Le vendredi matin, en cours de Sortilèges et Enchantements, Dolly et Héméra se branchaient sur Radio Sati. Avec beaucoup de gestes, les yeux grands écarquillés et toujours beaucoup d'implication, elle leur racontait les dernières nouvelles du Château. Généralement, qui a couché avec qui, et qui s'est disputé avec qui. Les amitiés de Dolly et Héméra se limitaient quasi exclusivement aux portes des Cachots. Sati, elle, elle avait le château entier dans la poche. Elle était invitée, partout, tout le temps. Pour des raisons assez évidentes, tout le monde aimait Sati.
« Et donc, Felicia Barnabé, vous voyez qui c'est ? »
« Non », répondirent en chœur Dolly et Héméra.
« Mais si, la grande rousse de Poufsouffle. »
Elles hochèrent négativement la tête.
« Celle qui sortait avec Dom. »
« Toujours pas. »
« Celle qui a une cicatrice sur la joue. »
Voyant que les filles ne réagissaient pas, elle insista :
« Celle qui a un accent écossais. »
« Accent écossais ? Plutôt Écosse du nord ou du sud ? », demanda Héméra en relevant la tête de son horloge mécanique.
Aujourd'hui, ils avaient cours de Travaux Pratiques Libres, comme les appelait Flitwick. Ils recevaient tous un objet qu'ils devaient ensorceler à leur guise. Leur note dépendait de leur créativité et de la bonne application de leurs sortilèges. Pour l'instant, tout ce qu'Héméra avait réussi à obtenir, c'était une horloge en petits morceaux et des ressorts couinant un peu partout sur son plan de travail. Un T, à vue de nez.
« Je sais pas », répondit Sati, après une longue réflexion. « Tu sais faire la différence entre l'accent du sud et du nord ? »
« Non. Mais bon, je me disais que c'était quand même intéressant de savoir. »
« C'est vrai que c'est intéressant », approuva Sati, pensive. « Je sais pas pourquoi, mais je dirais du nord. C'est peut-être parce qu'elle a les yeux clairs... »
« C'est quoi le rapport ? »
« Bah je sais pas, les yeux clairs, ça fait Écosse du nord, je trouve. Vikings, tout ça. »
« Hein ? Les Vikings sont allés en Écosse ? »
« Bref », interrompit Dolly, sentant dériver la conversation. « Où est-ce que tu voulais en venir, Sati ? »
Dolly était penchée sur son horloge, un tournevis dans une main, sa baguette dans l'autre, et des lunettes de protection sur le nez.
« Bref, donc. Félicia, celle qui sortait avec Dom... »
« On voit toujours pas. »
« Bah apparemment, elle l'a trompé avec Donovan Riley. »
Dolly releva lentement le visage, remonta ses lunettes sur son front avant de lancer un regard las à Sati.
« Chaton, qu'est-ce qu'on avait dit ? Ça ne sert à rien de nous raconter des histoires sur des gens qu'on ne connaît pas. »
Héméra et Sati s'échangèrent un regard incrédule. Sentant qu'elle était passée à côté de quelque chose, Dolly posa sa baguette et son tournevis, plissa les yeux.
« Quoi ? »
« Donovan Riley. Do-no-van. Donny. Tu vas pas sérieusement me dire que ça te dit rien ? »
« Ça devrait ? »
Héméra toussota, signalant à Sati – qui dévisageait toujours Dolly, les yeux ronds – qu'elle prenait le relais.
« T'as eu une histoire avec lui en quatrième année. »
La blonde rabattit ses lunettes sur son nez, reprit baguette et tournevis en main avant de retourner à ses travaux pratiques en haussant les épaules.
« Il ne m'a visiblement pas laissé un souvenir impérissable. »
« Il est venu pleurer tous les matins devant les Cachots pendant... allez, au moins un bon mois après que tu l'aies quitté. »
« Ah... lui. Ok, oui. Je vois qui c'est. »
Héméra la dévisagea, suspicieuse. Elle aurait mis sa main à couper que Dolly feignait de se souvenir de lui juste pour mettre fin à cette conversation.
Parfois, elle l'enviait : Dolly avait eu un bon nombre d'histoires, s'en était toujours tirée avec les honneurs, une légion de cœurs brisés dans son sillage. Pour Emma, ça c'était toujours fini au mieux en pleurs, au pire en menace d'ordonnance restrictive. La première semaine après sa rupture avec Augustus, elle avait mis un point d'honneur à déposer, tous les jours, des fleurs devant la porte de son dortoir pour tenter de le reconquérir. Enfin, plus ou moins. La vérité, c'est que c'était en plein hiver et que faute de trouver des fleurs, elle avait essayé de métamorphoser des cailloux en roses. Résultat des courses, ça ressemblait plus à un tas de mauvaises herbes en décomposition qu'à des roses et Augustus les avait piétiné sans même les remarquer.
C'est vrai, parfois, elle enviait Dolly. Mais la plupart du temps, elle avait juste de la peine pour elle. Elle en avait bavé, après Augustus, ça avait fait un mal de chien. Mais elle n'effacerait ça pour rien au monde. Leur premier baiser dans les gradins des Serpentard. La semaine de la Grippe Irlandaise, où ils avaient joué les malades auprès de Pomfresh pour pouvoir passer cinq jours tous les deux, enfermés dans le dortoir des garçons. Les leçons de Gobelbabil qu'elle avait convaincu Augustus de suivre avec elle, leur nuit passée dans le Parc, à se cacher de Rusard, son sourire tout en retenue, ses cheveux blonds en arrière, ses mains toujours brûlantes et ses insomnies, qu'elle ne pouvait calmer qu'en lui racontant, minute par minute, des matchs de Quidditch pour l'endormir. Toutes ces milliers de petites choses, qu'elle posséderait pour toujours.
Elle tourna la tête vers Augustus, penché sur son bureau, l'air sérieux. Elle attendit qu'il relève la tête et lui sourit avec tendresse. Il fronça les sourcils, pencha la tête, l'air de dire qu'est-ce qu'il se passe ? Elle articula, silencieusement : merci. Il sourit, perplexe, avant de se replonger dans son travail.
« Il vous reste vingt minutes, mes enfants », claironna Flitwick comme si c'était la nouvelle la plus excitante qu'il ait jamais annoncé. « Je vais passer dans les rangs pour voir où vous en êtes, n'hésitez pas à me faire signe, si vous avez besoin d'aide. »
« Vingt minutes ? », s'étrangla Sati. « Oh, Merlin, Merlin, Merlin. Vingt minutes ! Je vais jamais avoir terminé ! »
« Arrête de paniquer », marmonna Dolly sans même relever la tête de son horloge.
La pendule mécanique de Sati émettait des piaillements en essayant de sauter hors du plan de travail. Flitwick s'approcha d'elle, avisa les horloges de Sati et d'Héméra avec circonspection avant de leur adresser un sourire qui se voulait sûrement encourageant mais qui ressemblait tout de même beaucoup à un rictus de pitié.
« Hum, continuez, mes enfants. Ne vous découragez pas, il vous reste quinze minutes. »
C'est tout juste s'il ne leur tapotait pas la tête en leur promettant une sucette pour les récompenser de leurs efforts. Il se détourna d'elles, se pencha sur le travail de Dolly.
« Intéressant... », marmonna-t-il. « Qu'avons-nous là, Mademoiselle Greengrass ? »
Dolly ne prit même pas la peine de relever les yeux, concentrée sur sa tâche.
