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Chapitre 18 : Ce que tu veux
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Derek fixait son plafond. Le soleil était levé depuis un moment déjà. Il était réveillé depuis plus longtemps encore. On lui avait un jour dit que même rester allongé suffisait à reposer le corps, et comme il n'avait rien à faire en étant levé, il tentait l'expérience. Quatre heures à rester allongé ne l'avaient pas tant reposé qu'elles lui avaient fait remarquer le nombre de microfissures qui sillonnaient son plafond. Les derniers évènements anormaux de Beacon Hills avaient complètement ruiné les horaires convenables de sommeil qu'il avait réussi à prendre. Et, même si tout était rentré dans l'ordre depuis une semaine déjà, Derek n'avait pas particulièrement pris soin de les retrouver.
Son téléphone vibra depuis la table de la cuisine et il soupira avant de se forcer à se lever. Il refusa d'admettre le pincement d'espoir qui le prenait au cœur. Il ignora le tressautement de ses doigts. Il fit comme s'il ne pensait pas à quelqu'un de spécial. Il rejeta le poids qui tomba dans son estomac et le mot 'déception' qui effleura son esprit, alors qu'un autre nom que celui qu'il n'avait de toute façon pas attendu s'affichait sur l'écran.
« Oui, Scott ? » Il n'était pas agacé, il avait juste perpétuellement ce ton dans la voix, peu importe les circonstances.
Une histoire de traces significatives dans le sous-sol du lycée, d'Alison et Lydia qui faisaient le guet et un rappel des horaires de cours. Derek soupira, « J'arrive. » Un jour, il demanderait à Deaton une explication rationnelle sur la raison pour laquelle autant de choses arrivaient au lycée. Un jour, quand il aurait envie d'écouter une litanie étrange à base de vocabulaires scientifiques que seul Lydia pourrait lui décoder. Il ne grogna pas du tout lorsqu'il prit ses clés et sa veste. Un bout de tissu rouge et noir tomba du meuble.
Derek fixa un moment l'écharpe tombée par terre. Puis, il se baissa pour la ramasser et la porta, par réflexe, à son nez. Il ferma les yeux et se concentra, mais tout ce qu'il pouvait sentir était sa propre odeur. Malgré toute sa volonté, qui n'était pas si forte que ça de toute manière, il n'arrivait pas à sentir cette odeur, pas si importante que ça de toute manière. Il reposa délicatement le bout de tissu froissé sur le meuble, ses doigts s'y attardant un instant. Parce que le tissu était doux, évidemment.
En enfouissant ses mains dans ses poches, Derek sortit de chez lui, prit sa voiture et alla jusqu'au lycée. Il se gara et attendit dix minutes après que la cloche ait sonné le début des cours, avant de se diriger à l'endroit que Scott avait indiqué, un large morceau de bâche blanche avec lui. « Parrish est prévenu, » l'informa Lydia quand il rejoint des trois adolescents. « Juste au cas où quelqu'un te verrait et te signalerait. » Derek se contenta d'acquiescer.
Après avoir rejoint Parrish et Mélissa pour décider quoi faire du corps, il les laissa se charger des détails et rentra chez lui. Il regarda son téléphone, par réflexe, parce que savoir l'heure était toujours important.
Il s'assit dans son fauteuil avec un soupir et bascula la tête en arrière. Il régula sa respiration et essaya de se rendormir. Il abandonna et prit le livre qu'il avait commencé à lire quelques jours plus tôt. Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban. Puis, après plusieurs chapitres, il reposa le livre et abandonna. Il avança jusqu'au canapé et prit délicatement l'oreiller posé sur l'accoudoir. Il le porta à son nez, ferma les yeux et inspira profondément.
Merde.
Derek était allongé sur le capot de sa voiture et regardait les étoiles dans le ciel. Il aurait aimé dire qu'elles souriaient, qu'elles étaient douces, qu'il pouvait les goûter sur le bout de ses lèvres. Mais la vie n'était pas une putain de poésie. Et la vérité, c'est que Derek ne voyait que des tâches lumineuses dans le ciel et qu'il était incapable de se souvenir d'un seul nom de constellation. Pourtant, il savait qu'il les avait toutes entendues être débitées, au même endroit où il se tenait. Il se souvenait avoir eu l'impression que ce ciel plein d'étoiles lui appartenait, avoir eu sa sensation que tout avait du sens et aurait toujours du sens. Il se souvenait penser que les noms étaient jolis, mais que, peut-être, c'était juste la voix qui les prononçait qui l'était. Derek soupira et pensa que l'air était surement tout aussi frai que cette nuit-là. Il avala sa salive pour faire passer la boule dans sa gorge.
Derek essaya de se souvenir de ce qu'il faisait de ses soirées, de ses journées, de sa vie en générale avant qu'elle ne soit complètement altérée par une présence particulière. Il ne savait plus comment il avait appris à être seul. Il soupira, se releva, entra dans sa voiture, regarda son portable encore une fois et rentra chez lui.
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« Peut-être qu'il est mort. »
Derek cassa le verre qu'il tenait dans les mains. Il ne s'était vraiment, vraiment pas attendu à ce que Cora dise ça. Elle haussa un sourcil dans sa direction. Il la regarda, gardant son visage aussi neutre qu'il le pouvait et entendit Issac soupirer avant de répondre, « J'arrive pas à croire que tu viennes sérieusement de dire ça. »
Cora lui lança un regard peu impressionné et haussa une épaule. « Comment est-ce que t'espère qu'il se débrouille seul sur la route exactement ? Un mois sans aucune nouvelle, je peux pas être –
- Il peut s'occuper de lui-même, » l'interrompit Derek, une fois qu'il eut retrouvé l'usage de la parole. Sa sœur le regarda, dubitative. Il ignora son regard et alla chercher de quoi ramasser le verre brisé, alors que les coupures sur sa main guérissaient déjà.
« Tu peux avoir toute la confiance du monde en lui, » reprit Cora, son ton plus doux, comme celui d'un adulte essayant de raisonner avec un enfant. Derek avait très envie de lui rappeler qu'il était plus âgé qu'elle. « Mais, il y a des choses toutes bêtes qui peuvent lui mettre des bâtons dans les roues, et –
- Comme quoi ? » demanda Isaac, une pointe d'exaspération dans la voix.
