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Chapitre 5 : Marques
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Le film venait de commencer quand Derek remarqua l'attitude étrange de Stiles. Il avait les bras croisés sur son estomac, serrés, comme pour se protéger de quelque chose. Il semblait se forcer à prendre de profondes inspirations. Derek allait arrêter le film lorsque le corps de l'humain eut un soubresaut. Stiles se leva brutalement et fronça dans la salle de bain. Derek le suivit sans attendre.
Stiles était penché sur les toilettes, vomissant le déjeuner que Derek venait de lui faire prendre. Ce dernier prit le verre sur le bord de l'évier et le remplit d'eau. Lorsque l'estomac de Stiles revint à sa place, il lui tendit le verre. Les yeux bruns regardèrent l'eau avec agonie avant de se rappeler qu'ils ne devaient rien montrer. « Rince-toi juste la bouche, » dit Derek avec douceur. Le corps faible tremblait et le loup posa une main sur lui dans l'espoir de le stabiliser. Stiles se raidit, figé comme une statue, alors Derek retira sa main.
Stiles recracha l'eau et essaya de se lever. Derek dut se faire violence pour ne pas l'aider. Une fois debout, il tira la chasse, ses mains toujours tremblantes. « Je suis désolé, » dit-il.
Derek l'observa. « Ça t'arrive souvent ? » Il devina que Stiles n'avait pas envie de répondre, mais il hocha quand même la tête. « Tu sais pourquoi ça arrive ? »
Il serra les mâchoires avant de répondre. « Parce que je mange trop.
- Tu ne manges presque rien, » contra Derek. Stiles ne le regardait pas dans les yeux et il se surprit à trouver ça encore plus désarçonnant que d'avoir ce regard stoïque planté dans le sien. « Comment ça se fait que tu manges aussi peu ? »
La réponse fut longue à venir. « Je n'en ai pas l'habitude. » Derek soupira d'exaspération. « Je suis désolé.
- Arrête de faire comme si c'était ta faute, on sait tous les deux que c'est pas le cas, » claqua Derek. Les yeux bruns furent dans les siens, et, même s'ils étaient vides, Derek savait qu'ils cherchaient la vérité sur son visage. « Ça va aller, » dit-il car il ne savait pas quoi dire d'autre. « On va gérer ça. »
Alors qu'ils retournaient s'assoir sur le canapé, Derek pensa à appeler Mélissa. Même s'ils étaient toujours aux coins opposés du canapé, il eut l'impression que Stiles n'essayait pas de s'enfuir aussi loin de lui que possible. Mais il devait l'imaginer.
Les images défilaient sur l'écran, mais Stiles n'arrivait pas à se concentrer sur elles. L'alpha ne s'était pas énervé, il ne s'énervait jamais contre lui, pas contre lui. Il ne comprenait toujours pas pourquoi, ni ce que cela impliquait. Il laissa son corps se reposer contre les coussins du canapé, la tension de ses épaules se relâcher. Il n'avait pas fait ça depuis des années. Il rompit le premier de ses principes sans même y songer.
Ne te sens jamais en sécurité.
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« Derek ? Est-ce que tout va bien ? » s'inquiéta Mélissa dès qu'elle le vit arriver aux urgences de l'hôpital. Il leva une main pour la calmer.
« Tout va bien, j'ai juste une ou deux questions à te poser. » Elle l'emmena dans une salle à part et l'écouta alors qu'il exposait son problème.
Elle avait les bras croisés quand elle demanda, « Tu penses qu'il a un trouble alimentaire ?
- Plus quelque chose comme un estomac atrophié ? C'est possible ? »
Mélissa hocha la tête en réfléchissant. Ses yeux étaient dirigés dans le vague et ses traits tirés dans leur expression d'infirmière. « S'il a passé des années à être sous-alimenté, oui. C'est quelque chose qu'ils auraient pu lui faire ?
