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Chapitre 3 : Une histoire pour une autre
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Lorsque Derek se réveilla, il s'assit sur son lit et posa ses pieds au sol. À travers la pièce, il regarda Stiles endormi sur le canapé dans les premières lueurs du jour. Il repensa à sa conversation avec Mélissa. Plus exactement, il chercha dans sa mémoire les souvenirs du jour où sa mère l'avait trainé, avec plusieurs autres membres de sa famille jusqu'au cimetière, pour l'enterrement du sheriff. Elle les avait prévenus de bien se comporter et, dans l'ambiance solennelle qui avait régné dans le cimetière, même les plus téméraires d'entre eux s'étaient tenus tranquille.
Il faisait beau ce jour-là. Le soleil rendait le ciel plus bleu, l'herbe plus verte, et ils entachaient tous cette belle journée en étant habillés en noir. Il y avait énormément de monde, et Derek n'avait pensé qu'au moment où il pourrait enfin rentrer pour retirer le costume stupide qu'il portait.
Il se souvenait du moment où ses yeux s'étaient posés sur la veuve du sheriff, les pleurs de celle-ci rendaient ses yeux rouges et gonflés. Les gémissements qui s'échappaient de ses lèvres lui semblaient pathétiques. Il se souvenait aussi du petit garçon debout à côté d'elle, qui semblait vouloir se cacher de la vue du cercueil en se plaçant derrière elle. Il tenait la main de sa mère si fort qu'il tremblait. Il pleurait lui aussi, mais plus silencieusement, pas à la manière d'un enfant. Il se souvenait penser que sa petite sœur était toujours bruyante quand elle pleurait, et qu'il aurait aimé que Cora pleure comme lui.
Maintenant, Derek essayait de calquer le visage du petit garçon de l'enterrement à celui de l'adolescent allongé sur son canapé. Il n'y arrivait pas. Il regardait Stiles et voyait quelqu'un qui avait tout perdu. Comme lui avait tout perdu il y a quelques années. Un orphelin. Un garçon brisé par des adultes inconscients, par un monde trop violent. Leurs vies n'avaient rien à voir, mais le masque de plâtre que Stiles abordait constamment rappelait à Derek celui qu'il avait lui-même porté pendant des années. Avant que la meute se forme, quand il était seul à broyer son désespoir.
Il soupira et chassa ses pensées avant de partir dans la salle de bain. Il espérait que ces idées partiraient avec l'eau, mais il se trompa.
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« Scott, tu es sûr que ça va ? » lui demanda sa mère pour la troisième fois du petit-déjeuner. Scott l'interrogea du regard. Elle soupira et posa sa tasse de café. « J'ai vu … Stiles. Hier. » Scott se figea. Il avala difficilement sa tartine avant de parler.
« Alors, tu l'as reconnu aussi. » Mélissa hocha la tête. « Attends, pourquoi tu l'as vu ?
- Il est venu à l'hôpital, il s'est ouvert le front contre une table. Enfin, Isaac lui a ouvert le front. Un accident, » ajouta-t-elle rapidement. « Il va bien. Il est reparti avec Derek. » Scott fronça quand même les sourcils, se demandant ce qui avait pu se passer. Mélissa n'avait pas envie d'évoquer les circonstances exactes. Elle avait beau l'avoir vu hier, dès qu'elle pensait à Stiles, elle voyait le garçon vif de neuf ans qui courrait dans son jardin et racontait des histoires abracadabrantes à cent à l'heure. « Scott, est-ce que ça va ?
- Pourquoi tu me demandes ça ? C'est pour lui qu'on devrait s'inquiéter, pas pour moi.
- Tu viens de découvrir que ton meilleur ami d'enfance était … » Elle secoua la tête, incapable de le dire à voix haute. « C'est … c'est beaucoup à avaler. » Scott détourna le regard. Elle tendit la main pour la poser par-dessus la sienne. « Qu'est-ce que tu comptes faire ?
- J'en sais rien. Je ne sais pas si je peux faire quoique ce soit. C'est … j'arrive toujours pas à le croire. J'espérais que je m'étais tout imaginer.
- Je ne suis pas sûr que le fait que tu imagines quelque chose comme ça soit rassurant. » Scott eut un rire sans joie. Il sourit tristement à sa mère.
« Qu'est-ce que je devrais faire ? » demanda-t-il.
Elle lui répondit par le même sourire triste, parce qu'elle ne savait pas quoi faire.
