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Chapitre 10 : Tiens moi

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Il n'arrivait pas à dormir. Scott était toujours agité quand ils venaient de régler un problème, comme si une part de lui s'attendait à ce qu'il ressurgisse alors qu'ils avaient tous baissé leur garde. L'adrénaline dans ses veines refusaient de se calmer, peu importe ses efforts pour la bruler. Mais cette fois, c'était différent. Il savait exactement pourquoi il ne pouvait pas dormir. C'était parce qu'à chaque fois, dès qu'il fermait les yeux, il voyait le corps pâle et maigre de son meilleur ami d'enfance se tordre de douleur dans des cris horribles. Il y avait toujours une différence entre la théorie et la pratique. La théorie, c'était que Stiles avait vécu l'enfer et avait été traité comme un objet. La pratique, c'était les cicatrices dont sa mère lui avait parlé, c'était des hurlements d'agonie à faire rougir Lydia de honte, c'était de tremblements, c'était une odeur nauséabonde de terreur et de douleur qui lui donnait envie de vomir.

Il se leva soudainement, repoussant les couvertures loin de lui alors qu'il avait l'impression de bouillir. Il s'était déjà senti en colère avant, ses premières pleines-lunes n'avaient été remplie que de ça, mais cette colère-ci était différente. Cette colère avait une raison et un but. Il voyait Ennis et pour la première fois de sa vie, il avait envie de planter ses griffes dans quelqu'un pour faire mal. Il sentait ses dents grincer alors qu'il les serrait. « Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda la voix à moitié endormie d'Alison derrière lui.

Elle posa une main sur son épaule pour le retourner, mais il resta de marbre. Alors, elle vient s'assoir à côté de lui, l'entourant d'un de ses bras et passant ses jambes par-dessus les siennes. « Scott ? » demanda-t-elle.

« Si je m'étais demandé où il était et ce qui lui était arrivé, tu crois que j'aurais pu empêcher ça ? » demanda-t-il dans un murmure. Alison le regarda confuse quelques secondes avant de comprendre de quoi il parlait.

Elle caressa doucement son épaule. « Tu n'es pas responsable de la vie de toutes les personnes de ce monde.

- C'est mon meilleur ami. C'était mon meilleur ami et si j'avais –

- Tu avais onze ans, » le coupa-t-elle. Elle passa une main à l'arrière de sa tête, entre ses mèches de cheveux, et le força à la regarder. « Quel est l'intérêt de te demander ce que tu aurais pu faire il y a cinq ans ? C'est trop tard de toute façon. C'est arrivé. » Les yeux de Scott s'écarquillèrent. « C'est ce qui se passe maintenant qui a de l'importance. »

Il resta silencieux un moment, puis dit à voix haute ce qu'il n'osait pas dire depuis quelques semaines déjà. « Je n'ai pas l'impression que je puisse faire quoique ce soit. »

Alison lui sourit doucement, pour le rassurer. « Peut-être que ce n'est pas à toi de faire quelque chose. » Scott ouvrit la bouche pour protester, pour dire qu'il voulait retrouver son meilleur ami, et c'est là qu'il comprit. Peut-être que Stiles n'avait pas besoin de quelqu'un qui voulait retrouver un enfant de dix ans, un fantôme depuis longtemps disparu.

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« Tu as faim ? » demanda Derek quand Stiles s'approcha de lui alors qu'il préparait le petit déjeuner. L'adolescent haussa une épaule et se tint juste à côté de lui.

Stiles voyait que Derek l'observait du coin de l'œil même s'il faisait semblant d'être concentré sur ce qu'il cuisinait. La bataille s'était déroulée il y a trois jours. Trois jours que chaque matin, il se postait à côté de Derek et attendait que celui-ci soit suffisamment libre, puis, il écartait légèrement les bras, comme un enfant, pour demander un câlin.

Trois jours étaient suffisants pour qu'un souvenir s'estompe. Pourtant, Stiles ressentait encore le poids du corps de Derek contre le sien, sa chaleur à travers ses vêtements trempés d'eau sale, la force de ses bras quand ils s'étaient refermés sur lui et l'avaient serré comme s'ils n'allaient plus jamais le laisser partir. Stiles aurait dû être terrifié. Il aurait dû se sentir électrocuté au contact, étouffé dans cette prison. Il s'était senti en sécurité. Il s'était senti bien.