- Probablement, » répondit Derek. Il ne connaissait pas le fonctionnement des meutes à esclave. Il connaissait leur existence, ça s'arrêtait là. Elles dégoûtaient sa mère au plus haut point, alors évidemment, les Hale n'en avaient jamais possédé. La première fois qu'il en avait entendu parler, c'était parce qu'ils venaient de prendre le dessus sur une autre meute, et qu'ils avaient donc acquis leurs esclaves. Sa mère les avait aussitôt libérés, omégas comme humains. Derek aurait aimé pouvoir faire de même, sans que son acte soit perçu comme une insulte et ne ruine une paix qu'il ne pouvait pas prendre le risque de voir tourner en guerre. Il avait entendu des bruits sur la condition de ces personnes, savait que la situation d'un oméga et d'un humain différaient grandement, mais n'avait aucune idée de la façon exacte dont ils étaient traités. Mais être privé d'une quantité suffisante de nourriture lui paraissait loin d'impossible.
« Il faudra lentement le réhabitué à manger de plus grandes quantités. Je vais te donner des vitamines et des minéraux pour qu'il soit en meilleure santé. Ne t'étonne pas s'il fatigue rapidement, ou s'il a froid. Il peut avoir des vertiges, être déshydraté … fais aussi attention à ce qu'il ne tombe pas malade. » Elle s'arrêta et soupira avant d'appuyer le bout de ses doigts contre ses paupières fermées. Derek pouvait sentir sa culpabilité dans l'air. Elle secoua la tête, pour elle-même, et se reconcentra sur l'alpha. « Quelle quantité il mange, en général ?
- Trois fois moins que moi, voir encore moins s'il mange plusieurs fois par jours. Deux repas est déjà énorme pour lui. Il a mangé hier soir, mais a rendu son déjeuner ce matin. » Mélissa détourna le regard avec inquiétude, ce qui n'aida pas Derek à se sentir mieux.
« Il est chez toi, en ce moment ?
- Oui. J'essaie de ne pas le faire sortir, au cas où quelqu'un ici le reconnaitrait. » Il avait eu peur que Mélissa ne s'oppose à lui, mais elle hocha simplement la tête comme si c'était une bonne idée et cela le rassura.
« Est-ce que je pourrais passer pour l'examiner ?
- Je crois qu'il n'aime pas être touché. » Mélissa haussa les sourcils et il s'expliqua. « Quand je l'ai aidé à se relever, il s'est figé. Il n'a pas non plus l'air à l'aise quand quelqu'un est trop près de lui. C'est à peine visible, mais il est encore plus raide qu'il ne l'est normalement. »
Mélissa l'observa un instant et Derek ne savait pas comment interpréter son silence. « Je ferai de mon mieux, » dit-elle finalement. « Je passerai après mon service si ça te va. » Derek acquiesça. Il avait besoin de l'aide d'une personne qui savait ce qu'elle faisait.
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« Tu te souviens de Mélissa ? La mère de Scott. » Stiles releva les yeux de son livre, ses sourcils légèrement froncés. Puis, il acquiesça. « Elle est infirmière. Elle va venir ici tout à l'heure. Elle va … elle va regarder si tu vas bien. » L'humain était aussi raide que du marbre. « Ça va aller, je t – » Il avait failli promettre. Il inspira profondément. « C'est pour ton bien. » Le regard vide ne semblait pas le croire.
Derek tapa mal à l'aise du doigt sur la table et retourna à son ordinateur. L'autre finit par revenir à son livre.
Stiles essayait de se souvenir de ce qu'il savait des médecins. Ils devaient vous faire aller mieux. Ils vous donnaient des médicaments quand vous étiez malade. Ils étaient incapables de sauver des vies. À l'école, ils vous demandaient d'enlever votre t-shirt et plaquait quelque chose de froid contre votre peau pour entendre votre cœur. Ils savaient votre taille et votre poids. Stiles n'avait pas vu de médecin depuis que sa mère pleurait à l'hôpital dans les bras de la mère de Scott. Ils faisaient pleurer les adultes. Et Stiles les détestait. Tu veux me le voler ! Quel genre de monstre tu es ?!
Il avait les yeux baissés sur son livre mais ne lisait pas. Il savait que cette histoire de médecin avait à voir avec ce qui s'était passé le matin même. L'alpha avait semblé très perturbé et était parti dès la fin du film. Stiles n'avait pas su quoi faire de l'expression sur le visage du loup, il n'était même pas sûr de reconnaitre l'émotion. Ça n'était pas de la colère, mais c'était très loin de la joie, ça ressemblait un peu à une nausée.