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Quand il entendit la porte de la salle de bain se fermer, Stiles sut qu'il pouvait ouvrir les yeux sans crainte. Il attendit d'entendre l'eau couler avant de se relever lentement, n'oubliant pas sa blessure et n'ayant pas envie d'avoir la tête qui tourne. Il leva une main au bandage et se mordit l'intérieur des joues. Il prit de lentes et profondes inspirations pour calmer la sensation de panique qui montait en lui. Tout allait bien. Sa blessure était refermée et ne devrait pas se remettre à saigner. Derek n'avait pas l'air énervé à cause d'elle, même si quelque chose l'énervait chez Stiles et que celui-ci n'arrivait pas encore à savoir quoi.
Il ouvrit les yeux sur le coin de la table basse qui lui avait ouvert le front la veille. Il avala difficilement sa salive. Sa gorge était serrée et il avait envie de vomir. Il ne savait pas exactement à quoi était liée cette sensation. Le coup, sa tête, l'angoisse, la nourriture d'hier. Derek n'avait pas l'air ennuyé qu'il ne finisse pas son assiette, peut-être qu'il pouvait tenter sa chance à s'arrêter dès qu'il en avait assez au lieu de se forcer jusqu'à ce que son corps refuse d'ingérer quoique ce soit d'autre.
Gringalet.
Il ferma les yeux, prit une profonde inspiration. Lorsqu'il les rouvrit, il les posa sur le livre posé sur la table basse. Harry Potter. Pas le premier, le cinquième. Stiles se souvenait des trois premiers tomes pour avoir vu les adaptations au cinéma. Il n'avait aucune idée de ce qu'il se passait après et avait du mal à comprendre ce qu'il lisait. Bien sûr, cela n'aidait pas qu'il doive constamment reprendre les mêmes phrases pour en saisir le sens, qu'il butte sur les mots, ou que ses yeux commencent une phrase puis sautent au prochain paragraphe, incapable de rester assez longtemps sur un seul point du papier. Mais malgré ça, et même avec l'atmosphère tendue du livre, il n'avait pas ressenti un tel sentiment de réconfort depuis des années. Se perdre ailleurs que dans lui-même était un luxe qu'il n'avait plus, et il en était venu à oublier que c'était possible. Il se retint d'espérer que l'alpha lui laisse en lire plus. Il le lui avait permis uniquement pour se débarrasser de sa présence pendant quelques temps.
Le loup sortit de la salle de bain, uniquement vêtu d'une serviette autour de la taille. Il ne jeta qu'un rapide coup d'œil vers Stiles avant de détourner le regard, ennuyé. Il prit des vêtements dans la commode et retourna dans la salle de bain. Stiles devina qu'il avait l'habitude de s'habiller dans sa chambre, mais, pour une raison qu'il ne comprenait, semblait ne pas vouloir le faire devant lui.
Après être ressortit de la salle de bain, l'alpha lui demanda d'y aller. Stiles s'exécuta avant d'être interrompu. « Attends, tu as de quoi te changer ? » Stiles le regarda avant de baisser les yeux sur ses vêtements. Il tira sur le t-shirt que l'alpha lui avait donné la veille pour le désigner. Derek eut l'air agacé, et il retourna fouiller dans la commode, donnant une fois de plus des vêtements lui appartenant à Stiles.
Ce dernier les regarda une seconde, passant son doigt sur un t-shirt gris à manches courtes. « Y'a un problème ? » demanda Derek. Stiles releva les yeux dans les siens avant de secouer négativement la tête. Malgré tout, il était certain que quelque chose avait troublé l'humain. « Il faudra qu'on aille t'acheter des vêtements à ta taille. » Il avait fixé son regard dans les yeux de Stiles pour être sûr de ne pas manquer sa réaction. La surprise était tellement réprimée qu'il faillit ne pas la voir.
Stiles laissa tomber son masque dès qu'il entra dans la salle de bain. Il fit ce qu'il s'était empêché de faire la veille : regarder dans le miroir. Il avait l'air en meilleure santé que la dernière fois qu'il l'avait fait, même avec un bandage autour de la tête. Il prit une profonde inspiration et défia son reflet du regard. Puis, il enleva le t-shirt à manches longues qu'il portait. Il affronta son reflet les dents serrés. Il fit de même avec le bas et fit un pas en arrière avant de se forcer à se regarder. S'il se permettait d'oublier, et si personne ne le lui rappelait, Stiles finirait par être assez idiot pour croire qu'il avait une chance. Il passa une main sur sa poitrine, frottant la peau qui surplombait son cœur.
Il se glissa sous l'eau et tourna la température pour que de la vapeur remplisse la pièce. Il essaya de contrôler sa respiration en espérant que l'eau atténue le bruit. Il tremblait, il était gelé. Il serra les poings et les desserra. Il compta ses doigts : dix. Il inspira profondément, expira tout l'air qu'il avait. Puis, il coupa l'eau, se sécha et s'habilla. Il ne voulait pas quitter la salle de bain.