L'étreinte avait été forte. Elle avait hurlé du besoin que Derek avait de sentir le corps frêle contre le sien. Stiles aurait pu dire la même chose de toutes les étreintes qu'il avait reçues ces dernières années. Pourtant, c'était à un millier d'années lumières. C'était un autre univers entièrement. Le besoin était dicté par l'inquiétude, la force par la peur. Affection. Son esprit n'avait pas été si fou que ça finalement.

Stiles s'était senti en sécurité. Et ça lui avait fait peur. Parce que lui, Stiles, n'inspirait pas l'affection et qu'il devrait se méfier. Parce que ce n'était pas normal. Parce qu'il ne pouvait pas se permettre d'avoir confiance. Mais alors, Derek s'était excusé. Et Stiles avait voulu se sentir à nouveau en sécurité, s'assurer qu'il avait bien ressentit ce qu'il croyait, être sûr qu'il pouvait le ressentir encore une fois, juste une. Derek l'avait serré contre lui dix minutes en silence, ne lui donnant rien d'autre que cette chaleur et une douceur dont Stiles avait oublié le goût.

Et chaque matin depuis trois jours, Derek le prenait dans ses bras. Stiles n'avait pas un mot à dire, seulement un geste, minuscule et facile. Une simple étreinte.

Derek posa sa spatule et se tourna légèrement vers Stiles. Celui-ci leva les yeux dans les siens et y chercha l'assurance que le loup n'en avait pas assez. Puis, il écarta juste un peu les bras et Derek ouvrit les siens pour que Stiles s'y glisse. Il reposa sa tête sur son épaule et laissa son corps se détendre. En sentant les muscles se décrispés, Derek se demanda quand avait été la dernière fois que Stiles avait reçu un geste réellement tendre. Il posa sa tête contre la sienne, et caressa tout doucement le haut de son dos.

« Ça brule, » l'informa Stiles. Derek avait senti l'odeur de brulé depuis une minute déjà, mais il refusait de s'écarter. Une autre minute s'écoula avant que Stiles ne recule, et Derek le laissa partir, la peau de ses bras picotant contre l'air.

Derek soupira en regardant l'omelette trop cuite. « Je ne suis pas sûr que ça aide ton appétit, » commenta-t-il avant de servir.

« J'ai un peu faim, » lui répondit Stiles. Derek releva les yeux dans les siens pour s'assurer qu'il ne lui mentait pas. Il disait la vérité. Il finit même son assiette.

« Comment va ta cheville ?

- Ça ne lance plus.

- Et ton bras ?

- Ça cicatrise. » Toujours le même ton nonchalant insupportable aux oreilles de Derek. Mais il ne dit rien, il ne pouvait pas.

Derek sortit juste le temps de faire des courses. Lorsqu'il revint, Stiles était penché sur un livre de maths, les sourcils froncés d'incompréhension. « Toujours ces fichues fonctions ? » demanda Derek. Stiles secoua négativement la tête. Le loup jeta un coup d'œil au livre : géométrie. « Qu'est-ce qui ne va pas ?

- Mes stupides doigts sont trop nuls pour tracer un losange, » expliqua Stiles.

Derek grimaça. « Tes doigts sont parfaits. » Stiles releva les yeux et haussa un sourcil. « Quoi ? C'est vrai, j'aime bien tes doigts, ils sont – euh – très bien. Ils sont très bien. » Stiles fronça les sourcils pour une toute autre sorte incompréhension. « Essaie une autre règle, » lâcha Derek avant de se retourner pour ranger le contenu des sacs dans les placards. Qu'est-ce qu'il venait de se passer ?

Derek rangea les courses très lentement, puis, il prit son ordinateur et s'installa sur le fauteuil, dans le dos de Stiles. « Quoi ?! »

Derek releva les yeux sur l'autre homme, de surprise, un peu de peur aussi. « Qu'est-ce qu'il y a ? » Il se pencha pour voir l'expression du visage de l'adolescent. Celui-ci avait la bouche entrouverte et les yeux emplis de colère fixés sur le livre.