« Un décompteur. J'ai utilisé un sortilège de protection que j'ai inversé. Au lieu de protéger les possesseurs de l'horloge, comme un simple bouclier, le sort perçoit le danger et décompte le nombre de minutes qu'il reste avant que le danger ne se manifeste. Pour l'instant, l'horloge ne peut prédire que quinze minutes en avance. J'essaye d'amplifier la portée du bouclier pour atteindre une heure de protection. »
Flitwick resta muet une bonne vingtaine de secondes, analysant la pendule de Dolly avec une attention extrême.
« Mademoiselle Greengrass, pourriez-vous rester quelques minutes à la fin du cours ? J'aimerais m'entretenir avec vous. »
Pensif, les yeux toujours fixés sur l'horloge de Dolly, il lissait sa moustache de l'index et du pouce. La jeune fille releva enfin le visage, hocha la tête avec sérieux.
« D'accord. »
Il s'éloigna sans rien ajouter et Dolly retourna à son travail en ignorant volontairement les regards insistants de ses deux camarades.
« Il est amoureux de toi, je vois que ça », conclut Sati d'un ton docte avant que sa pendule ne se mette à hurler en se jetant du bureau.
X
« Vous vouliez me parler ? »
« Asseyez-vous, s'il vous plaît. »
Dolly s'exécuta, tirant un tabouret pour faire face à Flitwick qui l'observait depuis son bureau. Une longue minute s'étira en silence, laissant à Dolly le loisir de se demander ce qu'elle faisait là.
« Votre talent ne tient pas tant à votre maîtrise parfaite des sortilèges, mais à votre capacité à déconstruire la magie, et à la reformer à votre guise. C'est très impressionnant, vous réussissez à disséquer les formules, à les adapter, à les pousser jusqu'à leur extrême potentiel. J'avais déjà remarqué, quand vous m'aviez pondu cet Aiguilleur de rêves, en troisième année. Mélanger une potion de Sommeil-Heureux à un sortilège d'Illusion. C'était bien trouvé. »
« Hum... merci ? »
Elle ne voyait pas trop en quoi ce genre de remarques méritait une convocation en fin de cours, mais elle avait l'étrange pressentiment qu'il y avait quelque chose de plus, derrière les compliments de Flitwick. Les mains jointes sur le bureau, assis sur une chaise surmontée d'une pile de livres, il la regardait avec sérieux derrière ses petites lunettes, comme s'il s'attendait à ce qu'elle lui dise quelque chose.
« Il est encore un peu tôt pour parler d'orientation, d'autant que vous n'avez pas encore vos ASPIC. Mais quand ce sera le cas, j'aimerais vous référer à un ami à moi. Garrick Ollivander. Vous vous souvenez sûrement de lui, il vous a vendu cette excellente baguette. »
Il pointa du doigt la baguette que Dolly tenait serrée entre ses mains. 28 centimètres, bois de bouleau et crin de Sombral. Tous les sorciers aiment leur baguette, mais pour Dolly, c'était bien plus que ça. Elle se souvenait de sa deuxième visite chez Ollivander avec une précision millimétrique : sa robe noire, ses mains moites, crispées sur son jupon. Et puis, la baguette qu'il lui a tendu. Sa baguette. Le sentiment de puissance, d'euphorie intense. Le plaisir de sentir la magie vibrer dans son corps, courir jusque dans sa baguette, comme une extension de vie. Le soulagement, surtout. Elle se souvenait aussi de sa première visite, quand elle avait accompagné Betty. Sa robe à pois, le ruban bleu dans ses cheveux, la main de sa sœur dans la sienne.
Elle hocha la tête, à court de mots, dépassée par un flot de sentiments contradictoires.
« J'ai déjà parlé de votre cas à Garrick. Il se souvient de vous, et de votre sœur aussi. Il est intéressé par votre cas. »
Tout le monde savait qu'Ollivander était un Sorcier hors pair, doué d'une magie exceptionnelle, mélange d'extrême finesse et d'incroyable puissance. Mais tout le monde savait également qu'il n'avait jamais accepté d'apprenti.
« Je pense que vous pourriez faire de grandes choses, ensemble. »
Elle eut du mal à parler, finit par articuler d'une voix éraillée :
« Merci, Professeur. Ce serait un honneur de pouvoir travailler avec Monsieur Ollivander. »
Elle se leva, le salua poliment. Un peu sonnée, elle se dirigea vers la porte, consciente du regard de Flitwick, toujours fixé sur elle. Au moment où elle s'apprêtait à quitter la pièce, il ajouta :
« Mademoiselle Greengrass, ne gâchez pas votre talent en empruntant des détours obscurs. J'ai vu tant de sorciers se perdre en route. Je serai extrêmement peiné d'ajouter votre nom à cette liste. »
Ils s'échangèrent un regard et elle comprit enfin la raison de cette convocation. Il y avait tant d'espoir et d'inquiétude, dans le regard de Flitwick, qu'elle sentit quelque chose tressaillir au plus profond d'elle-même. Elle hocha la tête avec gravité.
« Je fais de mon mieux », murmura-t-elle avant de fermer la porte.
X
Sati descendit jusqu'aux sous-sol d'un pas décidé. Depuis quelques jours, Dolly était ailleurs. Elle avait le regard perdu, l'air anxieux. Ça virait presque à la paranoïa. Elle sursautait pour un rien, jetait toujours un coup d'œil par dessus son épaule dans les couloirs. Sati avait bien essayé de comprendre ce qui se tramait sans succès. Dolly était évasive voire carrément agressive dès que Sati avait le malheur de poser une question sur le sujet.
Héméra, elle, était complètement obnubilée par son match. Elle parlait, dormait, rêvait, mangeait Quidditch. Souaffle par ci, Scorpion Tête en Bas par là. Bref, tout un langage que Sati maîtrisait à peu près aussi bien que le Gobelbabil – et pourtant, Emma avait essayé de la traîner de force à des cours particuliers.
Elle passa la porte du Cachot, traversa une Salle Commune quasi déserte. Il était tard, minuit passé. Rosier était en train de finir une dissertation d'Histoire de la Magie, penché sur la grande table, et un Septième année, dans un coin, lisait la Gazette.
Sati pénétra dans son dortoir. C'est à peine si les filles remarquèrent son arrivée. Emma était plongée dans une anthologie du Quidditch et Dolly révisait ses cours de Métamorphose. D'un coup de baguette, Sati éteignit toutes les lanternes de la pièce. Ça avait l'air impressionnant, comme ça, mais c'était un tour facile qu'elle avait appris en deuxième année dans Le Grand Manuel des Petites Astuces à l'Usage du Sorcier Débutant voulant impressionner l'Entourage. Elle l'avait bouquiné en cachette pendant l'été, complexée par ses mauvaises notes en Sortilèges et Enchantements. Entre autres, elle avait appris comment invoquer de faux applaudissements (« très utile pour galvaniser la foule à la fin d'un discours », disait Le Manuel), comment apaiser un fauve sur le point d'attaquer (« spécifique mais nécessaire en cas de Safari en Afrique ») ou comment faire apparaître un feu d'artifices miniature du bout de sa baguette (« fait toujours son petit effet dans une soirée mondaine »).
A la seconde où la lumière disparut, un concert de jurons fusa.
« A quoi tu joues, Sati ? », s'énerva Dolly en tâtonnant pour rallumer la lanterne. « On a un exam de Métamorphose dans une semaine. Si tu t'en fous, c'est ton problème, mais laisse-moi bosser tranquille. »
« Et j'ai un match après-demain, au cas où t'aurais oublié. Fais pas ton Cordello, s'il te plaît. »
« Lumos. »
Un rai de lumière apparut de la baguette de Sati éclairant tour à tour le visage de Dolly et d'Emma qui plissèrent les yeux en protestant. Elle alluma une lanterne, s'assit à même le sol. Il y eut un long silence perplexe avant que Sati ne le brise d'un soupir.
