amicale pourtant solide, mais Clyde était prêt à tout pour ne pas perdre son ami à cause d'une maladresse conçue justement à cause de cette nouvelle tout juste assimilée et encore trop compliquée à visualiser. Croire possible, à inclure dans leur petite vie jusqu'ici bien tranquille.
Alors que c'était tellement plus simple de détourner les yeux pour ne surtout pas croiser le regard de son meilleur ami. Fixer son attention sur le pied d'une chaise et servir platement sa réponse finale.
- Je pense que je ferai mieux de rentrer.
Une simplicité enfantine. Et encore un énorme mensonge à la limite du ridicule. Tout ça parce que ce pauvre gars finalement pas si cool se retrouvait incapable d'affronter la réalité. Plus précisément, Clyde ne voulait pas se retrouver encore plus fragilisé par un tas de questionnements en pensant trop à des sujets gays.
En tout cas, Craig était sincèrement vexé et ne cachait pas sa déception. En sentant peut-être quelques picotements de remords, son ami avait osé le regarder brièvement et en avait eu la confirmation. Le gamin au bonnet péruvien baissait toujours les yeux en regardant de côté quand il était gêné ou triste, pour ne pas trop montrer ses émotions à brouiller son calme apparent.
Au moins, Craig ne s'était pas mis en colère. Et avait eu l'amabilité de ne pas lui balancer quelques insultes bien trouvées pour qualifier superbement sa lâcheté minable.
Au cas où le défenseur absolu de cochons d'Inde retrouvait assez de hargne pour l'humilier, Clyde avait misé sur la fuite. Une technique qu'il allait devoir souvent adopter pour moins se sentir si mal en voyant son compère souffrir à cause de son attitude. Pourtant la faute ne reposait pas entièrement sur lui !
Mais Clyde préférait s'éclipser avant de se laisser emporter et demander avec humeur à son meilleur ami pourquoi avait-il fallu qu'il soit gay. Au lieu de se forcer à être normal pour une fois...
Comme si lui-même était parfait. En fuyant presque en courant de chez son ami préféré, après avoir attrapé en vitesse son manteau et vaguement remercié Craig.
Le remercier pour quoi d'ailleurs... ? De lui avoir pardonné ? D'accepter de le convier à l'anniversaire de Stripe ? De lui faire à nouveau confiance ? De ne pas avoir abusé de lui ou tenté de l'embrasser ?
C'était ridicule. Et Clyde se sentait lui aussi complètement ridicule.
Heureusement que sa maison n'était pas trop loin, c'était au moins la seule consolation dans tout ça... Non, Clyde s'interdisait de mentionner en pensée une éventuelle tentative de rapprochement qui n'avait, Dieu merci, pas eu lieu. Pour éviter de se poser des questions sur sa réaction, et quels effets réels cela aurait pu lui faire.
Il avait pensé à trop de choses de nature homosexuelle pour ce soir.
Ce n'est qu'en rentrant chez lui, le corps encore intact et sauvé in extremis de toute trace de choses certifiées non amicales, que Clyde s'en souvenait.
Des paroles que son père avait prononcées en coup de vent avant de partir travailler. Après avoir souhaité une bonne journée à son fils, Mr Donovan l'avait prévenu qu'il risquait de rentrer un peu plus tard que prévu ce soir. À cause d'une réunion aussi importante qu'interminable.
Sauf que son gamin n'était plus un petit garçon si facile à berner avec de belles paroles qui marchaient à tous les coups quand le travail devenait le sujet principal d'une excuse bancale. En gagnant en maturité et grâce à l'influence de son meilleur ami, Clyde avait appris à reconnaître les petits mensonges bien typiques et mal foutus des parents qui pensaient que leurs mômes étaient trop jeunes pour comprendre ce que pouvaient faire deux adultes amoureux.
Pour le cas de son cher papa tout à coup si cachottier, le soupirant de Bebe Stevens flairait un glorieux mensonge issu tout droit de l'esprit d'un père célibataire encore trop hésitant pour avouer à son enfant qu'il s'était peut-être trouvé une petite amie. Ou que la jeune femme en question lui plaisait beaucoup et qu'ils se voyaient assez régulièrement, et pas seulement à leurs heures de travail s'il était question d'une de ses collègues.
Quelques gamins seraient sûrement furieux de ne plus avoir leurs parents rien que pour eux, qu'une personne inconnue s'immisce dans leur petit cocon. Mais cette possibilité de romance arrangeait justement Clyde. Comme ça, son père serait trop occupé à penser à sa dulcinée, perdu sur son petit nuage, pour remarquer l'air sérieusement soucieux de son fils. Lui aussi plongé dans quelques problématique d'ordre sentimental. Ou juste amicaux. Mais à presque tous concerner le sujet Craig Tucker.
En repensant plus calmement à son meilleur ami, celui à lui avoir pourtant faussé volontairement compagnie se sentait brusquement bien seul. Isolé et minable.
Mais se tenir comme l'unique occupant actuel de cette maison, qui semblait incomplète depuis presque cinq ans, restait de toute façon moins stressant et éprouvant que se retrouver en tête-à-tête avec son ami, que le gamin ne pouvait s'empêcher de trop analyser.
Si Craig avait le malheur d'utiliser un mot plutôt qu'un autre, ou se grattait l'œil avec sa main droite au lieu de la gauche, Clyde savait qu'il allait commencer à rentrer dans de grandes hypothèses et théories sur les symboliques gays ou les signes typiquement homosexuels.
Se retrouver calmement chez lui, à vérifier que son père allait bien avoir un petit quelque chose à manger en rentrant, si jamais sa soirée au restaurant s'était mal passée ou que l'excuse de la réunion était finalement totalement vraie. Ne pas s'inquiéter si son chien Rex n'était pas à la maison, il avait dû faire un tour pour aller voir Sparky (Même des chiens géraient mieux la question de l'homosexualité que lui...) Et se brosser tranquillement les dents en se demandant s'il allait directement se mettre au lit, ou bien se changer un peu les idées avant...
Récemment, Kenny lui avait justement prêté un numéro collector de Playboy, avec que des jolies blondes (il savait que Clyde adorait les blondes), ce magazine allait sûrement l'aider pour penser à des choses un peu plus... saines.