« Je viens de passer plus d'un quart d'heure à tracer ce stupide losange et ce livre est en train de m'expliquer qu'il m'a demandé de faire ça pour rien. Parce qu'apparemment on ne peut rien tracer de complètement juste si on ne fait pas de calcul avant ?! J'ai justement choisi de faire de la géométrie pour ne pas avoir à faire de calcul. Mais, non ! Et donc maintenant, je dois – » Ses yeux s'écarquillèrent, juste un instant, avant de reprendre leur taille normale. Il s'arrêta de parler avec une légère grimace, mais bien vite, il reprit une expression neutre.

« Tu dois quoi ? Continue, » dit Derek. Les yeux bruns rencontrèrent les siens, une question silencieuse, une hésitation. Derek haussa les sourcils.

Stiles serra les mâchoires et ses yeux tombèrent sur son livre avant de revenir sur Derek. Puis, il secoua la tête, imperceptiblement. « Stiles ?

- C'est … » Il planta ses yeux dans ceux du loup. Il l'observa avant de demander. « Je suis désolé. »

Derek le regarda un moment sans comprendre. « Pour quoi tu t'excuses ?

- Je – c'est, » Stiles secoua légèrement la tête avant de s'immobiliser. « Je n'aurais pas dû dire ça. » Derek continua de le fixer un moment, les sourcils froncés alors qu'il ne comprenait pas. « Tu n'as pas besoin de m'écouter dire ces choses-là. Ça ne t'intéresse pas. Je suis dé –

- Les maths ne sont pas mon sujet préféré, mais j'ai envie de savoir la suite de ce que ce livre essaie de te faire faire, » répondit honnêtement Derek. Quelque chose changea dans le regard de Stiles, mais l'incertitude était toujours présente.

« Tu es sûr que ça t'intéresse ? »

Combien de fois t'a-t-on demandé de te taire ? « Oui. »

Stiles tourna son stylo dans sa main gauche et Derek observa le mouvement nerveux. « Il me donne une série de calculs à faire pour savoir le degré des angles des diagonales. Ou quelque chose comme ça. » Il s'arrêta, hésita, puis reprit en grimaçant. « Il y a des lettres dans leur calcul. Pourquoi on a besoin de lettres en maths ? »

Stiles avait l'air si outré que Derek dut se pincer les lèvres pour ne pas rire. « Tu dois remplacer les lettres par des chiffres. » Stiles fronça les sourcils en regardant son livre, semblant chercher les chiffres en question.

Derek posa son ordinateur sur la table basse et vint s'assoir à côté de Stiles. « Montre-moi, » dit-il. Il n'était pas un génie comme Lydia, mais c'était un livre de quatrième, il devait forcément être capable de le faire. Il essaya d'expliquer à Stiles comment s'y prendre. Malgré ses explications à la limite de l'incompréhensible, ses yeux s'illuminèrent lorsqu'il comprit. Il prit une nouvelle feuille et commença à détailler un calcul. Après plusieurs exercices, il prit le coup de main.

« Je continue de penser qu'il ne devrait pas y avoir de lettres. » Derek rit. Stiles le regarda, surpris, puis un sourire vint décorer ses lèvres. Doux et apaisé.

Le reste de la journée se passa normalement. Une sorte de routine s'était installée sans qu'ils ne le remarquent réellement. Une routine qui se concluait chaque soir par le visionnage d'un film. Ce soir, ils regardaient un film d'horreur. Stiles ne savait pas qu'il avait peur des fantômes avant que Derek n'éteigne la lumière et qu'il entende des bruits dans tout l'appartement. Quand il fermait les yeux, il y avait soudainement une ombre au pied du canapé qui le fixait.

À la troisième fois où son cœur s'emballa, Derek ralluma la lumière. Stiles lui lança un coup d'œil à travers la pièce, mais Derek se contenta de se retourner sur le côté, dos à lui. Il fut capable de fermer les yeux sans qu'aucune ombre ne le guette. Le loup se jura de traiter Scott d'abruti pour la suggestion. Il ne s'endormit que lorsqu'il entendit la respiration de Stiles se stabiliser.

