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Chapitre 17 : A bientôt
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« Je n'ai jamais dit que le film était bien.
- Tu as dit que tu en avais un bon souvenir. Comment tu peux en avoir un bon souvenir si le film n'était pas bien ? » demanda Stiles en réponse, alors qu'il tirait un pan de la couverture pour la passer sur un oreiller, alors que Derek faisait la même chose de l'autre côté du lit.
« J'ai dû le voir quand j'avais six ans, » grogna-t-il en finissant de faire le lit.
Stiles haussa un sourcil. « Donc ton toi de six ans avait des goûts cinématographiques pourris ? »
Derek se redressa et planta ses yeux dans les siens, entre l'exaspération et l'amusement. « Apparemment. »
Stiles acquiesça une fois avant de se laisser tomber sur le lit. Il défit la couette pour pouvoir prendre un oreiller, le poser contre la tête de lit et s'appuyer dessus. « Tu te rends compte qu'on vient de faire le lit ? Tu te rends compte que tu gâches tous nos efforts là ? » L'adolescent leva les yeux vers Derek d'un air innocent et hocha la tête.
« On peut regarder un autre film ? » Derek voulait refuser, juste pour le fait de refuser, mais il prit son ordinateur qui était posé sur la table de nuit et s'assit sur le lit.
« Choisis, » dit-il en tendant l'ordinateur à Stiles. Une fois que celui-ci prit l'objet, il défit le lit à son tour pour arranger son oreiller. Tant pis pour l'effort de rangement.
« Tu es si vexé que ça que je n'ai pas aimé le film de ton enfance ?
- Ce n'est pas le film de mon enfance, » répondit Derek. Il lança un regard mauvais à Stiles, mais celui-ci avait un sourire en coin, et le loup ne savait pas comment ne pas sourire quand la bouche de Stiles prenait ce pli-là.
Stiles regarda la liste des films qu'Isaac leur avait passés. La plupart des titres ne lui évoquait absolument rien. Les dates de sorties, mises entre parenthèses, expliquaient pourquoi. Il avait parfois l'impression d'avoir passé cinq ans dans un coma, ou sur la Lune, ou dans une autre dimension. Il avait cinq ans de retard sur beaucoup de choses. Et, pour sa plus grande chance, il semblait que Derek se soit volontairement coupé du monde pendant des années, pour accumuler autant de retard que lui.
« Eh, Avengers comme dans les comics Avengers ? » s'exclama Stiles lorsqu'il croisa le titre du film. Il se tourna vers Derek qui le regardait avec confusion. « Tu ne lisais pas de comics quand tu étais petit ? Tu ne regardais pas la télé ? Captain America, Hulk …
- J'ai toujours préféré DC, » répondit Derek avec une grimace.
Stiles cligna plusieurs fois des yeux. « Alors là, tu me déçois.
- Tu ne m'as pas dit que tu te déguisais en Batman pour Halloween ?
- C'est une exception ! » Derek rit et Stiles démarra le film, l'ordinateur posé sur leur genoux.
Au milieu d'une scène tendue dans une sorte de porte-avions-hélicoptère, Derek s'étonna, « Oh, donc c'est lui Hulk.
- T'avais pas compris ?
- Comment j'étais censé comprendre avant qu'il ne devienne Hulk ?
- Bruce Banner.
- Je sens que c'est censé évoquer quelque chose, » ironisa Derek en haussant un sourcil. Stiles lui lança un regard mauvais. Derek sourit. L'adolescent s'apprêta à dire quelque chose contre lui. « Shhh, » fit le plus âgé.
Stiles écarquilla les yeux. « Est-ce que tu viens de me dire shhh ? Vraiment ?
- C'est toi qui n'aime pas qu'on parle devant un film.
- J'essaie d'aider ta compréhension.
- Non, tu essais de moquer mon manque de compréhension.
- D'accord, oui, j'ai fait ça. Mais j'allais te demander si tu savais qui étaient les autres personnages.
- Globalement.
- Globalement ?
- C'est important ? Je sais qui sont les gentils et les méchants, je sais qu'ils doivent se taper dessus et que les gentils vont gagner. J'ai besoin d'en savoir plus ?
- J'ai l'impression que tu viens de résumer l'histoire de ta meute. » Derek s'arrêta un moment pour réfléchir, avant de détourner les yeux sur l'écran sans un mot. « Tu ne vas pas me répon –
- Shhh !
- Sér – » Stiles leva la main pour taper le bras de Derek. Celui-ci attrapa sa main au vol avec la sienne. Il les baissa entre eux, les posa sur leurs jambes qui se touchaient. Il ne lâcha pas la main de Stiles, et celui-ci ne fit aucun effort pour la récupérer.
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Derek lança un regard sur le salon depuis le lit. Stiles était allongé contre lui, un bras passé par-dessus son torse, sa tête posée sur sa clavicule. Le loup avait une main dans les cheveux de l'autre homme, caressant doucement les mèches brunes alors qu'il dormait.
Derek aimait ça, pouvoir regarder Stiles dormir. Ce n'était pas quelque chose dont il avait encore pleinement l'habitude. La première fois que c'était arrivé, il avait été parfaitement conscient d'à quel point c'était étrange, dérangeant, flippant même, mais il y avait quelque chose de si calme sur le visage de Stiles lorsqu'il dormait, qu'il avait été hypnotisé. Cette première fois avait été il y a deux semaines. Quand Stiles s'était finalement réveillé, il avait semblé au bord de la panique. Il lui avait fallu une minute pour se calmer. La seconde fois avait été trois jours plus tard, la troisième le lendemain, la quatrième deux jours plus tard. Maintenant, Derek était prêt à considérer ça comme quelque chose de normal.
Ils étaient au mois de mars. Il faisait jour plus tôt, mais Stiles et Derek sortaient du lit toujours plus tard. Il fait un peu plus chaud, mais Derek continuait de porter son écharpe et Stiles son manteau d'hiver. Les arbres récupéraient lentement leurs feuilles mais Derek préférait regarder Stiles grandir.
Ce dernier bougea dans son sommeil avant de se réveiller. Il leva son visage vers le loup, ses yeux plissés comme à chaque fois qu'il se réveillait. « Bonjour, Stiles.