« Les filles, j'ai l'impression de vous perdre, en ce moment. Et je sais, vous avez des tas de choses à faire, et je sais, pour l'une comme pour l'autre, vous avez connu des jours meilleurs, mais vous me manquez. »
Elle ouvrit son sac à main, en sortit une bouteille de vin, des biscuits, des confiseries et des pâtisseries orientales.
« Ma mère vient de m'envoyer un colis. Bon, Habibi l'a fait tomber en route donc la moitié des biscuits sont tout écrabouillés, mais je me suis dit qu'on pourrait... je sais pas, manger ça ensemble. Faire un pique-nique nocturne. Juste une heure. Juste le temps de se retrouver un peu. »
Il y'eut un bref silence. Le visage de Sati, assise devant la lanterne, était parcouru d'ombres et de reflets mouvants. Elle avait la beauté dramatique, ça, impossible de le lui enlever. C'est Dolly qui se leva la première, vint s'asseoir par terre en face d'elle.
« Pardon, chaton. C'est juste que... je suis un peu à cran, ces derniers temps. »
Emma referma son livre, vint s'agenouiller auprès d'elles. Sans vergogne, elle piocha dans les confiseries.
« Qu'est-ce qu'il t'arrive, Dolly ? »
Elle hésita un instant, les dévisagea avec gravité.
« Rien de grave. Ça va passer. C'est Rodolphus, il me fait chanter. »
La bouche pleine de nougat, Emma s'arrêta de mâcher, fronça les sourcils.
« C'est à dire ? »
« J'ai pas envie de vous mêler à ça, vraiment. »
Sati lui tendit un verre de vin.
« Dis-nous au moins l'essentiel. »
Dolly but une longue gorgée, ses épaules s'affaissèrent et elle poussa un long soupir vibrant.
« Tu le connais. Il a toujours eu des délires bizarres. Vous vous souvenez, leurs petites réunions, avec Bellatrix, Malefoy et toute la clique ? »
Emma plissa les yeux, essayant de se souvenir de ses vagues rencontres avec Bellatrix, en première année. L'aînée Black avait quelque chose de dérangeant... un éclat de folie qui lui avait toujours fait froid dans le dos, et elle l'avait évitée autant qu'elle avait pu. Ses cheveux noirs, autour de son visage comme un halo funeste, sa figure stoïque, toujours désintéressée du monde qui l'entourait mais quand elle souriait... quand elle souriait, une étincelle carnassière allumait son regard. Quelque chose de cannibale.
« Les réunions dans la Salle de l'Aquarium ? », finit par demander Sati.
« C'est ça. »
La Salle de l'Aquarium, c'était une petite annexe de la Salle Commune, mise à disposition des studieux Serpentard pour travailler en toute quiétude. Autant dire qu'elle n'avait jamais servi à ça. Elle avait longtemps était occupé par Bellatrix et sa bande de tarés, et puis, quand ils étaient partis, elle avait été désertée. Comme s'ils y avaient laissé quelque chose, une empreinte maudite, une odeur de désespoir. Personne n'y avait plus mis les pieds. Peut-être que dans une dizaine d'années, quand le souvenir de Bellatrix serait effacé de toutes les mémoires, peut-être que de futurs petits Serpentard y organiseront des soirées mémorables. En attendant, d'un accord tacite, elle avait été condamnée.
« Et alors, c'est quoi son problème, à Rodolphus ? »
« Il veut que je rejoigne sa petite troupe d'allumés. Il me menace. Il menace ma famille. Ma sœur, plus exactement. »
Sati et Héméra s'échangèrent un regard. La main en suspend au-dessus de la boîte de nougats, Héméra se stoppa net. Elle s'essuya les mains sur son pantalon, le couvrant de sucre et de grains de sésame.
« Tu as une sœur ? »
« Une grande sœur, oui. »
Il y'eut, dans le ton de sa phrase, un contour tranchant, presque brutal, leur intimant de ne pas poser plus de questions sur le sujet. Mal à l'aise, Sati croqua dans un nougat pour se donner un peu de contenance. Elle avait, tout à coup, le sentiment désagréable de ne plus tout à fait connaître Dolly.
« Mais pourquoi toi ? Pourquoi il te menace toi ? », rebondit Héméra, perplexe.
Dolly haussa les épaules en buvant une nouvelle gorgée.
« Je sais pas. »
Elle s'allongea sur le dos, les mains sur le ventre. La lumière de la lanterne faisait briller ses yeux. Elle les ferma, poussa un nouveau soupir. Sati s'étendit à côté d'elle, la tête sur son épaule, bientôt imitée par Emma qui s'allongea, les mains croisées sous la tête. Elles se tinrent toutes les trois, tout près les unes des autres, à écouter leur souffle régulier.
« Le problème, c'est que la liste des gens qu'on doit tuer commence à devenir sacrément longue », soupira Emma, en croisant les chevilles, les yeux fixés sur le plafond.
Des notes de cours avait été fixées un peu partout au dessus du lit de Dolly pour lui permettre de réviser, même en se couchant. Sati, elle, avait accroché, au-dessus de leurs têtes des cartes postales de toutes les villes qu'elle voulait visiter : de Belgrade à Séoul en passant par Grenade, où les palmiers de l'Alhambra bruissaient dans le vent, peuplés d'oiseaux tropicaux qui piaillaient sans jamais s'arrêter. Dolly avait fini par leur jeter un sort de mutisme pour pouvoir dormir un peu. Collés au mur, près du lit de Sati, un calendrier de mantras lui prodiguait ses conseils renouvelés chaque jour : Crois en toi et tu accompliras de grandes choses ! ou autres Aime ton prochain et il t'aimera en retour! C'est ça, oui. Son calendrier ne connaissait visiblement pas l'équipe de Quidditch de Serpentard. La contribution d'Héméra, à tout ce fatras de petits papiers occupant le plafond, c'était une boule météorologique en suspension. A l'intérieur, un petit soleil laissait place à des nuages diluviens les jours de pluie, ou à des bourrasques faisant se balancer la boule, les jours de grands vents. Utile pour ses stratégies de Quidditch.
« Rodolphus, je pense qu'on peut le mettre en premier sur la liste », conclut Dolly.
« D'accord, mais on rajoute Cordello, après. »
« Et Mulciber. S'il vous plaît. Aujourd'hui, il m'a demandé de l'accompagner au Bal de Noël. »
« Pour une fois que c'est pas trop gras... On note un progrès. »
« Et il a rajouté, je cite : on pourra finir la soirée dans les toilettes, si tu vois ce que je veux dire. Tu vas l'avoir, ton cadeau de Noël. Super. Ça donne envie, hein ? »
« Ok, Mulciber propulsé en top deux. De toute façon, Cordello est tellement con que quelqu'un finira bien par le buter à ma place... »
« Reste Rodolphus en première place... qu'est-ce qu'on va pouvoir faire de lui ? »
« J'ai une théorie. Rodolphus deviendra ermite, dans un couvent quelque part en Irlande du Nord. Et il finira par faire vœu de silence parce que personne ne voudra lui parler. »
« Et il mourra assassiné par une nonne qu'il aura essayé de choper », ajouta Emma.
« Et son corps, dévoré par un tigre. »
« Y'a des tigres, en Irlande du Nord ? »
« Non, mais la nonne avait recueilli un tigre orphelin pendant un séjour au Népal. »
« Ah, d'accord. »
« D'ailleurs, si jamais vous vous faites attaquer par un tigre, je connais une formule qui vous sauvera la vie », ajouta Sati. « Mais t'inquiète, Dolly, je laisserai Rodolphus crever comme un rat, hein. »
Dolly passa ses bras autour des épaules de ses deux amies, les serra contre elle.