Quelqu'un cria. Stiles courra au rez-de-chaussée, se prenant les pieds dans l'escalier et sautant les deux dernières marches. Des éclats de rire avait remplacé les cris quand il vit sa mère poser le moule à gâteau sur un dessous de plat. La peau de ses bras était entièrement brulée. Tu as vu, Stiles ? Elle leva les bras en l'air. Il y avait une odeur de brulé dans la cuisine. Stiles sortit par la porte arrière jusque dans le jardin. Son père était allongé dans un trou, juste assez profond pour son corps. Aide-moi, Stiles. Alors il s'accroupit à côté de lui et l'aida à se recouvrir de terre, jusqu'à ce que plus rien ne dépasse. Puis, il y eut un autre cri et il courut à l'intérieur. Sa mère avait la moitié du visage brulée et elle ouvrit les bras dans sa direction, juste un peu, comme une enfant. Stiles s'approcha d'elle jusqu'à s'enfouir dans ses bras, cachant son visage dans son épaule et inspirant l'odeur rassurante. Lorsqu'il releva la tête et rencontra son regard, elle tomba en cendre.

« Stiles ? » L'interpelé sursauta. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'ils rencontrèrent le visage de Derek et celui-ci écarta sa main, s'écarta complètement avec un pas en arrière avant de s'assoir sur la table basse, face à Stiles.

Ce dernier mit quelques instants à revenir pleinement à lui. Sa respiration était rapide, son cœur affolé. Une larme coulait sur sa joue. « Est-ce que ça va ? » demanda Derek. Le regard de Stiles ne l'avait pas quitté, comme attendant le moindre signe pour fuir. Ses mâchoires se serrèrent.

Stiles s'apprêtait à répondre que tout allait bien, mais il ne vit aucune raison de mentir. Il ouvrit la bouche, mais sa voix l'avait quitté. Il y avait un poids dans sa gorge qui bloquait l'entrée à l'air. Il plongea son regard dans celui de Derek, observa la lueur d'inquiétude, d'attention, qui s'y trouvait. Il prit une grande inspiration avant de répondre. « J'ai rêvé de mes parents. »

Derek le regarda comme s'il attendait qu'il continue, mais Stiles n'était pas sûr de savoir comment faire ça. « Ça m'arrive aussi, » dit finalement Derek. « C'était quel genre de rêve ?

- Bizarre.

- C'était … à propos de leur mort ? »

Stiles fronça les sourcils. « Je crois. » Il attendit un peu avant d'ajouter. « Je crois que c'était ma faute. »

Quelque chose se durcit dans le regard de Derek. « Tu n'es pas responsable de ce qu'il leur est arrivé.

- Je sais. Mais c'était le cas dans mon rêve. » Le silence retomba entre eux. Derek détourna le regard sur ses mains, sur ses doigts qu'il croisait et décroisait. Il sembla vouloir dire quelque chose, puis abandonna et se résigna à rester silencieux. Les mots quittèrent la bouche de Stiles sans qu'il n'en donne son accord. « Parfois, j'aimerais être mort aussi. »

Il y avait de l'horreur dans le regard de Derek. S'il prenait le temps d'y réfléchir, Stiles serait surement horrifié par ses mots lui aussi. En partie. Une autre part de lui ne ferait qu'acquiescer à la vérité qu'il ne s'était jamais laissé formuler, même pour lui seul.

« Je suis heureux que ça ne soit pas le cas. » Il n'y avait pas de mensonge dans la voix de Derek. Il regardait Stiles avec détermination, comme s'il voulait le forcer à croire ses mots, le forcer à les penser.

Stiles écarta les bras, juste un peu, et regarda Derek avec une question dans ses yeux bruns. Ce dernier vint s'agenouiller au pied du canapé et entoura Stiles de ses bras. Il le serra fort, comme pour s'accrocher à lui. Il ne fit pas un de ces demis-câlins, rapides, les bras flasques, un petit coup dans le dos avant de s'écarter car on avait mieux à faire. Stiles méritait toute l'attention du monde et toute l'affection de l'univers. Derek n'avait pas ça en lui. Il ne pouvait pas remplacer tout ce que Stiles aurait dû avoir. Il n'avait pas une surcharge d'amour en lui à offrir. Il n'avait qu'un amas douloureux de maladresses et un tas encombrant de doutes. Mais il ferait avec.

Stiles finit par s'écarter légèrement et Derek le laissa partir. Il resta face à lui et observa les traits de son visage en analysant ses battements de cœur. « Tu penses que tu peux te rendormir ? » demanda-t-il. Stiles réfléchit un moment avant d'acquiescer. Il se rallongea sur le canapé et tira la couverture vers lui. Derek fut incapable d'empêcher sa main de remonter la couverture jusque sous le menton du garçon.