Il sortit et marcha jusqu'à la cuisine où se trouvait Derek. « Où je dois mettre les vêtements ? » demanda-t-il. Derek leva des yeux surpris sur lui lorsqu'il entendit sa voix. Il se figea, la spatule arrêtée dans l'air, les aliments sur le feu oubliés.
« Qu'est-ce qui est arrivé à tes bras ? » demanda l'alpha dans un souffle incrédule. Stiles n'avait pas besoin de baisser les yeux sur eux, il en connaissait chaque cicatrice par cœur. Il ne répondit pas. Il leva les vêtements légèrement plus haut quand Derek ne dit plus rien pendant plusieurs secondes. Cela le fit réagir. « Il y a un panier dans le coin, là-bas, » indiqua-t-il avec un signe de tête. Stiles se retourna et alla y mettre les vêtements sales.
Les yeux de Derek ne quittèrent pas les bras de l'humain alors qu'il s'éloignait. Il s'était attendu à voir des cicatrices. Il savait que Stiles devait en être recouvert. Mais il n'avait pas pensé que c'était aussi le cas de ses bras. De ses poignets. Des griffes qui s'étaient plantées, qui avaient tracé leur chemin sur plusieurs centimètres, des brulures, des bleus, des morsures. Derek serra si fort la spatule dans sa main que le manche se brisa. Il jura avant de balancer l'ustensile à la poubelle. C'était ses bras. Et Derek ne pouvait s'empêcher de se demander dans quel état était son torse, son dos, ses hanches. Il tourna la tête vers Stiles. Celui-ci revenait vers la cuisine, semblant complètement inconscient des traumatismes sur sa peau. Comme toujours, il se tenait droit, son regard stoïque planté dans celui de l'alpha.
« Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? » demanda Derek.
Il aurait aimé que Stiles détourne le regard, qu'il soit gêné, qu'il veuille fuir. Ce n'était pas le cas. « Rien qui n'aurait pas dû arriver.
- Tu te fous de moi ?! Tu veux dire que subir ça – que devenir un putain d'esclave était exactement ce qui été censé t'arriver ?! » Derek était énervé. Il était énervé comme il aurait aimé que Stiles soit énervé. Mais l'humain ne semblait pas réagir.
« Ils me possédaient. Ils avaient le droit de faire ce qu'ils voulaient de moi. C'est ce qui est arrivé.
- Comment ? » Il profita du moment de silence qui précédait toutes les réponses de Stiles pour clarifier. « Comment tu as fini ainsi ? T'as pas … je sais que tu n'as pas fait ça toute ta vie. »
Pendant un instant, il crut que Stiles ne répondrait pas. « Ça n'a pas d'importance.
- Ça en a pour moi, » dit Derek. « Je comprends pas comment le gosse d'un sheriff avec une mère aimante fini par devenir la pute d'une meute de loups-garous. » Il regretta ses mots dès qu'il les dit. Pas à cause de la réaction de Stiles, mais justement à cause de son manque de réaction. Combien de fois est-ce qu'il avait été appelé comme ça ? Derek serra les dents. « Comment ? » demanda-t-il à nouveau.
« Je n'ai pas été envoyé ici pour parler. »
Derek ne sut pas ce qui le désarçonna le plus, les mots en eux même, ou le fait que Stiles s'opposait à lui pour la première fois. Il se détesta pour ce qu'il dit ensuite. « C'est vrai. Mais tu as été envoyé ici pour m'appartenir, ce qui veut dire que tu dois faire ce que je te demande, tout ce que je te demande. Et je t'ordonne de me répondre. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
Les yeux de Stiles n'avaient pas une seule fois tremblé loin de ceux de l'alpha. S'il les regardait assez longtemps, Derek pouvait se convaincre qu'il discernait quelque chose, comme une lumière qui vacille, mais il n'était pas sûr que ça ne soit pas uniquement son imagination.
L'humain se racla la gorge. « Mes parents sont décédés. La meute m'a gardé. Ils m'ont trouvé une utilité.
- Je veux la version longue. Depuis la mort de ton père. »
L'humain inspira. « Ma mère et moi avons déménagé. Elle cherchait du travail et avait du mal à en trouver. Une meute lui en a trouvé. Ils nous ont accueilli, nous ont traité comme les leurs. Ma mère était … elle était spéciale. » Sa voix prit un accent d'affection sur son dernier mot, mais lorsqu'il reprit, elle était de nouveau monotone. « Elle pouvait faire des choses que les humains normaux ne peuvent pas faire. Ils appelaient ça de la magie. Ils disaient qu'elle avait une étincelle. Puis, un jour elle est –tombée malade. Son esprit est tombé malade. Elle oubliait des choses, faisait des choses sans savoir pourquoi. Et, une fois, elle s'attaqua à deux loups de la meute. Sans aucune raison, elle – elle l'a juste fait. Alors, ils l'ont puni. » Stiles ne laissa qu'une seconde de silence, à peine, mais Derek ferma les yeux.
