« Greengrass, tu peux me passer le porridge, s'il te plaît ? »

Les yeux rivés sur la table des Serdaigle, Dolly n'initia pas le moindre mouvement pour répondre à la requête d'Avery. Avec une attention excessive, elle scrutait Korynthia Mallone, attendant le moment fatidique où la bleu et bronze se lèverait. Si Korynthia s'était retournée à cet instant, elle aurait aperçut Dolly, les yeux plissés, le menton en avant, les doigts pianotant impatiemment sur le bois de la table des Serpentard, l'ombre d'un sourire sadique aux lèvres. Pas vraiment un joli spectacle.

« Greengrass, le porridge. »

Avery commençait à s'impatienter. Sa montre à gousset posée à côté de lui, il battait du pied avec anxiété. C'était sa nouvelle lubie. Pas de battre du pied. De chronométrer ses repas dans la Grande Salle. Quelque chose en rapport avec des germes. Comme quoi, s'il limitait ses interactions avec la populace, il diminuait par la même occasion le taux de transmission de microbes de moitié. Toujours est-il qu'à présent, il commençait à se gratter furieusement le cou, se décorant d'une belle plaque rouge sur la peau.

« Sati, regarde », murmura Dolly, toujours aussi concentrée, en donnant un coup de coude à sa camarade sans lâcher des yeux Korynthia. « Là, elle va se lever. »

« Zabini, est-ce que tu aurais l'amabilité de me passer le porridge, s'il te plaît ? »

« Je la vois pas, elle est où Korynthia ? », demanda Sati en se tordant le cou pour essayer d'apercevoir derrière le couple de Poufsouffle qui s'embrassait comme si la fin du monde était imminente.

« Là, derrière les deux débiles. Table des Serdaigle. Elle pose son couteau et sa fourchette dans son assiette. Ça y est. Ça arrive. Elle va se lever. D'après mes calculs, c'est précisément dans douze minutes que sa jupe devient indécente. Merci pour la clé du vestiaire, Emma. J'ai ensorcelé tous ses uniformes. »

« Je croyais que Mallone était à Gryffondor », glissa Augustus en se penchant sur la table pour apercevoir le spectacle.

« Tu confonds avec sa grande sœur », corrigea Héméra. « Elle était à Poudlard, y'a deux ans. Amoureuse de Sirius. Trop amoureuse. Je l'ai tuée l'année dernière, j'ai balancé son corps dans un fossé. »

Tous les regards convergèrent vers elle. Même Dolly dut se résoudre à quitter sa proie du regard pour venir le fixer sur Héméra en attendant anxieusement un démenti.

« Est-ce que quelqu'un pourrait me passer le porridge ? », tenta une nouvelle fois Avery.

« Non mais ça va, pas la peine de me regarder comme ça. C'était une blague. Je me demande pour qui vous me prenez, parfois. »

« Pour le genre de fille qui a offert une mèche de ses cheveux à Sirius pour son anniversaire. Le genre de fille prête à tout, quoi », rappela Augustus en se servant d'une louche de porridge.

« Et alors ? C'était un cadeau original. J'ai lu dans Sorcière Hebdo qu'il fallait sortir des sentiers battus pour séduire l'être aimé. »

« Il a brûlé la mèche de cheveux sous tes yeux... »

« Augustus, le porridge, s'il te plaît. »

« Regarde ! Normalement, on va voir sa cicatrice sur le haut de la cuisse droite. Ça, c'est l'indicateur d'indécence. »

« Elle a une cicatrice ? Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? S'il te plaît, ne me dis pas qu'elle s'est fait agresser par des Chaporouges. J'ai connu une fille, une amie, enfin non, pas vraiment, une amie de ma mère plutôt, qui s'était perdue dans la forêt, elle a passé trois jours attachée à un arbre et torturée par des Chaporouges. Après ça, elle ne supportait plus de voir du rouge. Je savais pas, moi. Un jour, je suis arrivée chez elle en robe rouge, elle a hurlé et est restée planquée de sa chambre pendant une semaine. Merlin, c'était pas beau à voir... »

Typiquement Sati, de s'inquiéter de ce genre de choses. Souvent Dolly se demandait ce qu'elle faisait à Serpentard. Sa capacité à sympathiser avec la moitié de l'humanité lui semblait toujours à contre-courant par rapport à la sournoiserie vipérine.

« Non, Sati. Pas d'agression de Chaporouges. Accident de balai à ressort. On avait six ans. Les ressorts ont déraillé, le balai était près d'une mare, elle est tombée sur une pierre tranchante, sur le rebord. Cicatrice. Je pensais qu'elle remonterait jamais sur un balai, après ça. »

« Je comprends pas pourquoi tu la détestes autant... », soupira Sati. « Moi, quand j'étais petite, j'habitais dans un coin désert, loin de tout. J'ai jamais eu d'amis d'enfance. Franchement, tu devrais essayer de... »

Un concert de sifflements et d'applaudissement interrompirent Sati. Korynthia venait de se lever. Même de leur table, même à cette distance, Dolly apercevait la longue ligne blanche zébrant la cuisse mate de Korynthia. Mulciber se leva, debout sur le banc des Serpentard, son pouce et son index dans la bouche dans un long sifflement.

« Hé, Mallone ! T'es libre, ce soir ? Je vais te la raccourcir, moi, ta jupe ! »

La Serdaigle se tenait debout, le visage d'un rouge concurrençant le blason Gryffondor, ses doigts accrochés aux pans de sa jupe, tentant désespérément de la tirer vers le bas. Un bref instant, Dolly eut un pincement de remords. Elle revit la petite Korynthia de six ans, ses deux tresses sur les épaules, son air apeuré en tenant sa cuisse couverte de sang. Et puis, elle croisa le regard de son ancienne amie, et elle y vit tant de fureur, tant de haine, qu'elle en eut la chair de poule. La seconde d'après, Korynthia partait en courant.

« Bien joué, Dolly. Tiens, un gallion. J'avais parié qu'elle pleurerait », admit Rabastan en faisait glisser un gallion jusqu'à sa camarade.

Dolly fixa le gallion qui renvoyait l'éclat des bougies, le regard vide. Quelque chose, dans le regard de Korynthia, lui avait retourné le cœur.

« Je crois que je vais... »

« Allez, fais pas cette tête, Dolly. C'est de bonne guerre. Elle va s'en remettre, t'inquiète pas », crut bon de la rassurer Héméra.

« Je... »

« EST-CE QUE QUELQU'UN POURRAIT ME PASSER CE PUTAIN DE PORRIDGE ? »

Silence interloqué. Tout le monde se tourna vers Avery, le visage rouge et de grosses gouttes de sueur agglutinés aux tempes, qui continuait de se gratter le cou comme un lépreux. C'est Héméra qui parla la première, haussant les épaules :

« Ça va, pas besoin de hurler, Avery. Tu peux juste demander gentiment, tu sais », soupira-t-elle avec un sourire ouvertement faux.

Il la regarda avec un mélange d'incrédulité et de haine absolue. Elle ne releva aucun des deux, en profita pour se lécher l'index, le tremper copieusement dans le plat avant de le faire passer à Avery, lui arrachant une moue horrifiée et un brusque haut-le-cœur. Il repoussa le porridge avec dégoût et quitta la Grande Salle dans un chapelet d'injures.

« Pourquoi tu l'emmerdes, comme ça ? Tu sais bien qu'il flippe pour un rien », demanda Dolly en jetant un regard réprobateur à son amie.