« Vous êtes folles. Mais je vous aime quand même. »
Elles passèrent le reste de la soirée à imaginer les fins de vie les plus sadiques possible à Rodolphus. Entre confiseries et verres de vins, plans machiavéliques et blagues vaseuses, Dolly sentit la terreur qui ne la quittait plus depuis des jours s'alléger de quelques grammes.
X
« C'est le dernier entraînement avant le match, les gars, alors c'est vous qui voyez. Soit on court, soit on arrête tout de suite. »
Ils étaient sous le auvent menant des vestiaires au terrain, et une pluie drue, froide et diluvienne inondait Poudlard. Héméra avait déjà annulé les trois derniers entraînements pour tenir tête à ses coéquipiers, sans grand succès. Tout ce qu'elle avait réussir à obtenir, c'était une haine unanime de tous les joueurs de son équipe. Pour une fois qu'ils étaient d'accord sur quelque chose, ces débiles, c'était quand même pas de chance que ça tombe sur ça.
« Profite, Vanity, parce que tu feras pas long feu comme Capitaine. »
Évidemment, c'était Cordello qui avait parlé. Il s'était approché d'elle, le menton relevé, ses petits yeux de chien galeux plissés avec défiance. A ce stade-là, la description pourrait sembler biaisée, mais pourtant, en toute objectivité, il avait une tête de petite fouine sournoise. C'était pas le genre de mec qu'on croisait dans la rue en se disant : tiens, lui il a une bonne tête, je lui confierai bien mes gosses. Non. On pensait plutôt : lui, il a dû passer son enfance à couper les ailes des mouches. Il aurait pu être super beau, elle aurait quand même eu envie de lui en coller une, mais là, il fallait bien avouer qu'avec sa tête de rat lépreux, la violence qu'il lui inspirait était presque insoutenable. Elle rêvait de reprendre les entraînements juste pour pouvoir lui balancer des Cognards dans la gueule en faisant semblant de ne pas l'avoir fait exprès.
Elle haussa les sourcils avec mépris.
« Et qu'est-ce que tu vas faire, Adrian ? Tu vas aller chouiner à papa le Préfet de la Brigade Magique pour qu'il m'envoie à Azkaban ? »
Elle faisait la fière mais en vérité, elle avait un peu peur de ça, au fond. A voir comment avait été élevé le fils, elle serait pas étonnée d'apprendre que le père était du genre à envoyer des cuisiniers en taule parce que son plat n'avait pas été assez salé. Comme d'habitude, le reste de l'équipe ne disait rien. Chacun occupé à rattacher ses protections, à se triturer les ongles, ou à bâiller allégrement. Personne pour prendre son parti, en clair.
« Tu sais, je connais pas mal de gens, au Château. Tu ferais mieux de me parler un peu mieux que ça. Je pourrais te faire virer en un claquement de doigts, j'ai les relations qu'il faut. »
« Quoi, tu couches avec Slughorn, c'est ça ? Si tu crois que ça m'impressionne, tes petits délires de Sugar Daddy dans l'arrière-salle des Cachots... »
Le feu monta aux joues de Cordello, il tapa du pied avant de se rapprocher d'elle, levant un doigt menaçant.
« Je connais la Ségestrie, et t'as pas envie de l'avoir contre toi. »
Le reste des coéquipiers, qui feignaient jusque là d'être absorbés par d'autres tâches, relevèrent la tête, pendus aux lèvres d'Adrian. La Ségestrie. Ça faisait longtemps qu'elle n'en avait pas entendu parler. La Ségestrie, ça datait de sa première année. Il y avait une fille, Filippa Bale. Pippa, paraît-il, avant d'hériter d'un nom d'araignée au venin mortel. Un an de plus qu'Héméra, élève à Poufsouffle, c'est tout ce qu'elle connaissait d'elle. Avant qu'elle n'entre à Poudlard, il s'était passé quelque chose qui avait transformé Pippa en la Ségestrie. Aussi bizarre que ça puisse paraître, personne n'avait jamais voulu raconter ce qu'il s'était passé. Ne vous approchez pas de la Ségestrie, c'est tout ce qu'on lui avait dit. Ça se murmurait dans les couloirs, dans les recoins. Ne vous approchez pas de la Ségestrie. Héméra l'avait croisée quelque fois. Elle avait quelque chose de glaçant. Un regard froid, toujours ailleurs. Et une voix monocorde. Vide. Comme si on lui décousu ses cordes vocales, qu'on en avait arraché toutes les nuances. Elle était souvent seule. Parfois avec un petit groupe de Sang-Pur. Comment elle avait atterri à Poufsouffle, ça, mystère. Y avait pourtant du bon potentiel Serpentard, là-dessous.
En tout cas, c'était le genre de fille que personne ne voulait avoir comme ennemie, sans savoir pour quelle raison terrifiante elle était devenue la Ségestrie. Héméra resta muette une minute de trop pour garder intacte sa crédibilité de Capitaine. De toutes les menaces qu'elle avait envisagées, la Ségestrie ne lui avait même pas effleuré l'esprit. Maintenant, elle sentait monter en elle une paranoïa faite d'images morbides où elle finissait inévitablement assassinée dans son lit par la Ségestrie.
Adrian la défia du regard, un sourire en coin. Elle sentit la maigre autorité qu'elle avait réussi à capitaliser fondre comme neige au soleil.
« Bon, allez, on va pas y passer la nuit. »
Héméra se tourna, bouche-bée, pour apercevoir Rabastan, debout, resserrer la sangle de ses genouillères, taper deux fois dans ses gants avant de partir au pas de course, sous la pluie torrentielle, pour entamer ses trois tours de terrain. Elle cligna deux fois des yeux, perplexe. Rabastan Lestrange venait de prendre sa défense. Peu à peu, le reste des joueurs suivit le mouvement sans manquer, au passage, de lui jeter un regard noir. Elle resta seul sous le auvent avec Cordello.
« Je trouverai bien un moyen de te faire virer tôt ou tard. Y'a pas de place pour des filles, au Quidditch. Encore moins en tant que Capitaine. »
Elle rejeta sa batte sur son épaule, s'approcha de lui, menaçante.
« Imagine la tête que tu feras quand tu devras expliquer aux infirmiers de Sainte-Mangouste que tu t'es fait casser le nez par une fille. »
Il se fendit d'un rire narquois.
« Si j'étais toi, je m'y tenterais pas. Tu risquerais de te casser un ongle. »
Elle n'eut pas le temps de répliquer, il s'éloignait déjà en trottinant sous la pluie. Elle suivit sa silhouette des yeux, noyée par l'averse, en espérant de tout son cœur qu'un éclair bien placé le carbonise sur place.
X
« Écoutez-moi bien. Il pleut tellement que vous n'allez quasiment rien voir sur le terrain, mais c'est pas grave. J'ai suivi les entraînements des Poufsouffle, ils n'en ont fait aucun sous la pluie. Ils ont construit leur tactique en se basant uniquement sur un ciel dégagé, on va utiliser ça à notre avantage. On va tous monter en attaque. Oubliez la défense, Mulciber a appris à arrêter le Souaffle sous la pluie, il se débrouillera très bien tout seul. »
Mulciber hocha la tête en continuant ses étirements.
« Gianni, tu ne bouges pas des anneaux. Tu seras notre référent. Tu te places sous l'anneau Ouest, et dès qu'on marque, tu changes d'anneau. Une fois Ouest, deux fois Est. On saura toujours où te trouver. Rabastan et moi, on vise le gardien avec les Cognards. Toujours le gardien. »
Rabastan acquiesça en faisant tournoyer sa batte.