« L'argent ? Je veux dire, il faut bien qu'il se nourrisse, non ?
- Je lui ai donné de l'argent.
- Assez pour qu'il ait de quoi tenir jusqu'à trouver un job ? S'il arrive toute façon à –
- Dix mille dollars. »
Isaac s'étouffa avec de l'air. Les yeux de Cora devinrent des soucoupes. Derek était ravi d'avoir tourné la tête pour voir leur réaction.
« Mais t'es complètement taré ? » s'exclama sa sœur. Il se contenta d'un haussement d'épaule avant de reposer les yeux sur les bouts de verre rassemblés et de se diriger vers la poubelle pour les jeter. « Dix mille putains de dollars ?
- Ne t'inquiète pas, je l'ai pris sur ma part.
- C'est pas –
- Cora, on pourrait tous les deux ne rien faire de notre vie, avoir cinq enfants qui ne feraient rien non plus de leur vie, qui aurait à leur tour cinq enfants n'en foutant pas une, et là peut-être qu'on aurait des problèmes d'argents.
- Mais vous être riches à quel point, bordel ?! » s'exclama Isaac. Ses yeux étaient écarquillés, son regard passait de Derek à Cora et sa bouche était entrouverte. Sa petite-amie lui jeta un sale regard et il fronça les sourcils. « Arrête, je ne sors pas avec toi pour ton argent. »
Cora reporta son attention sur son frère. « À quoi tu pensais ?
- Comme tu l'as dit, à ce qu'il ne meure pas de faim. » Cora le regarda en secouant la tête. Derek décida de l'ignorer et se dirigea dans la cuisine pour préparer à manger.
Il savait que sa sœur n'en avait pas fini. Cora n'était pas du genre à lâcher l'affaire quand quelque chose ne lui convenait pas. « Der –
- Arrête, » soupira Isaac. Derek l'entendit basculer en arrière dans sa chaise et se passer une main sur le visage. « Qu'est-ce que tu comptes faire de toute manière ? Le retrouver et lui reprendre cet argent ? Derek sait ce qu'il fait. »
Derek lui-même n'était pas sûr de savoir ce qu'il faisait, mais il n'allait pas contredire son bêta. Il attendit, le bruit du couteau tapant répétitivement la planche lorsqu'il coupait les poivrons en petits morceaux comme seul son dans la pièce. Il attendait la répartie de Cora, mais celle-ci ne vient pas. Isaac se mit alors à parler de quelque chose qu'il avait vu en cours, monologuant face aux grognements de Cora et courtes remarques de Derek.
Après manger, Cora rappela à Isaac qu'ils devaient aller retrouver Malia au cinéma, mais le bêta prétendit d'être trop fatigué pour ça. La louve l'observa un instant, surprise, et une ombre passa dans le regard. « On se retrouve à l'appart, alors ?
- Oui, à tout à l'heure, » lui sourit-il et elle quitta la pièce. Derek observa silencieusement son bêta en écoutant les pas de sa sœur s'éloigner. Quand la voiture démarra dans le parking, Isaac rencontra enfin son regard interrogateur. L'adolescent soupira et se passa une main sur le visage. « Pourquoi tu l'as laissé partir ? Honnêtement, » pressa-t-il quand Derek s'apprêta à répondre. Ils échangèrent un regard pendant un instant. « Honnêtement. Parce que cette histoire de liberté, c'est qu'une partie de la vérité. » Derek ne répondit pas, mais laissa passer sa surprise sur son visage. Isaac sourit en coin et pencha la tête sur le côté. « Lydia n'est pas la seule personne un minimum intelligente de cette meute. »
Derek souffla un rire et vint se rassoir à la table, face à Isaac. Il regarda dans le vide un moment. Puis, il se coupa de la présence d'Isaac pour répondre.
« C'est quand même une question de liberté. Je sais ce que tu penses, et ce que vous pensez tous. Qu'il avait fait un choix et que c'était d'être avec moi, mais il n'était pas libre de faire ce choix. Et …, » il inspira profondément avant de soupirer. « J'ai besoin qu'il puisse faire ce choix. » Le truc, c'était que Derek pourrait vivre sans que Stiles ne l'aime, mais pas vivre dans le doute.
Isaac lui sourit amèrement. « L'amour, c'est jamais assez pour vous les Hale, si ? » Derek fronça les sourcils en l'observant, mais rien ne passa sur le visage du bêta.
« Tu veux en parler ?
- Pas plus que toi tu ne veux parler de lui, » répondit-il honnêtement. Derek acquiesça.
Ils restèrent en silence un moment, avant qu'Isaac ne se lève. « Je vais aller marcher un peu.
- Rentre en un seul morceau, ou ma sœur va me le reprocher. » Il lui sourit et Isaac rendit son sourire avant de lui faire un signe de la main pour signifier au revoir. Quand la porte se ferma derrière le bêta et que ses pas s'étouffèrent dans les escaliers, Derek ferma les yeux pour ne pas voir combien il était à nouveau seul.
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Le téléphone de Derek sonna et celui-ci tourna les yeux de l'écran de son ordinateur pour voir qui l'appelait. Un numéro inconnu s'afficha et il fronça les sourcils. Il regarda le numéro pendant une autre sonnerie avant de décrocher. « Oui ?
- Tu savais que le Grand Canyon était aussi grand ? » Le cœur de Derek eut un raté. « Non, parce que, d'accord, ça s'appelle le Grand Canyon, mais là … enfin, je veux dire l'immense méga canyon, ça serait plus logique comme nom, à ce niveau-là. C'est pas grand. C'est géant. Qui a décidé du nom, franchement ? Je suis censé imaginer un mec se tenir au bord de ce truc et se dire 'ouais c'est grand' ? Ou alors est-ce qu'il a dit que c'était putain de grand et que son pote a voulu être politiquement correct ou un truc ? Non parce que, encore une fois –
- Stiles ? »
Les mots au bout de la ligne s'arrêtèrent et pendant un instant, le loup crut qu'il venait de casser la magie qui lui faisait entendre la voix de Stiles. « Derek ?
- Putain de merde.
- C'est exactement la réaction que j'ai eu devant le canyon quand je suis arrivé, » répondit joyeusement Stiles à l'autre bout de la ligne.