Il passa son regard sur ses poignets couverts par les manches longues de son t-shirt. Les vêtements que lui avait achetés l'alpha étaient tous à manches longues. Ça n'avait pas été une surprise, il avait été si mal à l'aise devant les bras nus de Stiles que celui-ci se doutait que ça ne se reproduirait plus.
Il lut moins de quatre pages avant que Mélissa n'arrive, deux heures plus tard. « Salut Stiles, » dit-elle avec un sourire lumineux. Stiles hocha une fois la tête. Il essaya de faire le lien avec le souvenir qu'il avait d'elle, mais son visage était si flou dans sa mémoire que ça n'avait aucun intérêt. Il sentait la tension dans ses muscles, ses épaules raides. Je ne vais pas te faire de mal. Il ne voulait pas qu'elle s'approche de lui. « Okay, alors, ça va juste être un contrôle de routine. » Pas sa routine à lui.
Elle trouva une balance dans la salle de bain et demanda à Stiles de monter dessus. Il comprit que ce n'était pas bon à l'expression de son visage. « Tu es très maigre ». Gringalet ! Stiles serra les dents et força son esprit à rester dans le présent, son cœur à se calmer. Du coin des yeux, il pouvait voir l'alpha l'observer et était certain que rien n'échappait au loup.
« Je vais prendre ta tension, » dit-elle en sortant quelque chose de son sac. Plusieurs bruits de frottements s'en échappèrent avant qu'elle ne trouve ce qu'elle cherchait. Elle prit son bras et Stiles se rigidifia sans le vouloir. Elle le remarqua. Il laissa son corps devenir mou, malléable, prendre les angles qu'elle voulait. Elle ferma un bout de tissus autour de son bras et le gonfla, écouta et nota quelque chose.
« Retire ton t-shirt, » demanda-t-elle en prenant un autre outil dans son sac, il y eut un bruit métallique. Stiles reconnu l'objet sans se souvenir de son nom. C'était ce qui servait à écouter un cœur. Il retira son t-shirt en le saisissant par le bas et le passant au-dessus de sa tête avant de le laisser tomber par terre. Les yeux de Mélissa s'écarquillèrent. Du coin de l'œil, il vit la mâchoire de Derek tomber. « Oh mon Dieu, » murmura-t-elle. Puis, elle releva rapidement des yeux gênés dans ceux de Stiles. Elle referma la bouche et se passa une main sur le bas du visage avant de reprendre une contenance. D'une main tremblante, elle posa le métal froid au niveau du cœur de Stiles. « Inspire. »
Derek se rappela de respirer quand Mélissa l'ordonna à Stiles. Sa tête tournait, il serrait ses mâchoires si fort l'une contre l'autre qu'il avait l'impression que ses dents allaient craquer. Il avait trouvé l'état de ses bras horribles. S'il avait su. Il n'était pas certain de pouvoir discerner la véritable couleur de peau de Stiles à travers les diverses marques de coupures, griffures, brulures, morsures et … gravure. Quelqu'un avait gravé un mot sur le torse de Stiles comme on grave dans une table. Gravé par-dessus son cœur. Mien.
Mélissa continua son inspection, plus pâle qu'elle ne l'avait été en entrant. Dès qu'elle le put, elle dit à Stiles de se rhabiller. Celui-ci s'exécuta. Puis, elle lança un rapide regard vers Derek avant de regarder à nouveau l'adolescent. « Je vais avoir besoin de te faire une prise de sang, » dit-elle, lentement, comme si elle regrettait chaque syllabe en la prononçant. Il la regardait indifféremment. Elle lança à nouveau un regard à Derek, qui restait figé. Elle inspira, puis sortit une seringue de son sac, ainsi que de quoi désinfecté. « Tu peux tirer ta manche au-dessus du coude, s'il te plait ? » Stiles s'exécuta, comme un pantin dont on tire les ficelles. Derek détourna le regard.