- Bonjour, Derek, » marmonna-il, sa voix pâteuse. Il reposa sa tête contre le loup et l'enfonça dans son cou. Derek sourit.
« Joyeux anniversaire, » murmura-t-il et Stiles redressa brusquement la tête. Le haut de son crâne heurta la mâchoire du loup, mais il sembla ne pas le remarquer. Les yeux bruns se fixèrent sur Derek, parfaitement réveillés, les sourcils froncés.
« Quoi ?
- Joyeux anniversaire. » Stiles le regardait toujours sans comprendre. « On est le 14 mars, c'est ton anniversaire. » L'adolescent continuait de le fixer. « C'est Scott qui m'a donné la date, » précisa Derek, se rendant compte que, pour Stiles, il n'y avait aucune raison pour qu'il soit au courant.
Ce dernier cessa de le regarder et se retourna pour s'allonger sur son dos, à côté de Derek. Celui-ci se redressa sur les coudes pour l'observer. Les yeux bruns scrutaient le plafond.
« J'ai … dix-huit ans. » Il regarda Derek comme pour s'assurer qu'il avait raison et celui-ci hocha la tête. Stiles inspira avant de regarder à nouveau le plafond.
C'était facile de manquer des choses comme des anniversaires lorsque vous n'aviez aucune idée du jour qu'on était. Stiles voyait le temps passer dans ce qu'il voyait des arbres, quand il pouvait voir des arbres. Et cela ne faisait pas toujours sens. La température, non plus, n'était pas un bon indicateur. Parfois il entendait une date, une remarque qui lui faisait savoir combien de temps s'était écoulé. Les fois où il avait essayé de compter les jours, il avait toujours perdu le fil. Après un certain temps, il avait simplement cessé d'être intéressé par la notion-même. Le temps n'avait aucun intérêt pour lui. Stiles ne l'avait pas cru quand on le lui avait dit. Puis, il l'avait lui-même répété à un nouveau venu.
Alors non, Stiles n'avait pas eu d'anniversaire depuis des années. Mais cela ne le rendait pas triste. Ça n'avait pas d'importance. C'était comme ça. Pourtant, la façon dont Derek le regardait à cet instant lui faisait comprendre que c'était important.
« C'est quand ton anniversaire ? » demanda Stiles.
« Le 7 novembre.
- C'est passé, » répondit Stiles en fronçant les sourcils. Derek acquiesça simplement, comme il le faisait à chaque fois que Stiles disait quelque chose d'incontestable et d'évident. Ce qui arrivait de plus en plus fréquemment alors que celui-ci ne filtrait plus ses paroles. « Tu ne m'avais pas dit que c'était ton anniversaire.
- Pourquoi j'aurais fait ça ?
- Personne ne te l'a souhaité, » ajouta-t-il sans prendre en compte la question. Derek grimaça. « Tu fais partie de ces gens qui n'aiment pas fêter leur anniversaire ?
- En quelque sorte, » répondit-il en haussant une épaule. « Dans quel camp tu es ? » Il se rendit compte de l'absurdité de sa question et ferma les yeux pour les lever au ciel.
« J'aimais ça, quand j'étais petit. C'était toujours un jour spécial, » répondit-il. Puis, il regarda Derek en semblant attendre son récit.
Le loup dévia le regard sur le salon un instant. L'explication était, comme toujours avec lui, simplement triste. Laura avait été sa sœur jumelle, et c'était une raison amplement suffisante pour ne pas avoir envie de fêter ce jour depuis sa mort. Même après l'incendie, fêter leur anniversaire n'avait été qu'une sorte d'étrange façade. Juste eux deux, réunis à table de la cuisine, un gâteau que Laura avait acheté orné de deux bougies, une pour chacun d'eux, un silence de plomb s'écroulant sur leurs oreilles alors qu'ils faisaient semblant que tout allait bien, dans les ruines de ce qui avait été la maison qui avait, un jour, abritée toute leur famille ; une famille qui chantait et souriait et fêtait dignement chaque anniversaire. Derek souriait pour faire plaisir à sa sœur et elle faisait semblant de le croire.
Derek ne voulait pas raconter cette histoire. Pas aujourd'hui. C'était l'anniversaire de Stiles, le premier depuis des années, et il voulait qu'il se passe bien.
« Qu'est-ce que tu veux déjeuner ? » demanda-t-il. Stiles leva les yeux pour réfléchir.
« Une de ces omelettes au sucre que tu as fait une fois. Avec les fruits. » Derek n'avait vraiment pas compris comment Stiles avait pu trouver ça bon. Mais il sourit, acquiesça et se leva pour en préparer une.
Stiles se leva à son tour pour aller mettre la table. « C'est ton anniversaire, tu n'es pas censé faire quoique ce soit, » l'informa Derek. Stiles rit légèrement, presque nerveusement.
« Alors, quoi ? Je m'assois et je te regarde faire ? » demanda-t-il avec amusement. Derek haussa une épaule. Stiles s'appuya contre le comptoir et observa le loup de dos. C'était facile. Calme. Ces deux mots ne cessaient de revenir dans l'esprit de Stiles à chaque fois qu'il essayait de décrire ce qu'était devenue sa vie. Étrange en faisait parfois partie. Derek mit la table alors que l'omelette cuisait, Stiles inspira l'odeur des fruits chauds et du sucre. C'était son anniversaire. C'était quelque chose de stupide, de futile, qui n'avait aucun intérêt, ne changeait réellement rien au fond, mais c'était son anniversaire et Derek agissait comme si ce n'était ni stupide, ni futile. Et ça fit sourire Stiles.
Après manger, Derek lui demanda ce qu'il voulait faire. Il haussa une épaule. « On pourrait regarder un film ? Genre … juste rester allongés à regarder des films ? »
Et c'est ce qu'ils firent. Ils passèrent la quasi-totalité de la journée allongés l'un contre l'autre sur le lit, à regarder des films de superhéros, parce que Stiles avait découvert qu'ils se faisaient à la chaine maintenant, et il trouvait ça génial, et il était certain que même si Derek ne l'avouerait jamais, il les adorait aussi.