Derek était incapable de répondre. Il se vit, avec son sourire idiot, dans le reflet de son écran et ferma son ordinateur. Il se passa une main devant les yeux et essaya de se calmer. Calmer sa respiration, son cœur, les centaines de petites bulles de chaleur dans son estomac et les papillons dans ses veines qui s'étaient visiblement trompés d'endroit.
« Alors, » hésita Stiles. « Comment tu vas ?
- Je vais bien, » répondit Derek. Maintenant, oui, il allait bien. « Comment toi tu vas ? Le Grand Canyon ?
- ça va. Oui, c'était l'une des choses qu'on avait noté sur toutes les listes qu'on s'était fait avec Scott. J'ai pensé que ça valait le coup d'aller voir. Et je ne pensais pas que c'était aussi …
- Grand ?
- Beau. » Derek sourit. Il y avait quelque chose d'émerveillé dans la voix de Stiles. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour voir le sourire sur ses lèvres, les étoiles dans ses yeux. Il y eut un silence pendant un instant et Derek était terrifié à l'idée que Stiles raccroche. Sauf qu'il ne savait pas quoi dire. Il voulait lui demander de parler de chaque lieu qu'il avait visité, mais ne voulait pas que l'autre croit qu'il lui demandait des comptes.
« Beau comment ? » Il n'y eut pas immédiatement de réponse. Derek retint son souffle jusqu'à ce que Stiles commence, avec beaucoup d'hésitation, à lui décrire le canyon et pourquoi c'était aussi beau. Le loup garda les yeux fermés et imagina que l'autre se tenait juste à côté de lui. S'il y pensait assez fort, il pouvait y croire.
« Eh, c'est … ça va si j'appelle ? Je veux dire, t'étais peut-être occupé ou –
- Appelle quand tu veux. » Appelle-moi sans arrêt.
Stiles ne répondit pas immédiatement, mais il y avait un sourire dans sa voix quand il le fit. « D'accord. »
Ils raccrochèrent après un autre silence. Stiles regarda l'écran de son téléphone sur lequel était affiché l'appel qu'il venait de passé, il regarda le nom de Derek avant de relever les yeux sur le canyon devant lui. Il inspira profondément et expira. Le soleil se couchait et jamais ces couleurs n'avaient été aussi belles, aussi pures. Il frissonna, depuis le creux de sa nuque jusque dans le reste de son corps, comme une onde de choc.
Il y a des années, lui et Scott avaient tenté de venir ici, après avoir vu une image dans un livre. Cette semaine, Stiles avait fait le tour du canyon jusqu'à être sûr de trouver l'endroit exact de celle-ci. Il avait pris une photo avec le téléphone qu'il avait acheté et avait pensé à l'envoyer à Scott, mais en ouvrant ses contacts, ce fut le nom de Derek qui apparut en premier. Il avait appuyé sur appeler avant même de réfléchir. Ses mots s'étaient pressés hors de sa gorge dès que le loup avait décroché.
Ça avait été étrange d'entendre sa propre voix après tant de temps passé en silence. Stiles savait que lorsqu'il était petit, même quand il n'y avait personne pour l'écouter, il parlait à voix haute. Il détestait le silence. Il n'avait jamais vraiment su pourquoi, mais il le détestait. En grandissant, pour certaines raisons, le silence était devenu quelque chose de réconfortant. Il trouvait rassurant de rien entendre d'autre que sa propre respiration. Il avait lui-même été surpris quand il avait commencé à parler sans pouvoir s'arrêter, à nouveau, comme lorsqu'il était enfant. C'était étrange, comme sa voix pouvait de nouveau remplir le silence sans lui donner l'impression d'étouffer. Quand il était parti, il avait allumé la radio en dépassant le panneau annonçant la frontière de Beacon Hills, parce que soudainement le silence était oppressant. Mais plus les kilomètres s'accumulaient, plus il se réhabituait au silence. C'était comme retrouver un ami de longue date. Alors, Stiles passait la plupart du temps en silence, à observer, à écouter. Juste comme il l'avait fait pendant des années, excepté que cette fois, il ne cherchait pas un signe de menace. Maintenant, il admirait simplement le monde autour de lui.
Stiles prit la carte du canyon que le garde du parc lui avait donné en entrant. Dans son autre main, il prit un stylo et entoura en vert l'endroit où il se trouvait, puis, dessina un point d'exclamation à côté du cercle. Il déplia la carte et traça du regard les autres cercles, les croix, les points d'interrogation, tous rouges, et sourit à lui-même. En cherchant scrupuleusement cette partie du canyon, il avait eu l'impression de jouer à nouveau avec son père, quand celui-ci lui énonçait un mystère qu'il devait déchiffrer. Quand il trouvait la solution, son père lui disait qu'il serait un bon enquêteur en grandissant, s'il continuait à observer autant qu'il le faisait. Stiles savait qu'il tenait une partie de sa survie dans cette capacité à remarquer les détails. Le geste nerveux qui marquait la colère, l'indécision, la gêne parfois, l'intensité d'un regard, la courbure des lèvres. Sa capacité à lier ces détails à ce qu'ils impliquaient et savoir réagir en conséquence. Tout ce temps, il avait eu l'impression de trahir l'esprit de son père en utilisant ce que celui-ci lui avait appris dans ces circonstances. Maintenant, il pouvait à nouveau être fier de ces qualités sans avoir envie de vomir. Il pouvait sourire à sa propre perspicacité. Il inspira profondément et expira. C'était comme si être au milieu de nulle part, devant un immense vide, seul et en silence, le faisait respirer différemment.
Il rassembla la carte et le prospectus du parc, et les rangea dans le carnet qu'il avait trouvé dans un supermarché, au rayon papeterie. L'acheter lui avait rappeler les rentrées scolaires et les soupirs de sa mère devant les allées noires de monde. Il y notait chaque jour ce qu'il s'était passé dans la journée, où il était allé, ce qu'il y avait vu et entendu. Il avait besoin de garder une trace. Il vivait quelque chose dont il voulait se souvenir.
Stiles inspira profondément et expira. Le carnet dans les mains, il regarda à nouveau le canyon en souriant. Le soleil était en train de disparaitre derrière l'horizon, baignant le paysage d'une lumière orangée déclinante. Lorsqu'il disparaitrait derrière les montagnes, Stiles ramasserait son téléphone, son carnet et ses stylos, avant de remonter dans sa Jeep. Il conduirait jusqu'à un des emplacements de camping du parc, regarderait les étoiles sourire et s'endormirait.