Quand il vit la seringue, Stiles eut envie de partir en courant, de s'enfuir, de sauter par la fenêtre si c'était sa seule issue. Tapette. Même avant ça il détestait les aiguilles. Si tu ne contractes pas, ça fera moins mal, mon poussin. La ferme. Cette voix chaude et douce. Ça va aller. Mélissa saisit doucement son coude d'une main et désinfecta sa peau de l'autre. Elle leva les yeux vers lui, l'air de demander si elle devait ou non arrêter. Cris. Stiles ne fit pas un mouvement. Ils ne vont pas jusqu'au bout si – Mélissa planta l'aiguille dans une de ses veines, puis draina lentement du sang à l'intérieur de la seringue. Stiles fixa le liquide rouge qui s'échappait de lui, sa vision devint légèrement floue et il ne pouvait plus que voir cette couleur. Puis, elle retira l'aiguille et pressa dans le creux de son coude. « Continue de presser, » dit-elle et Stiles maintint le coton alors qu'elle s'écartait. Elle rangea tout son matériel, puis, après un autre coup d'œil à Derek, elle inspira profondément.
« Il faudra que je fasse analyser ton sang, avant de pouvoir donner un avis complet, mais tu sembles étonnamment en bonne santé aux vues de … mais tu es trop maigre, tu as besoin de manger plus. Il va falloir te réhabituer progressivement à ingérer de plus grandes quantités de nourriture. Ça risque de prendre beaucoup de temps. Lorsque cette partie ira mieux, ta tension et ton rythme cardiaque devrait être plus adaptés à quelqu'un de ton âge. Je vais aussi te prescrire des vitamines et d'autres compléments alimentaires. » Stiles la fixait droit dans les yeux, sans une seule once d'émotion sur le visage. Mélissa ne savait pas comment réagir. Elle s'éclaircit la gorge avant de se relever.
Elle expliqua sommairement à Derek comment gérer l'alimentation de Stiles. Celui-ci acquiesça à tout ce qu'elle disait. Il referma la porte derrière elle et se retourna vers Stiles pour voir qu'il était toujours très tendu. « Est-ce que ça va ? » Stiles releva son regard sur lui avant d'acquiescer. Derek sut sans aucun signe de sa part qu'il mentait.
« Tu veux regarder le prochain film ? » Stiles acquiesça et se retrancha dans un coin de canapé, Derek s'assit aussi loin de lui qu'il le put, espérant le mettre le plus à l'aise possible.
Le monde magique allait mal. Quand Dumbledore mourut, Derek se tourna brièvement vers Stiles, mais les yeux bruns fixaient l'écran d'un air vide et il se demanda si le garçon suivait le film. Il mit le suivant. Il voulait arriver à la fin, il voulait montrer à Stiles que malgré tout le mal et la souffrance, les choses finissaient bien. Il voulait lui faire croire aux fins heureuses auxquelles lui-même ne croyait pas. Mais les gens mourraient et continuaient de mourir, et de pleurer, et d'avoir mal. C'était la guerre et les méchants gagnaient. Et quand Hermione hurla, Bellatrix sur elle qui gravait dans sa peau. Derek arrêta le film. « Tu veux prendre l'air ? » Stiles acquiesça, des yeux vides et troubles plantés sur le mot ensanglanté à l'écran.
Il donna une veste à Stiles, la plus chaude qu'il avait. Il prit ses clés et guida le garçon jusqu'à sa voiture. C'était la quatrième fois en deux semaines que Stiles y montait, dont deux où il était inconscient. Derek démarra et conduit sans savoir où il allait. Il tournait à un carrefour, continuait tout droit jusqu'à tourner à nouveau. Ils tournèrent un moment en centre-ville. En lançant un regard à Stiles, il le vit regarder par la fenêtre.
Stiles comptait les lieux dont il se souvenait, ceux où il pensait être déjà allé. Ça ne faisait pas mal de se souvenir de ses parents de cette façon. C'était calme, c'était un fait, ça n'apportait aucune émotion. Quand ils passèrent devant le commissariat, il se souvint venir ici avec sa mère pour manger avec son père quand il finissait tard. Quand ils passèrent devant la bibliothèque, il se souvint de l'ennui que ces livres lui apportaient et de la vue de la ville qu'il y avait depuis les fenêtres du premier étage. Quand ils passèrent devant une maison de plain-pied aux volets bleus, son cœur manqua un battement. Il sentit l'alpha regarder dans sa direction.
