Episode 12 : Garde rapprochée
Par Myfanwi
La situation était risquée. Théo venait de s'approcher d'un autochtone, mettant immédiatement Balthazar et Grunlek sur le qui vive, prêts à rattraper une possible boulette de sa part. La dernière fois que le paladin avait voulu être diplomate, il avait provoqué l'apocalypse. Qui plus est dans cette même région. La prudence était donc de mise. Grunlek fit signe à Bob qu'il prenait le relais et aggripa Théo par la manche.
"Gaston ! cria t-il d'une voix un peu plus aigu. Gaston, arrête d'importuner la petite dame, tu es en service ! C'est sa technique à chaque fois… Il essaye de draguer comme ça, mais il est en service, ça ne va pas du tout. Tu arrêtes maintenant. Calmez-vous madame, tout va bien, il fait ça souvent.
- Mais on est pas des vrais ga…"
Balthazar donna un coup de botte sur le pied du paladin pour le faire taire. Comme d'habitude, le guerrier n'avait pas compris le plan et mettait en péril leur mission. C'était quelque chose de commun, avec lequel les aventuriers avaient appris à s'adapter.
"Vous travaillez avec Josias ? demanda Balthazar à la jeune fille, pour détourner la conversation.
- Non, pas vraiment… En revanche, je peux très bien crier et alerter la garde.
- Tu pourras pas crier avec les poumons percés, gronda Théo menaçant. Dans deux secondes t'auras plus de bras pour tenir ton couteau si tu ne le ranges pas de suite.
- Du calme, Gaston, répondit Balthazar en se mettant devant le guerrier."
La jeune femme observa la scène les sourcils froncés pendant quelques secondes avant de reprendre la parole.
"Je veux bien vous croire quand vous dites que vous voulez ma mort ou que vous allez l'obtenir. Néanmoins, vous n'êtes pas chez vous. Je suis chez moi. Donc à moins d'avoir une autre justification de pourquoi vous désirez m'abattre, je pense que nous pouvons arriver à une entente ?
- De la manière dont vous nous observiez précédemment, reprit Balthazar, vous vouliez nous dire ou nous demander quelque chose. Que voulez-vous de nous ?
- Justement. Vous n'êtes pas d'ici et je fais partie de ceux qui peuvent le remarquer. Mais jouons plutôt. Donnez-moi, vous, une raison de ne pas alerter la garde. Puisque, comme vient d'aimablement le rappeler votre 'Gaston", vous n'en n'êtes pas vraiment."
Toujours sur les nerfs, Théo se tendit immédiatement et posa une main sur son arme.
"Si vous faites ça, je vous tue. Et après je tue votre famille.
- Excusez-le, intervint Shin. Il est un peu sur les nerfs, cela fait des semaines que nous voyageons et il n'a pas pu frapper sur des bandits. Il est fatigué.
- C'est cela, grogna le mage, sur un ton de reproches. Outre les menaces vides de sens de ce bourrin à l'épée compensatrice, si vous deviez alerter la garde, vous l'auriez déjà fait à l'heure qu'il est. Je ne vois pas ce qui vous en empêche. Dites-nous ce que vous voulez de nous ou cessez de nous observer ainsi."
La jeune femme repoussa le paladin du bout du doigt.
"Il y a une sorte de consensus dans la ville depuis des mois, où les guildes se regardent en chiens de faïence pour des raisons… plus ou moins politiques. Ma guilde et moi-même n'avons plus trop intérêt à rester dans cette guilde.
- Vous êtes de quelle guilde ? demanda sèchement le paladin, arrachant un sourire en coin à son interlocutrice.
- Certains disent que nous sommes des menteurs, d'autres des arnaqueurs. Mais nous ne sommes rien d'autre que des personnes qui…
- Ouais, vous êtes des voleurs quoi.
- Oui, certains nous disent également que nous sommes des voleurs."
En y réfléchissant bien, le groupe se trouvait dans le quartier marchand de Mirages. Chacun des bâtiments ici affichait des bannières présentant divers produits étranges à prix réduits. Le fait qu'une guilde de voleurs exerçait ses activités dans le coin n'était donc pas illogique, puisque la plupart des produits de l'ouest du Cratère passaient par cette ville.