« Mais, moi, ils m'ont gardé. Ils pensaient que j'étais comme elle. Que j'étais spécial, que j'avais une étincelle. Ils ont essayé de l'allumer. Ils ont essayé longtemps. Mais je ne suis pas spécial. Je suis juste humain. Alors, ils m'ont trouvé une autre utilité.
- Quel âge tu avais ?
- Treize ans.
- Putain, » grogna Derek. Il se passa une main sur le visage et tourna sur lui-même. Quand il ouvrit à nouveau les yeux, ils tombèrent sur la poêle. « Putain, » répéta-t-il en la retirant du feu. Son omelette avait brulé.
Il se retourna vers Stiles. « C'était la meute d'Ennis ? » L'humain secoua la tête. « Combien de meutes t'as connues ? » Il ne voulait pas la réponse.
« Une douzaine. » Derek détourna le regard, serrant les dents à la réponse trop naturelle, trop légère. Il allait lui rétorquer que ça n'était pas un vrai nombre, mais se retint au moment où il réalisa que, peut-être, Stiles ne savait pas le nombre exact.
« Tu as faim ? » demanda-t-il en regardant son omelette brulée. Il se tourna vers Stiles quand la réponse ne vint pas et celui-ci secoua la tête de gauche à droite. « Ouais … moi non plus. » Il jeta le contenu de la poêle dans la poubelle et celle-ci dans l'évier.
« Tu étais le meilleur ami de Scott ? » Ce n'était pas exactement une question, il connaissait déjà la réponse. L'adolescent hocha la tête. « Tu te souviens de sa mère, Mélissa ? » Après un instant, Stiles hocha de nouveau la tête. « C'est elle qui t'a recousu. Oh, merde, je devais vérifier ton bandage. »
Il s'approcha de lui, levant les mains vers sa tête. Il retira le bandage et inspecta les points, ils étaient intacts et la peau n'avait pas de nuance étrange en dehors du bleu dû au choc de la veille. « Okay, je crois qu'on peut se passer du bandage. » Quand il baissa les yeux pour s'assurer que Stiles allait bien, il remarqua combien il se tenait près de lui. Il s'écarta pour aller jeter le bandage à la poubelle.
« Bon, » reprit Derek. « Il faut toujours qu'on te trouve des vêtements. » La perspective de devoir se rendre au centre-commercial lui donnait envie de grogner. Puis, en réalisant quelque chose, il ajouta, « Je n'en aurais pas pour longtemps. » Il évita de regarder Stiles et s'éloigna dans l'entrée pour prendre sa veste. « Tu n'as qu'à continuer à lire. Prend un autre livre si tu finis. »
La porte se claqua derrière lui et Stiles fut seul.
Stiles fut seul et il ferma les yeux pour compter jusqu'à cent. Il compta, compta, et bientôt, il réalisa qu'il avait déjà compter jusqu'à soixante-dix-huit, peut-être deux fois, mais il reprit. Qu'est-ce qui venait après soixante-dix-neuf ? Soixante, soixante-et-un … quatre-vingts. Il arriva à cent, mais il continua. Il ne pensait pas que l'alpha soit encore assez près, il savait juste qu'il ne pouvait pas s'arrêter de compter. S'il le faisait, s'il se laissait penser …
Cent dix ! Caché ou pas, j'arrive !
Stiles ouvrit les yeux et regarda autour de lui. L'appartement n'aurait pas dû lui sembler si sombre. Il tendit la main pour se retenir à quelque chose, mais rien ne l'arrêta et il tomba à genoux. Respire. Il essaya d'inspirer, mais l'air refusait de pénétrer ses poumons. Il se noyait. Encore.