Derek s'arrêta au stop, mais malgré l'absence de voitures, il ne redémarra pas. Il regardait Stiles fixer la maison et devina, mais demanda quand même. « Dis-moi à quoi tu penses ?
- J'ai vécu ici, » répondit Stiles, sa voix faible, mais monocorde.
« C'est joli, » remarqua Derek.
Stiles vit trois enfants jouer dans le jardin et ne sut pas ce qu'il ressentait. C'était un mélange de tristesse et de calme et de joie. C'était bordélique et il détestait ne pas savoir gérer ce sentiment. Il repensa au film. Aux cris qui le renvoyait cinq ans en arrière et à l'écriture sur le bras qui le ramenait trois ans en arrière. Il força ses yeux à voir au-delà de la vitre, les arbres le long de la route et les maisons ornant le trottoir, au lieu du buché et des cheveux blancs. Il compta les fenêtres, les pavés sur le sol, il passa ses pouces le long de ses phalanges pour compter dix doigts sans baisser les yeux.
L'alpha les conduit hors de la ville et monta sur les hauteurs de Beacon Hills. De là, on pouvait voir le reste de la ville. Il se gara au bord de la route. « Tu peux marcher ? » demanda-t-il. Stiles acquiesça. « Je ne veux pas te forcer si tu –
- Je peux marcher. »
Ils sortirent de la voiture et avancèrent jusqu'au bord des falaises. Le soleil commençait à se coucher. Ils regardèrent le ciel se teinter d'orange, puis de toutes les autres couleurs de l'univers. C'était magnifique. Stiles laissait ses yeux absorber tout ce qu'ils pouvaient. « Tu aimes les couchers de soleil ? » demanda le loup, faisant réaliser à Stiles qu'il souriait. Il força son visage à reprendre son masque, puis, il acquiesça. « Tu as raison, c'est magnifique. » Lorsqu'il sentit le regard de l'alpha se détourner de lui, il osa un regard en coin vers lui.
Le visage du loup était baigné de lumière, ses yeux lumineux et incapables de choisir une nuance étincelaient. Ses lèvres étaient arquées en un sourire paisible et satisfait. Stiles se retourna à nouveau sur le ciel. Il enfonça son cou dans ses épaules pour sentir la chaleur de la veste autour de lui, il inspira profondément. Il se sentit bien, et ferma les yeux en essayant d'analyser ce sentiment.
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La caméra se focalisa sur Harry, souriant au train qui emmenait ses enfants au loin, et l'écran afficha le générique. « Je t'avais dit que ça se finissait bien. » Stiles hocha la tête, ses yeux essayant de lire les noms qui disparaissaient toujours trop vite pour lui.
« Bon, » reprit Derek. « D'autres films que tu n'as pas vus ? » Stiles tourna la tête vers lui. « Bon, quels films tu as vu ? » demanda Derek, devinant que l'inverse serait plus rapide.
« Je ne regardais pas beaucoup de films quand j'étais enfant.
- Ah non ?
- Je n'arrivais pas à rester concentrer assez longtemps, » répondit-il. Derek hocha lentement la tête. Puis, il se leva et avança jusqu'à la bibliothèque, il prit un des rares DVDs restant.
« Tu as déjà entendu parler de Forest Gump ? » Stiles secoua négativement la tête. « Tu veux le voir ? » Il hocha la tête. « Il n'est pas trop tard ? » Il devait être une heure du matin, mais Stiles secoua la tête malgré ses yeux fatigués.
Derek mit le DVD avant de se rassoir dans le canapé. « C'était mon film préféré quand j'étais petit. J'étais tellement fan que je n'arrêtais pas de le redemander. J'ai rendu ma sœur complètement dingue. »
Stiles l'observa. Il savait pourquoi l'alpha disait ça, c'était son idée qu'une information sur Stiles méritait une information sur lui. Mais il ne comprenait pas pourquoi il le faisait. La musique du film démarra et Stiles se reconcentra sur l'écran. Il voulait savoir pourquoi ça avait été son film préféré.