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« Tu savais qu'on ne pouvait pas aller au panneau Hollywood ? Sérieusement, il y a des barrières tout autour et c'est gardé. Je crois que c'est le plus gros mensonge de leurs films. Et c'est leur panneau, ils devraient être au courant qu'on peut pas y aller, non ? Tu le savais toi ?
- Non, » admit Derek. Sa voix était rauque et il ferma les yeux, grimaçant au son. Il soupira avant de pouvoir s'en empêcher.
« Derek, est-ce que ça va ? »
Évidemment que Stiles remarquerait, même à travers un téléphone que quelque chose n'allait pas. Sa voix, tellement remplie d'excitation quelques instants plus tôt, était voilée d'inquiétude. Derek se détesta pour la rendre ainsi. Il serra les mâchoires. « Derek ?
- C'est l'anniversaire de la mort de Laura. » Les mots le quittèrent simplement, sans qu'il ait droit de donner son accord. Peut-être que Stiles n'avait aucun super-pouvoir, peut-être qu'il ne savait pas utiliser la magie, mais il possédait néanmoins une force miraculeuse qui lui permettait de faire parler le loup, alors même que celui-ci ne voulait que se taire.
« Merde, » souffla Stiles à l'autre bout de la ligne. Il serra à nouveau les mâchoires quand il l'entendit se passer une main sur le visage. « Merde, Derek, je suis – tu –
- Parle-moi de Los Angeles, » demanda-t-il. Sa voix avait un accent trop désespéré, trop suppliant. Il voulait simplement fermer les yeux et songer à une ville ensoleillée, à tous les endroits que Stiles avait visité et dont il entendait enfin parler, au sourire du garçon devant ces centaines de choses qu'il découvrait. Il voulait s'imaginer avec lui, sur la route avec lui, toujours à quelques pas de lui.
Il ne regrettait jamais de l'avoir laissé partir, sauf quand ses souvenirs se pressaient contre ses tympans, perçaient des trous dans ses paupières et brulaient contre sa peau, agressant son nez d'une odeur de sang et rappelant à ses doigts la sensation de la terre meuble. Et un sourire tordu accompagné d'yeux rouges identiques à ceux qu'il arborait lui-même aujourd'hui. Il détestait être seul avec lui-même.
Il ouvrit la bouche, sans savoir ce qu'il allait dire, mais Stiles le devança. « Quand tu fais Hollywood Boulevard, c'est le moment où tu te rends réellement compte à quel point tu manques de culture. Parce que, sérieusement, j'avais aucune idée de qui étaient ces gens. Alors, ils sont sympas, ils t'indiquent dans quoi il ou elle bossait, mais bon, faudrait que le pavé libre d'à côté t'offre une mini-biographie. Le pire, c'est quand tu vois des gens se photographier avec les étoiles. Bon, alors déjà, je ne vois pas l'intérêt. Ensuite, je réalise qu'il y a des gens qui savent qui est cette personne, alors je me dis qu'il ou elle a dû faire quelque chose pour … »
Derek sourit à l'excitation qu'il sentait dans la voix de Stiles. Il ferma les yeux et put croire que la chaleur du soleil qui tombait sur lui à travers la vitre était celle de Los Angeles, put croire que Stiles parlait juste à côté de lui, put croire qu'il n'était pas seul, à Beacon Hills, dans un appartement vide rempli de fantômes.
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Le téléphone de Derek vibra. Il grogna. Il ouvrit un œil, le referma face à la lumière de son écran et grogna à nouveau. Puis, il fit un effort pour lire les mots qui s'affichaient.
Bonne nuit, Derek.
Il sourit.
Bonne nuit, Stiles.
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Les pneus de la voiture de Derek crissèrent sur le bitume. Merde. Il se demanda à quelle vitesse volait une harpie, parce qu'il n'était pas sûr de pouvoir aller plus vite en ville, avec les autres voitures, les virages, les feux rouges, les piétons. Il se demanda aussi avec quel genre de mensonges Parrish allait rassurer les habitants qui jureront avoir vue une créature volante avec de longues griffes.
« Putain, putain, putain, » répétait Isaac depuis la banquette arrière. Il était tourné de dos à Derek, le visage presque collé au pare-brise arrière alors qu'il regardait la harpie voler derrière eux. Ses yeux remplis de colère alors qu'elle poussait des cris suraigus.
« Attache toi ! » hurla Derek.
« Quoi ?! » hurla Isaac en retour. Alison ouvrit sa fenêtre, détacha sa ceinture et se pencha par la vitre. « Qu'est-ce que tu fous ?!
- Rassis-toi !
- Ne freine pas ! » hurla-t-elle en retour, pointant son arme à feu sur la harpie avant de tirer.
Les yeux de Derek s'écarquillèrent lorsqu'il vit une voiture de police boucher le prochain carrefour, droit devant eux. « Rentre ! » hurla-t-il avant de se pencher pour tirer brutalement sur le côté du t-shirt de la jeune fille. Il entendit sa tête se cogner lorsqu'elle retomba maladroitement dans l'habitable. Isaac plongea à travers la banquette arrière, passant deux bras autour du siège d'Alison pour y plaquer l'adolescente, alors que Derek virait brutalement sur la droite.
« Putain ! » hurla à nouveau Isaac lorsque les pneus crissèrent et que leurs corps tanguèrent, attirés violemment sur la gauche. Derek enfonça à nouveau l'accélérateur quand il fut face à la route. « Merde, elle nous a pas lâché ! » s'écria le bêta en jetant un coup d'œil derrière eux.
« Encore heureux, elle serait tombée sur les flics autrement, » répondit Alison. Elle rechargea son pistolet quand le téléphone de Derek sonna. Celui-ci l'empoigna et répondit rapidement.
« Quoi ? » demanda-t-il pressement. Si Scott lui annonçait un nouvel essaim de harpies à l'autre bout de la ville, Derek allait les conduire par-dessus le bord de la falaise la plus proche et laisser cette maudite ville se débrouiller seule.
« C'est qu'une foutue baleine bleue !
- Quoi ?
- Quoi ?! » lui fit écho Issac depuis la banquette arrière.