« Regulus, le vent souffle vers le Nord-Est donc tu restes vers là-bas. Le Vif d'Or n'est pas assez puissant pour lutter, il sera toujours ramené au Nord-Est. Il faut que tu l'attrapes le plus vite possible. »
« Ok. »
Héméra noua ses protections, saisit sa batte avant de faire face à son équipe.
« On n'a aucune chance contre les Gryffondor. Donc si on veut pas finir dernier de la Coupe Intermaison d'Automne, c'est maintenant que tout se joue. »
Un grommellement uniforme, de la part de tous les joueurs, lui répondit. Elle n'obtiendrait pas mieux. Elle aurait aimé, au fond, des accolades, des cris d'encouragements, des tapes dans le dos et autres cette fois, c'est bon, on va gagner, on peut le faire, mais elle savait que ça n'arriverait pas. Faute de mieux, un grommellement général, c'était déjà une petite victoire.
Ils montèrent l'escalier des vestiaires. Leurs semelles claquaient en rythme contre les marches en colimaçon. Ils enfourchèrent leurs balais. Dehors, une pluie diluvienne formait un écran gris masquant les gradins, avalant tout bruit. Bien. Ils n'auraient pas à se taper les chants d'insultes des Gryffondor.
« Prêts ? »
Hochements de tête.
« Alors on y va. »
X
« 170 à 20 ! C'est une première venant des Serpentard, qui, rappelons-le, ont perdu les 47 derniers matchs. J'entends dans les gradins crier à la triche, moi je parierais plutôt sur un alignement de planètes. Mais les Poufsouffle n'ont pas dit leur dernier mot, et Mokalé qui remonte en flèche vers les buts vert et argent ! La défense Serpentard ne suit pas, Mokalé est seul face aux anneaux, il tire et... une fois de plus, Mulciber fait un arrêt spectaculaire du bout du pied ! »
Les yeux plissés, Héméra essayait de suivre l'action mais la pluie dressait un rideau opaque entre elle et le reste du monde. Elle vit foncer devant elle Rosier, le Souaffle sous le bras, tracer droit devant lui. Elle tenta de repérer le vrombissement caractéristique du Cognard, mais les hurlements du vent masquaient tous les autres sons.
« Passe à Gianni qui tente une action mais... ne marque pas ! Et voilà nos petits Serpentard fidèles à eux-mêmes, ratant un but à un mètre des anneaux ! »
Lui arracher les yeux à la petite cuillère. L'attacher à l'anneau central et le laisser se faire bouffer par des Sombrals. L'enfermer dans une pièce avec Miss Teigne après l'avoir affamée. Héméra passa en revue toutes les tortures qu'elle ferait subir à Omar Fellini le jour où elle le croiserait seul dans un couloir.
« Retournement de situation ! Katarina Jones fonce, on dirait bien qu'elle a repéré le Vif d'Or ! Personne n'ignore que si elle l'attrape maintenant, ça signe l'égalisation des Poufsouffle ! »
Le sang battit dans les veines d'Héméra, si fort qu'elle sentit monter la migraine. Un dernier but. Maintenant. Elle essaya d'appeler Cordello, de lui hurler de récupérer le Souaffle et de foncer vers les buts mais sa voix fut couverte par la pluie et le vent.
« Regulus, tu peux toujours essayer de suivre Katarina mais elle te devance d'une bonne dizaine de mètres ! », railla Fellini. « Mais continue, hein. Ton envie de bien faire nous distrait ! »
Elle avança au hasard, sprintant vers les buts. La pluie était si dense qu'elle ne voyait pas à un plus d'un mètre devant elle. Marquer. C'est tout ce qu'elle avait en tête. Marquer avant que Jones ne mette la main sur le Vif d'Or. Elle chercha Cordello des yeux. Impossible de discerner quoi que ce soit.
« CORDELLO ! FONCE VERS CES PU... »
La voix d'Omar couvrit la sienne :
« Cordello se dirige vers les buts, il tire ! Mais c'est trop tard, Katarina vient d'attraper le Vif d'Or et ça nous fait donc un 170 à 170 ! Égalité parfaite ! Quel match, mes amis, quel match ! »
Elle s'arrêta brusquement. Plaqua ses deux paumes sur ses yeux pour s'empêcher de pleurer. Tout à coup, le vent, la pluie, le froid, la défaite, tout lui revint en pleine figure. Elle eut envie de disparaître. Pas envie de poser pied à terre. Pas envie de croiser le reste de son équipe. Pas envie d'essuyer une nouvelle défaite. Juste le besoin urgent de s'enfuir.
Un coup de sifflet perça le brouhaha des rafales et de ses idées noires.
« Rectification ! L'arbitre vient de me signaler que le but de Cordello était accordé ! 180 à 170 pour les Serpentard ! Première victoire en cinq ans ! Et je crois que ça vaut quand même quelques applaudissements. C'est un spectacle qu'on ne verra pas tous les jours, mes amis. »
Elle cligna des yeux. Victoire. Le mot résonna dans sa tête. Victoire. Elle entendit vaguement les cris de joie venus des gradins Serpentard et les huées des autres maisons. Elle se posa au sol, sonnée. C'est Rabastan qui la tira de sa torpeur. Il se précipita vers elle, passa un bras autour de ses épaules.
« On a gagné, Emma. Merde, on a gagné ! Ma première victoire ! »
Le reste de l'équipe la rejoignit dans la foulée. Pas d'embrassades chaleureuses, pas de chant de victoire. Mais des mains sur son épaules, des sourires fiers et un hochement de tête de Cordello. Ça compensait bien mille défaites.
X
« A Emma. »
Une vingtaine de verres décollèrent vers le ciel, se rencontrèrent en tintant. Au milieu de la Salle Commune, Héméra avait encore du mal à réaliser ce qui venait de se passer. Elle souriait, grisée par cette soudaine émulation commune. A Serpentard, ils avaient rarement l'occasion de célébrer. De fêter quelque chose, tous ensemble. Pour l'occasion, Augustus avait créé un cocktail vert qui brillait dans les verres comme de l'émeraude. Le Victorieux, l'avait-il nommé.
La Salle Commune vibrait de rire, d'excitation, d'une légèreté nouvelle. Un bras passé autour de ses épaules, Rabastan racontait pour la énième fois le moment où il avait envoyé son Cognard dans le bras du gardien. Mulciber était torse nu, debout sur une table en chantant, envoyant des rasades de cocktail hors de son verre à chaque couplet. Rodolphus profitait de l'occasion pour sortir le grand jeu à une septième année de Serdaigle qui l'écoutait la bouche en cœur, pressée contre lui sur un canapé. Même Tetra Jugson, d'habitude si sérieuse, avait troqué son insigne de préfète contre un verre de Victorieux.
Héméra, au milieu de toute cette effusion, se sentait légèrement perdue. Sonnée. Une main accrocha son bras, l'attira hors de la cohue. Dolly. Elle souriait. Ça fit presque un choc à Emma, de se rendre compte qu'elle n'avait pas vu Dolly sourire comme ça depuis des semaines.
« Bravo, Emma. Je suis tellement fière de toi. Je te le dis pas assez, mais tu sais, c'est tellement important ce que tu fais. T'as le cran de leur prouver à tous de quoi une fille est capable. »
Héméra lui rendit son sourire. Elles se dévisagèrent quelques secondes avant de se prendre dans les bras. L'émotion était tellement forte, suivant des semaines de frustration et de colère, qu'Emma en aurait presque pleuré.
« Et moi, alors ? », protesta Sati en bondissant à leurs côtés. « Pour une fois que vous voulez bien faire un câlin collectif, vous le faites sans moi ! »
Elles ouvrirent leurs bras pour accueillirent leur amie.