Stiles sentit sa gorge se serrer quand il comprit que Forest avait toujours su ce qu'il était, qu'il avait été toujours conscient de lui-même, contrairement à ce que tout le monde pensait. « Ça finit mal, » fit-il remarquer.
« Pas complètement, » le rassura Derek.
Quand ils allèrent se coucher, Stiles avait un film préféré.
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Derek se réveilla aux bruits de gémissements de douleur. Stiles bougea dans son sommeil et eut un sursaut. « Non, » souffla-t-il, de façon presque inaudible. Derek se leva pour aller le réveiller. Il n'était qu'à quelques pas de Stiles quand celui-ci ouvrit ses yeux en grand. Sa respiration était courte, ses battements de cœur rapides. Derek s'immobilisa de peur de l'effrayer davantage. Les yeux de Stiles se posèrent sur lui et l'adolescent cessa de respirer. Son corps se rigidifia, ses yeux se plantèrent dans ceux de Derek à travers l'obscurité.
L'alpha était au niveau du fauteuil, à quelques mètres en face du canapé. Il savait que le moindre mouvement pouvait augmenter la panique réprimée de Stiles. Alors, il ne fit pas un pas de plus et s'assit sur le sol, se mettant à son niveau comme il l'aurait fait avec un animal sauvage. « Stiles, c'est moi, c'est Derek, » murmura-t-il. À travers le silence, sa voix portait.
Le corps de Stiles eut un léger tremblement avant qu'il ne retrouve le contrôle de lui-même. « Tu as fait un cauchemar ? »
Un moment passa avant que, lentement, Stiles ne hoche la tête. « Tu veux en parler ? » Il n'y eut pas un geste.
Stiles était certain d'avoir mal entendu l'alpha. Il n'était pas sûr d'être réveillé. Il faisait noir, il ne voyait presque rien, et il avait l'impression que quelque chose s'était faufilé dans son dos pour se coller à lui, pour le regarder, il sentait son souffle et cette pointe froide contre sa nuque. Il attendait de voir la silhouette devant lui bondir. Il attendait les yeux rouges, le grognement, les crocs et les griffes.
« Est-ce que … est-ce qu'ils étaient dans ton rêve ? » Stiles mit une seconde à comprendre de qui il parlait. Ils. Eux tous. Ces gens dont Derek ne faisait pas parti, ne voulait pas faire partie.
Stiles secoua la tête de gauche à droite. « Ce n'était pas un souvenir ? » Stiles ferma les yeux, aussi fort qu'il le pouvait, jusqu'à ce qu'il en ait mal. Stiles ! Où tu es ?! Stiles ! STILES !
« Je fais des cauchemars, moi aussi. » Stiles ouvrit les yeux, fixa l'alpha, face à lui à quelques mètres. La voix du loup était calme, douce, s'accordait à la pénombre sans la déranger. Il y avait quelque chose de particulier dans son ton. « J'y vois ma mère. Parfois, elle vient me hanter et me dire que c'est de ma faute si – s'ils sont – » Derek se racla la gorge et détourna le regard sur ses mains, il regardait ses doigts et Stiles se demanda s'il les comptait. « Parfois, je vois juste de la fumée et j'ai l'impression de ne pas pouvoir respirer. » Stiles sentit son cœur manquer un battement, mais le loup ne bougea pas, ne sembla pas l'entendre. « Parfois, c'est … c'est Cora et Isaac et Lydia et tous les autres qui brulent. Ce n'est pas grave d'avoir des cauchemars. Tant que tu n'es pas Lydia et que tes cauchemars ne deviennent pas réels. Tout le monde en a. »
Le silence retomba. Derek sut que Stiles l'avait entendu, parce que les battements de son cœur étaient plus calmes et que ses yeux, fixés sur lui, n'étaient pas aussi vides que d'habitude. Derek comprit que c'était la première fois que Stiles ne le regardait pas comme s'il était une menace potentielle.