« J'ai roulé cinq cents miles pour une baleine bleue en papier mâché, t'y crois ça ?! Non, sincèrement, la route 66, c'est de la publicité mensongère.
- C'est quoi se délire ? » demanda Isaac, au bord de la crise de nerf, alors que Derek explosait de rire. Le bêta et la chasseuse écarquillèrent les yeux en regardant l'alpha rire. Les épaules de Derek tremblaient alors qu'un rire puissant le quittait, laissant son esprit plus léger sur son chemin.
« Au moins ça rend l'un de nous heureux, » continua Stiles au téléphone, un ton faussement désapprobateur du rire de Derek. « Sinon tu –
- Bordel ! » hurla Isaac quand Derek fit un écart pour éviter une seconde harpie qui fonçait droit sur son capot.
« C'était quoi, ça ?! » s'inquiéta Stiles. Alison tendit les bras par la fenêtre et tira deux coups de feu successifs. « Est-ce que c'était –
- Je te rappelle.
- Derek ! » Il raccrocha et jeta son téléphone dans le porte gobelets entre les deux sièges. Alison tira un nouveau coup de feu. Une minute de plus à essayer de semer la harpie qu'Alison n'avait pas réussi à abattre, et l'esprit de Derek repensa à l'appel de Stiles. Il imagina le visage de ce dernier à la fin de l'appel et explosa à nouveau de rire.
« Okay, génial, on va crever, » marmonna Isaac en s'enfonçant dans la banquette arrière.
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Bonne nuit, Stiles.
Content de savoir que tu es vivant.
Bonne nuit, Derek.
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Il était cinq heure du matin quand le téléphone de Derek sonna. Celui-ci ouvrit un œil, aperçut les premières lettres du nom de Stiles et décrocha. « Allô ?
- Hey, comment tu vas ? »
Derek haussa un sourcil face à son plafond. Habituellement, Stiles commençait directement à parler, développant son idée. C'était comme si celle-ci prenait tellement de place dans son esprit qu'il avait besoin de la faire sortir, de la prononcer à voix haute. Alors, il appelait Derek, parlait pendant plusieurs minutes sans s'arrêter, avant de se souvenir de son interlocuteur. L'alpha aimait ça, juste parce que ça lui permettait d'entendre la voix de Stiles et de s'oublier un moment.
« Bien, » répondit Derek d'une voix rauque. « Et t –
- Tu es malade ?
- Je ne peux pas être malade.
- Ta voix est bizarre.
- Je viens de me réveiller, » dit-il avant de s'éclaircir la gorge. Il dormait peut-être encore à moitié. Ses yeux étaient fermés, son corps était allongé et bordé par la chaleur de sa couverture, il ne sentait pas encore ses muscles. Si Stiles arrêtait de parler, Derek était certain qu'il se rendormirait.
« Il est huit heure, » dit-il avec étonnement.
« Cinq. Où tu es ?
- New York. Pourquoi on n'a pas la même heure ?
- Décalage horaire, » répondit Derek. Lorsque sa réponse ne rencontra que le silence, il essaya de bouger pour se maintenir éveillé. « C'est … hum … » Il n'arrivait pas à penser à une définition.
« Je sais ce qu'est un décalage horaire, » le rassura Stiles. Il y avait un sourire dans sa voix et Derek ne put s'empêcher de sourire en retour. « J'avais jute oublié. Tu veux que je rappelle ?
- Non, » maronna le loup. « Parle-moi de New York.
- Tu vas encore t'endormir pendant que je parle ? Parce que ça devient presque vexant à force, » plaisanta-t-il.
Derek grogna en se levant. Il ouvrit les yeux, le jour commençait seulement à paraitre à l'horizon, colorant le ciel d'un vert menthe par-dessus la ville plongée dans le noir alors que le soleil n'était pas encore présent. « Je me lève, » dit-il.
« J'étais sérieux, je peux te rappeler plus tard.
- Trop tard, » répondit Derek en allant remplir le réservoir d'eau de la machine à café.
« Hmm, » fit Stiles. Le loup l'entendit inspirer avant de parler. « C'est joli. Il y beaucoup de monde. Genre, vraiment beaucoup de monde, plus qu'à Los Angeles ou n'importe quel site touristique que j'ai pu faire. Mais, c'est sympa. C'est grand et les quartiers sont tellement différents les uns des autres que j'ai pas l'impression de toujours être au même endroit. Mais j'ai pas l'impression d'être déjà venu avant.
- Pourquoi tu aurais cette impression ? » demanda Derek, sourcils froncés alors qu'il installait une tasse et appuyait sur le bouton de la machine. Le café commença à se verser dans un bruit de vibration. Stiles ne répondit pas immédiatement.
« J'ai vécu ici. »
Il y eu un nouveau blanc alors que quelque chose se serrait dans le torse de Derek. Il se força à prendre une inspiration, mais il n'arrivait pas à penser à une réponse. La seule chose que son esprit pouvait faire était lister les meutes qu'il connaissait dans les alentours de New York. Il n'en connaissait pas beaucoup, mais il avait une soudaine envie de traverser le pays pour leur rendre visite, et pour faire des rencontres. Des rencontres de courte durée. Il bloqua son téléphone entre sa tête et son épaule, posant ses deux mains en poing sur le comptoir et serrant de toutes ses forces pour ne rien casser.
« Enfin … plus ou moins. Je ne suis jamais vraiment aller où que ce soit. » Il y eut une autre pause. « Derek, tu t'es endormi ?
- Non, » répondit-il d'entre ses mâchoires serrées.
Stiles ne dit rien pendant une seconde. Derek l'entendit inspirer. « Je sais que c'était ici, ou pas très loin, parce qu'ils en parlaient souvent. Je me souviens qu'une fille disait toujours à une autre qu'elle n'avait qu'à aller à Manhattan pour trouver telle ou telle chose. J'ai dû traverser la ville une fois, en arrivant. Je crois. J'ai jamais vraiment demandé. Je crois que je m'en foutais. » Une nouvelle pause. Derek savait qu'il devait dire quelque chose.
« Tu es resté là-bas longtemps ?
- Humm … » Il pouvait presque voir le visage de Stiles grimacer alors qu'il réfléchissait. « Un moment. Je suis pas rester dans la même meute tout le temps, mais c'était le même coin.