Héméra sirota une gorgée de chocolat chaud, les yeux fixés sur la porte qu'Avery venait de franchir à toute allure, avant de répondre, d'un ton froid :

« Il m'a traitée de garce frigide à l'entraînement. Je commence à en avoir marre de me faire insulter à longueur de journée. »

La bouche pleine de purée de carottes, un filet orange coulant jusqu'au menton, Rabastan corrigea la version de sa Capitaine, l'index levé.

« Pour être plus exact, il a utilisé le terme de connasse frigide. Et pour sa défense, il l'a chuchoté, il pensait pas que t'entendrais. »

« Et toi, bien sûr, ça te viendrait pas à l'idée de la défendre », lui reprocha Dolly. « Et bon sang, on t'a pas appris à manger correctement ou quoi ? »

Du revers de la manche, Rabastan s'essuya le visage, avala sa bouchée et offrit un grand sourire à Dolly.

« Ecoute, Babydolly, moi je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas. Et je tiens à signaler qu'Emma nous avait demandé de faire trois tours de terrain. En courant. »

« C'est quoi que tu comprends pas, dans le mot entraînement, Rabastan ? Les Gryffondor, ils en font six tours de terrain. Et sans se plaindre, eux. »

« On fait du Quidditch, pas de la course à pieds. A la limite, trois tours de terrain en balai, je dis pas... »

Héméra lui jeta un regard las.

« Continuez comme ça, et on va perdre la compétition pour la sixième année. »

« Ça, c'est pas mon problème. Et ce sera bientôt plus le tien : Cordello essaye de te faire virer. »

Héméra se leva un peu trop brusquement, renversant son chocolat chaud. Autour de la table, les Serpentard s'étaient tous tournés vers eux, avides d'assister au prochain acte, espérant un tomber de rideau en scandale.

« Je rêve. Me faire virer ? Comme si c'était moi, le problème. Si c'était Potter, vous vous la ramèneriez pas comme ça. Je devrais tous vous virer de cette putain d'équipe et jouer toute seule. Là, au moins, on aurait une chance de gagner. »

Elle lança un regard meurtrier à toute la tablée, secoua la tête avec dégoût et quitta la Grande Salle.

X

« C'est vraiment immonde. »

Debout au milieu de la volière, un balai dans les mains, Sati poussa un long soupir en observant le nettoyage qu'il leur restait à faire. L'odeur d'excréments était insoutenable, le sol jonché de déjections et de petits os de souris ou de quelque autre proie malchanceuse, et pour couronner le tout, des centaines de chouettes allaient et venaient à toute allure, les frôlant, changeant de direction au dernier instant dans de longs hululement agacés.

« Te plains pas », répondit Marlène, à genoux par terre, une éponge à la main, frottant frénétiquement les interstices entre les pierres. « C'est sympa la volière. On aurait pu faire pire comme retenue. »

« Tu plaisantes ? Je déteste cet endroit, ça piaille, ça sent la charogne et c'est le palais des courants d'air. J'ai dressé ma chouette pour qu'elle dorme dans le chêne, près de la Cabane d'Hagrid. Ça m'évite d'avoir à faire à ça... », expliqua-t-elle avec un geste de la main désignant les centaines de chouettes perchées sur toutes les ouvertures.

« Tu sais pas ce que tu rates. J'y passe la moitié de mes soirées. Si t'étais venue plus tôt, on aurait eu la chance de se croiser ailleurs qu'en Arithmancie. »

Sati se sentit rougir, sans trop savoir ce qui, là-dedans, avait pu la mettre dans cet état-là. Toujours dos à elle, Marlène récurait les pierres asymétriques de la volière. Sa queue-de-cheval haute, son haut échancré dans le dos, laissaient apparaître la courbure de ses épaules et sa peau piquetée de taches de rousseur.

« Tu as tant de correspondants que ça ? Je veux dire... pas que je veuille jouer les indiscrètes, mais pour passer la moitié de tes soirées, ici... »

Marlène tourna la tête pour la regarder, un sourire malicieux au coin des lèvres.

« Non, mais j'envoie des mots à des élèves au hasard. J'écris des déclarations ou des petits messages d'encouragement que je confie à la première chouette qui passe à proximité, et puis elle va la livrer à son propriétaire, ou alors j'écris pour l'élève près de la fenêtre de la Bibliothèque, quelque chose dans le genre. Les chouettes trouvent toujours un destinataire. Ça m'amuse, et je sais que quelque part, dans le château, quelqu'un est à peu près aussi content que moi. »

La Serpentard cligna des yeux, désarçonnée. Marlène avait déjà détourné le regard, de nouveau affairée à sa tâche.

« Et puis estime-toi heureuse qu'on soit tombé sur la volière. C'était ça, ou la ronde avec Rusard. Tu aurais préféré passer la nuit avec les feulements de Miss Teigne et les ricanements glauques de Rusard quand il tombe sur deux élèves en train de s'embrasser en douce dans un couloir ? »

« Non. Mais j'aurais préféré nettoyer les trophées. Évidemment, quand c'est Potter et compagnie qui font des conneries, ils ont le droit à des heures de colle sympas. Ça m'écœure ce favoritisme. A tous les coups, McGonagall doit être secrètement amoureuse de Black. »

« C'est Héméra, qui va être jalouse. »

Sati s'arrêta un instant de balayer, souffla une plume qui s'était emmêlée dans ses cils.

« Comment tu sais ? »

« Comment je sais quoi ? »

« Pour Héméra et Sirius ? »

« Tu rigoles ? Tout Poudlard est au courant. Je suis sûre que même Hagrid doit savoir. Elle le suit toujours partout, elle lui offre des cadeaux bizarres, elle lui envoie des poèmes par Beuglantes... »

Sati se sentit bêtement piquée à vif, comme si on avait blessé son propre orgueil.

« Elle est créative, on peut pas lui enlever ça », tenta-t-elle de la défendre.

« Ah, ça... Je lui accorde bien volontiers. Et puis, peut-être que ça plaît à Sirius, qui sait ? »

Il y eut, dans sa phrase, un petit quelque chose, un soupçon de sous-entendu qui alerta Sati. Elle laissa tomber le balai et s'approcha de Marlène, suspicieuse.

« C'est à dire ? »

« Je disais ça comme ça. »

Marlène continuait de frotter les pierres, l'air innocent. C'est ça, plus que tout le reste, qui acheva d'attiser les soupçons de Sati.

« Raconte. »

Les épaules de Marlène se soulevèrent puis s'abaissèrent dans un soupir.

« Y a rien à raconter. »

« Sache que j'apprécie ta volonté de préserver Sirius – et ce sera mentionné quand je raconterai cette histoire à Emma – mais pour tout te dire, je ne te laisse pas vraiment le choix », déclara-t-elle d'un ton solennel en sortant un petit sachet de sa poche.

Toujours à genoux au sol, Marlène dévisagea longuement la petite bourse, un sourire moqueur en coin.

« C'est avec ça que tu comptes me faire chanter ? »

« Ça, Mademoiselle McKinnon, c'est un sachet de graine d'Ellébore. La friandise préférées des chouettes. Je vide ça à tes pieds, et une centaine de hiboux se jettent sur toi. A toi de voir. »

Marlène laissa tomber son éponge, se releva. Appuyée contre le mur, les bras croisés, un lent sourire goguenard rehaussant ses pommettes.

« Sati Zabini, n'avez-vous pas honte ? Me menacer comme ça... »

Sati secoua le sachet.

« Je n'ai aucune pitié quand Héméra ou Dolly sont en jeu. »

La main de Marlène se referma avec délicatesse autour de la main de Sati qui tenait toujours le sachet. Un frisson la secoua comme un coup de tonnerre.