Puis, en fin d'après-midi, on frappa à la porte. Stiles lança un regard intrigué à Derek. « C'est Scott, Lydia, Alison et Isaac, » l'informa-t-il avant d'aller ouvrir la porte. Les quatre adolescents entrèrent avec plusieurs exclamations à l'intention de Stiles. Scott avait un sourire aussi large que lorsqu'ils étaient enfants. Lydia posa un gâteau au centre de la table, alors qu'Alison allait chercher un couteau et des assiettes. C'était parfois surprenant de les voir aussi à l'aise dans l'appartement du loup.
« T'aimes toujours le chocolat ? » s'assura Scott et Stiles acquiesça avant de s'assoir à la table.
« Cora et Malia te souhaitent un joyeux anniversaire, » l'informa Isaac alors qu'il cherchait quelque chose dans son sac.
« Oh, merci, » répondit Stiles. Du coin de l'œil, il vit Alison lever les yeux au ciel avec une exclamation moqueuse.
Le bêta ignora Alison et sortit triomphalement une petite boite en plastique de son sac. « Qui a un briquet ? » demanda-t-il en ouvrant la boite pour en sortir des bougies.
« Tu étais chargé d'avoir des allumettes ou un briquet, » lui rappela Lydia alors qu'elle avait déjà saisit son propre sac pour fouiller à l'intérieur.
« J'ai pas de briquet, je ne fume pas.
- Parce que moi oui ?
- J'ai des allumettes dans le tiroir des couverts, » soupira Derek. Il semblait leur demander s'ils pensaient vraiment qu'il n'avait aucune allumette chez lui.
Alison revient avec les assiettes et les couverts, en tendit une partie à Scott pour qu'il l'aide à mettre la table. Lydia ignora Derek et sortit une boite d'allumettes de son sac. Elle en craqua une alors qu'Isaac était toujours en train d'installer les bougies. « Si tu me brules –
- Tu guériras en quelques secondes, » lui rappela Lydia.
« Comment on ferme tes volets ? » demanda Scott à Derek alors qu'il s'approchait de la large fenêtre, ses yeux courant autour de l'encadrement à la recherche d'une manivelle.
« Il n'y a pas de volet.
- Comment tu dors la nuit ?
- Je ferme les yeux. » Stiles pouffa de rire, Scott eut l'air vexé. Finalement, tout le monde fut réuni autour de la table. Alison fut la première à commencer à chanter la traditionnelle chanson d'anniversaire. Derek fut le dernier à la rejoindre, sa voix un simple murmure. Stiles les observait, incapable de ne pas trouver tout ça étrange. Et gênant. Il aurait aimé qu'ils cessent de le regarder.
« Tu es supposé souffler, » lui rappela Isaac après qu'ils aient fini de chanter.
Stiles cligna plusieurs fois des yeux. « Mais après avoir fait un vœu, » intervint Scott. Les yeux bruns fixèrent les petites flammes des bougies. Il inspira à plein poumons. Il réfléchit à son vœu, à ce qu'il pouvait bien souhaiter maintenant qu'il avait à nouveau la possibilité d'espérer quelque chose. Il ne savait pas quoi souhaiter. Souhaiter, c'était comme vouloir quelque chose, c'était avoir une idée de quelque chose à faire. Mais Stiles n'avait pas ça. Il souhaita quelque chose à souhaiter et souffla les dix-huit bougies.
Ils applaudirent et coupèrent le gâteau en six parts égales. Stiles écarquilla légèrement les yeux devant sa part, il ne savait pas s'il pourrait en manger autant. Son regard croisa celui de Derek et celui-ci acquiesça.
Cela ressembla un peu au réveillon de Noël. Six personnes autour d'une table et parfois trois conversations qui se déroulaient en même temps. Stiles semblait être devenu le complice officiel pour ces regards qui signifiaient connerie, alors qu'un autre était en train de parler. Quand il ne finit pas sa part, Isaac lui piqua son assiette et la finit pour lui.
Aux alentours de sept heures, Stiles et Derek furent à nouveau seuls. « J'ai un truc à te montrer, » dit le loup. Le soleil était en train de se coucher et le ciel s'était teinté d'un rose orangé, la pièce baignait dans cette couleur qui donnait des reflets verts aux les yeux de Derek. Il semblait tendu.
Stiles se leva et avança vers lui. Le loup fit un pas en arrière, ne se retournant que lorsque l'adolescent fut arrivé à son niveau. Le dos de leurs mains se frôlèrent et Stiles attrapa celle de Derek.
Ils descendirent les escaliers jusqu'au bas de l'immeuble. Stiles lançait régulièrement des coups d'œil à l'autre, qui était définitivement tendu.
La seule fois où Derek essaya de jeter un regard à Stiles, il le regretta. Parce que les yeux bruns étaient sur lui et qu'il vit dans ces derniers que l'autre homme savait combien il était nerveux.
Ils arrivèrent en bas des escaliers et Derek poussa la porte de l'immeuble. Il avança encore jusqu'au parking, entrainant Stiles avec lui. Puis, il s'arrêta. « Voilà, » dit-il en la pointant du doigt.
Derek avait passé les deux dernières semaines à chercher quelque chose qui serait parfait, ou, au moins, qui irait pour Stiles. Il s'était absenté plusieurs fois et avait passé des heures à chercher sur Internet. Lorsqu'il l'avait finalement vu pour la première fois, ça avait été une évidence. Derek l'avait détesté au premier regard, et il sut, pour cette exacte raison, que Stiles allait l'adorer.
« Qu'est-ce que c'est ?
- Une Jeep, » l'informa Derek. Un horrible cube bleu sur roues qui se prétendait être une voiture. Stiles le regarda sans comprendre. « Joyeux anniversaire. »
Stiles continua de le fixer, puis son regard passa à la voiture et de nouveau à Derek. Ses sourcils se froncèrent. « Quoi ? » Mais le loup sourit parce qu'il était certain que Stiles avait compris.
« C'est une voiture. Et elle est à toi, » dit-il en sortant les clés de sa poche avec sa main libre. Il les tendit à Stiles qui les regarda en clignant des yeux comme un personnage de cartoon.
« Tu plaisantes. » Derek secoua la tête et tendit un peu plus les clés vers lui. « J'ai pas le permis, » dit alors Stiles.