- Combien ?
- Je te l'ai dit, je sais p –
- De meutes, » précisa Derek. Il était déchiré entre la part de lui qui voulait laisser tomber le sujet, ne rien savoir, ne pas y penser, et celle qui voulait savoir, avait l'impression de devoir savoir. Comme si cela changerait quoique ce soit. Stiles resta silencieux un instant.
« Deux ou trois ? » Derek dut se mordre la langue pour ne pas lui demander comment il pouvait ne pas savoir, comment il pouvait lancer un nombre au hasard sans sembler affecter.
Ses dents grincèrent quand il parla, les mots sortant sans son accord. « Fais attention à toi. » Derek ouvrit les yeux, lui-même surpris. Il desserra les mâchoires, inspira et expira profondément et força ses épaules à se détendre.
« Oui, » dit simplement Stiles.
Le silence tomba entre eux. Lourd. Il étouffait Derek. « Mais, sinon … tu aimes New York ?
- Oui, » répondit Stiles. Quelques secondes passèrent avant qu'il ne reprenne. « Je suis à Central Parc. C'est vraiment immense. Un gars m'a dit que je pouvais y passer la journée sans problème, que j'aurais toujours quelque chose à voir.
- C'est joli ?
- Je crois que j'aime bien les arbres. Quand ils ont des feuilles, » précisa-t-il. Derek laissa échapper un petit rire. « Et les vendeurs de nourriture ambulants, c'est génial. Je suis officiellement fan des hot-dogs. Oh, et – »
Derek l'écouta lister les choses qu'il aimait à New York. Capable de respirer à nouveau, le nœud qui s'était formé dans sa poitrine se défit au fur et à mesure que la voix de Stiles lui parvenait, jonglant entre les idées, claire et rapide. Il s'assit dans son fauteuil avec une tasse de café et regarda le soleil se lever.
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Stiles appelait régulièrement, tous les deux jours environ, même lorsqu'il n'avait pas grand-chose à raconter, même quand il n'avait fait que rouler sur une interstates pendant deux jours. Il parlait des stations-services et de comment elles se ressemblaient toutes, des automobilistes qui ne devraient probablement pas avoir le droit de conduire, avant de rire du fait qu'il n'avait techniquement pas le droit de conduire, des paysages qu'il avait croisés. Il demandait à Derek ce qu'il se passait à Beacon Hills, s'il ne risquait pas de mourir cette semaine. Il demandait des nouvelles d'Isaac, de Scott, Lydia et Alison. Une fois même, il avait demandé des nouvelles de Malia et Cora. Derek avait ri, mais Stiles avait insisté. Parfois, le loup avait l'impression qu'il en demandait pour que la conversation continue, mais il n'était pas non plus pressé de raccrocher.
Derek n'osait jamais demander à Stiles où il était. Généralement, Stiles le faisait de lui-même, mais les fois où ce n'était pas le cas, il devait se retenir. Il recevait ses appels les yeux fermés ou dirigés vers le ciel. Il lançait régulièrement des coups d'œil à son téléphone quand quarante-huit heures étaient presque passées, essayant de se convaincre qu'il ne le faisait pas. Une sorte de routine s'installa à nouveau dans la vie de Derek, juste suffisante pour ne pas le faire perdre pied. Les appels étaient comme relever la tête hors de l'eau assez longtemps pour respirer, juste avant de replonger sous l'eau, dans les problèmes surnaturels, dans les problèmes plus humains d'une bande d'adolescents en dernière année de lycée qui lui demandaient de l'aide, comme s'il savait quoi faire.
Derek pensait à Stiles dans le silence et quand il réalisait avec un vertige que la plupart des membres de sa meute allaient partir, eux aussi.
Stiles pensait à Derek dans les nuits sombres et bruyantes et quand un inconnu lui donnait envie de quitter sa propre peau en lui souriant dans la rue.
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Lorsque son téléphone sonna à vingt-trois heures, Derek se souvint que Stiles était sur la côte est et calcula qu'il était deux heure du matin là où il était. Il décrocha rapidement, inquiet.
« Stiles ?
- Est-ce que je te dégoûte ? »
Derek cligna plusieurs fois des yeux. La voix de Stiles était calme, stable, mais ses mots avaient été pressés. Et ils avaient frappé Derek comme une gifle.
« Quoi ?
- Est-ce que je te dégoûte ? » répéta Stiles, appuyant plus ses mots pour être sûr d'être compris.
« Pourquoi tu –
- Réponds-moi.
- Non, Stiles. Tu ne me dégoûtes pas.
- Mais ce que j'étais, oui. »
Derek sentit quelque chose se serrer dans son ventre. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit avant un instant. « Ceux qui t'ont fait ça me dégoûtent. »
Derek attendit, mais Stiles ne dit rien d'autre. Il avala sa salive avec difficulté. Il pouvait entendre la respiration de l'humain de l'autre côté de la ligne. « Stiles ?
- Je dois y aller.
- St – »
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« Et après, le mec se laisse chuter – bon il est attaché, hein, donc il risque rien – mais, il se laisse chuter sur plusieurs mètres et t'as toute la foule qui – Oui ? Euh … je ne sais pas, je …
- Stiles ?
- Attends, il y a un mec qui – oh. » Derek tendit l'oreille, à travers les bruits de voiture et les passants, il arriva quand même à distinguer la voix d'un homme, une voix grave et rauque. C'est juste que quelqu'un avec des yeux comme les tiens … 'fin ça devrait pas trainer seul dans une ville aussi dangereuse la nuit, tu vois. « Euh … d'accord. Je ferai attention ?
- Stiles, pars.
- …
- Pars, » dit Derek. L'homme commença à dire quelque chose, puis il y eut un bruit de chute.
« Woah, eh, vous allez bien ? » se pressa de dire Stiles. Derek l'entendit bouger. « Vous avez besoin d'aide ?
- Stiles, qu'est-ce que tu fiches, pars de là !
- Il est tombé, » se défendit-il et Derek l'entendit l'aider à se relever. « Est-ce que vous avez bu ? » demanda alors Stiles. Ouais, mais juste quelques verres, c'est rien, je vais bien, je suis pas bourré. « Uh, » fit Stiles amusé. Derek entendit deux pas rapides et froissement de vêtements. « Derek, je dois y aller.