Sa main avorta ensuite un mouvement, et il se leva. Il retourna jusque dans son lit et s'allongea sur le dos, fixant le plafond. Au bout de quelques minutes, Stiles eut à nouveau une respiration profonde et il osa se retourner face à lui. Un bras passé à l'arrière de sa tête, il observa le visage détendu par le sommeil, les traits sublimés par la lune. Il ferma les yeux et se laissa envahir par ce qu'il pouvait encore sentir de l'odeur de Stiles pour s'endormir.

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« Ton bras à l'air d'aller mieux, » dit Derek en inspectant la cicatrice fine. La peau était légèrement rosée, fragile, mais guérie. Il passa son doigt le long de la coupure avant d'écarter sa main en lançant un rapide sourire à Stiles. Il jeta le pansement et les cottons sales à la poubelle.

Stiles se leva et se dirigea vers la commode pour ouvrir le tiroir dans lequel se trouvait ses affaires. Il y prit un t-shirt à manche longue. Il regarda le bout de tissu un instant, cela faisait une semaine qu'il ne portait que les t-shirts de Derek. « Tu sais, » intervint ce dernier. « Tu peux rester en t-shirt si tu veux. » Stiles releva les yeux vers lui, mais l'autre regardait volontairement ailleurs, prétendant chercher quelque chose dans la bibliothèque.

« Non, c'est l'hiver, il fait froid, » répondit Stiles avant de se diriger vers la salle de bain. Il jeta un coup d'œil à Derek mais ne vit pas son expression. Il ferma la porte derrière lui et tourna le dos au miroir avant de se changer.

Mi-novembre et du givre sur les vitres, mais il ne faisait absolument pas froid à l'intérieur du loft. Stiles doutait que Derek ait cru à son excuse, mais ce n'était pas comme si celui-ci lui ferait remarquer. Il ne voulait simplement pas voir le regard du loup se poser encore une fois sur ses bras avec un mélange d'inquiétude et de dégoût. Il détestait ça. Il laissa tomber le t-shirt dans la panière à linge sale et sortit de la salle de bain. Il prit le premier cahier qu'il trouva et se plongea dans la leçon qu'il contenait. Littérature.

Il aimait ce sujet. Il aimait se perdre dans des histoires et des personnages. Il aimait comprendre que les mots avaient plusieurs sens, que certains auteurs avaient toujours deux idées à l'esprit quand ils écrivaient quelque chose. Il aimait que ce ne soit pas simple, parce que, dans la réalité, les choses n'étaient pas simples, pas claires. Le moindre geste signifiait des choses différentes pour celui qui le donnait et celui qui le recevait. Le plaisir de certains était la torture des autres. Il aimait le fait que personne ne comprenne une même histoire de la même façon. Comment certains pouvaient penser qu'un personnage était un idiot naïf, et d'autre un idéaliste à admirer. Et comment tous deux avaient raison.

Stiles lisait toujours lentement, mais un peu plus vite qu'avant. Il ne pouvait pas lire des livres entiers rapidement, alors il se contentait des extraits des livres de Lydia, des résumés et des analyses. Il avait tendance à sauter les analyses, il n'était jamais d'accord avec. Parfois, il essayait de lire plus vite, mais les mots perdaient tous leurs sens, se mélangeait les uns aux autres. Il n'avait pas le temps de crée une image mentale assez nette pour comprendre ce qu'il se passait. Alors, il reprenait son rythme lent, se souvenait qu'il avait tout le temps du monde, de toute manière.

Stiles avait aussi découvert quelque chose : il réfléchissait mieux lorsqu'il bougeait. Quand il ne comprenait pas quelque chose, il lui suffisait de se mettre à marcher et soudainement ses idées étaient plus claires, le monde plus limpide. Ça n'avait pas l'air d'avoir beaucoup de sens, mais il n'en chercha pas.

Alors, quand il passa à la géométrie et que celle-ci décida une fois de plus de le torturer, il se leva, livre à la main, et se mit à marcher.

Il clopinait autour de la table, ajoutant cercle sur cercle en essayant de comprendre comment calculer une circonférence depuis un rayon. Après un énième tour, Derek intervint. « Tu ne devrais vraiment pas marcher autant avec ta cheville foulée. » Stiles s'immobilisa, regarda l'autre homme, puis baissa les yeux sur son atèle. Il haussa une épaule.