« Merci, les filles. De me soutenir. »
« Toujours », murmura Dolly. « J'ai lâché des punaises mordeuses dans le lit de Cordello. On verra la tête qu'il fera demain. Ça lui apprendra à mal te parler. »
La tête toujours nichée sur l'épaule de Dolly, Héméra éclata de rire. Parfois, elle oubliait. Comme elle aimait Sati et Dolly. Comme sa vie à Poudlard aurait été différente sans elles. Elle oubliait que Dolly était là, toujours, à veiller sur elles. Elle oubliait la douceur de Sati, sa tendresse sans contrepartie. Elle oubliait que quoi qu'il arrive, elle les aurait, elles, pour le reste de sa vie.
Elles défirent leur étreinte, toutes les trois un peu sonnées par l'émotion.
« Bon, allez ! Ce soir, c'est ton soir, Emma. Je vais nous chercher un verre ! »
Sati partit au pas de course, elle revint vingt secondes plus tard, les mains vides mais un sourire jusqu'aux oreilles.
« Code bleu ! Code bleuuuuu ! »
Et elle repartit en courant, excitée par quelques verres de cocktail de trop. Héméra se tourna vers Dolly, un sourcil haussé.
« C'est quoi, déjà, le code bleu ? »
« Aucune idée. J'ai jamais rien compris aux codes de Sati, de toute façon. Faut qu'on lui demande un mémo. »
Augustus se fraya un chemin entre les fêtards jusqu'à elles. Oh. Code bleu, code pour les ex. Il salua Dolly d'un hochement de tête, se tourna vers Héméra. Lui sourit. Elle avait toujours aimé le sourire d'Augustus. C'était même ça qui l'avait rendue dingue de lui. Il ne souriait pas souvent, mais quand ça lui arrivait, son sourire atteignait ses yeux, et tout son visage irradiait de douceur. Dolly les regarda tour à tour, haussa les sourcils avant de glisser un bon, je vous laisse et de partir rejoindre Sati.
Augustus articula quelque chose qu'Emma ne comprit pas. Le bruit, dans la Salle Commune, était assourdissant. Heureusement, Tetra et Dolly avait veillé à jeter plusieurs sorts d'Insonorisation, et Rabastan avait posté Berlue à l'entrée du couloir menant aux Cachots. Berlue, c'était son Fléreur, un gros matou noir, aveugle de naissance, qui avait été dressé pour les prévenir en cas d'intrusion.
Augustus pointa du doigt son dortoir, articulant silencieusement on s'éloigne ? Emma hocha la tête, sinua entre ses camarades Serpentard, arrêtée toutes les trente secondes par un toast porté en son honneur ou une accolade fraternelle. Elle finit par rejoindre Augustus, quelques minutes plus tard, échevelée et les joues rosées par l'alcool. Il était assis sur une chaise, près de son bureau, le visage tourné vers elle, le bras posé sur la table.
« Tu voulais me parler ? », demanda-t-elle.
« Tiens. »
Il lui tendit une petite boîte qu'elle attrapa, l'examinant avec perplexité.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Il soupira, les yeux au ciel.
« Un cadeau, Emma. En toute logique, comme tout être humain normalement constitué, quand on te donne un cadeau, tu l'ouvres. »
Elle s'assit sur la table. Il avait le bras posé sur le bureau, le menton sur le poing. Les jambes d'Héméra frôlaient son bras et lui, il la regardait par en dessous, le visage neutre. Elle ouvrit la boîte, en sortit une petite bouteille remplie de liquide bleu, dans laquelle un petit nuage noir lançait des éclairs en sourdine. Héméra retourna la bouteille, l'analysant sous tous les angles. Un véritable cyclone en bouteille, parfumé d'orages, illuminé de foudre.
« Un hommage à l'orage qui vous a offert la victoire. Pour que tu aies un souvenir. »
Elle regarda tour à tour la bouteille, puis Augustus qui la fixait toujours, la mine sérieuse. Elle eut envie de lui dire des tas de choses. Le remercier pour sa tendresse, la façon qu'il avait de se moquer d'elle, mais d'être toujours là pour la consoler les jours de peine. Le remercier pour toutes ces petites choses, toutes ses petites attentions d'arrière-plan : ne jamais retenir la porte des salles de cour quand Cordello doit entrer et faire mine de ne pas l'avoir fait exprès, lui rappeler l'anniversaire de ses parents, qu'elle avait tendance à zapper, l'encourager à chaque match même s'il aimait le Quidditch à peu près autant que les pendaisons publiques, lui offrir un cadeau à elle, rien qu'à elle, tous les Noël... ces milliers de petits détails qu'elle n'avait jamais célébré à leur juste valeur.
Elle compacta tout ce reflux d'émotions en un simple merci, incapable de mieux. Légèrement mal à l'aise, elle s'affaira à triturer la bouteille d'orage, pour s'occuper les mains.
« Tu devrais pas trop jouer avec », la prévint Augustus. « J'ai ensorcelé la bouteille pour que l'ouverture déclenche un orage. Mais j'ai pas les talents de Dolly, et je me suis trompée dans la formule. Tu risques juste de te coltiner un nuage de pluie qui te suivra partout pendant au moins une journée. »
Elle rit et reposa la bouteille sur le bureau, pour être sûre de ne pas l'ouvrir par mégarde. Elle sauta du bureau, prit Augustus dans ses bras.
« Merci. Tu sais que je ne sais pas m'exprimer, que je ne sais pas comment dire tout ce que j'ai sur le cœur. Mais merci. Vraiment. »
« Je sais, Emma. Maintenant, arrête de parler, ça devient bizarre. »
Il se releva avec un sourire. Un de ceux qui illuminent.
« Je t'attends en bas. Range la bouteille avant que quelqu'un ne l'ouvre et n'inonde le dortoir. »
Il déposa un baiser sur son front et quitta la pièce. Elle le regarda partir, hésitant entre éclater de rire et fondre en larmes. Dans le doute, elle but d'une traite son verre de cocktail et lui emboîta le pas.
X
Le reste de la soirée passa dans une brume mêlée d'alcool et d'euphorie. Elle se souvint vaguement d'avoir été portée sur des épaules pendant qu'on scandait son nom, de voir Dolly accepter de jouer aux Dés Caméléons avec Rabastan, Mulciber essayer d'embrasser Sati, et la baffe monumentale qui suivit, Evan Rosier faire voler des serpents en papier dans toute la Salle Commune, Avery nettoyer avec fièvre chaque auréole que son verre laissait sur la table, Tetra sauter à pieds joints sur un canapé en chantant un hymne à l'honneur des Serpentard, et Augustus parler géopolitique avec un Rodolphus éméché qui avait la main gauche occupé par un mélange d'alcool douteux, et la main droite par la cuisse de sa Serdaigle. Au petit matin, elle se retrouva la tête pleine à craquer de bribes de soirées, mélangées, déconstruites, disloquées, aromatisées au Rhum et aux vapeurs de cigarettes.
X
Des piaillements suraigus. C'est ce qui la tira du sommeil. Elle recouvrit sa tête de son oreiller en grognant mais les piaillements s'intensifièrent. Des picotements lui démangèrent les bras, les mains et sa jambe découverte.
« Pitiéééé, tuez-moi... », grommela-t-elle.
Encore plus de piaillements, encore plus de picotements. En jurant, Héméra éjecta son oreiller à l'autre bout de la pièce, dans l'espoir vain de neutraliser son assaillant. Peine perdue. Elle ouvrit les yeux, le regretta aussitôt quand un mal de crâne carabiné lui écrasa le front. Les piaillements gagnèrent en intensité. A cet instant précis, elle eut envie de pleurer. Qu'on la laisse dormir en paix. Elle n'avait rien fait de mal, pourquoi, pourquoi on ne la laissait pas tranquille ? Les picotements commençaient à faire sérieusement mal.