Derek eut une exclamation amusée. « Maintenant, si. Dans la boite à gant, accompagné des papiers du véhicule, ton certificat de naissance – refait – et ton code de sécurité social que Lydia a mis une semaine à trouver en piratant plusieurs sites. » Stiles le regarda comme s'il ne croyait pas un mot de ce qu'il entendait. Derek se concentra sur ses yeux, se plongea dans le brun, fit disparaitre la tension qu'il sentait grandir en lui pour continuer à parler. « Il y a aussi une pochette avec assez d'argent pour te faire tenir un moment.
- Pourquoi ? » demanda Stiles dans un souffle bas.
Derek se mordit la langue avant de répondre à nouveau. « Tu as dix-huit ans. Ce qui veut dire que tu es légalement capable de t'occuper de toi-même. Tu es légalement capable de vivre seul et d'aller où tu veux. » Il marqua une pause, pour voir si Stiles comprenait ses mots. « Je n'ai pas menti. J'ai dit et redit, encore et encore, que dès que toute cette histoire serait finie, quand je n'aurais plus besoin de faire en sorte que ce traité de paix soit actif, je te libèrerai. C'est ce que je fais. Je tiens ma promesse. Je te laisse partir. »
Derek se demanda si les oreilles de Stiles bourdonnaient autant que les siennes. Si ses intestins se serraient et si sa gorge brulait comme c'était le cas pour lui.
« Tu n'as pas à faire ça, » murmura Stiles, mais il n'y avait aucune conviction dans ses mots. Il savait que le loup ne changerait pas d'avis.
Derek eut un demi-sourire, mais il disparut presque aussitôt. « Tu n'as pas à partir ce soir. Ce … ça peut attendre. C'est quand tu veux. »
Stiles avait une voiture. Il avait ses papiers, les preuves de son existence que sa première meute avait volées à sa mère et jamais rendues, de l'argent et un moyen de partir. C'était une sensation sur laquelle il ne pouvait pas mettre de mots. C'était quelque chose qu'on ne décrivait pas. Stiles lança un coup d'œil à la voiture, puis aux clés, avant de regarder à nouveau Derek. « Tu es sérieux ? » demanda-t-il et Derek acquiesça, sans une once de mensonge sur son visage. Ce n'était pas un piège. Et ce n'était pas un mot, ce n'était pas juste quelque chose de flou et d'abstrait, c'était là et c'était réel et Stiles était libre.
Excepté … excepté qu'il ne voulait pas partir. Il serra les clés dans sa main, si fort qu'elles lui firent mal. Il releva les yeux dans ceux de Derek et ouvrit la bouche pour lui dire ça, mais aucun son ne sortit. Il se demanda s'il ne voulait vraiment pas partir. Il savait qu'il ne voulait pas quitter Derek. Mais partir, aller où il voulait, voir toutes ces choses qu'il avait voulu voir un jour, aller là où personne ne l'envoyait de force, où personne ne l'avait dirigé. Choisir une destination et y aller. Stiles voulait ça.
« Tu pourrais venir avec moi, » dit-il.
Derek sourit, mais tristement. Il baissa les yeux dès qu'il parla. « Je ne peux pas faire ça. » Il y avait une résolution dans ses mots, quelque chose que Stiles ne pensait pas comprendre, et était certain d'être incapable de comprendre. Derek le regarda à nouveau. Ils partagèrent le regard de l'autre et il se passa, entre eux, un de ces moments où les pensées de l'autre vous paraissent à la fois limpides et hors de portée. C'était ce moment où le jour se levait et où les étoiles disparaissaient, mais où, si vous regardiez assez fort, vous aperceviez encore les plus brillantes. Ce moment où vous vous accrochiez à elles de toutes vos forces.
« Plus tard ? » demanda Stiles. Les épaules de Derek s'affaissèrent, comme soulagées d'un poids.
Il hocha la tête. « Plus tard. »
Stiles n'eut pas besoin de demander avant de se blottir contre Derek. Les bras du loup l'entourèrent avec force, raides comme s'ils essayaient de ne pas trembler. Stiles enfouit sa tête dans son cou, parce que c'était là qu'il était le plus à l'aise. Le nez de Derek frotta ses cheveux et il remarqua qu'il pouvait sentir le cœur de celui-ci battre contre sa poitrine. Rapidement. Encore plus rapidement que le sien. Il ferma les yeux et se concentra sur les battements. Il se demanda ce à quoi Derek pouvait bien penser. Il essaya de retenir tout ce qu'il pouvait de cet instant, car il savait qu'il aurait besoin de s'en souvenir.
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Les yeux de Derek parcouraient l'appartement. La porte s'était fermée il y a cinq minutes, le laissant seul, et il l'avait fixée jusqu'à ne plus pouvoir entendre le son du moteur de la Camaro quand elle disparut au coin de la rue. Maintenant, il regardait son appartement.
Pour la première fois depuis des mois, il se retrouvait seul dans son loft. Pour la première fois depuis le jour où il avait emménagé, il trouvait l'endroit affreusement vide.
Ce n'est pas comme si Stiles prenait de la place. Au contraire, celui-ci semblait parfois s'effacer au point qu'on puisse le confondre avec le décor. Il pouvait rendre les battements de son cœur et sa respiration si réguliers que c'était comme un bruit de fond qu'on ne remarquait plus après quelques secondes. Mais maintenant, Derek remarquait le silence et la place que Stiles prenait. C'était probablement uniquement dans sa tête – non, c'était définitivement uniquement dans sa tête – mais quelque chose manquait dans l'air. Il pouvait encore sentir l'odeur de Stiles sur chaque objet, mais il manquait. Stiles manquait.
Derek prit une profonde inspiration. Pour se calmer. Pour fermer les yeux et se persuader que tout allait bien. Pour imaginer que Stiles était toujours dans l'appartement, avec les yeux rivés sur un livre et ses doigts qui tapaient le bord de la page sans le remarquer. Pour se rappeler que Stiles reviendrait dans peu de temps, qu'il était juste allé faire des courses. Derek n'avait pas besoin qu'on lui dise qu'il souffrait de codépendance, ou d'un sérieux complexe d'abandon, il en était parfaitement averti. Sauf que Stiles ne l'abandonnait pas. Il partait parce que Derek lui avait dit de partir.