« J'ai rêvé de mon père. » Le loup ne lui dit pas de continuer. Stiles dévisagea Derek et vit la curiosité dans ses traits. Il attendit la question qui devait venir, attendit l'ordre de parler. Après une minute, il commença à comprendre que Derek ne lui demanderait rien. « Il … il m'a dit que c'était de ma faute si maman est partie. Que je l'ai … et que, maintenant, je les tuais tous les deux. »
Il y eut un court silence avant de Derek ne reprenne. « Les morts ne viennent pas nous parler, même dans nos rêves. »
Mais ça n'avait aucun sens. « Alors, qui dit ça ?
- Nous. Tu as déjà entendu dire 'je suis mon propre pire ennemi' ?
- Non.
- C'est ce que certains disent. C'est assez clair comme idée : personne ne peut te faire plus de mal que toi-même. » Dans le noir, Derek put voir Stiles froncer les sourcils. « Je ne dis pas que c'est vrai. Mais ça l'est en partie. » Derek savait ce qu'il avait eu à combattre pour aller mieux, pour se sortir du cycle d'autodépréciation, de haine et de culpabilité dans lequel il s'était enfermé. Mais le mal de Stiles était différent.
« Tu penses que tu peux retourner dormir ? » Stiles secoua la tête. « Tu veux regarder un film ? » Plusieurs battements de cœur plus tard, il hocha la tête.
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Cela faisait plusieurs jours que Derek essayait d'appliquer le traitement de Mélissa. Il n'avait pas remarqué de changement dans la façon de manger de Stiles et essayait de se rappeler que cela prendrait du temps.
Il regardait Stiles pousser avec sa fourchette ce qu'il restait dans son assiette. Deuxième repas de la journée, la quantité que mangeait un enfant de douze ans, et Stiles n'arrivait pas à finir. Étonnamment, le plus dur avait été les compléments alimentaires. Il avait fixé les cachets sur le bord de son assiette longuement avant de les avaler, difficilement, comme si son corps refusait de les ingérer. Derek se demanda s'il pensait que cette histoire de vitamines était fausse, mais n'osa pas lui demander. Il réfléchit à ce qu'il devait dire quelques minutes avant de parler. « Il y a quelqu'un qui te veux te voir. »
Stiles releva les yeux dans ceux de Derek. « C'est Scott. Il n'arrête pas de me le demander. » Stiles fronça les sourcils, un pourquoi silencieux. « Il pense qu'il peut … je ne sais pas. Je pense qu'il a envie de te revoir. Vous étiez amis. » Il attendit une réaction de Stiles, mais elle ne vient pas. « Dis-moi ce que tu penses. Si tu ne veux pas, ça n'est pas un problème.
- Ça n'a pas d'importance. » Derek ne savait pas comment prendre le manque de réaction de Stiles. Il prit son téléphone et envoya un message à Scott.
Il lui avait dit dix heure, alors, évidemment, Scott était arrivé devant l'immeuble un quart d'heure en avance et faisait maintenant les cent pas. Derek fit semblant de ne pas l'avoir entendu et le laissa attendre.
Dix heure pile et on frappa à la porte de son appartement. Derek leva les yeux au ciel. Qui frappait encore pour rentrer chez lui ? Aucun de ses bêtas n'avait respecté la notion de porte d'entrée en ce qui concernait son loft depuis longtemps. Une fois, il avait même trouvé Scott et Alison plus qu'occupé dans son lit après qu'il soit parti de la ville et revenu plus tôt que prévus. Parfois, il détestait ces gosses.
Il alla ouvrir la porte et Scott lui offrit un sourire éclatant. Derek le laissa entrer sans un commentaire. Stiles se tenait au milieu de la pièce, droit, raide et vide. « Hey, Stiles ! »
Quand il vit Scott écarter les bras, Derek ne réagit pas assez vite pour l'arrêter. Les bras du bêta entourèrent Stiles et le pressèrent contre lui. De là où il se tenait, Derek ne put que voir les yeux de Stiles se fermer et rester ainsi, ses mains trembler avant de se former en poings. Il ne rendit pas son étreinte à Scott. Ce dernier ne se rendit pas compte que quelque chose n'allait pas. Lorsqu'il s'écarta, Stiles ouvrit à nouveau les yeux. Scott garda les mains posées sur les épaules de son ancien ami. Ce fut en voyant l'expression de Stiles, qu'il comprit son malaise. Il laissa retomber ses mains et recula d'un pas. « Désolé. Je – je suis juste content de te voir. Tu m'as manqué. »
Stiles ne répondit rien. En voyant le regard que celui-ci portait sur Scott, Derek se rendit compte combien les yeux bruns étaient devenus expressifs quand ils étaient seuls. D'opaques à très voilés, Derek n'aurait jamais pensé que la différence importait autant.