« Tu sais quoi ? Je cède. Pas à cause de ton vil chantage, mais parce que j'aime ta façon de défendre Héméra bec et ongles. »

Sati mit quelques secondes à se reconnecter à la réalité. Elle dégagea sa main, presque trop brusquement. Marlène se contenta de sourire.

« Alors ? », demanda la Serpentard pour dissiper le trouble.

« Tu te souviens après le match des Serpentard contre les Serdaigle ? Héméra était tellement préoccupée par la défaite qu'elle a laissé Sirius tranquille pendant trois jours. Et je veux pas lui donner de faux espoir, mais je sais pas, je crois que... Il jetait tout le temps des regards vers votre table. Presque comme si les sollicitations d'Héméra lui manquaient. »

Sati se créa un mémo mental, clignotant dans son esprit. Ne pas oublier de tout raconter à Emma.

« Tu penses que Sirius aime bien Héméra ? »

Elle n'entendit jamais la réponse, une chouette entra dans la volière à toute vitesse et elles durent plonger au sol pour l'éviter. Dans la cohue, le sac de graines se déversa au sol. Moins de dix secondes plus tard, elles étaient assaillies par une horde de chouettes hystériques, piaillant, griffant et piquant dans tous les sens. Allongée ventre au sol, protégeant sa tête, Sati sentit deux mains la saisir par le bras et la tirer brusquement sur le côté. Elle roula sur elle-même, se réceptionna brutalement contre un mur et releva le visage, légèrement étourdie. Marlène était à genoux, à côté d'elle, ses cheveux blonds ébouriffés, son visage couvert d'égratignures.

« Ça va ? », demanda-t-elle en l'aidant à se relever.

Sati regarda, penaude, les chouettes qui se battaient toujours pour leur dose d'Héllébore avant de tourner la tête vers Marlène. Elle cligna lentement des yeux, s'épousseta machinalement. Elles se regardèrent en silence, hésitant entre rire ou s'offusquer de la tournure de leur heure de colle. Dans ce même silence sonné, Sati tendit la main, attrapa une mèche de cheveux de la Gryffondor.

« Je crois que... t'as un morceau de cartilage de souris dans les cheveux. »

Elle démêla un petit os de la tignasse échevelée de Marlène, le leva à hauteur d'yeux. Elles observèrent le bout d'os, perplexes. Et puis d'une même fièvre, le fou-rire les saisit.

« Ok, je te l'accorde. La volière, c'est pire que Rusard. »

Un sourire triomphant aux lèvres, Sati s'apprêtait à renchérir quand une petite chouette toute noire voleta paresseusement jusqu'à elle, se posa sur son épaule.

« Habibi ! Je t'ai déjà dit de ne pas traîner dans la volière ! Surveille un peu tes fréquentations, ma chérie. »

La petite chouette hulula doucement, lui tendit une lettre. Estampillée Dolly E. Greengrass.

X

« Mademoiselle Vanity, combien de fois devrais-je vous rappeler que vous ne faites pas partie de Gryffondor ? L'accès à leur Salle Commune vous est donc strictement interdite sauf autorisation spéciale. »

Héméra offrit à la Grosse Dame son sourire le plus ingénu.

« Je sais. Je venais juste vous écouter chanter. Vous saviez qu'on vantait vos talents de cantatrice dans tout le château ? »

La flatterie. Arme numéro un de tout Serpentard qui se respecte. La Grosse Dame se cacha derrière son éventail pour masquer son rougissement, prit un air détaché discrédité par la lueur d'intérêt qui embrasa son regard.

« Ah, vraiment ? Qui dit ça ? »

« Laissez-moi réfléchir », commença Héméra en faisant mine de se creuser la tête. « Lord Sinclair, dans le tableau du quatrième étage, par exemple. »

Ses joues rebondies étaient désormais d'un rouge vif, elle gloussa, prit une pose se voulant naturelle – du genre nymphe grecque étendue sur un rocher, le regard dans le lointain – et roucoula :

« Charles aurait dit ça ? Le vil cachottier. Lui qui passe son temps à m'éviter. Saviez-vous qu'aux dernières festivités entre tableaux de la Renaissance, il a prétendu ne pas vouloir nous honorer de sa présence car, et croyez-bien que je le cite mot pour mot, il préférait encore s'empaler sur sa propre épée que de souffrir une des mes opérettes qui s'apparenterait plus aux hennissements d'un cheval qu'on abat plutôt qu'à du chant ? Voilà quel genre de compagnie austère je dois côtoyer, ma chère. »

L'amour à sens unique de la Grosse Dame pour le Chevalier aux Ormes n'était inconnu de personne dans le château. Même Mimi Geignarde prenait un malin plaisir à colporter les ragots les plus loufoques à ce sujet. Dans un sens, Héméra avait de l'empathie pour la Grosse Dame. Cela dit, sa potentielle amitié avec la Cantatrice avait une limite : celle de la Salle Commune des Gryffondor. A la guerre, comme à la guerre.

« Mais oui, Lord Sinclair ne parle que de vous. Il a prêté serment, je crois, chasteté, tout ça. C'est pour ça qu'il se la joue distant. Je crois qu'il souffre beaucoup de cette situation. »

Nouveau gloussement, coup d'éventail pour balayer le feu aux joues.

« C'est lui qui vous en a parlé ? »

« Non mais vous savez, je m'y connais très bien en relations. En fait, surtout en ce qui concerne le déni d'amour. Je ne préfère pas donner de noms, mais je connais personnellement quelqu'un qui est secrètement très amoureux de quelqu'un d'autre mais qui refuse de se l'avouer. »

« Ah oui ? »

« Je vous assure. Le secret, dans la vie, c'est l'obstination. »

La Grosse Dame lissa les plis de sa toge, tritura son collier de perles, avant de demander :

« Est-ce qu'il vous a parlé de la Fête du Lac ? La Néréide du sixième étage, près du tableau des Triplettes – des terreurs, ces trois-là, fuyez-les comme la peste – organise une petite sauterie. Rien de bien fantasque, un peu de vin dans les sous-bois, près du Lac. Cette petite n'a jamais eu l'âme d'une bonne hôte, mais qu'importe. Savez-vous si Charles... »

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase, le tableau pivota pour laisser passer Dorcas Meadowes et Héméra se jeta dans l'entrebâillement. Quinze minutes qu'elle attendait ça. Elle ignora les cris outrés de la Grosse Dame : Mécréante ! Revenez immédiatement ! et avança jusqu'à la Salle Commune. Feu de cheminée, lumières tamisées, rires diffus, une vingtaine d'élèves réunit autour des tables basses, discutant ou lancés dans une partie de Dés Caméléons. Y'a pas à dire, certaines maisons savaient mieux vivre que d'autres. Un bref silence l'accueillit. Elle leur sourit poliment. C'est vrai qu'elle faisait désordre, toute de vert vêtue, chez les rouge et or.

Une Septième année collée à Sirius – Héméra ne manqua pas de l'ajouter à la longue liste des rivales à neutraliser – la montra du doigt. Le Maraudeur se tourna lentement, écarquilla les yeux en la voyant, avant de froncer les sourcils, plissant son nez. Une vraie grimace canine. C'est tout juste s'il ne montrait pas les dents.

« C'est bon, je m'en occupe », assura-t-il à tout le monde en se levant.