Balthazar après un moment de silence à réfléchir, eut un petit sourire narquois sous son casque. La situation n'avait pas totalement dégénéré, il pouvait peut-être encore sauver la mission en proposant un pacte avec cette voleuse.
"Dans ce cas, nous avons peut-être une information qui pourrait vous intéresser, ainsi que vos collègues. Dans quelques instants, beaucoup de choses vont dégénérer dans cette ville. Et ça va se concentrer vers la guilde des intendants, vers la caserne, ainsi que vers le manoir à l'est de la ville. Je vous conseillerai éventuellement de profiter, disons-le, du désordre, pour faire ce que vous faites de mieux : rassembler les gens, retrouver les objets perdus, aider les vieilles à traverser les rues, ce genre de choses. Après tout, qu'est-ce que j'en sais, je ne suis qu'un garde !"
Shin, les sourcils froncés, se rapprocha du mage et lui chuchota à l'oreille :
"Tu es conscient que tu viens de lui révéler tout notre plan, là ?
- Mais oui, répondit-il sur le même ton. C'est une voleuse, si je lui donne l'opportunité de s'enrichir, elle va le faire. J'ai confiance.
- Mouais, t'as plutôt intérêt à avoir raison."
Ce qui inquiétait surtout le demi-élémentaire, en réalité, se trouvait être que la majorité des guildes de Mirages pouvait se trouver sous le joug de la guilde des intendants. Mais maintenant que Bob le disait, des criminels représentaient un danger pour ces derniers, de ce fait, il était peu probable que les voleurs en fassent partie. Mais dans cette période de tensions, mieux valait assurer ses arrières et ne pas attirer l'attention sur eux. Tant que le mage ne mentionnait pas les Codex, tout semblait plutôt bien fonctionner.
Alors qu'ils discutaient à voix basse, le regard de Grunlek fut attiré par du mouvement au bout de la rue. Une escouade de gardes approcher, et ça, ce n'était en revanche pas une bonne nouvelle. Il donna un petit coup de coude à Théo qui repéra lui aussi le danger. Il s'agissait de six hommes en armure, épées à la main. Les habitants s'écartaient à leur passage de manière apeurée, comportement typique signalant que ces gardes n'étaient que des brutes sans remords. Balthazar en vit même un donner un coup de pied dans le tonneau d'un marchand, riant ensuite devant la panique de ce dernier pour tout ramasser.
"Baisse ton épée, grogna Théo à l'attention de la voleuse, faisant valoir le fait qu'il la dépassait de deux têtes comme argument.
- Très bien, répondit la femme, en rengainant son arme."
Balthazar essaya de tirer le paladin en arrière mais le tas de muscles qu'il était ne bougea pas d'un poil, toujours hostile. La voleuse, mal à l'aise, tenta elle un premier pas vers le paladin, pour le dérider. Elle tendit la main vers lui.
"Je m'appelle Stilka.
- J'en ai rien à foutre."
Son visage se ferma, elle recula et se dirigea vers des caisses un peu plus loin, en frôlant délicatement Balthazar qui sentit un petit frisson parcourir son échine. Ceci étant fait, il fallait maintenant avancer. Le mage attrapa Shin par le bras et le poussa vers la porte du bâtiment où ils devaient se rendre. Théo, vexé que son intervention n'ait pas eu l'effet voulu, suivit le groupe en boudant.
Balthazar tapa à la porte, mais puisque celle-ci ne bougeait pas, Théo fit un pas pour taper de plus belle, effrayant ses compagnons. S'il défonçait la porte, ils allaient avoir des problèmes. Finalement, le bout de bois s'entrouvrit sur le visage d'un homme plutôt étonné.
"Faut qu'on parle, grogna le paladin. Laissez-nous entrer."
L'homme s'écarta pour laisser passer le groupe, juste avant que les gardes ne pénètrent dans la rue. La dernière chose que put voir Balthazar avant que la porte ne se referme fut le petit sourire satisfait de la voleuse disparaissant dans une ruelle.
La bâtisse était assez imposante vue de l'intérieur. L'homme qui les avait laissé entrer semblait être un serviteur. Impressionné par l'armure de Théo, ce dernier n'osait pas approcher, les laissant se diriger où ils le voulaient. Balthazar resta quelques secondes sur le palier de la porte avec Grunlek et Shin, analysant la situation. Partout autour d'eux, des gens murmuraient à voix basse à propos de chiffres et de négociation. Il y avait dans ce lieu une certaine tranquillité tranchant formidablement avec la misère à l'extérieur. Voyant leur hôte se frotter les mains avec angoisse, Balthazar prit la parole.