Elle ouvrit l'œil gauche, découvrit une nuée d'oiseaux autour d'elle, voletant, la piquant avec leurs becs. Elle agita les bras dans tous les sens pour les faire fuir, dégringola de son lit. Le sol la réceptionna sans ménagement.
« Sati, putain ! Range tes oiseaux de merde dans leur boîte ! »
Sati soupira, se retourna dans son lit en se couvrant la tête de sa couverture.
« Sati ! »
« La ferme, Emma, j'essaye de dormir ! », s'insurgea Dolly, ses mots à moitié avalés par son oreiller.
Toujours attaquée par une dizaine d'oiseaux qu'elle repoussait en battant des bras, Héméra se leva ouvrit le réveil-oiseaux de Sati, tourna trois fois la manivelle et les oiseaux retournèrent bien sagement dans leurs dortoir. Comme si de rien n'était. Un brillant cadeau de la mère de Sati. « Pour un réveil en douceur et des matins plus gais. La nature comme si vous y étiez ! », claironnait la notice.
Mais. Bien. Sûr.
Par un hasard malheureux, les oiseaux avaient pris en grippe Emma, et dès qu'elle avait le malheur de traîner cinq minutes de trop dans son lit, ils lui faisaient payer en lui hurlant dans les oreilles et en lui filant des coups de bec. Évidemment, ni Dolly, ni Sati n'avaient le droit à ce traitement de faveur. Non non, juste elle.
Elle se laissa tomber sur son lit, les bras en croix, en se demandant quel meurtre atroce elle avait commis dans une autre vie pour hériter d'un karma pareil.
X
« Alors, qui veut me raconter une petite blague ? »
Silence général. Tous les élèves regardèrent leurs chaussures, essayant de disparaître du paysage.
« Personne ? Allez, un petit effort ! »
Toujours le même mutisme crispé de la part des étudiants. Voilà. C'était toujours comme ça que commençaient les cours de Soins aux Créatures Magiques. Pour une raison indéterminée, Brûlopot tenait absolument à ce qu'un élève lui raconte une blague. Bonne ambiance assurée pour le dernier cours de la journée, entre l'odeur de crottin des Abraxans et un Brûlopot surexcité attendant sa boutade quotidienne.
« Vous, là ! Mademoiselle Vanity. Allez-y, faites-nous rire. »
Merde. La question de son karma était désormais résolue : elle avait au moins commis un triple meurtre avec préméditation pour avoir une chance pareille. Elle tourna un regard désespéré vers Sati qui se contenta de hausser les épaules, impuissante. Aucun soutien de la part de Dolly qui était déjà en train d'enfiler ses gants de travail. Le reste des élèves – à savoir, un savant mélange de Serpentard et de Poufsouffle – semblait soudain moins tendu, soulagé d'avoir échappé à la corvée. Assis sur un tronc d'arbre, Rabastan se marrait silencieusement, tandis qu'à côté de lui, Augustus faisait la moue (quelque chose dans le genre : je suis désolé pour toi, mais je suis bien content de pas être ta place).
« J'attends... », s'impatienta Brûlopot avec un sourire encourageant.
Elle se creusa la tête, cherchant dans les méandres de ses souvenirs de repas de famille, une blague, un jeu de mots, n'importe quoi qui aurait pu faire l'affaire. Rien. Elle ne trouva rien.
« Alors, euh... c'est un Elfe de Maison... », improvisa-t-elle.
« Excellent ! Excellent ! Quel début prometteur ! », s'excita Brûlopot en tapant des mains.
Il fallait vraiment qu'il se calme sur la poudre d'asphodèle, lui.
« …qui rentre dans un café... »
« Un café ! Un Elfe de Maison qui rentre dans un café ! », ponctua Brûlopot.
« … et dans ce café, il y'a un Phénix... »
« Un phénix dans un café, vous avez entendu, les enfants ? »
Alors oui, tout le monde avait entendu vu le silence embarrassé qui grésillait d'un élève à l'autre comme un champ magnétique détraqué. D'ailleurs, la plupart des élèves se foutait complètement de la blague d'Emma, attendant que le cours commence enfin. D'autres, dans un mélange d'empathie et d'embarras, semblaient compatir à son sort. Seul Ernesto Peljovka, hochant la tête avec attention, attendait la chute de la blague avec impatience. D'habitude, c'est lui qui venait à la rescousse de la classe et racontait une blague. Bien sûr, aujourd'hui, il avait décidé de passer son tour.
« … en fait, non, c'est pas un Phénix, c'est un Gobelin... »
« Un Gobelin, encore mieux ! »
« Et donc, l'Elfe demande au Gobelin son chemin... », s'efforça de continuer Héméra en tentant d'ignorer les interruptions de son professeur.
« Mais où va l'Elfe ? », s'inquiéta Brûlopot, comme si on venait de lui faire part du mystère le plus intrigant de l'humanité. « Et comment communiquent-ils ? Se pourrait-il que l'Elfe ait pris des leçons de Gobelbabil ? »
Il avait, maintenant, les yeux grand écarquillés. Héméra avait très très envie de disparaître. Ou de mourir. Oui, en fait, mourir, c'était mieux.
« Oui. Voilà. L'Elfe a pris des cours du soir. »
« Oh, bon. Voilà un Elfe courageux ! Vous avez vu, les enfants ? Ça, c'est un Elfe qui essaye de s'en sortir, vous devriez tous prendre exemple ! »
« Professeur, une fois, j'ai vu un Elfe qui apprenait à danser le Tango Tarentule ! », intervint Ernesto, très fier de sa petite anecdote.
Tuez-moi, pitié, tu-ez-moi, pensa Héméra en priant tous les dieux de la terre.
« Incroyable !Peut-être était-ce le même Elfe de Maison ? », s'interrogea le professeur. « Alors, donc, la suite, Mademoiselle Vanity. Nous sommes tous très impatients d'en savoir plus sur ce drôle de personnage ! »
« Et donc l'Elfe demande son chemin au Gobelin... pour aller au marché », enchaîna-t-elle en voyant le vieil homme ouvrir la bouche pour intervenir. « ...et le Gobelin lui indique le mauvais chemin... »
« Ce n'est pas très honnête. Je suis assez déçu de son comportement. Vous me confierez le nom de ce Gobelin en privé, je vous prie. »
Ok, donc Brûlopot ne faisait visiblement pas la différence entre une blague et la réalité.
« ...et l'Elfe se retrouve donc dans un magasin de chaussures... au lieu d'être au marché... et il demande... il demande une botte... de radis, voilà, une botte de radis. Et le vendeur lui tend une botte en cuir de Sombral... »
Elle n'aurait pas dû dire ça. Brûlopot s'offusqua. Tapa de sa jambe de bois sur le sol, trépignant de colère.
« Du cuir de Sombral ? C'est strictement interdit depuis 1952 ! J'ai moi-même veillé à faire passer une loi pour l'interdiction de la chasse aux Sombral ! J'ai milité pour ça, mademoiselle ! Où se trouve cette boutique ? Donnez-moi le nom de la rue ! »
Hystérique, il la fixait, un doigt pointé, les yeux écarquillés et les narines dilatées.
« Non mais en fait, c'était le Sombral de compagnie du propriétaire de la boutique. Et quand il est mort, le propriétaire a décidé de faire des bottes avec son cuir... pour... lui rendre hommage, quoi. »
« Ah, d'accord. »
« Bref, le vendeur lui tend les bottes et du coup l'Elfe de Maison se retrouve libre. Voilà », finit-elle d'une traite.