Grand prince. Il la rejoignit en deux enjambées, se planta devant elle, une cigarette pas encore allumée coincée derrière l'oreille, un verre de vin de groseille dans la main. Vin de groseille. Ok, peut-être que les Cachots étaient froids et pas vraiment accueillants, mais au moins les Serpentard arrosaient leurs soirées à autre chose que du vin de groseille. Grâce aux connaissances botaniques d'Augustus et à son laboratoire de petit chimiste, les Serpentard étaient devenus les fournisseurs attitrés des autres maisons en matière d'alcool et de liqueurs. Autant le dire, ça ouvrait pas mal de portes, au château.

Sirius poussa un soupir impatient.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

« Déjà, bonjour. C'est pas parce que t'es beau que tu peux t'abstenir d'être poli, hein. »

Il releva un sourcil, ne put dissimuler un sourire fugace.

« Bonjour. Qu'est-ce que tu veux ? »

« C'est pas toi, que je viens voir. C'est James. »

« Ah... »

« Déçu ? »

« Soulagé. »

« Tu mens mal, tu sais ? »

« Et toi, tu me fatigues. Je vais te chercher James. »

Il lui jeta un dernier coup d'œil, comme s'il hésitait à ajouter quelque chose, mais il se contenta de secouer la tête et de rejoindre le groupe. Il se pencha vers James – occupé à parler à Lily, quelle surprise – et désigna Héméra de la tête. De là où elle se tenait, la Serpentard n'entendait pas un traître mot de leur conversation mais elle vit James froncer les sourcils, demander quelque chose à Sirius qui haussa les épaules avant de se rasseoir près de la septième année. Héméra ignora le pincement au cœur qui manqua de lui couper le souffle, se concentra sur James qui venait de se lever, marchait lentement vers elle, méfiant.

« Tu voulais me parler ? »

La politesse n'étant visiblement pas la qualité première des Gryffondor, Héméra décida de ne pas relever l'absence de salutations.

« On peut se mettre à part ? »

James la dévisagea un long moment, suspicieux. Il jeta un coup d'œil circulaire à la Salle Commune, à Rémus en grande discussion avec Marlène, à Frank et Alice, lovés l'un contre l'autre dans un canapé, à Sirius et sa nouvelle favorite, se joignant à un petit groupe de cinquième année pour une partie de Poker Sorcier, et puis, son regard dériva vers Lily, transformant des brins d'herbe en muguet sous les applaudissements d'un bastion de première année. La vie avait l'air tellement facile, pour les Gryffondor. Si simple. Constituée à 70% d'amitié, 20% de feu de cheminée et 10% de vin de Groseille. Elle aurait aimé atterrir dans une maison comme ça.

« Ok. Suis-moi », abdiqua James dans un soupir.

Il l'emmena jusque dans son dortoir, et elle aurait pu jurer avoir intercepté un bref coup d'œil de Sirius dans leur direction.

Leur dortoir était sens dessus-dessous. S'il avait été dévasté par une récente tornade, il aurait quand même été plus présentable que ça. Des petites notes de papiers volaient partout, deux balais se donnaient des coups de manches dans un coin, des habits tapissaient la pièce du sol au plafond, trois équipes de Quidditch rivales s'insultaient copieusement depuis leurs posters respectifs, une vieille radio trafiquée crachotait un rock qu'elle ne connaissait pas et un rossignol mécanique piaillaient en volant d'un bout à l'autre de la pièce. James lui lança un ressort que l'oiseau avala tout rond avant retourner se percher sur sa branche pour s'endormir.

« Le rossignol mécanique de Peter », expliqua James. « Exaspérant au début, mais il connaît tous les passages secrets du château et va livrer nos messages de jour comme de nuit. »

Héméra hocha la tête, un peu embarrassée de se trouver ici, au milieu des affaires personnelles de Sirius. Sans lui. Elle avait pensé que la première fois qu'elle rentrerait dans cette chambre, ce serait dans d'autres circonstances. Potter coupa la radio, se posa sur le seul lit fait, le seul carré de chambre tiré à quatre épingles, propre, les habits pliés en piles bien nettes sur la commode d'à côté. Le coin de Rémus.

Héméra s'approcha, gênée par le silence qui s'étirait entre elle et James, avisa un globe bleuté dans lequel tournait une petite lune. Reste : douze jours, scintillait en lettres argentées.

« C'est quoi, ça ? », demanda-t-elle en touchant le globe du bout des doigts.

A son contact, la lune s'agrandit, les lettres changèrent. État stable. Potter se leva d'un bond, jeta une serviette sur le globe.

« C'est rien. Touche pas », répondit-il sèchement.

Ok, pour la tentative de briser la glace, c'était raté.

« Qu'est-ce que tu veux, Vanity ? »

Elle s'assit en tailleur à même le sol, en face de James. Il s'était de nouveau installé sur le lit de Rémus, les coudes sur les genoux, le menton calé sur ses poings. Elle eut un mal fou à formuler sa demande. Quand les mots sortirent enfin de sa bouche, ce fut d'une traite, d'une phrase brusque aux intonations désespérées.

« J'ai besoin d'aide. »

« Bon sang, me dis pas que tu me fais tout ce cirque pour me demander des conseils à propos de Sirius. »

Elle se fendit d'un rire étranglé, balaya la suggestion d'un geste de la main.

« Non. C'est pour le Quidditch. J'ai besoin que tu me conseilles. »

James releva lentement le regard pour la dévisager, son pied battant impatiemment le sol.

« Laisse-moi résumer, histoire d'être bien sûr : tu me demandes à moi, le Capitaine de Gryffondor, des conseils en Quidditch, sachant que nos maisons ne peuvent pas s'encadrer, que j'ai à peu près autant d'affection pour toi que j'en ai pour Mimi Geignarde et qu'en plus, on s'affronte dans moins d'un mois, c'est ça ? »

Héméra sourit, hochant la tête.

« C'est ça. Imagine l'effort que ça m'a coûté, ajoute à ça l'humiliation que je suis actuellement en train de subir et en multipliant tout ça par un milliard, tu tomberas à peu près sur mon taux de désespoir. »

« Pourquoi moi ? Je suis pas le seul Capitaine, à ce que je sache. »

« J'ai pas vraiment envie de demander de l'aide aux Serdaigle après la raclée qu'ils nous ont infligé. Et crois-le ou non, je me vois mal aller quémander des conseils au Capitaine Poufsouffle contre qui je joue la semaine prochaine. »

Elle avait toujours le même sourire statique, implorant.

« Sérieusement, je vois pas en quoi je peux t'aider. »

Son sourire vacilla, elle renoua son chignon pour s'occuper les mains, pour s'empêcher de fondre en larmes comme une gamine de cinq ans. James la dévisageait toujours en silence. Elle ne savait pas trop à quoi elle ressemblait, assise par terre, les mains tremblantes, mais elle devait faire sacrément pitié puisque il céda dans un long soupir :

« Ok, c'est bon. Tu peux arrêter ton cinéma, t'as gagné. »

Il se leva, décala un t-shirt sale qui camouflait un petit cabinet, en tira une bouteille de Whisky Pur-Feu de la maison Reggiani. Cinquante gallions, au bas mot. Il servit deux verre, en tendit un à Héméra.

« C'est quoi le problème ? »

Elle but une lampée pour se donner un peu de courage.

« J'arrive pas à tenir mon équipe. Ils contredisent tous mes ordres, ils organisent leur petite insurrection pour essayer de me faire virer. Le moindre tour de terrain déclenche des heures de protestation. T'y crois, ça ? Des joueurs qui pleurnichent quand il faut s'entraîner. Je passe mon temps à me faire insulter. J'ai l'impression d'être l'incarnation du mal à leurs yeux. Je suis à deux doigts de jeter l'éponge, je te jure. Je suis à bout. »

Il fit tourner son Whisky dans son verre.