Après dix minutes à tourner dans son appartement en essayant de se distraire d'une façon ou d'une autre, Derek abandonna et prit son téléphone. Il appela Lydia qui lui promit qu'elle venait immédiatement, juste après avoir entendu la voix du loup prononcer son nom. Il pensa vaguement que l'adolescente était trop intelligente pour son propre bien avant de raccrocher. Elle ne savait même pas que Stiles allait partir. Personne ne savait que Stiles allait partir.
Derek lui-même n'avait pas vraiment réalisé que Stiles partait avant que celui-ci ne sorte, vingt minutes plus tôt, pour aller acheter ce dont vous aviez besoin lors d'un road-trip selon internet. Il soupira et regarda compulsivement sa montre jusqu'à ce qu'il entende les pas de Lydia monter rapidement les marches des escaliers.
Dix minutes plus tard, ils étaient assis à la table, Lydia avait les mains jointes et observait Derek d'un air inquiet. Puis, elle croisa les bras et s'appuya contre le dossier de sa chaise. Ses épaules s'affaissèrent lorsqu'elle poussa un soupir. « Tu es sûr que tu sais ce que tu fais ? »
Derek ne releva pas les yeux sur elle. Il lui avait tout raconté et elle avait gardé le silence pendant plusieurs minutes. Il inspira profondément avant de répondre. « Je sais pourquoi je le fais. Est-ce que ça suffit ?
- Je ne sais pas. Tu penses vraiment que c'est une bonne idée ? » Derek ne donna pas immédiatement une réponse, parce que la réponse n'était pas simple. La réponse était compliquée, parce que toute cette histoire était compliquée. Mais, il acquiesça. « J'espère qu'il ira bien, » ajouta la jeune fille. Derek serra les dents. Il l'espérait aussi.
Après plusieurs autres minutes, elle reprit. « Ce sont ses sacs ? » demanda-t-elle en regardant un coin de la pièce. Derek n'avait pas besoin de tourner la tête pour savoir qu'elle regardait deux sacs marins, dont un complètement vide, posés à proximité de la commode. Derek hocha la tête.
« Il est sorti acheter des trucs dont il pourrait avoir besoin.
- Quand est-ce qu'il part ? »
Derek serra les mâchoires. « Dans deux jours.
- Et vous ne l'avez dit à personne ? Vous avez décidé ça quand ?
- Il y a deux jours. Et c'est lui qui a décidé de quand il partait. » Lydia bascula la tête en arrière. Puis, elle plissa les yeux comme si elle réfléchissait à quelque chose. « Ne pense même pas à faire une fête de départ. »
Elle émit un petit son indigné, comme si elle était vexée que Derek pense ça d'elle, mais celui-ci pouvait voir qu'il avait tapé juste. Elle se redressa et l'observa à nouveau. « Est-ce que tu vas –
- Je vais bien, » soupira Derek. Lydia haussa les sourcils pour lui faire comprendre qu'elle ne le croyait pas. Il planta son regard dans le sien et elle n'insista pas.
« Tu comptes prévenir les autres ? »
Derek retint un soupire. « Au moins Scott, oui. Peut-être Isaac, aussi. » Lydia acquiesça lentement.
Elle observa le regard de Derek dirigé sur la table. Elle inspira profondément en décidant d'être quelqu'un de bien. « Tu veux que je les prévienne ? » Il acquiesça avant de marmonner un merci.
Lydia resta quelques minutes de plus avant de partir. Elle appela Scott en arrivant en bas des escaliers, pour que Derek l'entende faire.
Ce dernier s'allongea dans son canapée inconfortable et ferma les yeux en se persuadant qu'il essayait de dormir.
Quand Stiles rentra, ses yeux s'ouvrirent, mais il se força à les refermer. Il inspira profondément, essayant d'inspirer l'odeur de l'adolescent à travers l'appartement, sa véritable odeur, pas seulement les restes de celle-ci. Il resta allongé alors qu'il entendait Stiles marcher jusqu'au le salon. Ses pas s'arrêtèrent un instant, puis se dirigèrent vers la commode. Derek l'entendit s'assoir par terre et ranger des trucs dans les deux sacs. Il n'ouvrit pas les yeux.
Les bruits de frottement s'étaient arrêtés depuis quelques minutes quand Stiles, toujours assis sur le sol, l'interpela. « Derek ? »
Celui-ci ouvrit les yeux et tourna la tête vers lui, sachant qu'il n'y avait aucun intérêt à prétendre être endormi. Stiles pouvait savoir beaucoup de choses sans aucun sens surnaturel. « C'est pas … » L'adolescent grimaça et détourna le regard. Quand les yeux bruns se reposèrent sur lui, son visage s'était lissé, à l'exception de ses sourcils froncés d'inquiétude. « C'est pas pour toujours, n'est-ce pas ? »
Derek l'observa un court instant avant de répondre. « Pas si tu ne le veux pas. »
Stiles le fixa sans rien dire. Il semblait attendre quelque chose. Quand Derek n'ajouta rien, il détourna le regard sur ses sacs, inspira profondément et acquiesça.
Après un moment, il se releva et vint s'assoir à côté de Derek sur le canapé. Celui-ci s'écarta pour lui laisser de la place et l'autre s'allongea contre lui. Stiles passa un bras par-dessus le torse du loup, posa sa tête dans le creux de son épaule alors que Derek passait son bras autour de lui. Il n'y avait pas beaucoup de place sur le canapé, mais avec l'adolescent à moitié allongé sur lui, cela ne posait aucun problème. Derek enfouit son nez dans les cheveux bruns et inspira goulument.
Ils ne parlèrent pas beaucoup durant le reste de la soirée. Derek n'avait aucune idée de quoi dire et espérait que Stiles se mettrait subitement à parler pendant des heures. Il voulait s'endormir au son de la voix de celui-ci à nouveau, lutter pour rester éveillé afin de l'écouter, mais être irrémédiablement bercé par ses intonations. Ils mirent un film, mais ils oublièrent de le regarder, assis sur le canapé, têtes basculées en arrière, tournées l'une vers l'autre alors qu'ils se dévisageaient comme terrifiés d'oublier ce à quoi l'autre ressemblait. Leurs mains jointes entre eux.