« Ça m'aide à réfléchir. »

Derek grimaça. « Je sais, mais tu ne vas jamais aller mieux si tu continues comme ça. » Stiles ne voyait pas l'intérêt de guérir vite. Ce n'est pas comme s'il allait aller où que ce soit en dehors de l'appartement. Malgré tout, il se rassit, les sourcils froncés en direction de son livre. « Qu'est-ce que tu ne comprends pas ? » demanda Derek en laissant son ordinateur de côté pour s'approcher de lui.

Stiles pointa du doigt la notion. « Il suffit d'appliquer la formule, » répondit Derek. Stiles fronça les sourcils.

« D'accord, mais pourquoi ça fonctionne ?

- Aucune idée, c'est juste le cas. » Derek observa l'air insatisfait de Stiles et n'avait aucune idée de quoi ajouter. « C'est magique ? » Stiles se redressa légèrement et posa à nouveau les yeux sur son livre. Il y avait un éclat terne dans ses yeux. « En fait, c'est de la science, » reprit Derek. « Mais Cora n'arrête pas de dire que la magie est de la science qu'on ne comprend pas. » Ça n'avait pas l'air d'arranger les choses. Derek retint un soupir. « Je ne sais pas comment ça fonctionne. Je crois que personne ne sait comment ça fonctionne. Mais le truc génial, c'est que personne ne te demande de le savoir, tant que tu sais t'en servir.

- C'est plutôt déprimant comme idée, » argumenta Stiles.

Derek referma le livre et le repoussa plus loin sur la table. « Laisse tomber les maths. Ça ne te servira certainement jamais à rien.

- Comment savoir ? Peut-être qu'un jour on me demandera le théorème de Pythagore contre ma vie.

- À moins que tu ne veuilles devenir architecte, je doute que ça arrive, » plaisanta Derek. Quelque chose se brouilla à nouveau dans les yeux de Stiles. Alors, Derek dit quelque chose d'idiot. « Qu'est-ce que tu veux devenir ? »

Stiles le regarda comme s'il n'était pas sûr que Derek soit stupide ou qu'il lui fasse une mauvaise blague. Le silence s'installa lourdement entre eux. Derek attendit qu'il dise quelque chose, des mots qui lui feraient regretter encore plus sa question, mais ils ne vinrent pas.

« Lydia vient tout à l'heure, de toute façon, tu pourras toujours lui poser la question. » L'adolescent acquiesça et jeta un coup d'œil à l'heure affichée sur le micro-onde. Derek se leva pour retourner à son ordinateur et son fauteuil. Stiles alla chercher un livre dans la bibliothèque. Il y trouva un vieil exemplaire d'Alice au Pays des Merveilles et décida de le lire.

Lydia arriva lorsque qu'Alice décida de partir de la marre pleine d'oiseaux. Scott l'accompagnait et offrit un large sourire à Stiles. Ils ne s'étaient pas vus depuis la bataille quand il avait essayé de dévorer le visage d'Alison. « Lydia a promis de m'aider sur mon devoir de physique, » expliqua-t-il.

« Je peux faire les deux en même temps, » ajouta-t-elle en s'asseyant à côté de Stiles. Elle prit le livre de ses mains pour voir ce qu'il lisait et fronça les sourcils en réfléchissant.

« Ce n'était pas dans ta liste.

- La géométrie lui veut du mal, » intervint Derek sans relever les yeux de son ordinateur. Elle haussa les sourcils en direction de Stiles qui lui offrit un sourire crispé.

Elle reposa Alice au Pays des Merveilles et prit le livre de géométrie qui avait été repoussé sur la table. Stiles prit du papier alors que Scott sortait ses affaires de physique. Il ne lança qu'un seul regard au livre de son ancien meilleur ami avant d'être effrayé et de revenir à son propre problème. « Qu'est-ce qui te pose problème ? » demanda Lydia.

Stiles ouvrit le livre au chapitre des cercles et pointa du doigt la leçon. « Il suffit d'appliquer la formule en changeant les lettres par les chiffres qui correspondent.

- Je ne comprends pas comment ça fonctionne.

- Pour remplacer les chiffres ?

- Non, la formule. Comment elle fonctionne ? » Lydia l'observa quelques secondes, puis, elle attira le bloc note de Stiles vers elle, repoussa le livre et prit un stylo. Elle se lança dans une explication détaillée de chacune des étapes d'une équation compliquée et de leur intérêt. Scott la regardait d'un air horrifié, Derek s'était détourné de son écran et comptait le nombre de fois où il ne comprenait pas la phrase qu'elle prononçait.