« Et ? »

« Et je sais pas quoi faire. »

Il but une gorgée – avec ce bruit énervant de succion que font les amateurs de bons alcools – et posa son verre sur la table de nuit, se penchant vers elle.

« Tu sais ce qu'ils aiment tes joueurs ? »

« Boire. Se foutre de ma gueule. Perdre des matchs. Pas forcément dans cet ordre, mais c'est l'idée générale, je crois. »

« Non. Ils aiment le Quidditch. Mets-les sur le banc. Prive-les de match. »

« Si je fais ça, on va se retrouver à trois sur le terrain. »

« Depuis le match Colombie-Bosnie de 1846, le minimum de joueurs autorisés sur un terrain est de deux »

« Je peux pas faire ça. »

« Tu sais quoi ? Ils ont l'ascendant sur toi parce qu'ils savent que quoi qu'ils fassent, tu les laisseras jouer. Il faut que ça change. Il faut qu'ils se rendent compte que c'est un honneur d'être sélectionné dans ton équipe et que c'est un honneur de fouler ce putain de terrain. S'ils le méritent pas, ils dégagent. »

Héméra tritura ses ongles, sceptique.

« Je sais pas. J'ai l'impression que ça marchera jamais. »

James se leva, s'appuya contre le rebord de la fenêtre sur lequel il déposa son verre. Il croisa les bras dévoilant une série de muscles remontant jusqu'aux épaules. Là, tout de suite, avec ses cheveux en bataille, son marcel blanc et son visage pensif, tourné vers le Parc qu'il devait apercevoir par la fenêtre, Héméra comprit très sérieusement qu'on puisse tomber amoureuse de James Potter.

« J'ai été Capitaine en quatrième année. J'avais quatorze et je devais donner des ordres à des mecs de dix-sept ans. Comment tu crois qu'ils ont réagi ? Tu crois peut-être qu'ils m'envoyaient des fleurs et qu'ils me laissaient des mots d'amour sous mon oreiller ? Non. Ils m'ont rendu la vie infernale. Et dans le classement des emmerdeurs, Sirius figure en bonne place. J'ai pas baissé les bras. Tu sais ce que j'ai fait ? A chaque fois qu'ils jouaient les indisciplinés en entraînement pré-match, je déclarais forfait pour le match suivant. Au bout de deux mois sans match, ils ont fini par se tenir à carreaux. »

Cette fois, c'est elle qui se leva, se hissa sur le rebord de la fenêtre à côté de lui.

« Je m'en souviens. Vous avez fini troisième de la Coupe. Grâce aux Serpentard. Faut avouer qu'on est quand même de sacrés nuls. »

Il lui lâcha un de ses fameux sourires dont il avait le secret : une risette de sale garnement.

« Estime-toi heureuse. Vous partez de loin, je vois difficilement comment tu peux faire pire. »

Là-dessus, il avait raison. Cinq années de défaites consécutives dans les rangs Serpentard, avec d'autres Capitaines qu'elle. Effectivement, elle ne pouvait pas faire pire.

« Je vais t'avouer un truc, Héméra. Me le fais pas regretter. »

Elle le dévisagea sans comprendre. Du haut de son assise, elle avait une vue imprenable sur le visage de Potter qui levait les yeux vers elle, la fixant avec sérieux, les coudes posés sur le rebord.

« Je t'ai vu jouer. T'es une bonne batteuse. Mais t'es encore une meilleure stratège. T'as ça dans le sang. Le coup de la passe en arrière, contre les Serdaigle, j'ai bien vu que c'était pas planifié, que t'as improvisé ça comme ça. C'est une idée géniale. Laisse pas tes abrutis de coéquipiers te convaincre du contraire. De toute façon, les Serpentard sont des idiots, c'est bien connu. »

Elle lui sourit avec gratitude. Pas de ces grands sourires qu'elle distribuait à tout vent, un peu par provocation. Non, un vrai sourire, sincère, qui lui embua les yeux.

« Merci. Pour un Gryffondor, t'es moins une tête de con qu'il n'y paraît. »

Il rit, but une nouvelle gorgée de Whisky.

« C'est ça, notre réputation, dans le château ? »

« Ah non, chez nous il se dit que les Gryffondor sont des prudes. C'est le vin de Groseille, je crois. Ça vous fait vraiment passer pour des petites caisses. »

Il la dévisagea les yeux ronds, alors qu'elle étouffait son rire dans son verre de Whisky.

« Celle-là c'est la meilleure. C'est vrai qu'à côté de vos liqueurs de pavot, on paraît un peu moins débauchés. Question d'élégance. »

Elle voulut se défendre mais la porte du dortoir s'ouvrit sur un Sirius furieux, le regard noir. Il inspecta rapidement James, les coudes appuyés contre le rebord, et Héméra, perchée sur ledit rebord, tout près l'un de lui, avant de froncer les sourcils.

« Je vous dérange, peut-être ? »

James lui jeta un regard inquisiteur auquel il ne répondit pas. Il se contenta de les dévisager tour à tour, appuyé contre l'encadrement de la porte, les bras croisés. Héméra sauta de son assise, finit son Whisky d'une traite avant de se planter devant la porte.

« Merci, James. Vraiment. »

Un peu abasourdi par la tournure pesante qu'avait pris les événements, il lui répondit d'un bref hochement de tête. Elle se tourna vers Sirius, se hissa sur la pointe des pieds et plaqua un baiser sur sa joue.

« Sois pas jaloux. La prochaine fois que je rentrerai dans ce dortoir, ce sera avec toi. »

Elle décampa sans lui laisser le temps de réagir.

X

Dolly arpenta le corridor à toute vitesse, dut ralentir l'allure en attendant que les escaliers daignent s'aligner pour qu'elle puisse grimper, monta les marches quatre à quatre. Quatrième étage. Nouveau changement d'escalier. Le vieux marin sénile, depuis son tableau près de la salle des objets perdus, lui demanda si elle avait pensé à lui ramener sa lanterne. Elle l'ignora. Parcourut encore d'autres marches. Ouvrit deux portes avant d'arriver à destination : le Salon d'Hiver. Une vieille salle d'étude, abandonnée après le Grand Hiver de 1953. Le froid qui s'était immiscé dans cette pièce ne l'avait plus jamais quittée. D'été comme d'hiver, il y faisait toujours brumeux, et d'un glacial avoisinant les Pôles. Peu importe, elle s'était équipée de trois manteaux et était sûre de ne pas être dérangée. Elle ne pouvait pas prendre le risque de se faire surprendre.

Elle alluma un feu, le dispersa pour qu'il n'en reste que des braises. Elle les saupoudra de poudre ignifugée, prit une longue inspiration et enfonça sa tête dans la cendre. Elle crut d'abord avoir raté la procédure, mais elle entendit vite des échos de conversations déformés, lointains. Elle cligna des yeux, et le salon familial lui apparut comme saturé de fumée. Elle ne tenta pas d'y voir plus net : elle se servait d'une vieille cheminée, mal entretenue. C'était de loin ce qu'elle pouvait espérer de mieux.

Son père et sa mère étaient assis sur leurs chaises, le dos droit. Malgré le peu de visibilité, elle discernait les pivoines roses sur le papier peint passé du salon. Au dessus de la fenêtre, elle apercevait le portrait de l'Oncle Archibal, mort dans un accident de Transplanage. Et puis, l'horrible sculpture de terre cuite que ses parents avaient ramené d'un voyage au Pérou, plantée sur le buffet. Mais, plus que tout le reste, elle distinguait avec une précision douloureuse, l'air anxieux de son père, et celui, grave, de sa mère.

