Episode 9 : Infiltration

Par Olivia14

La nuit était tombée déjà depuis quelques heures. Les aventuriers étaient réunis autour d'un campement avec Sanguinus et Bradock, organisant leur stratégie afin d'infiltrer Mirage. Penchés au-dessus d'une carte, ils se demandaient comment passer les frontières surprotégées de la ville où les Intendants s'étaient retranchés. Mais leurs esprits étaient inégalement concentrés dans ce travail.

Grunlek gardait encore un mauvais souvenir de sa nouvelle rencontre avec les membres des Eglises, qu'il considérait encore comme des lâches indignes de sa confiance. Cependant il essayait, comme toujours, de contenir sa colère, de faire pour le mieux en mettant sa sagesse au service de leur but : la guilde des Intendants.

Théo, quant à lui, avait hâte d'en finir avec ces ennemis dont le souvenir ne semblait pas vouloir les quitter. Il se concentrait donc du mieux qu'il pouvait. Il était un soldat, après tout. C'était son métier, il savait ce qu'il faisait.

Balthazar était apparemment beaucoup plus distrait, affalé dans un hamac non loin du feu. Mais l'apparence nonchalante qu'il essayait toujours de se donner ne cachait pas son inquiétude : la paix, quoique fragile, avait certes été négociée avec les Eglises, mais chaque mur qui se dressait entre eux et les intendants (« Se frayer un chemin à travers la ville des intendants, puis passer les gardes, puis trouver les codex ! ») lui semblait rendre leur mission plus impossible encore.

Shinddha, enfin, avait été regagné par l'amertume de leur précédente défaite en croisant à nouveau des membres des Eglises. Sa haine des différents clergés ne faisait que grandir et il s'appuyait sur cette idée : ce n'était qu'un traité de paix temporaire, un statu quo. Hors de question de faire ami-ami avec eux. Seul Sanguinus paraissait plus ou moins digne de leur confiance. Lui seul les avait soutenus coûte que coûte, lui seul avait des objectifs clairs dans cette histoire. Certes, il voulait simplement voir le sang couler. Mais n'allaient-ils pas le verser, le sang, de toute façon ? La prise des codex allait être la cause de nouvelles guerres ouvertes entre les Eglises, ce qui ne pouvait que lui bénéficier. Les aventuriers pouvaient facilement en déduire que le chef de l'Eglise du sang avait tout intérêt à soutenir leur cause.


D'après les informations prodiguées par le chef de la guilde des explorateurs, Mirage était quasiment impénétrable.

Quasiment.

La porte ouest de la ville n'était gardée que par des mercenaires peu formés : c'était la faille qu'ils devaient exploiter.

Cependant nos héros aussi avaient une faiblesse, et pas des moindres dans une mission d'infiltration : ils étaient très aisément reconnaissables. Ils devaient se déguiser et faire passer leur matériel le plus lourd (l'armure de Théo, notamment) dans la ville en avance. Ce fut encore une fois grâce au seigneur Val qu'ils le purent : celui-ci proposa d'entreposer leurs affaires dans la demeure d'un marchand de ses amis, Josias, qui leur servirait de base dans la ville. Parmi les objets qu'ils devaient garder sur eux : une gemme aux pouvoirs particuliers, une pierre des vents qui pouvait leur être fort utile.

Les aventuriers en discutèrent pendant des heures. Ils réussirent à amener la discussion vers un plan, qui allait aboutir, ou non ? au bout des nombreux jours de voyages qui devaient les conduire à leur but.

Un matin, un pont et une porte, surveillés par un garde aviné. Devant, peu d'affluence. Quelques passants d'âges et de carrures différents : un jeune paysan brun sans signe distinctif si ce n'est ce ruban jaune qui dépasse de sous sa manche ; un forgeron nain en quête de travail, portant les outils et les blessures dont sa guilde a les privilèges ; une vieille et pauvre femme appuyée sur sa canne ; un lépreux dont la mort purulente a déjà refroidi les membres ; un ancien chevalier silencieux accompagné d'un membre de l'Eglise du sang aux apparences délicates et nonchalantes… Petite foule hétéroclite et distraite, puisque le jeune paysan manque de passer à travers les anciennes lattes de bois pourri qui servent de pont.

Le pied coincé entre deux planches, il lança avec un accent de colère et de campagne :

"Mais il est pourrrrri, ce pont, quand est-ce que vous dirrrez à la guilde des Intendants de rrréparrrrer ça ? Déjà qu'on paye nos impôts une forrrrtune…"

Gentiment, le forgeron mit ses outils à son service et commença à le dégager d'une main experte. Le garde approcha d'un pas vacillant. Ses journées étaient peu remplies quand il gardait ce pont, aussi il eut l'idée de faire un trait d'esprit qui illuminerait sa matinée et celle des assistants.