- C'est une blague ? Stiles, reste loin de lui !
- Il n'arrive même pas à tenir debout, » expliqua Stiles avec un rire léger. Derek serra les dents. « Je vais juste faire attention à ce qu'il ne tombe pas sur la route.
- Stiles, s'il te plait, fais atten –
- Derek, je sais prendre soin de moi. » Les mots de Stiles avaient claqué, peut-être plus durement que celui-ci ne l'avait prévu, peut-être pas. Derek resta sans voix un moment, ses yeux tombèrent sur son canapé et il resta à fixer le meuble jusqu'à entendre Stiles soupirer à l'autre bout du téléphone. « Ça va aller. Ne t'inquiète pas. Si je ne te rappelle pas dans deux heures, tu as le droit de lancer une mission de sauvetage, d'accord ? » Son ton léger et plaisantin n'apaisa pas Derek, mais ce dernier apprécia l'effort.
« D'accord. Fai – à plus.
- Bye – Eh ! Pas par ic – » La conversation s'arrêta et Derek fut incapable de faire quoique ce soit d'autre que fixer son téléphone pendant deux heures, avant que Stiles ne rappelle enfin.
« … et il a fini par s'écrouler une troisième fois dans le caniveau. C'est là qu'un flic a débarqué et nous a demandé ce qu'on faisait. Donc je lui ai expliqué tout ce que je t'ai expliqué et il l'a embarqué. Je me suis senti un peu mal pour lui, il ne faisait rien de mal.
- A part être saoul en public et risquer de causer un accident de la route.
- Il essayait juste de faire des blagues, » le défendit Stiles, une affection naïve dans la voix. Il soupira dramatiquement. « Elles étaient vraiment, vraiment mauvaises.
- De quoi ?
- Ses blagues, » répondit-il. « Il a passé cinq minutes a essayé de me convaincre que le frère d'Albert Einstein s'appelait Frank. » Derek resta silencieux. « C'est parce que Franken –
- J'ai compris, » dit Derek. « Donc tout va bien ? En dehors de mecs saouls qui viennent t'adresser la parole en pleine rue ?
- Boston est sympa. Je voulais monter jusqu'au Maine, mais on m'a dit que c'était plus joli en automne, alors je pensais redescendre la côte en attendant.
- Tu prévois pour dans longtemps. » Sa remarque l'avait quitté avant que Derek ne réalise ce qu'elle pouvait impliquer. Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne, et le loup pouvait entendre son cœur frapper contre ses tympans. « C'est bien, » se pressa-t-il d'ajouter. C'était le mois de juin, l'automne était dans longtemps et il ne pouvait s'empêcher de penser au nombre de jours qui allait devoir s'écouler avant que Stiles n'aille au Maine.
« Tu le penses ? » demanda Stiles.
Derek haussa une épaule, mais réalisa que l'autre ne pouvait pas le voir. « Si tu veux voir le Maine en automne, autant commencer à réfléchir à où tu vas aller entre temps. » Il y eut un silence de l'autre côté de la ligne, puis Stiles soupira.
« Je suppose, oui. »
Derek s'éclaircit la gorge. « Alors où tu penses t'arrêter ensui –
- Pourquoi c'est toujours moi qui t'appelle ? » Derek cligna plusieurs fois des yeux.
« Comment ça ?
- C'est toujours moi qui t'appelle. Jamais l'inverse.
- Je ne savais pas que tu voulais que je t'appelle. »
Il y eut un court silence et Derek s'apprêtait à dire quelque chose, n'importe quoi, quand la voix de Stiles reprit. « Et toi, Derek ? Qu'est-ce que toi tu veux ? »
Le loup se tut. Ce n'était pas qu'il ne savait pas quoi dire, il savait exactement quoi dire. Son esprit avait hurlé une réponse dès le dernier mot de la question de Stiles. Il le voulait lui. Il voulait Stiles, ici avec lui, ou ailleurs, peu importe. Il se fichait d'où il était tant que l'autre était là, tant qu'il n'était plus seul, tant qu'il pouvait veiller sur lui, s'assurer que personne ne lui faisait du mal. Il voulait Stiles. Et il ne pouvait certainement pas lui dire ça. Alors il ne répondit rien.
Après plusieurs moments de silence, il entendit Stiles lâcher un rire amer tout en souffle. « Si jamais tu trouves, rappelle-moi. »
Derek n'eut pas le temps de prononcer la première lettre de son nom que Stiles avait raccroché.
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Derek ouvrit la porte quand Isaac frappa. Il savait que ça n'allait pas avant d'ouvrir, parce que personne ne prenait la peine de frapper en temps normal. Le problème des yeux bleus, c'était leur sensibilité. Ceux d'Isaac étaient encore rougis et Derek était pourtant sûr qu'il avait pleuré il y a longtemps.
Le bêta s'éclaircit la gorge. « Est-ce que je peux rester chez toi ?
- Tu sais bien que oui, » lui répondit Derek en faisant un pas sur le côté pour le laisser passer.
Mais Isaac ne bougea pas. Il baissa les yeux un instant avant de soupirer. Il se passa une main à l'arrière de la tête et releva finalement le regard sur Derek en reprenant. « Non, je veux dire … genre, jusqu'à ce que je parte pour la fac. »
Derek aurait aimé comprendre plus rapidement. « Oh.
- Ouais … » Isaac baissa à nouveau la tête. Il serrait les mâchoires, comme s'il essayait de ne pas laisser ses émotions prendre le dessus à nouveau. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Derek parla avant lui.
« Bien sûr que tu peux rester.
- Merci, » répondit Isaac après un silence. Il entra dans l'appartement du loup, mais n'avait jamais eu l'air d'y être aussi perdu. « C'est juste pour trois mois, tu sais, et je –
- Isaac, tu pourrais rester trois ans que ça ne me dérangerait pas. » Derek planta un regard assuré dans celui de son bêta et celui-ci acquiesça une fois avant d'aller s'assoir. Il se dirigea dans le canapé avant de virer et de s'assoir sur le fauteuil. Il releva ses genoux contre lui et regarda par la fenêtre.