Il avança à quatre pattes jusqu'au comptoir de la cuisine et s'y accrocha pour se relever. Sa tête était en feu, son corps était gelé. Maman. L'air sentait le feu de bois, mais ce n'était pas l'été et quelqu'un hurlait. Maman. Il plaqua ses mains contre ses oreilles. Les cris résonnaient à l'intérieur de son crâne. La chaleur qui se dégageait du feu léchait sa peau et faisait mal. La fumée brulait ses yeux, mais ce n'était pas pour ça qu'il pleurait. À tâtons, il avança jusqu'à la salle de bain. Il avait envie de vomir. Tu comprends pourquoi on fait ça, Stiles, hein ? Tu comprends ? Il n'ouvrit pas les yeux et se précipita sous la douche. Il ouvrit l'eau et tourna la température au maximum. Ils mettaient quelqu'un en terre et tout le monde était en noir, tout le monde murmurait et le regardait, et lui, il tenait la main de sa mère. Il serra la main autour du robinet pour ne pas perdre l'équilibre. Il y avait une odeur de chaire brulée dans l'air. Il se laissa tomber sur le sol et rampa jusqu'aux toilettes pour vomir. Son estomac était vide, et le liquide lui brula la gorge. C'est notre famille maintenant, Stiles. C'est même plus qu'une famille. Ils seront toujours là pour nous, et nous pour eux. Le cri lui donna le vertige. Il ne pouvait pas respirer à travers la fumée. Il ne pouvait pas serrer la main de sa mère alors qu'elle allait jeter des fleurs sur le coffre en bois. Sa main se referma sur le vide. Lève-toi ! Il retira son t-shirt, défit son pantalon, enleva ses sous-vêtements et les laissa trainer par terre. Il rampa jusqu'à la douche. L'eau brula sa peau. La griffure laissa une brulure derrière elle et son sang alla la caresser. Il ouvrit les yeux et laissa l'eau tomber sur son visage. C'était bien trop chaud, il voyait à peine à travers les vapeurs. Ça faisait mal. C'était exactement ce dont il avait besoin, quelque chose pour l'ancrer dans le présent. La chaire brulait et les cris avaient cessés. Ne t'inquiète pas, Stiles, on va prendre soin de toi. Le soleil le faisait suer dans ses habits noirs. C'est juste toi et moi, maintenant. Il se recroquevilla sur lui-même et plaqua ses mains contre ses oreilles. Il tremblait et sentait ses yeux le bruler alors que les larmes forçaient leur chemin à travers ses paupières closes. Il mordait ses lèvres pour qu'elles soient scellées l'une contre l'autre. Ils lui faisaient mal. Le choc du bois contre son corps, les griffes se plantant dans ses flans, les soupirs derrière lui. Cris, idiot. Il refusait de leur donner ça, juste ça. Il devait résister. Cris. Cris. Cris. Non, il serait plus fort que ça. Cris. Il secoua la tête. Cris. Cris, c'est tout ce qu'ils attendent. Alors, Stiles cria. Il cria contre le bois. Il cria sous l'eau bouillante. Il cria dans l'air chargé de fumée. Il cria et cria et cria. Et bientôt, les sanglots se mêlèrent aux cris et lui coupèrent la respiration.
Il espérait que l'alpha le prenne. Qu'il plante ses griffes et ses crocs dans sa peau, qu'il lui fasse mal. Parce que Stiles ne savait pas grand-chose, mais il avait durement appris que la douleur physique était moins douloureuse que celle qui l'attendait dans son esprit.
Lorsque ses muscles acceptèrent de bouger à nouveau, la peur que l'alpha ne le trouve ainsi le motiva à se relever, se rhabiller et avancer d'un pas chancelant jusqu'au canapé. Il s'y effondra. Il tira la couverture sur lui en sachant qu'elle ne le réchaufferait pas. Il devait se lever, ouvrir la fenêtre, mais ses muscles ne voulaient plus bouger. Il regarda le livre sur la table, mais il ne pouvait pas lire. Tout allait mal se finir, n'est-ce pas ? Tout finissait toujours mal. Le corps de cet orphelin allait se couvrir de cicatrices, lui aussi. L'alpha lui avait dit de lire. Ce livre, et même un autre. Mais Stiles pouvait sentir la fatigue dans tous ses membres. Il ne pouvait plus bouger, même pour tendre le bras jusqu'à la table. Il ferma les yeux et se blottit contre lui-même. Il espéra un rêve silencieux.
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Derek se rendit rapidement compte qu'il aurait été plus simple que Stiles soit avec lui. Il soupira, agacé de la précaution qu'il avait prise. Ses vêtements étaient trop grands pour l'humain, alors il prit une taille en dessous de la sienne en espérant que ce soit suffisant. Il devina qu'il ne serait pas difficile. Lorsqu'il retourna enfin à sa voiture, son téléphone sonna et il soupira à la perspective de nouveaux problèmes. Personne ne l'appelait jamais pour lui annoncer une bonne nouvelle.
Il vit le nom de Scott et grogna avant de décrocher. « Hey, qu'est-ce qu'il y a ?
- Salut, Derek. Je, hum, j'ai besoin de te parler.
- Alors parle.
- Ouais, ce serait plus simple si je pouvais te voir. Est-ce que je peux passer chez toi, ou –
- Je vais passer chez toi.