"Alors, dit-il d'une voix pâteuse, on ne sait plus marcher, mon p'tit paysan ?

- Ecoutez, c'est facile à dirrre, marmonna le laboureur, essayant de ne pas respirer l'air vicié d'alcool qui entourait le soldat d'un nuage brumeux.

- Vous ne payez apparemment pas assez d'impôts, sinon ces ponts-là, ben… ils seraient… mieux entretenus, si vous voyez c'que j'veux dire…

- Grmblr… On paye les impôts, on ne sait pas à quoi ils serrrvent…

- C'est justement pour cela que je viens à la ville, intervint le nain, c'est pour proposer mes services pour réparer un petit peu tout ça, il y a peut-être du travail pour moi !

- Moi j'veux juste être soigné, se lamenta le lépreux avant de cracher un peu de glaires, ooooh, je crois que la vieille s'est fait dessus…"

Sans tenir compte de ce que murmurait l'ancienne à propos d'un certain Donald, le garde cherchait des yeux des objets potentiellement précieux qu'il pourrait confisquer à la petite compagnie.

"Dis-moi paysan, reprit-il, qu'est-ce que tu viens faire ici, à part apprendre à marcher ? (il se trouva encore plus d'esprit qu'à sa première blague. Bon sang, j'aurais du faire comique, se dit-il). Je ne t'ai jamais vu dans le coin !

- Oh, ben moi je viens cultiver les champs ! Je viens trrrouver du trrravail !

- Tu vas baisser d'un ton maintenant, hein ! (Non, finalement je suis né pour être soldat, quelle autorité, quel charisme !)

- Heu, je suis désolé monseigneurrr, moi je viens pour cultiver le champ parrrrce qu'on m'a dit que c'était bien ferrrrtile ici, et…

- Oh, ça envoie des "monseigneur" ! (Ces pécores ont enfin compris qui est le maître ici.) Ah, bien. Tu sais que ce n'est pas gratuit le passage, hein, il faut l'entretenir…

- Je vais m'en occuper, dès que j'aurrrrai trouvé un champ !"

- Ecoutez, reprit le garde. Je ne vais pas pouvoir vous laisser passer comme ça, vous comprenez bien."

Pour le faire taire au plus vite et échapper à son haleine pestilentielle, le jeune homme proposa :

"Bon, qu'est-ce que j'ai… Peut-êtrrre qu'on a des carrrrottes, des carrrottes ça vous dit ?

- Mais je peux proposer mes services, intervint le nain à nouveau. Je peux réparer des choses, vous avez peut-être besoin d'une épée ou…

- Oh, houla, elle vient d'où cette voix, elle vient d'où cette voix ?!

- D'en bas, d'en bas, répondit le nain pas vexé pour un sou. Je suis là monseigneur, je suis forgeron et je suis particulièrement bon dans l'art de la forge, vous savez."

Profitant de l'hésitation surprise du soldat, il continua :

"Si vous avez besoin de matériel, je peux peut-être vous fabriquer ça, à un prix défiant toute concurrence."

Mais le garde retrouvait ses rêves de scène et d'humour :

"Est-ce que les Nains sont vraiment rigolos ?"

- Non."

Le garde parut déçu, alors il continua :

"On n'est pas spécialement rigolos, mais on travaille très très bien.

- Bon, ça vous fera une pièce d'argent par jambe, vous avez entendu ?"

Derrière eux, le lépreux semblait tousser de plus en plus fort.

"Elle est un petit peu abimée votre épée, dit le nain comme s'il n'avait pas été interrompu. Je pourrais vous en refaire une vraiment magnifique, vous vous rendez compte ? Par rapport aux autres gardes vous serez là, avec cette belle épée, comme vous pourriez vous la péter !

- Je suis très malade, geignait le pestiféré dont la toux obstinée faisait un fond sonore étrange.

- Ouais, mais du coup vous êtes pas rigolo, contredit le garde qui faisait, décidément, une fixette.

- Non, mais je fais de belles épées."

Le lépreux s'était rapproché et crachait quelque chose que le soldat n'arrivait pas à distinguer.

"S'il-vous-plaît, je suis très malade, je cherche un apothicaire en ville, quelque chose…

- Ah non, s'écria-t-il, ça, ça ne passe pas ! Je sais pas si c'est du pus ou du sang mais ça ne doit pas passer le pont, je suis désolé, non !"

Il avait tiré son épée et la panique semblait le faire dessaouler un peu, même s'il continuait d'exhaler des relents de mauvaise piquette.

"Je ne veux pas voir la peste s'étendre dans la ville, je suis un garde, moi !