Ils allèrent se coucher, serrés l'un contre l'autre, entremêlés, ne voulant pas se rappeler où ils finissaient et où l'autre commençait.
Lorsque Scott leur rendit visite le lendemain et dit qu'il avait quelque chose pour Stiles dans sa voiture, Derek le détesta irraisonnablement. Il se passa une main sur le visage quand la porte se ferma derrière les deux adolescents et il se força à se concentrer sur autre chose.
Stiles suivit Scott dans le parking. Il reconnut la voiture de celui-ci, parce que c'était la voiture que Mélissa prenait quand elle les amenait quelque part quand ils étaient enfants. Scott ouvrit la portière arrière et prit quelque chose qui était posé sur le siège.
Il se retourna vers Stiles, les yeux baissés sur une boite en bois simple, rectangulaire. Il expulsa un souffle court avant de rencontrer à nouveau le regard de son ancien meilleur ami et il sourit timidement. « Tiens, » dit-il en tendant la boite.
Stiles la prit et l'observa un moment. Il leva les yeux sur Scott pour voir que celui-ci attendait qu'il l'ouvre, alors il le fit. La boite était pleine de papiers. Stiles se rendit compte qu'il s'agissait d'enveloppes, avec son nom dessus. Il fronça les sourcils en relevant les yeux sur Scott.
Son sourire était maintenant un mélange de timidité et de nervosité. Il se racla la gorge avant de parler. « Je ne sais pas si tu t'en souviens, mais, quand t'es parti, on s'écrivait des lettres. Il y en a une qui m'est revenue, un jour. Alors, j'ai attendu que tu m'envoies ta nouvelle adresse, mais – enfin … ouais. » Scott grimaça. « Enfin, bref, j'ai continué à en écrire, parce que … j'attendais juste une adresse, alors je me disais qu'elles finiraient bien par être envoyées. Et, après quelques temps, j'ai plus ou moins fini par comprendre que ce ne serait pas le cas. Mais, j'ai continué à écrire parce que … je sais pas, ça m'aidait, ou … bref. Je les mettais juste dans cette boite. Parfois, je me disais que – que ce serait cool, si on se revoyait un jour, genre quand on aurait soixante ans, et que j'aurais pas à me demander quoi te dire après tout ce temps, parce que j'aurais juste des lettres à te donner. Alors … les voilà. »
Stiles continua à fixer Scott quelques instants, ébahis, avant de baisser les yeux sur la boite remplie de lettres. « Dans les premières, c'est beaucoup d'idées sur les choses qu'on pourrait aller visiter. Ça te donnera peut-être des idées, quand tu … » Scott se racla la gorge et Stiles releva rapidement les yeux sur lui.
Il ne savait pas quoi dire, pas quoi faire. Parce que Scott, le garçon avec qui il avait partagé toute son enfance, qu'il avait tenté de convaincre ses parents d'adopter pour pouvoir vraiment l'appeler son frère, n'avait jamais abandonné Stiles. Il avait passé les six dernières années à écrire à Stiles parce qu'il n'avait jamais abandonné leur amitié.
Scott lui sourit comme on sourit à un frère qu'on n'a pas vu depuis longtemps. Et Stiles resta figé parce qu'il ne savait pas s'il avait encore assez au fond de lui pour répondre à ça.
Peut-être parce que le silence le gênait, ou parce qu'il ressentait la détresse de Stiles, Scott reprit. « Alors … tu pars demain. » Stiles fut surpris du mélange de peine et de peur qu'il vit dans les yeux de son ancien meilleur ami. Malgré ce regard, Scott lui souriait sincèrement. Il se demanda comment celui-ci pouvait être à la fois heureux et triste.
Il acquiesça pour répondre, puis expira l'air qui se trouvait dans ses poumons. « Oui. Je pars demain.
- Tu … tu penses que tu vas revenir ? » Stiles fronça les sourcils. Il savait qu'il ne devait pas encore réfléchir à cette question. Comme il ne répondit pas, Scott reprit, « Dans tous les cas … je serai là. Ou, ailleurs, selon quand tu reviens, mais tu peux toujours venir, peu importe où je suis. » Il lui sourit et Stiles fut incapable de ne pas sourire en retour, au moins poliment, gêné. « Tu n'auras qu'à appeler. » Stiles acquiesça et Scott se détendit comme s'il venait de recevoir une promesse.
Ce dernier bougea d'un pied sur l'autre, semblait se retenir de faire tout autre mouvement. Stiles eut une soudaine vision d'un petit garçon de six ans, les yeux levés vers son père, se penchant d'une jambe sur l'autre alors qu'il parlait au téléphone, sur le pas de la porte ouverte. Il vit Scott faire un pas en avant, quand son père raccrocha, et son mouvement être avorté par un pas en arrière de l'adulte, alors qu'il rangeait son téléphone dans sa poche. Puis, celui-ci quittait la maison sans remarquer le garçon. Stiles crut entendre à nouveau les marches des escaliers craquer sous ses pas, alors qu'il les descendait et enlaçait son meilleur ami par-derrière.
Stiles ouvrit les bras et enlaça Scott. Celui-ci resta immobile une seconde avant de lever rapidement les bras pour serrer Stiles en retour. C'était étrange, différent de quand il enlaçait Derek. Ce n'était pas doux et confortable et parfait, mais c'était familier. Ils s'écartèrent rapidement l'un de l'autre. Scott lui sourit, à nouveau avec une teinte de tristesse. « Tu vas me manquer, » dit-il. « Je … j'aimais bien l'idée que tu sois de retour, » avoua-t-il.
Stiles remonta alors que Scott repartait. Il rangea la boite dans un des deux sacs. Il sentait le regard de Derek sur lui, mais quand il se retourna, celui-ci le détourna. « Derek ? Est-ce que je peux te demander quelque chose ? » Le loup n'hésita pas une seconde avant d'acquiescer.
Après avoir garé la voiture sur la parking vide, Derek demanda, « ça va aller ? »
Stiles hocha la tête, mais son visage était pâle. Il fixait droit devant lui, à travers le parebrise. Les grilles étaient les mêmes que la dernière fois, mais le ciel était déjà bleu, le soleil déjà haut dans le ciel, alors il n'avait pas besoin d'un sale tour de sa mémoire pour avoir l'impression de revivre l'enterrement.