« Dolorès ? C'est toi ? Tu nous entends ? »

« Dolly », corrigea la jeune fille.

Elle n'avait jamais compris à quel moment précis de leur vie ses parents avaient décidé d'appeler leur fille Dolorès. Comme une mauvaise fée, penchée sur le berceau, lui promettant une vie de malheurs et de chagrins. Pour contrer la malédiction, peut-être, ou juste par ironie, elle portait comme deuxième prénom Esperanza. Douleur et espoir. Ou une vie entière à espérer que la balance penche du bon côté.

« Dolly, qu'est-ce qui se passe ? Tu nous inquiètes... »

« Betty ? Elle est où ? »

Ses parents se regardèrent, décontenancés. Pas le temps pour des explications, elle insista :

« Elle est où, là, tout de suite ? »

C'est son père qui répondit, s'avançant sur son fauteuil pour se rapprocher de la cheminée dans laquelle le visage de Dolly devait sûrement apparaître, en sculpture de braises et de cendres.

« A Manchester. Elle passe ses examens dans deux semaines. Pour l'instant, elle a eu de très bons r... »

« Il faut que vous la rameniez à la maison », interrompit Dolly. « Le plus vite possible. »

Ils s'échangèrent de nouveau un regard. Perdu. Inquiet. Du pouce, sa mère machinalement tourner son alliance autour de son annulaire. Tic nerveux dont Dolly avait hérité. Depuis, elle avait arrêté de porter des bagues.

« Dolly, si tu nous expliquais plutôt ce que... »

« Je ne peux pas. Pas ici, pas maintenant. Je rentrerai à Noël. Faites en sorte que Betty soit là. »

Elle commençait à sentir la chaleur qui émanait des braises, rougeoyant tout autour de son cou. Un grattement désagréable lui irritait la nuque. La communication n'allait pas tarder à devenir douloureuse.

« Je dois y aller », annonça-t-elle.

« Mais... On a à peine eu le temps de te dire bonjour. A quoi ça rime, tout ça ? »

Elle vit, sur le visage de sa mère, une peine sincère.

« Désolée, maman. La cheminée est de mauvaise qualité, je risque de me brûler si je reste en communication », expliqua-t-elle avec douceur. « Je rentre dans un mois. S'il vous plaît, rapatriez Betty le plus vite possible. »

« Dolly, si tu t'inquiètes pour ta sœur, tu devrais l'appeler », intervint son père en rechaussant ses gigantesques lunettes rondes. « Ça lui ferait plaisir, tu sais. »

« Tu sais bien que non. »

Elle pouvait sentir les rougeurs s'étendre sur son cou, atteindre son menton. Elle résista à l'envie de se gratter furieusement.

« Je dois y aller. Je vous aime. »

Elle ne leur laissa pas le temps de répondre, retira son visage des braises. Tomba à genoux sur le sol du Salon d'Hiver. Elle cracha des cendres qui s'envolèrent en volutes de fumée dans l'atmosphère glaciale de la pièce. Palpant son cou, elle devina une brûlure au niveau de la nuque. Rien de plus. Elle s'en tirait bien. Fiévreuse, elle s'épongea le front, vérifia dans toute la salle qu'aucune oreille indiscrète ne s'y soit glissée pendant sa communication, et quitta le Salon d'Hiver.

X

« Pianiste pour une troupe de théâtre écossaise. Quitté par sa femme pour un moniteur de balai, il y a trois ans, il s'est reconverti en pianiste pour se rapprocher de la petite sœur du fameux moniteur de balai. Petite sœur qui tente d'intégrer le Conservatoire Sorcier de Glasgow. »

« Quoi ? Mais pas du tout », s'offusqua Dolly. « Accordéoniste, à la limite. Je veux bien t'accorder ça. Mais pas pianiste, non, c'est exclu. Accordéoniste parti à la recherche de son amour d'enfance qui a disparu du jour au lendemain. »

« Non mais regarde ses mains », insista Sati en avalant tout rond une cuillère de glace Banane-Coco. « C'est des mains de pianiste, ça. »

« Ok, mais regarde sa chemise. Rouge rayée noir. Chemise d'accordéoniste. »

« Excusez-moi, je sais que je suis censée faire l'arbitre et trancher entre vos deux versions, mais là, vraiment, je ne vois ni un pianiste, ni un accordéoniste », intervint Héméra. « Le mec est petit et trapu... A la limite Auror en civil, là, ok. En plus, il a pas l'air serein. Il a clairement des trucs sur la conscience. »

Dolly et Sati s'échangèrent un regard perplexe alors qu'Héméra continuait de marmonner ça sent bien le mec qui a tué quelqu'un ça, oui oui, il a des trucs à se reprocher, ça se voit.

« De qui tu parles, Emma ? »

« Bah, du mec avec une chapka, sur le trottoir d'en face... Non ? On parlait pas de lui ? »

« Non. On parle du gars appuyé contre la vitrine de Pieddodu. »

« Celui qui a les cheveux gominés en arrière ? »

« Oui. »

« Ah. Ah ouais, non, lui, il est clairement mafieux. Et pianiste à ses heures perdues. »

Elle plongea sa cuillère dans sa glace à la mangue, frissonna en sentant le froid pétrifier sa langue.

« Donc Dolly, tu nous dois une tournée de Bières-au-Beurre », trancha Sati, victorieuse.

C'était leur petit jeu depuis le début de l'année. Deviser sur la vie de parfaits inconnus. Bières-au-Beurre à la clé. Dolly abdiqua, repoussa sa chaise et se dirigea vers le comptoir pour commander trois Bières-au-Beurre.

Sur la terrasse de Florian Fortarôme, Sati et Héméra regardèrent courir les passants pressés par le froid. Elles étaient bien les seules à manger une glace en plein Novembre, enveloppées de trois pulls chacune. Tradition qui datait de leur troisième année et à laquelle elles n'avaient jamais dérogé.

« Tu crois que dans dix ans, d'autres sixième année de Pourdlard feront comme nous ? Assise à cette table, elles nous regarderont passer et elle essayeront d'imaginer quel genre de vie on mène ? »

Héméra dévisagea Sati quelques secondes, surprise. Quelque chose, dans son ton, pesait lourd. Emma haussa les épaules, en observant une dame rejoindre le fameux pianiste-accordéoniste, l'embrasser et rentrer à son bras dans le salon de thé de Pieddodu.

« Je sais pas. Si c'est le cas, les-futures-sixième-année penseront sûrement que tu es une acrobate dans un cirque itinérant pour essayer de fuir un Mulciber un peu trop entreprenant... ou alors tu seras une infiltrée russe au bras d'un tsar venu en écosse pour une visite diplomatique. »

Sati sourit, le regard fixé sur un point aléatoire, pensive.

« Il sera comment, le tsar russe ? Beau ? »

Héméra hocha la tête.

« Bien sûr. Beau. Riche. A tes ordres et petits soins. Et il assassinera Mulciber, si ça peut te faire plaisir. »

« Je crois que je pourrais m'y faire », conclut-elle avant de grimacer en avalant une nouvelle bouchée de glace.

Elle se dépêcha de siroter une gorgée de chocolat chaud pour atténuer la morsure du froid, mais le contraste, au contraire, fut plus douloureux encore. La langue ankylosée, elle repoussa la tasse. Ses doigts coururent sur la nappe blanche, trempée et durcie par endroits à cause de la neige. Elle hésita encore un peu, son index suivant les motifs brodés – cônes de glace et esquimaux multicolores – avant de se lancer :

« Emma, je peux te parler d'un truc ? »

« Dis-moi. »

Héméra reposa sa cuillère dans sa coupe, croisa les mains, attendant la suite. Sans trop savoir par quel instinct, elle sut avant même que Sati n'ouvre la bouche de quoi il était question.