- Oh, d'accord. » Derek raccrocha avant que Scott n'ait le temps d'ajouter quoique ce soit. Il ne voulait pas que Scott se retrouve avec Stiles. Il ne savait pas exactement ce qu'il craignait, mais il connaissait Scott. Trop affectif et trop affecté. Stiles n'avait certainement plus rien en commun avec son meilleur ami d'enfance. Il ne savait pas lequel des deux il cherchait à protéger. Il savait juste qu'il n'avait pas besoin de ramener l'humain à l'hôpital une seconde fois.
Scott lui ouvrit la porte avant qu'il n'arrive jusqu'à elle et il devina que celui-ci avait écouté son arrivée. Alison était là, elle aussi, les bras croisés sur sa poitrine, visiblement mal à l'aise ou désapprobatrice. L'expression de la jeune fille lui suffit pour comprendre qu'il n'allait pas apprécier ce qu'allait dire son bêta. « C'est à propos de Stiles, » annonça Scott.
Derek haussa un sourcil pour marquer son absence de surprise. Scott se racla la gorge. « Est-ce que tu penses que je pourrais le voir, lui parler ? C'est … c'était mon meilleur ami.
- Je sais, ta mère me l'a dit. » Scott fronça les sourcils. « Il s'est pris la table du salon dans le front, on a dû l'emmener à l'hôpital.
- Comment c'est arrivé ? » demanda Alison. Elle avait l'air légèrement suspicieuse, mais après tout, la chasseuse en elle n'avait jamais cessé de se méfier de lui.
« Isaac. Il a dit quelque chose que Stiles a mal interprété, et Stiles a réagi par rapport à ça. En gros, il était sur Isaac et celui-ci l'a repoussé trop fort, alors son front a atterri contre la table.
- Qu'est-ce qu'il faisait sur Isaac ?
- Je dois vraiment t'expliquer ça ? » Scott détourna le regard et ses joues rougirent.
Puis, il se racla la gorge. « J'ai besoin de le voir. C'est mon meilleur ami.
- Était ton meilleur ami, » corrigea Derek. Scott allait rétorquer quelque chose mais il l'interrompit. « Tu penses vraiment qu'il est le même gamin de neuf ans avec lequel tu jouais ? Est-ce que tu es le même gamin de neuf ans ? » Il eut sa réponse dans le regard de Scott.
Celui-ci resta borné. « Mais je le connais. Et il me connait ! Ça peut que le rassurer.
- Pas nécessairement. Ça pourrait être pire.
- Comment ça pourrait être pire ?
- La honte. » Il attendit que le mot fasse son chemin jusqu'à l'esprit de Scott. « Comment tu réagirais à sa place ?
- Tu as l'impression qu'il a honte ?
- Je n'ai pas l'impression qu'il ressente quoique ce soit. Il dissimule absolument tout. Et je suis certain qu'il a ses raisons.
- Mais je pourrais –
- Tu te souviens comment il a réagi face à toi à la clinique ? » l'interrompit Derek. Scott ne répondit pas, alors il s'apprêta à continuer, mais Alison le devança.
« Il ne pouvait pas te regarder, » rappela-t-elle. « Il regardait tout le monde dans les yeux, sans flancher, sauf toi. Il avait l'air encore plus tendu après que tu ais dit son nom. Et il ne t'a jamais répondu.
- Il n'a pas parler du tout ! C'était pas contre moi, il nous a tous traité pareil, » se défendit Scott. Alison lui offrit un semi-sourire, prouvant son point.
Le bêta réfléchit une seconde avant de se retourner vers Derek. « Laisse-moi seul avec lui, dix minutes. Juste dix minutes. Je suis sûr que je peux aider.
- Ou alors, il se prendra une autre table basse, » contra Derek. « Je doute que tu puisses prédire sa réaction. » Scott ouvrit à nouveau la bouche pour parler. « Non. La réponse est non. Tant que je ne serai pas certain que tout ira bien pour lui, je ne laisserai personne s'approcher de lui. » Scott eut l'air de mal le prendre, et Derek doutait qu'il lui obéisse très longtemps, comme d'habitude.
Derek allait partir lorsqu'il se retourna. « Et qu'est-ce que tu lui aurais dit si je t'avais laissé faire ?
- J'aurais … j'aurais trouvé quelque chose. »
Derek se retint de soupirer. « Eh bien, en attendant, pense à un vrai plan. » Il referma la porte derrière lui et retourna à sa voiture.
« Je veux juste l'aider, » dit Scott à Alison, mais Derek l'entendit quand même. Il serra les dents. Il n'était pas sûr que ça soit possible.
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Il n'eut qu'à ouvrir la porte de son appartement pour que l'odeur lui saute à la gorge. Il eut l'impression de recevoir un seau d'eau glacé en plein visage, et maintenant les gouttes gelées coulaient le long de son corps. L'air était rempli de peine. De toutes sortes de peines. Il arrivait difficilement à respirer à travers l'émotion qui envahissait la pièce. Ça avait dû se produire il y a des heures, juste après son départ, mais le déluge de sentiments persistait, trop fort pour s'effacer.