De là où il était, Derek ne pouvait voir que la nuque de Stiles. Malgré ça, il voyait mal comment les explications de Lydia pouvait l'aider. Et pourtant, lorsqu'elle eut fini son explication, Stiles se mit à acquiescer. Puis, il tira à nouveau le livre vers lui et regarda l'exercice. « Donc, en fait, » commença-t-il avant de décrire à voix haut ce qu'il faisait. Tout du long, Lydia acquiesça. Scott et Derek le fixèrent d'un air ébahi.

Finalement, Stiles releva la tête vers elle pour prononcer son résultat. Lydia lui sourit. « T'as tout compris. Fais d'autres exercices pendant que j'aide Scott.

- Ouais, alors, moi ça serait plutôt un résumé rapide et simple dont j'aurais besoin, » la prévint Scott dont les yeux étaient toujours légèrement écarquillés. Elle circula sa chaise vers lui et reprit son cours sur quelque chose que Derek avait volontairement oublié. Il détestait vraiment la physique.

Ils continuèrent de travailler bien après que la nuit ne tombe. Puis, le téléphone de Scott sonna et celui-ci sursauta. « Merde, Alison ! » Il répondit et s'excusa rapidement avant de dire qu'il était en chemin. « Je dois y aller ! » dit-il avant de rapidement ranger ses affaires.

Lorsque la porte se ferma derrière lui, Lydia soupira. « Moi qui pensait qu'il allait être capable de ne pas prononcer son nom de la soirée.

- Deux heures et demi, c'est déjà un record, » constata Derek. Puis, il se releva. « Tu dois aussi y aller ou tu manges ici ?

- Si tu proposes si gentiment, » répondit Lydia avant de regarder ce que Stiles écrivait. « C'est un 'i' à philosophie, » le corrigea-t-elle.

Lorsqu'ils commencèrent à manger, Stiles venait de poser une question à Lydia sur la Guerre de Sécession. Celle-ci répondit tout en mangeant. Elle donna des dates et des détails, et Stiles posa une autre question qui mena à une autre explication et une autre question. Ils avaient fini de manger depuis longtemps alors que Lydia continuait de raconter l'histoire des États-Unis aussi facilement que si elle lisait un livre à voix haute. Derek finit par réellement s'intéresser au sujet et posait à son tour des questions. Les yeux bruns brillaient d'intérêt.

Ils avaient repoussé les assiettes en une pile au centre de la table, la voix de Lydia racontait une bataille comme si elle s'y était elle-même trouvée. Il était minuit passé et Stiles avait depuis longtemps croisé les bras pour y reposer sa tête. Derek entendit sa respiration ralentir au fur et à mesure du récit. Lydia continua de parler pendant longtemps avant de s'apercevoir que Stiles s'était endormi. « Tu serais une bonne prof.

- Qui endort ses élèves ? » plaisanta-t-elle.

Derek observa Stiles, endormi dans ses bras croisés, son nez tordu contre son bras, son expression calme, ses cheveux légèrement trop longs maintenant qui retombaient devant ses yeux. Un sourire paisible s'étendit sur ses lèvres alors qu'il se concentrait sur les battements de cœur calmes. « Tu sais ce que ça veut dire Innamoramento ? » demanda Lydia. Derek émit une courte exclamation négative, sans détourner les yeux de l'adolescent endormi. « C'est de l'italien. Ça veut dire : le moment où on tombe amoureux. »

Les yeux du loup étaient sur la banshee en un instant. Elle avait un sourire complice au coin des lèvres. Derek se força à ne pas détourner le regard, mais il n'avait rien à répondre. « Derek ?

- Je sais. » Il savait. Évidemment qu'il savait. Il était plutôt handicapé sentimentalement, mais son problème venait plus de l'expression que de la compréhension de ses propres émotions. Il était en train de tomber amoureux de Stiles, et il n'avait aucune idée de comment l'empêcher.

« Pourquoi tu n'as rien dit ? » demanda Lydia.