« Depuis quelques semaines.. j'ai l'impression... je ne sais pas comment dire. J'ai l'impression qu'il se passe quelque chose. Je veux dire, j'entends des rumeurs. Ça parle de révolution dans tout Serpentard. Je sais, c'est pas les tentatives de complots qui manquent chez nous, mais là, j'ai l'impression que c'est différent. Ils disent que les choses vont changer. C'est ce qu'ils répètent, en boucle. Les choses vont changer, préparez-vous, les choses vont changer. Assurez-vous d'être du bon côté. J'ai un peu peur, je crois. Je ne sais pas de quoi ils parlent. Mais je ne veux pas que les choses changent. »

« Moi non plus. Mais tu connais suffisamment bien les Serpentard pour savoir que c'est du vent, comme toujours. »

« Je ne sais pas. J'ai l'impression que c'est pas comme les autres fois », insista-t-elle en faisant machinalement tourner sa cuillère dans sa tasse de chocolat.

Le métal crissait contre la porcelaine. Un tour, deux tours, trois tours, quatre tours de cuillère et la main d'Héméra se posa sur celle de Sati pour arrêter son geste.

« Tu te souviens d'Annette Blanchi, quand on était en deuxième année ? Elle avait essayé de monter un mouvement contre les Gryffondor. Et elle avait mis le feu aux toilettes de leur tour – quand on y pense, c'est complètement con de commencer un incendie dans des toilettes, mais bon, la stratégie, c'était pas vraiment son point fort. Après les trois mois de retenue qu'elle s'était pris, elle était sage comme un hypogriffe sous sédatif. Elle avait même fini par se taper Mildred, le Gryffondor bizarre qui passait son temps à lire des poèmes. »

Sati lâcha un petit ricanement en repensant au scandale Blanchi. Cette folle s'était même cousu un blason sur lequel un serpent mordait un lion. C'est vrai qu'elle était pas mal, dans le genre tarée.

« Et Andrew Bronan, en cinquième année ? Le Serdaigle complètement cramé du cerveau. Tu te souviens ? Sa milice anti-Cracmol ? Ça a duré, quoi... deux semaines ? Avant que Rusard ne le calme en l'envoyant faire une petite promenade de santé dans la Forêt Interdite. »

Lui, il faisait peur. Des yeux globuleux, striés de vaisseaux rouges, et toujours, toujours de la salive à la commissure des lèvres. Sati s'était retrouvée une fois toute seule dans un couloir avec lui, quand elle s'était laissée embarquer au mauvais étage par les Escaliers Mouvants. Il parlait tout seul, la joue collée à la porte d'une salle condamnée. Après ça, elle n'était plus allée en cours toute seule de l'année.

« Tu vois, Sati. Les tentatives de révolutions vont et viennent. Ça n'a jamais bouleversé l'ordre sorcier, hein. Donc pas de raison de s'en faire. Je ne sais pas trop quel nouveau despote va tenter sa chance, mais ça finira aux oubliettes, comme toutes les fois précédentes. »

Sati hocha lentement la tête, momentanément rassurée.

« T'as sûrement raison. »

La tournée de Bières-au-Beurre arriva sur la table au milieu de sa phrase. Le fumet des boissons les séparèrent un instant les unes des autres. Dolly se laissa tomber sur sa chaise, distribuant les verres en interrogeant Sati du regard.

« Héméra a raison ? Par quel miracle ? »

« J'ai dit que tu deviendrais Ministre de la Magie. »

Dolly se laissa aller en arrière dans le dossier de sa chaise, pensive.

« Oui, pourquoi pas », conclut-elle en sirotant une gorgée de bière.

Une arabesque de vapeur chaude quitta ses lèvres pour s'enrouler dans l'air glacial. Elle but une autre gorgée, souffla une fumée en forme de poisson qui battit un instant des nageoires avant de faire emporter par une brise polaire. Sati essaya à son tour, sans succès. Tout ce qu'elle obtint se résuma à un nuage difforme qui se laissa paresseusement balayer par le vent.

« Et ma première décision officielle, en tant que Ministre, sera de nommer Héméra Ministre des Sports Magiques et Sati... hmm. Diplomate. Diplomate, ça te va comme un gant. »

Héméra leva son verre pour trinquer.

« Et tu pourras forcer Sirius à m'épouser ? »

Dolly sourit en hochant la tête de gauche à droite.

« Je suis désolée, ça, c'est pas dans mes cordes. Mais je suis sûre que tu sauras très bien te débrouiller toute seule. »

Elles trinquèrent joyeusement en dissertant déjà sur la vie hypothétique d'un nouvel inconnu.

X

Diplomatie. Diplomatie. Di-plo-ma-tie.

Héméra se répéta le mot une centaine de fois sur le chemin de l'entraînement. Diplomatie. Fermeté et diplomatie.

Elle prit une longue inspiration avant d'ouvrir la porte des vestiaires. Ses coéquipiers étaient assis sur les bancs, pas encore en tenue, pendant que Mulciber racontait avec toute la subtilité dont il était capable – équivalente à celle d'un grille-pain – son rêve de la veille concernant Sati, des menottes et un coin désert du Cachot.

Diplomatie. Héméra toussota pour signaler sa présence. Personne ne releva. Mulciber continua son récit. Il était à présent question de bas résille et de nuisette en dentelle. Dans sa bouche le mot dentelle sonnait à peu près aussi sexy que béton moulé. Héméra dut se faire violence pour résister à l'envie de lui balancer six cognards consécutifs en pleine tête.

Diplomatie. Elle se contenta de lever la voix, tentant de couvrir la voix rocailleuse de Mulciber.

« Salut les gars. Je vois que tout le monde a l'air de bonne humeur aujourd'hui, c'est cool. On va commencer l'entraînement dans dix minutes. Aujourd'hui, on tente de s'entraîner à la figure du Scorpion Tête en Bas... »

Un brouhaha étouffé de protestations monta aussitôt. Sans surprise. Dans sa main gauche, sa batte commençait fortement à la démanger. Dans une hallucination fantasmée, elle se vit la leur éclater sur la tête un à un. Elle se contenta de sourire.

« Relax. Je sais que vous n'avez pas lu les parchemins de figures et formations. C'est pas grave. On va tout reprendre à zéro. »

Un pied sur le banc, un air suffisant, Adrian Cordello la défiait du regard.

« Le match contre les Poufsouffle est dans quatre jours. On n'a pas le temps pour tes formations à la con. »

Diplomatie. Elle pressa ses doigts les uns contre les autres pour garder son calme ou éviter de les enfoncer dans les yeux de Cordello – à ce stade-là, elle n'était plus vraiment certaine de la motivation de ses actes – lui sourit du sourire le plus hypocrite qu'elle put réussir à bricoler.

« Peut-être... », commença-t-elle entre ses dents. « … et je dis bien, peut-être, c'est une supposition, une idée comme ça, une proposition hypothétique... mais peut-être que si t'avais bougé ta grosse tête de con avant, on n'en serait pas là. »

Oups. Raté pour la diplomatie. Elle se rattrapa avec un rire étranglé pour essayer de donner à ses relents de haine un petit côté ça vaaaaa, je rigole, on se charie entre coéquipiers. Un certain malaise tomba sur les vestiaires. Les Serpentard se jetèrent des coups d'œil en coin, l'air de se demander si elle avait bu ou si elle était juste en train de leur faire une sévère dépression nerveuse.