Et pourtant, lorsque ses yeux tombèrent sur Stiles, celui-ci se tenait debout droit près du canapé, son regard planté dans le sien, comme toujours. La seule chose qui trahissait ce qu'il avait pu ressentir plus tôt était le rougissement autour de ses yeux. Derek serra les dents. Je n'ai pas l'impression qu'il ressente quoique ce soit. Oh, si, idiot, il ressentait trop. Il sentit un poids tomber dans son estomac.
« Est-ce que ça va ? » Stiles hocha la tête. « J'ai tes vêtements, » dit-il en levant le sac. Il s'avança jusqu'à la table et le posa dessus. « Ça devrait t'aller. Si ce n'est pas le cas, dis-le moi, j'irai échanger. » Stiles hocha une fois la tête. Derek était certain qu'il ne le ferait pas si c'était le cas. « Tu as lu ? » demanda-t-il en se dirigeant vers la chambre pour récupérer son ordinateur, pour avoir quelque chose à faire. Stiles suivit son trajet en tournant sur lui-même pour être toujours face à Derek. Il hocha à nouveau la tête. Derek fit un détour rapide vers la fenêtre pour l'ouvrir, espérant chasser l'odeur. « Tu es toujours sur le même livre ? » Autre hochement de tête.
Derek s'arrêta et le fixa dans les yeux. Stiles le fixa en retour. « À voix haute ? » demanda-t-il. Il n'avait pas envie de lui demander quoique ce soit, pas après ce matin, mais il avait besoin d'entendre sa voix.
« Oui. » Tellement monocorde. Derek était persuadé que la voix automatique de son téléphone avait plus de nuances.
« Tu peux changer si tu n'aimes pas.
- J'aime bien.
- Tu as beaucoup lu ?
- Pas beaucoup. » Derek se tourna le temps de prendre son ordinateur dans une main. Il en profita pour jeter un rapide coup d'œil au canapé. La couverture n'avait pas été repoussée comme ça ce matin, et quelque chose lui disait que Stiles avait surtout dormi. Il se retint d'en parler.
Il vint s'assoir sur le fauteuil et posa l'ordinateur sur ses genoux. Stiles continuait de se tenir debout face à lui. « Tu n'as pas besoin d'attendre que je te le dise pour t'assoir. Ou lire. Ou faire quoique ce soit, vraiment, » dit Derek d'un ton qu'il voulait plus doux. Alors Stiles s'assit.
Après quelques minutes, Derek arrêta de prétendre être concentré sur son écran. « Tu veux savoir pourquoi je ne t'ai pas amené avec moi ? »
Un battement de paupière plus loin. « Seulement si vous voulez en parler.
- Arrête de me vouvoyer, » soupira Derek. Il avait vraiment pensé qu'il pourrait s'y habituer, mais non. Stiles hocha une fois la tête, comme quelqu'un qui encaisse un ordre. « Je ne veux pas prendre le risque que quelqu'un te reconnaisse. Je sais que tu viens d'ici. Si quelqu'un te reconnaissait, ce serait trop compliqué d'expliquer pourquoi et comment tu es revenu, et où tu étais ses dernières années. »
Derek attendit naïvement une réaction. « Si tu te demandes quoique ce soit, juste dis-le. »
Un instant passa et Derek était sur le point de retourner à son ordinateur quand Stiles parla. « Pourquoi tu me dis tout ça ? » Derek fronça les sourcils. « Pourquoi tu te justifies sans cesse ? Tu n'as pas à faire ça.
- Je veux juste que tu saches pourquoi. » Je ne veux pas que tu ais peur de moi. « Je ne veux pas que tu croies que je te garde enfermé ou quoique ce soit. » Même s'il ne répondit rien, Derek pouvait imaginer ce qu'il pensait : pourtant c'est le cas, non ? Ce n'est pas comme si Stiles pouvait simplement partir. Si Derek ne l'utilisait pas, ça ne le rendait pas libre. L'alpha ne pouvait pas le laisser s'en aller sans mettre en danger son traité de paix, alors au final, peu importe les conditions, Stiles restait un esclave. Ses yeux tombèrent sur les bras de l'humain, et Derek devait admettre que les conditions avaient peut-être plus d'importance que ce qu'il ne leur accordait.
« Tu as faim ? » demanda-t-il pour se débarrasser du sujet.
« Non, » répondit Stiles.
Il haussa les sourcils. « Vraiment ? Tu n'as rien mangé depuis … merde, depuis plus d'une journée. » Stiles ne répondit rien, ne fit pas un geste. « Pourquoi tu manges si peu ?