"Ola, citoyen ! Vous n'avez rien à craindre, c'est juste une mission d'escorte pour l'artisan maître nain ici présent. Auriez-vous l'obligeance de prévenir votre maître pour lui dire qu'il est arrivé ?
- Vous… Vous devez avoir soif… Ca vous plairait que je vous apporte à boire ?
- Pas pendant le service, mais c'est très gentil ! Juste, votre maître, dès que possible."
Toujours un peu paniqué, l'individu détala en rangeant au passage certaines choses tombant sous sa main, comme s'il craignait que la garde les voit, ce qui fit sourire le mage. Il se rappelait avoir eu le même genre de réaction adolescent, lorsque sa tante rentrait à l'improviste alors qu'il bavait sur des gravures de jeunes danseuses dénudées. Il se reprit et donna une petite tape à Grunlek.
"Met-toi devant, c'est toi qu'on est censé escorter."
Grunlek avança à la suite du serviteur, qui venait d'éviter Théo dans un geste craintif. Ce dernier se plaça devant la porte du bureau de son maître.
"Maître Josias, ces gardes sont là pour une visite de routine… C'est bien ça ? demanda t-il à Balthazar.
- Non, nous escortons simplement l'artisan nain qu'il a demandé.
- On peut vous parler en privé ? lâcha Théo, blasé."
Josias était un homme d'une quarantaine d'années à la barbe bien fournier et aux habits riches. Il retira son chapeau à plumes de sa tête pour s'incliner légèrement. Son attention semblait cependant plus retenue par une charmant jeune femme à sa gauche, aux vêtements plutôt courts qui ne cessait de lui sourire. Son regard froid en revanche, à l'attention des aventuriers, indiquait cependant que le groupe interférait dans des affaires où ils n'étaient pas les bienvenus. Bien qu'agacé, Josias se tourna vers la jeune femme.
"Je suis désolé, vous savez comment est l'autorité locale…
- Toutes nos excuses, ma dame, reprit Balthazar. Nous n'en avons pas pour longtemps, je vous le promet."
Néanmoins, la curiosité du mage était à son comble. La peau de la demoiselle brillait d'une lueur étrange, peu naturelle, qui l'intriga fortement.
"Suivez-moi dans mon bureau, gardes."
Les aventuriers prirent sa suite, à l'exception de Shinddha, intrigué par la jeune femme, vexée par le "Vous êtes quoi vous, une luciole ?" qu'avait lâché Théo en passant devant elle. Il se sentait étrange, comme si sa nature élémentaire entrait en résonance avec cette inconnue. Il était donc évident qu'il s'agissait d'une demi-élémentaire. Ses doigts étaient recouverts de bagues de métaux précieux et assez différents les uns des autres. Sentant le regard sur elle, la jeune femme prit la parole.
"Je ne vous ai jamais vu dans la garde locale. Vous êtes nouveau ?
- Effectivement, j'ai rejoint les rangs il y a peu de temps de cela. Je suis tout nouveau dans le coin, c'est pour ça que vous ne m'avez pas vu. Ex… Excusez-moi de cette impertinence mais… Vous n'avez pas l'air hu… humaine, pas vrai ?
- En effet. Je suis une demi-élémentaire de métal. Ma famille est spécialisée dans le commerce de l'or, du bronze et de l'argent. Ainsi que dans les transactions à travers le royaume. Nous sommes ici pour redéfinir un peu le commerce de Mirages étant donné des évènements récents qui se sont produits et étant donné les velléités des guildes à vouloir se disputer la politique, délaissant ainsi l'économie au profit des plus intelligents."
Shin, sourcils froncés, ne comprenait pas pourquoi elle lui racontait tout ça. Avait-il une touche ? Se rendant compte que son silence pouvait s'avérer gênant, il reprit la parole.
"B… Bien. Moi je ne suis que garde, je ne suis pas au courant de ces choses là. Nous sommes juste là pour escorter notre ami seigneur nain qui est… juste… un forgeron.
- Ah, intéressant. Quel est son nom ? Je le connais peut-être.