Aller voir la tombe de son père était l'une des choses que Stiles savait devoir faire avant de quitter la ville.
Derek observait Stiles du coin de l'œil, remarquait comme sa mine résolue contrastait avec la peur qui hantait ses yeux. Le plus jeune soupira, puis sortit de la voiture.
Traverser le parking ne fut pas aussi difficile qu'il l'avait imaginé, mais après tout, les choses qu'on avait passé du temps à redouter étaient rarement aussi dures qu'on les pensait. Une fois à l'intérieur du cimetière, il pensa qu'il allait devoir parcourir chaque allée avant de trouver l'endroit où se trouvait son père, mais là aussi, ce fut plus simple. Ses pas avancèrent d'eux même dans l'allée principale, jusqu'à ce qu'un arbre en particulier attire son regard.
La pierre tombale était si identique à celle de son souvenir qu'il s'étonna que sept ans soient passés. Sept ans. La durée retourna son estomac. Il fixa le nom sur la pierre et les années séparées par un tiret. Il regarda longtemps la tombe avant qu'un mot ne quitte ses lèvres.
« Maman … » Il s'éclaircit la gorge. « Maman disait tout le temps que tu veillais sur nous de là où tu étais. Elle disait que tu pouvais nous voir même si nous, on ne te voyait pas. » Il inspira la boule qu'il avait dans la gorge.
« J'espère qu'elle se trompait. »
Il ferma les yeux. « J'espère que tu ne m'as pas vu. J'espère que … que tu – Je sais pas quoi te dire. J'ai pas … je sais pas prier. Je sais pas parler. J'ai oublié. Je sais plus faire, papa. Quand – quand t'étais là, je sais que tu trouvais que je parlais trop, mais je crois que ça te gênait pas, je crois que t'aimais ça … je crois. Maman, elle … à la fin, elle – elle voulait plus m'écouter. Elle – on … on m'a dit qu'elle n'était plus vraiment elle mais – mais c'est normal, non ? C'est normal d'en avoir marre. Tout le monde finit par en avoir marre. Tout le monde. »
Stiles serra les dents alors qu'il sentit une larme couler sur sa joue. Bordel. « Il me sourit quand je parle. Il me sourit comme tu souriais à maman. Je crois. Peut-être pas. »
Stiles ne savait pas quoi ajouter. Il serra les dents pour que les larmes cessent de couler. Il cligna rapidement des yeux pour chasser les larmes et que la tombe ne soit plus floue. Il pensa au fait que sa mère n'avait pas de tombe, qu'il n'aurait jamais nulle part où aller pour lui parler, que ses parents ne partageraient pas le même endroit pour l'éternité. Il pensa à combien tout, absolument tout, avait monumentalement foiré. Il le savait, ce n'était pas comme s'il ne savait pas à quel point sa vie était partie en vrille quand il avait onze ans et continuait de chuter sans interruption depuis. Mais ici, devant la tombe de son père, c'était une nouvelle forme de réalisation. Il se sentit si impuissant. Parce qu'il pensa à ses parents et leurs regards assurés par-dessus leurs sourires heureux, et pensa qu'ils avaient été tellement loin de la vérité. Ils n'avaient rien vu venir. Et si la vie avait pu les détruire si facilement, Stiles ne savait pas ce qu'il pouvait attendre d'elle.
« Tu me manques, papa. »
Quand Stiles retourna à la voiture, il remarqua que Derek avait la tête basculée contre l'appuie-tête et des écouteurs dans ses oreilles. Il ouvrit la portière et s'assit, mais ce n'est que lorsqu'il claqua la porte que le loup sursauta en remarquant sa présence. Il enleva les écouteurs et Stiles, avec son ouïe humaine, pouvait entendre clairement la chanson.
« Merci, » dit-il. Derek l'observa un instant, comme s'il n'était pas sûr de ce pourquoi il était remercié. Finalement, il acquiesça et ils rentrèrent.
Derek et Stiles étaient tous deux incroyablement conscients du temps qui passait. Chaque minute, chaque seconde qui défilait faisait grincer les dents de l'un et angoissait l'autre. Ils essayaient d'oublier le temps pour se concentrer sur l'autre, sur ses couleurs, ses manies, ses détails, chaque chose qui allait disparaitre. Stiles se mit subitement à parler pendant vingt minutes sans interruption et Derek essayait de se souvenir de chaque mot alors que l'adolescent essayait de retenir l'exacte courbure de ses lèvres.
Stiles s'assit sur le lit, parce qu'il faisait nuit et que la perspective de conduire pendant plusieurs heures le lendemain le rendait incroyablement conscient de son besoin de sommeil. Il faisait face à Derek. Ce dernier s'immobilisa à cause de quelque chose dans le regard brun.
« Derek, c'est comme … une sorte de dernière chance, » dit Stiles.
Lentement, Derek s'approcha de lui, se pencha vers lui, ses yeux rivés sur lui, et ses lèvres atteignirent chastement les siennes. Il l'embrassa du bout des lèvres, encore plus doucement qu'au nouvel an, encore plus légèrement que sous les étoiles.
Puis, il s'écarta. « Bonne nuit, Stiles. »
Il se redressa et contourna le lit pour s'allonger de son côté. Pendant un instant, Stiles crut qu'il ne pourrait pas venir s'allonger contre lui, mais quand il tourna la tête, il ne manqua pas la lueur d'espoir dans les yeux du loup. Il se blottit contre lui. « Bonne nuit, Derek. »
Une main se posa dans ses cheveux et Stiles sentit l'homme contre lui inspirer profondément. Il ferma les yeux, divisé entre l'envie de s'endormir et la peur de manquer un détail.
Le soleil baignait la pièce lorsqu'ils se réveillèrent le lendemain matin. Ils savaient tous les deux que l'autre était réveillé, mais ne firent pas un geste pour se lever. C'était trop rapide.
« Tu as faim ?