- Petit estomac, » répondit Stiles après un instant.
« Tu dois manger quelque chose, » affirma Derek. Il savait qu'il lui avait dit de ne pas se forcer à manger s'il n'avait pas faim, mais il avait soudainement l'impression que l'humain ne mangerait jamais s'il ne lui ordonnait pas.
Stiles eut du mal à avaler sa nourriture et Derek l'en déchargea quand il ne supporta plus de le voir se forcer. Il ne jeta pas les restes de son assiette, il les mit dans une boite qu'il mit au frigo, en lui indiquant qu'il devrait finir le reste ce soir. L'humain pouvait agir aussi stoïquement qu'il le voulait, quelque chose de bloquer dans sa respiration et sa mâchoire serrée firent comprendre à Derek qu'il avait envie de vomir. Alors, il resta au loft pour s'assurer que Stiles n'aille pas immédiatement rendre son déjeuner.
Derek chercha sur internet comment gérer les problèmes alimentaires. Il finit par plus s'inquiéter pour l'état de santé de l'humain que trouver une solution. Il n'avait pas l'habitude des sites médicaux, ce n'est pas comme s'il avait jamais eu à les consulter. Il se promit de demander à Mélissa à la première occasion. Il jeta un coup d'œil à Stiles. Celui-ci lisait, mais plus lentement encore que la veille.
Le soleil était tombé quand Derek eut l'impression qu'il allait étouffer. Rien, que ce soit la fenêtre ouverte ou la préparation du repas, n'avait diminuer l'odeur de peine qui régnait dans la pièce. Chaque inspiration ne faisait que lui rappeler les mots qu'il avait forcés hors de Stiles le matin-même. Chaque souffle le faisait imaginer un scénario pire que le précédent pour l'heure qui avait suivi son départ.
Il finit par repoussé son ordinateur sur le côté. « Pose ton livre, » dit-il. Stiles obéit, probablement sans finir sa phrase. « Okay, » murmura-t-il.
Les yeux baissés sur ses mains, Derek essaya d'assembler ses idées et de poser des mots sur elles. Il expira lentement. « J'avais une grande famille avant. Ça n'a pas toujours été que moi et Cora, et le reste de la meute. C'était avant tous les autres. J'avais des parents, des oncles et des tantes, des cousins, tellement de cousins, et deux autres sœurs et un frère. On était une très grande meute. Ensuite … les choses ont merdé. J'ai merdé. »
Il planta ses ongles dans les paumes de ses mains. « À cause de moi, des chasseurs nous ont trouvé et ont … il y a eu un incendie. Tout le monde est mort, en dehors de Cora, une de mes sœurs, mon oncle et moi. Je me souviens même plus de ce qu'on faisait ce jour-là. Cora n'était même pas là. Quand elle a appris pour le feu, elle s'est enfuie chez des cousins éloignés en Amérique Latine en pensant que tout le monde était mort. Elle est seulement revenue l'année dernière. C'est … c'est pas l'important. » Il inspira plusieurs fois, juste pour s'assurer que son nez ne se remplissait pas de fumée et d'odeur de chairs carbonisées.
« Mon oncle était cinglé. Il a tué ma sœur et m'a fait porter le chapeau. Je m'en suis sorti. Et je l'ai tué. J'ai dû gérer les bêtas qu'il avait créés, et ceux que j'ai transformé moi-même par la suite. C'est la meute d'aujourd'hui. »
Après quelques instants, il releva les yeux sur Stiles. « Dis-moi ce que tu penses. »
Quelques battements de cœur constants. « Pourquoi tu me racontes ça ?
- J'ai eu ton histoire. Maintenant, tu as la mienne.
- Ça ne fonctionne pas comme ça.
- Ici, ça fonctionne comme ça. » Derek planta solidement son regard dans celui de Stiles pour que ses mots s'imprègnent en lui, mais il ne fut pas sûr de réussir.
Puis, il se leva et alla se coucher. « C'est bon pour aujourd'hui, » décida-t-il. Stiles suivit son message et s'allongea sur le canapé, sous la couette. Derek éteignit la lumière. Il voyait assez bien dans le noir pour voir que les yeux de Stiles n'étaient pas fermés. Pourtant, au peu de lumière qui entrait depuis la fenêtre, ils brillaient de fatigue. Ils étaient sur lui, le suivirent jusqu'à son lit, observèrent chacun de ses mouvements jusqu'à ce qu'il soit allongé et immobile. Là seulement, ils se fermèrent. « Bonne nuit, Stiles. » Ils s'ouvrirent à nouveau.
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Un grand merci à tous ceux qui suivent cette histoire ! J'espère que ce chapitre vous aura plu. A bientôt !
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