- Ah ! Il s'appe… Il s'appelle Grayn von Krun. Enfin je crois. On me l'a dit… Parce que je le connais pas très bien. Ma mission c'était de l'escorter jusqu'ici. Donc je le… je connais pas vraiment son identité. Donc euh… Mais il est fort sympathique.
- Étrange… Et quelle est sa spécialité à ce maître nain ?
- Il est spécialisé dans le forgeage d'armes spéciales. Je ne sais plus."
La femme réfléchit un instant.
"Ce nom me dit quelque chose. Peut-être le confondez-vous avec un certain… Grunlek von Krayn ?"
Shin blêmit soudainement. Ce n'était pas bon signe du tout ça.
"C'est… C'est possible, déglutit-il. Pourquoi ? Qu'est-ce que ce nom vous évoque ?
- Je vous remercie, garde, je ne vais pas vous retenir plus longtemps."
Elle se retourna et fit mine de s'en aller, faisant paniquer le demi-élémentaire. Et ses amis qui ne semblaient pas vouloir venir l'aider. Le voilà dans de beaux draps.
"Attendez ! la hêla t-il. Oui, c'est ça ! C'est Grunlek von Krayn !"
Dans sa tête, un petit bip retentit. Il décrocha immédiatement.
"Shin, qu'est-ce que tu fous ? On t'attends ! hurla la voix de Balthazar.
- Je suis désolé ! J'ai merdé ! La fille… C'est une demi-élémentaire… Grunlek, elle sait !
- Mais rattrape-la du con ! rugit Théo.
- Du calme, ce n'est pas grave si tu as vendu Grunlek, tempéra le mage. Enfin si, c'est entièrement de ta faute ! Mais on va régler ça. Grunlek est recherché, et si elle connaît cette recherche, il est très probable qu'elle va nous dénoncer aux gardes ou choper un marché auprès de la guilde des intendants. Elle va nous baiser et nous trahir.
- Moi j'ai rien compris, geignit Shin. Elle dit qu'elle est à la tête de la guilde des métaux.
- Je suis désolé Shin, la seule chose qui pourrait nous sauver, c'est que tu lui dises que tu es toi aussi un demi-élémentaire.
- J'ai pas envie de me dévoiler en public moi…
- Dis lui qui t'es et ramène-la dans la pièce où l'on est, lâcha Grunlek, conciliant malgré la trahison de son ami. On avisera de la situation tous ensemble juste après.
- On a deux choix, soit elle devient notre allié, soit on la bute, résuma Bob. Dans les deux cas, ramène-la dans la pièce.
- Ouais, ramène-la et on la bute, répéta Théo.
- Théo…"
Shin mit fin à la conversation et décida d'agir. Il courut à la suite de la jeune femme et lui attrapa le bras, pour la retenir juste avant qu'elle ne pose sa main sur la poignée de la porte.
"Excusez-moi ! Vous disiez que vous étiez dans le commerce et que c'est pour ça que vous étiez dans cette ville, c'est ça ?
- Absolument.
- Justement, la fameuse personne que j'escortais se trouve dans la pièce d'à côté avec Josias pour traiter d'un important marché en train de se faire.
- Oui, je sais. Et je ne voudrais pas les déranger.
- Vous pourriez prendre part aux discussions et ajouter votre pierre à l'édifice. Il y aurait un petit pactole à se faire."
Elle plissa les yeux, réfléchissant à l'offre. Finalement, elle regarda vers la sortie, puis vers le bureau, et se laissa tenter à la plus grande joie de Shinddha. Le demi-élémentaire la guida jusqu'au bureau de Josias. Dès qu'elle passa le pas de la porte, Théo la referma et se colla dos à celle-ci d'un air un peu menaçant. La jeune femme, peu impressionnée, se plaça contre un mur, les bras croisés, défiant le guerrier du regard.
Grunlek prit la parole pour briser cette ambiance tendue.
"Bon, apparemment, vous savez qui je suis. Vous voyez, nous sommes désormais dans une situation un petit peu délicate. Donc déjà, vous allez commencer par vous présenter."
Elle sourit hypocritement, comprenant immédiatement le piège grossier dans lequel elle venait de tomber. Josias, lui, perplexe, observa les gardes, puis Grunlek, puis les gardes et sourit lui aussi soudainement.
"Ah ! Notre fameux rendez-vous."