Derek eut une exclamation amusée. Il bascula la tête en arrière et fixa le plafond en répondant. « Hey, les gars, c'est mauvais à quel point si je commence à apprécier un peu trop le gamin de six ans de moins que moi qui m'a été offert comme esclave il y a trois mois ? » Il grimaça à ses propres mots. « Ouais, je peux difficilement demander ça. » Il soupira et regarder à nouveau Lydia. « Je ne suis pas amoureux de lui. » Elle haussa un sourcil et il la défia du regard.

Elle avait l'air d'avoir de la peine pour lui et Derek ne pouvait pas lui en vouloir. Il lisait dans son regard ce qu'il savait déjà : ce n'était qu'une question de temps. Elle inspira profondément avant de reprendre la parole. « Tu n'es pas comme eux. » Il grimaça avant de pouvoir s'en empêcher. « Peu importe ce à quoi tu penses en –

- Oh, bordel, Lydia. Je n'y pense pas.

- Parce que tu t'en empêches ? » demanda-t-elle. Derek avait envie de vomir. « Tu ne fais rien de mal. Tu … tu l'apprécies. Il n'y a rien de mal à ça.

- Je vis avec lui depuis trois mois, évidement que je l'apprécie.

- Si tu avais vécu trois mois avec Scott, on aurait un cadavre sur les bras, » fit-elle remarquer. Derek ne répondit rien. Il était fichu de toute manière, alors que pouvait-il bien répondre ?

Lydia ouvrit à nouveau la bouche pour parler. « Ne dis rien, » lui demanda Derek. Elle n'insista pas. Au bout de quelques minutes, elle se leva pour partir et il l'accompagne jusqu'à la porte. Elle allait partir, mais s'arrêta au dernier moment. « Et ce truc de l'âge, c'est stupide. Tout le monde s'en fout. »

Derek l'observa une seconde. « C'est ce que tu dis aussi à Parrish ? » demanda-t-il pour tourner le sujet en dérision.

Lydia baissa les yeux un instant. Lorsqu'elle le regarda à nouveau, elle souriait tristement. « J'espère que, contrairement à lui, tu m'écouteras. » Elle referma la porte derrière elle et Derek l'écouta descendre les marches d'escaliers.

Derek se retourna et regarda à nouveau Stiles endormi à la table. Il pensa à le réveiller pour qu'il aille s'endormir sur le canapé, mais il avait l'air de dormir si profondément qu'il n'osa pas le faire. Alors, le loup se contenta d'aller se coucher à son tour, laissant une lumière allumée au cas où Stiles se réveillerait pendant la nuit sans comprendre où il était. « Bonne nuit, Stiles, » murmura-t-il avant de s'allonger.

Stiles ouvrit les yeux quand une main se posa sur son épaule. Il faisait jour et la lumière le désorienta pendant un instant. Il releva la tête vers Derek. Deux semaines plus tôt, il aurait été incapable de ne pas sursauter en voyant le loup aussi prêt de lui et en comprenant qu'il ne s'était pas réveillé au premier geste de celui-ci. Maintenant, ça n'avait aucune importance.

« Il y a un problème, faut qu'on aille à la clinique. Deaton vient d'appeler. » Stiles se redressa alors que Derek se dépêchait de se préparer. Le plus jeune le regarda faire, toujours à moitié endormi. Le loup se tourna vers lui quand il remarqua qu'il ne bougeait pas. « Tu viens, » ajouta-t-il.

Stiles le regarda avec surprise. « Il y a encore un risque que je –

- Non, » l'interrompit Derek, « mais tu fais partie de la meute maintenant, alors c'est normal que tu viennes. » La surprise de Stiles s'accentua. « Enfin, si tu veux, bien sûr. »

D'après la nonchalance dont faisait preuve Derek, Stiles était sûr qu'il ne réalisait pas ce qu'il venait de proposer. Il avait passé des années de sa vie à vivre avec des loups, dans des meutes, mais jamais il n'en avait fait partie. Jamais, depuis ces quatre dernières années, il n'avait fait partie de quelque chose. Cette idée le terrifiait. Les alarmes qu'il avait créées en lui hurlaient toutes, l'avertissaient de s'enfuir. Mais entre chacune de ses alertes, quelque chose de beaucoup plus doux explosa.

Le sourire de Stiles fut si lumineux que Derek s'arrêta de respirer. Il hocha la tête, heureux, avant de se lever rapidement pour prendre sa veste et suivre le loup alors qu'il quittait l'appartement.

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