Derek le regarda, pensant qu'il devrait peut-être lui demander ce qu'il s'était passé, comment il allait, s'il voulait tout simplement parler. Mais il ne pouvait se décider à le faire. Il n'avait pas besoin d'explication. Il connaissait Cora. Il savait que les choses n'allaient pas entre eux depuis un moment. S'il était honnête, les choses n'avaient jamais été entre eux. C'était déjà incroyable qu'elles aient duré si longtemps. Il y a quelques semaines, il avait demandé à Cora si elle comptait s'installer à Seattle avec Isaac en septembre. Après qu'elle ait juste haussé les épaules, il s'était attendu à voir Isaac arriver d'un jour à l'autre.
Derek était en train de préparer du chocolat chaud – parce qu'il ne savait pas gérer ce genre de situation – quand il entendit Lydia monter rapidement les escaliers. Elle ouvrit la porte sans même frapper. « Hey, Malia m'a appelée. »
Les deux loups la regardèrent avec surprise. « Je sais, » reprit-elle. « Moi aussi, ça m'a surprise.
- Qu'est-ce qu'il y a dans ton sac ? » l'interrogea Derek en remarquant le sac de course. La seule chose qu'il sentait était du sucre, beaucoup de sucre, avec encore un peu de sucre.
Elle fouilla dedans et en sortit deux sacs plastiques de marshmallow. « Je sais gérer ce genre de situation.
- Je ne suis pas sûr que –
- Vous ne pouvez pas vous saouler, donc ce sera du sucre, » continua-t-elle avant de se diriger dans le salon. Elle posa son sac sur la table et lança un des paquets à Isaac.
Celui-ci la regarda comme incapable de savoir si elle était sérieuse ou non. « J'apprécie l'intention, » dit-il. « Mais j'ai l'impression que tu me confonds avec Alison. »
Elle haussa un sourcil, vexée qu'il doute d'elle. Elle sortit un coffret de trois DVDs. « C'est bien les Seigneur des Anneaux tes films préférés, non ? » Le regard d'Isaac s'illumina. « J'aurais pris de la glace au caramel et l'intégral de Tarantino si tu étais Alison, » ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel. « Derek, où est ton ordinateur ? » Celui-ci pensa à soupirer, mais se contenta de lui donner son ordinateur et de la laisser installer le film.
Lydia était partie le lendemain après avoir rappelé pour la centième fois à Isaac qu'il pouvait passer la voir s'il avait besoin de quoique ce soit. Le regard qu'elle avait ensuite lancé à Derek signifiait prend soin de lui, à la légère nuance qu'il était menaçant. L'alpha leva les yeux au ciel. Quelques minutes seulement après que la banshee soit partie, Isaac essaya de s'éclipser pour retourner chercher ses affaires. Derek ne le laissa pas partir seul.
Il gara sa Camaro dans le parking devant l'immeuble de quatre étages où Cora et Isaac avaient emménagé un an et demi plus tôt. Quand sa sœur était soudainement réapparue à Beacon Hills, elle n'était pas longtemps restée dans le loft de son frère. Leur maison familiale n'étant alors plus qu'une ruine, elle avait décidé de trouver un endroit à elle. Derek n'admettrait jamais combien il avait détesté le fait que sa sœur ne veuille pas rester avec lui. Elle était la seule famille qui lui restait et il était incapable de ne pas être égoïste. Puis, elle s'était mise en couple avec Isaac et l'avait entrainé avec elle. Le garçon avait aussi quitté le loft, dans lequel il avait emménagé après sa transformation. Son père avait été tué dans le désordre ambiant de la ville juste une semaine après qu'il ait été mordu, et Isaac n'avait pas eu l'air de vouloir s'approcher à nouveau de chez lui. Derek l'avait fait rester avec lui, se sentant responsable pour son bêta. Une fois les deux adolescents partis du loft, le silence lui avait rappelé la solitude qui avait suivi la mort de Laura. Il était arrivé au point de ne presque plus supporter son appartement, quand … il ne fut à nouveau plus seul.
Derek regarda Isaac qui hésitait à quitter la voiture. Il n'y avait aucune expression sur le visage du garçon. « Tu veux que je vienne avec toi ?
- Non. Elle n'est pas là de toute façon.
- Je sais, mais je pourrais t'aider à porter tes affaires.
- J'ai pas grand-chose à prendre, » fit remarquer Isaac avec un rire amer. Il prit une profonde inspiration avant de finalement quitter la voiture. Derek attendit, les yeux fermés et la tête basculée en arrière.
Cora n'avait pas appelé. Derek ne s'était pas réellement attendu à ce qu'elle le fasse. Elle devait savoir qu'Isaac viendrait chez lui. Mais, tout de même, c'était sa sœur.
Après un moment, il tendit l'oreille pour savoir ce que faisait Isaac. Le bêta se tenait immobile. Puis, il l'entendit ramasser des sacs et fermer la porte derrière lui.
Isaac rangea les sacs dans le coffre de Derek, il les regarda un instant avant de le refermer et de venir se rassoir. Derek ne redémarra pas immédiatement. « T'arrive à croire que c'est fini ? Juste comme ça. C'est fini. » Derek l'observa un moment. Les yeux bleus étaient dans le vague. Il balança sa tête en arrière.
« Comment tu te sens ?
- C'est bizarre, mais je crois que je ne suis même pas vraiment triste. C'est normal ?
- Pourquoi tu me demandes à moi ? J'ai l'air de gérer les relations de façon normale ?
- Non, mais à qui d'autre je suis censé demander ? » Derek pencha la tête sur le côté pour lui donner raison. « Alors ?
- Je pense que tu n'as pas à être triste. Pas après tout ça.
- Comment je suis censé me sentir, alors ? » demanda Isaac, quelque chose de réellement perdu dans la voix.
Derek continua de le regarder. Isaac semblait attendre une réponse, semblait vouloir une réponse, n'importe laquelle. Juste quelque chose. Juste quelqu'un pour le guider. C'était à ça qu'était censé servir Derek, non ? C'était lui l'alpha, Isaac le bêta. Il était censé l'aider.
« Sens toi comme tu veux. »
Un rire court s'échappa de la gorge d'Isaac. « Et si je ne sais pas ce que je veux ? »
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Merci de suivre cette histoire et merci pour toutes vos réactions, vous êtes incroyables !
Il y aura au total 28 chapitres à cette histoire, donc les choses ne sont pas encore finies. J'espère que vous les apprécierez aussi !
A bientôt
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