Silence. Qui dure. Encore. Un élève toussota. Un Abraxan souffla par les nasaux en tapant du sabot. Et elle, elle eut envie de retourner dans son lit.
« Je ne comprends pas bien la blague. »
Il semblait à la fois extrêmement déçu et terriblement attristé. Au bord des larmes. Héméra se sentit obligée de s'expliquer :
« Bah... Il demande une botte de radis et il obtient une botte, enfin, une chaussure, quoi. Et du coup, bah, il est libre. »
« Oh... », Brûlopot sembla réfléchir, une main sur le menton. « Oh ! », s'illumina-t-il avant de se fendre d'un rire sonore en tapant sur sa cuisse. « Excellent ! Excellent ! Merci pour cette blague, mademoiselle Vanity ! Excellent ! Vous voyez, les enfants, c'est une bonne leçon de vie ! Le Gobelin a essayé de nuire à l'Elfe et voilà le résultat ! L'Elfe est libre ! Libre ! »
Il continua de rire en commentant la blague (« Tout de même, je me demande ce qu'est devenu cet intrigant Phénix du début de l'histoire ! ») avant de s'arrêter brusquement, pour demander, l'air sérieux :
« Alors, les enfants, est-ce qu'on ne se sent pas tous mieux, là, après une petite clownerie pré-travail ? »
Il ne sembla pas remarquer la foule de regards blasés et de soupirs las, et commença son cours sur les Abraxans comme si de rien n'était. Héméra avait mal au crâne, elle aurait sincèrement vendu son père et sa mère pour une petite sieste. C'était quand même dingue, que des sorciers qui avaient inventé Portauloins, balais volants et philtres d'amour, n'ait encore rien trouvé contre la gueule de bois. Elle passa le reste du cours à astiquer des sabots d'Abraxans en silence – comme le reste de ses camarades Serpentard, regrettant unanimement les excès de la veille. Il faisait presque nuit quand le professeur les libéra. Emmitouflée dans son manteau, le nez dans son écharpe, Héméra remonta lentement le chemin qui menait jusqu'au château, accompagnée de Dolly et de Sati. Des bourrasques de vent glacé faisait claquer les branches des arbres. Le ciel au-dessus de leurs têtes était saturé de nuages d'orage. Les oiseaux, dans la forêt, chantaient une dernière fois avant que la nuit ne tombe pour de bon. Devant elles, un groupe de Poufsouffle parlaient du Bal de Noël.
« C'est fini. Je ne boirai plus jamais », jura Héméra.
Ses amies n'eurent pas le temps de répondre, Rabastan venait de lui asséner une tape dans le dos, manquant de la faire trébucher.
« Génial ta blague sur l'Elfe et le Gobelin, Emma ! », se moqua-t-il en la dépassant.
Elle lâcha un juron, attendit qu'il soit loin devant avant de se tourner vers ses camarades.
« C'était aussi gênant pour vous que ça l'était pour moi ? »
« Honnêtement ? », demanda Dolly en rajustant son bonnet.
Héméra hocha la tête.
« La gêne m'a semblé à peu près équivalente des deux côtés. »
Emma poussa un long soupir désespéré. Sati glissa son bras sous le sien.
« Moi je l'ai trouvée très intéressante ton histoire. Surtout la partie où l'Elfe prend des cours du soir. Ça a pas dû être facile pour lui... »
Héméra ignora les yeux au ciel de Dolly, posa sa tête sur l'épaule de Sati, fermant les yeux en se laissant guider.
« Merci, Sati. T'es un ange. »
Elle ne répondit pas tout de suite, avant de murmurer, dans un souffle :
« Code rouge, Emma ! Code rouge. »
« Sati, on ne comprend rien à tes c... », commença-t-elle avant de stopper net. « Oh. »
Sirius attendait dans le virage, les mains dans les poches de son blouson en cuir doublé de fourrure. Sati exerça une brève pression sur son bras, en signe d'encouragement, pendant que Dolly saluait Sirius, et puis elles s'éclipsèrent. Le cœur battant, Emma se retrouva toute seule, les cheveux ébouriffés par l'air glacial, face à Sirius qui la regardait, l'air moqueur.
« Salut », lâcha-t-il d'un ton nonchalant.
« Salut. »
Elle aurait aimé faire une blague, dire quelque chose d'intéressant. Mais elle avait le cerveau embrumé. Un silence s'étira entre eux, mais il ne sembla pas en être dérangé outre mesure.
« On a fêté sa victoire, à ce que je vois. »
« Oui. Un peu... », devant son air sceptique, elle avoua : « Beaucoup. »
Il dézippa son blouson. En sortit une bouteille de Whisky-Pur-Feu.
« Tiens. C'est de la part de James. »
Elle attrapa la bouteille, chaude contre ses mains glacées. Maison Reggiani. Elle fixa la bouteille, bouche-bée. Un petit mot était accroché au goulot par du raphia. Compte pas trop sur la pluie pour gagner. Cyclone ou canicule, mes joueurs son prêts. Félicitations quand même. James.
Elle étouffa un petit rire, releva les yeux vers Sirius.
« Tu lui diras merci. »
« C'est noté », répondit-il laconiquement.
Comme il n'amorçait pas de mouvement, elle le dévisagea suspicieusement, les yeux plissés.
« Et d'ailleurs, pourquoi c'est toi qui me l'apportes ? C'est parce que t'avais envie de me voir ? »
Il releva un sourcil, un sourire en coin.
« T'emballe pas, Vanity. James m'a raconté pour Cordello. »
« Et ? »
« Et j'ai jamais pu le voir. Si t'as besoin qu'il disparaisse malencontreusement au détour d'un couloir, tu peux compter sur moi. »
« Je rêve, ou tu voles à mon secours ? »
« Pas vraiment, non. J'ai juste trouvé un prétexte opportun pour me débarrasser d'un Serpentard. »
Elle rit, pas vraiment convaincue par ses excuses. Ils entendaient la rumeur du château, au loin, le bruit des couverts, le rire des élèves, les hululements des hiboux dans leur volière, charriés par le vent.
« Bon, d'accord. Admettons. Même si je sais que c'était juste excuse pour me voir. »
Il sourit, se retourna pour partir, s'arrêta. Lui fit de nouveau face. Elle en profita pour enregistrer une foule de détails inutiles. Les gouttelettes de bruine sur la fourrure de son col. La fine cicatrice blanche courant de son nez à sa joue. Les griffures sur le dos de sa main droite. La bague en argent, frappée du sceau Black, à son annulaire. Son sourire en coin.
« Bravo, pour ta victoire, Vanity. De tous les Serpentard qui ont défilé dans ce château, tu es de loin ma préférée. »
Elle cligna des yeux, abasourdie. Elle aurait aimé revenir en arrière, annuler la fête d'hier soir, avoir toute sa tête pour profiter de ce moment. Ne pas avoir le crâne martelé par les restes d'alcool, la mine fatiguée. Il se fendit d'un vrai sourire, amusé par son absence de réaction. Il tourna les talons. Par dessus son épaule, il lui lança :
« Et s'il te plaît, ne considère pas ça comme une invitation à me harceler un peu plus. »
Elle le regarda partir, le Whisky brûlant entre ses doigts, la fièvre au corps.
XXXXX
Salut tout le monde !
Merci pour vos gentilles petites reviews et merci d'avoir pris du temps pour lire. Un merci tout particulier à Didi, pour sa review adorable. (Je ne peux pas te répondre directement mais je t'envoie plein de gratitude par télépathie !)
Voilà le chapitre quatre ! En espérant ne pas vous avoir fait trop attendre et en espérant, surtout, qu'il vous plaira.
N'hésitez pas à me laisser un petit mot. Bonne lecture !