« Bref », reprit-elle. « Pour la figure du Scorpion Tête en Bas, c'est un vieux tour que j'ai trouvé dans un manuel de Quidditch marocain. Figure assez rare. Y'a des chances pour que leur Capitaine ne la connaisse pas. Si on ouvre le match avec ça, ça va les déstabiliser et ça nous permettrait de gagner l'ascendant psychologique... »

Bâillement de Rabastan. Intérêt soudain pour ses lacets de la part de Mulciber. Regard perdu de Gianni. Nettoyage compulsif de ses mains pour Avery. Air arrogant de Cordello. En d'autres termes : beaucoup d'enthousiasme de la part de son équipe.

Héméra tapa dans ses mains avec une bonne humeur feinte.

« Bon, je vais pas vous ennuyer avec la partie technique ! »

Diplomatie, encore et toujours.

« Commençons l'entraînement : on se fait deux tours de terrain pour s'échauffer ? »

Protestation générale. Cordello lâcha son balai qui tomba au sol dans un claquement bruyant.

« C'est mort. »

Elle empoigna la mallette contenant les Cognards et le Souaffle. Tourna les talons.

« L'entraînement est terminé. »

Rabastan bondit sur ses pieds, outré.

« Quoi ? T'es pas sérieuse ? »

« Si », répondit-elle d'un ton sec. « On se voit demain pour un nouvel entraînement. Je vous préviens tout de suite : pas de tours de terrain, pas de Quidditch. »

Elle claqua la porte sur un flot d'injures de toute élégance. Finie la diplomatie. Place à la fermeté.

X

Rabastan sauta par dessus le dossier du banc, retomba à côté de Dolly. Dans un même geste, il alluma sa cigarette, cracha une longue colonne de fumée et passa le bras autour des épaules de la Serpentard.

« Tu veux pas parler à Vanity ? Elle est en train de nous péter un câble en entraînement, là. »

Dolly lâcha un long soupir, le visage tourné. Ne repoussa pas le bras de Rabastan. Ne lui répondit pas non plus. Ça l'alarma. A ce stade-là, habituellement, il se serait déjà fait courtoisement rembarré.

« Ça va pas, Babydolly ? »

Elle resta muette, n'esquissa pas le moindre mouvement. Il faisait un froid polaire, dehors. Une neige duveteuse bordait les rives du Lac, finissant en boue incolore à leurs pieds. Rabastan pataugea un peu dedans, en tirant sur sa cigarette.

« Tu sais de quoi t'as besoin ? », reprit-il en se penchant vers elle. « D'une bonne blague. Je parie un gallion que j'arrive au moins à te faire sourire. »

Un corbeau croassa dans un arbre, s'envola en flappant bruyamment des ailes. Comme Dolly ne répondait toujours pas, il enchaîna :

« Alors, c'est un Gobelin, un Centaure et une Harpie qui rentrent dans un bar... »

« La ferme, Lestrange. »

Il haussa les épaules.

« Bonne ambiance, par ici. »

Elle tourna son regard vers lui. Il remarqua ses yeux rouges et gonflés, ses lèvres craquelées par le froid et les larmes.

« Je t'ai pas demandé de me tenir compagnie à ce que je sache. Grandis un peu, Rabastan. »

Il leva les deux mains en signe de paix, la cigarette toujours fumante au coin des lèvres. L'air, tout autour était glacial, chargé de pluie. Le ciel, le sol, les arbres, tout était d'un gris délavé. Tout, à part le visage mat de Rabastan, ses boucles noires retombant en pagaille sur son front et la braise rougeoyante de sa cigarette.

« Grandir, grandir. Vous n'avez que ce mot-là à la bouche », soupira-t-il en se laissant aller en arrière, les bras étendus sur le dossier du banc. « Tu sais, Dolly, un jour tu auras cinquante ans, on t'appellera Madame Greengrass, tu siroteras du vin hors de prix avec des amis haut-de-gamme dans ton triplex d'architecte avec vue sur océan, ce sera l'automne, les derniers feux de l'été indien et là, tu auras beau essayer de te convaincre que tu es heureuse, il demeurera malgré tout un unique et insurmontable regret. »

« Qui sera? »

Il tourna la tête, un sourire de gamin pas sage aux lèvres.

« De ne pas avoir couché avec moi. »

Elle leva les yeux au ciel, marmonna un : t'es con, mais ne put réprimer un sourire. Il passa son bras autour de ses épaules, l'attira à lui et déposa un baiser sur sa tempe.

« J'ai gagné. T'as souri, tu me dois un gallion. »

La tête sur son épaule, elle acquiesça distraitement.

« Je suis fairplay, tu l'as gagné, ton gallion. »

« Maintenant qu'on a réglé l'aspect financier, tu veux me dire pourquoi tu tires cette tête ? »

Elle mit quelques secondes à répondre. Le vent fit grincer les branches des arbres, au-dessus de leurs têtes. Une obscurité hivernale couvait déjà la crête des montagnes qui bordait Poudlard, à l'Ouest. Les lumières, à travers les fenêtres du château, s'allumèrent une à une.

« Rabastan. J'aimerais te poser une question. Réponds-moi sincèrement, s'il te plaît. »

« Enfin, Babydolly. Tu sais bien que je ne mens jamais. Ma plus grande qualité. Ou mon pire défaut, comme tu veux. »

Il attendit mais la question ne vint pas. Il tourna le visage vers elle, haussa un sourcil pour l'encourager à poursuivre. Elle se mordit les lèvres, les yeux dangereusement brillants.

« Ton frère m'a parlé des Mangemorts. Il essaye de me recruter. Est-ce que c'est sérieux ? Est-ce que je dois avoir peur ? »

Rabastan resta silencieux. Le soleil avait définitivement disparu derrière les montagnes. Les lueurs de Poudlard étendaient leurs feux dans le jardin, haché par les ombres gigantesques des chênes et des sapins du Parc.

« Un jour, bientôt, il faudra faire des choix. Et quand ça arrivera, on pensera à ces moments-là, à traîner dans le Parc après le couvre-feu, à esquiver Rusard pour aller piquer de la bouffe dans les cuisines, à s'engueuler pour une compétition de Quidditch, on pensera à tous ces moments-là, et je crois qu'on les regrettera. »

D'une main, il cala une nouvelle cigarette au coin de ses lèvres, l'alluma. Le halo de lumière souligna ses traits tirés. Il tira une longue bouffée, expira un nuage de fumée qui accrocha la lumière d'une des fenêtres du château. Tout à coup, il n'avait plus l'air d'un gamin.

« Profite. Ne pense pas trop au reste, Dolly. Parce que le reste... le reste te rattrapera bien assez vite. »

Elle cligna des yeux, une fois, deux fois, éventant ses larmes qui dévalèrent le contour de ses pommettes, roulèrent jusqu'à son menton. Elle se blottit contre Rabastan et ils se serrèrent l'un contre l'autre en silence, jusqu'à ce qu'une à une, les lumières du château s'éteignent.

XXX

Et clap de fin. Du troisième chapitre, hein. Je suis pas folle et sadique au point de finir mon histoire là-dessus. Voilà, j'espère que ce chapitre vous a plu. Merci à tous ceux qui ont pris le temps de me laisser une petite review. Et aux autres aussi. Pas de discrimination, je vous aime tous. Au passage, merci à Korrigan pour ta review, même si je ne peux pas te répondre.

J'avais une petite question, en passant. Physiquement, vous vous les représentez comment, Héméra, Dolly & Sati ? Je serais curieuse de savoir. On se retrouve vite pour le prochain chapitre, à bientôt !