- Non. »
Derek fit des pancakes aux fruits, parce qu'il savait que Stiles les aimait et qu'ils étaient long à cuisiner. Ils mangèrent lentement, parce qu'ils n'avaient pas faim. Ils se préparèrent longuement avant de descendre. Derek ne laissa pas l'adolescent porter les sacs, mais il le laissa tenir sa main.
Puis, Stiles était debout à côté de la Jeep, la portière ouverte. Derek était debout en face de lui, les mains dans les poches.
Stiles était pratiquement déjà à l'intérieur de la voiture. Derek fixait les sacs rangés à l'arrière et essayait d'atténuer les battements de son cœur contre ses tympans.
Stiles regarda les yeux de Derek, abandonnant l'idée de trouver leur couleur. « Je ne sais pas comment te dire au revoir. »
Alors, dis-moi à bientôt.
Derek sourit, un sourire crispé qui semblait triste. Il voulait dire à Stiles qu'il ne savait pas non plus comment dire au revoir. Il n'avait jamais eu à dire au revoir avant. Il sortit une feuille pliée en quatre qui se trouvait sans la poche arrière de son jean et la tendit à Stiles.
Celui-ci la prit et l'ouvrit avant de froncer les sourcils. « C'est nos numéros. Au cas où. » Derek avait noté son numéro de téléphone, puis ajouter ceux de Lydia, Scott et Isaac. Il s'était dit que Stiles n'aurait pas vraiment besoin, ou envie, de contacter les autres. « Si tu –
- J'appellerai.
- Tu n'as pas à le faire, » dit rapidement Derek. Stiles hocha la tête avant de ranger la feuille dans sa propre poche. Il leva les yeux sur le loup et semblait attendre quelque chose. Certainement des mots, une façon ou une autre de dire au revoir. Les fins étaient toujours les choses les plus compliquées à gérer. Il fallait la bonne formulation, les mots parfaits. Derek n'était pas doué pour ça.
Stiles lui offrit un demi-sourire. « Alors … » Il releva la tête vers la portière ouverte de la Jeep, juste à côté de lui. « Je devrais y aller. » Derek hocha la tête. Stiles regarda à nouveau le loup, puis, après quelques instants, il monta dans la Jeep, s'assit derrière le volant et ferma la porte. Derek fit un pas en arrière pour s'écarter du véhicule alors qu'il démarrait. Stiles fit une marche arrière, lança un regard à Derek, puis tourna et partit en marche avant.
Il avait atteint la limite du parking de l'immeuble quand la voiture s'arrêta. Derek se redressa quand la portière conducteur s'ouvrit brusquement et que Stiles en sortit. Celui-ci courut à travers le parking, jusqu'au loup qui ne put s'empêcher d'avancer dans sa direction.
Stiles attrapa le col de son t-shirt, tira dessus et se mit sur la pointe des pieds pour atteindre les lèvres de Derek.
Ce baiser n'avait rien à voir avec les autres baisers qu'ils avaient échangés jusqu'ici. Ce n'était pas juste leurs lèvres pressées ensemble. Stiles ouvrit sa bouche et laissa sa langue gouter les lèvres de Derek et celui-ci ne fit rien pour ralentir les choses. C'était un vrai baiser, qui veut prendre, capturer, faire comprendre à l'autre qu'on ne veut pas lâcher, certains diraient passionné. C'était juste si simple et si naturel et si bon, que Stiles se demanda pourquoi ils n'avaient pas fait ça plus tôt. Ses bras passèrent derrière le cou de Derek, et ceux de ce dernier le serrèrent près et fort.
Plus ils s'embrassaient, moins Derek se sentait capable de le laisser partir. Il ne voyait pas comment il pourrait un jour ouvrir à nouveau ses bras pour permettre à Stiles de s'écarter de lui. En l'embrassant, Derek était incapable d'imaginer respirer sans lui.
Plus ils s'embrassaient, plus Stiles oubliait pourquoi il avait voulu partir. Il ne savait plus ce qu'il partait chercher alors que sa liberté se pressait contre lui sous la forme de Derek. Derek et son cœur affolé, sa respiration saccadée, son étreinte chaude et ses bras forts, ce nez pressé contre sa joue et cette barbe de trois jours. S'il restait près de lui un instant de plus, Stiles se comblerait de sa captivité.
Et évidemment, Derek devait le laisser partir. Parce que oui, Stiles le choisissait, le voulait, l'aimait peut-être, mais Derek était aussi la seule bonne chose qui était arrivée à Stiles depuis des années. La seule personne qui lui avait innocemment offert de l'affection. Ce n'était pas un choix. Derek était une évidence. Et Derek ne voulait pas être une évidence. Il ne pouvait pas rester aux côtés de Stiles à se demander si celui-ci était là parce qu'il le voulait, ou parce que le loup était tout ce qu'il avait jamais connu. Et si sur la route, Stiles décidait de ne jamais revenir, il n'irait pas le chercher.
Les talons de Stiles retouchèrent le sol, les bras de Derek desserrèrent leur étreinte et leurs yeux s'ouvrirent pour se plonger dans ceux de l'autre. Leurs respirations étaient lourdes pour de nombreuses raisons, leurs lèvres étaient rouges et gonflées parce qu'ils avaient tous deux chercher à se les approprier. Stiles sourit, un léger rire quittant ses lèvres.
Il voulait que Derek sache que c'était la première fois qu'il embrassait quelqu'un comme ça. En le voulant, en s'enivrant. Il voulait dire à Derek combien il avait adoré ça. Il inspira profondément, plongea son regard dans le sien, et posa à nouveau les lèvres sur les siennes. Juste une pression cette fois. « Merci, » murmura-t-il contre les lèvres de Derek. Ça n'avait pas d'importance que celui-ci ne sache pas pour quoi il était remercié, parce que Stiles le remerciait pour une centaine de choses à la fois.
Il fit un pas en arrière et les bras de Derek tombèrent sur les côtés de son corps. Stiles fit ralentir le moment juste avant que le bout de ses doigts ne quitte la peau de Derek. Ils souriaient.
Puis, Stiles monta dans la Jeep, ferma la porte et démarra. Elle disparut derrière le coin de l'immeuble, mais Derek écouta le son du moteur s'éloigner dans la rue.
« Je t'aime, » marmonna-t-il comme s'il se souvenait soudainement des mots qui le hantaient depuis des mois.
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