Scott s'éclaircit la gorge. « Alors qu'est-ce que tu dev – enfin, je veux dire, pendant … hum. » Derek avait envie de grogner sur son bêta. Évidemment, Scott avait réellement pensé pouvoir se passer de plan.
Le prenant en pitié, Derek intervint. « On vient de finir de regarder les films Harry Potter, c'est ta saga préférée, non ? » Le regard de Scott s'illumina.
Il commença à parler des films et des livres, demandant de temps à autre son avis à Stiles sur une théorie qu'il lui exposait, sur sa critique d'un personnage en particulier. Rapidement, très rapidement, le sujet dériva sur Alison. Derek brancha son casque à son ordinateur pour éviter la centième représentation du discours sur la magnificence d'Alison Argent.
C'était bizarre. Stiles pensait qu'il allait rencontrer un étranger, mais c'était tout le contraire. Rien au monde n'aurait pu lui être plus familier que Scott parlant avec son regard d'éternel amoureux transi. Il avait l'impression de revenir huit ans en arrière, dans la chambre de son meilleur ami qui lui expliquait le plus sérieusement du monde qu'un jour, il épouserait Hermione Granger. Et cette sensation lui donna l'impression d'être l'étranger. C'était un sentiment bizarre, d'être étranger à lui-même, de ne plus être sûr de qui il était censé être.
Quand il avait su qu'il retournait à Beacon Hills, il n'avait jamais considéré ça comme un retour chez lui. Mais, alors que le soleil se couchait, donnant une teinte ambrée aux yeux de la personne avec laquelle il avait passé son enfance à réinventer le monde, il ressentit quelque chose qu'il n'avait pas expérimenté depuis trop longtemps. Ce n'était pas exactement la sensation de rentrer chez soi après être parti, ce n'était pas le sentiment d'appartenir à quelque chose. Mais c'en était presque proche.
Finalement, Scott dut partir. Il devait retrouver Alison, Lydia et le petit ami actuel de celle-ci au cinéma. Quand il partit, Derek enleva enfin son casque. L'alpha soupira, et lorsqu'il se tourna vers Stiles, il fut surpris de le voir sourire à la porte. Stiles souriait. « J'étais sûr qu'il deviendrait comme ça si jamais il trouvait une petite-amie. »
Derek le regarda, sonné. Stiles sembla s'en apercevoir, puisque son visage perdit toute émotion et qu'il se redressa. Derek rit, espérant que ça l'empêcherait de se changer à nouveau en pierre. « Oh, tu trouves ça mignon maintenant. Attends d'avoir entendu la même série de compliments vingt fois et crois-moi, tu détesteras Alison. » Stiles l'interrogea du regard. « Rassure-toi, je la déteste seulement quand Scott m'en parle. Ou que sa famille essaie de nous tuer. Longue histoire, plus d'actualité. »
Derek se leva. « Tu as faim ? » Il posa la question pour le principe, Stiles devrait manger de toute façon. Ce fut un repas où Derek prit pitié de la difficulté à manger de l'autre et où il finit par picorer dans son assiette pour l'aider. Stiles n'avait pas fini son plat qu'il croisa un bras sur son ventre. Il lutta jusqu'à ce que Derek lui dise de ne plus le faire et il courut rendre son repas dans la salle de bain. Derek lui fit seulement prendre un verre d'eau avec des compléments alimentaires avant de l'inviter à regarder un autre film. C'était le dernier de sa bibliothèque.
Stiles se couvrit de la couverture, assis pas exactement au bord du canapé.
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Encore une fois, merci énormément à tous ceux qui suivent cette histoire ! Vous êtes géniaux.
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