- Ce que je peux même vous proposer, c'est qu'en plus de cette belle épée, votre armure pourrait aussi être améliorée, et en plus quand je vous apporte tout ça, on pourrait boire un petit coup ensemble. Vous savez, je rapporte du vin du pays d'où je viens, vous m'en direz des nouvelles !"

A côté d'eux, le lépreux protestait encore un peu, tout en écoutant leur conversation. Il semblait soutenir le nain et être aussi déterminé que lui à négocier son passage de la porte. Le garde ne voulait pas être en reste face à ce nain si généreux malgré son manque d'humour.

"Heeeeu, moi aussi je sais boire, hein, moi aussi j'ai du bon vin."

Il détacha la gourde de gnôle qu'il portait toujours à la ceinture et la tendit au nain, tout en tenant le lépreux à distance - ce foutu pestiféré pouvait aller se faire voir.

Le nain l'accepta de bonne grâce sous les yeux apparemment envieux du malade. Pendant que le forgeron se désaltérait et tirait de ses bagages une petite bouteille, le garde siffla ses collègues :

"Oh ! Celui-là il ne passe pas, c'est un lépreux !

- C'est pas vrai, essaya-t-il de protester…

- Il vous reste combien de temps ?"


Sous ses bandages, Shin soupira. Il aurait dû choisir un autre déguisement… Celui-ci était trop répulsif. Mais c'était trop tard. Il fallait faire confiance à Grunlek qui semblait savoir ce qu'il faisait en amadouant la soldatesque avinée. Il aurait voulu boire, lui aussi, à la gourde du garde pour l'écoeurer et qu'il le fasse passer au plus vite, mais leur interlocuteur semblait plus enclin à le pousser dans l'eau qu'à le laisser approcher de ses précieuses réserves.

Il sentit Bob l'écarter un peu et intervenir d'une voix chevrotante assez convaincante :

"Excusez-moi mon gaillard, je suis désolée mais mon fils, là, comme vous pouvez le voir, est très malade...

- Ecoutez ma maman… toussa Shin de plus belle alors que le mage s'approchait du garde pour lui parler à l'oreille.

- Si-len-ce ! Petit merdeux ! Comme vous pouvez le constater, chuchota le pyromage-vieille-femme-acariâtre, il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre mais il nous a mis sur l'héritage, alors si vous enlevez une petite coupure… On peut faire ça… Malheureusement il a décidé de venir mourir là où il habitait avant et c'est pas très loin d'ici, dans la forêt, donc il faut qu'on l'amène, et… Vous savez ce que c'est… C'est comme les animaux malades… Un coup de pelle, et… un autre coup de pelle, et… et un trou, et… et au moins je pourrai faire mon deuil, vous voyez ce que c'est. Vous me rappelez mon premier fils, celui qui est mort à la guerre… Vous êtes vraiment un bon garçon…

- C'est vrai, il y a un héritage ? coupa le garde."

La mention d'un peu d'or lui faisait briller les larmes aux yeux, à moins que ce ne fut son taux d'alcool dans le sang. Dans tous les cas, le mot "héritage" avait l'intérêt de lui avoir fait perdre le peu de sens commun qui lui restait : il passait complètement au-dessus des incohérences de la petite histoire du mage, et c'était tant mieux.

"Ah bah oui, forcément, répondit celui-ci. Pas grand-chose, quelques dizaines de pièces d'or, mais vous savez ce que c'est… Voilà une avance, mon gaillard."

Et elle/il lui glissa deux pièces d'or dans la main. A côté, Shinddha continuait de jouer le lépreux décati :

"Tu dis quoi, maman ? Je crois que j'ai du sang dans les oreilles… J'entends pas…"

C'était maintenant ou jamais. Les aventuriers et leurs compagnons croisèrent les doigts très fort pour que le destin les aide un peu… Ouf. On laissa passer Grunlek, sans tenir vraiment compte de ses propositions amicales. Le garde sembla hésiter encore un peu face au lépreux et à sa mère, mais celle-ci reprit :

"Je n'ai que ça mon garçon, mais j'aurai le reste quand le petit sera… Enfin vous voyez, dans la forêt, la pelle, tout ça… C'est pour ça que j'ai amené mon petit neveu (Balthazar désigna Théo, enfin dégagé du pont), ce grand gaillard qu'est costaud. (Il baissa d'un ton pour murmurer, en forme de confidence :) Il n'est pas encore infecté, mais c'est une question de temps, vous voudrez vous laver après nous avoir parlé. Merci mon enfant, vous êtes vraiment un bon gars."

Et Balthazar lui tapa sur l'épaule, commençant à passer en l'ignorant. Derrière eux, Théo n'avait rien perdu de la scène et pensait la situation enfin résolue. Cependant, un détail le frappa soudain et trouva un écho dans ses réflexes militaires. Un mauvais pressentiment… Il tiqua en voyant l'organisation des soldats de l'autre côté du pont.