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Chapitre 20 : Citrouilles et vérités
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Il n'avait pas voulu rester à Boston après ça et Lydia ne lui en avait pas voulu. Elle n'avait pas eu les détails et ne les avait pas demandés quand Stiles s'était montré vague sur la question.
Stiles s'était dirigé au nord, en longeant à nouveau la côte. L'océan avait quelque chose de calme et Stiles était en quête de mettre le doigt sur ce qui lui donnait ce sentiment. Il doutait que ce soit une mission qu'il puisse remplir, mais cela l'occupait. Il avait acheté un nouveau carnet et aimait la double page qui consistait en une longue liste raturée.
« Est-ce que vous trouvez que l'océan a quelque chose de calme ? » demanda-t-il soudainement à la serveuse du diner quand elle vint lui servir un chocolat chaud. Elle leva des yeux surpris vers lui et leva la tête vers la fenêtre pour regarder l'étendue bleue à travers la vitre.
Elle fronça les sourcils avant de baisser les yeux, une lueur triste passa dans ses yeux noisette. « Pas vraiment, désolé.
- Vous le trouvez comment alors ? » Elle cligna des yeux plusieurs fois en l'observant. Il y avait une méfiance dans son regard que Stiles ne connaissait que trop bien. « Je mène une étude, c'est tout. » Il ouvrit son carnet et lui tendit la double page. « Il me rend calme et je cherche pourquoi. Mais, s'il ne vous rend pas calme, alors qu'est-ce qu'il vous fait ? »
Un sourire amusé apparut alors sur les lèvres de la jeune fille. Puis, elle fronça à nouveau les sourcils. « Il me fait peur, » avoua-t-elle. Elle haussa une épaule et détourna les yeux, mais lorsqu'elle revint à Stiles, elle se rendit compte qu'il ne la jugeait pas. « Il pourrait tous nous avaler en un rien de temps. Tout emporter, ne laisser que des ruines, aucune trace qu'on ait un jour existé. Je trouve ça terrifiant. »
Stiles hocha la tête et la serveuse partit. Il marqua sa réponse dans son carnet et regarda à nouveau par la fenêtre. Il pensa à l'oubli et songea comme il était doux d'oublier certaines choses, comme il était plaisant de voir certaines traces disparaitre, comme l'eau avait toujours semblé réparer certains dommages. Il pensa à ses carnets, ses photos, aux choses et aux gens qu'il ne voulait pas oublier. Il pensa qu'il faisait ces souvenirs pour lui, et que personne d'autre que lui n'avait d'intérêt à garder ces choses en mémoire. Il pensa aux choses qu'il avait oublié et dont il aimerait se souvenir. Il pensa à la peur qu'il avait d'en oublier certaines. Il pensa à celles qu'il ne pourrait jamais oublier. Il ne savait pas ce qu'il ressentait face à l'oubli. Juste que celui-ci était injuste.
Stiles finit son petit déjeuner et sortit du diner. Il avança jusqu'au bord du parking, là où la bute tombait vers le sable de la plage qui s'enfonçait dans l'océan. Il trouva une vieille dame assise sur la barrière en bois du parking. Il marcha jusqu'à elle, observant sa posture et son visage alors qu'elle regardait l'océan. « Bonjour. Est-ce que l'océan vous rend calme ? » demanda-t-il.
La vieille dame se retourna vers lui avec un air étonné. « Calme ? » Stiles hocha la tête et elle lui sourit doucement. Ses lèvres pincées, elle secoua la tête. « Non, mon petit.
- Qu'est-ce que vous ressentez alors ? »
Elle retourna ses yeux sur l'océan, l'observant à nouveau avant de soupirer. « Je me sens triste, » dit-elle. Stiles l'observa dans l'attente d'une réponse et elle expliqua. « Je viens de là-bas. » Elle tendit le doigt en direction de l'océan. « Je suis Irlandaise. Je suis venue ici parce que j'ai épousé un américain et qu'il voulait rentrer chez lui. » Elle marqua une pause. « Mon pays me manque. Ma famille. Tout. L'Amérique est bien, je suppose, mais mon pays … tu connais l'Irlande ? » Stiles secoua la tête. « C'est magnifique, » dit-elle, avec des yeux brillants, comme si elle revoyait les paysages dans lesquels elle avait grandi en regardant Stiles. « Je me sens triste, parce que tout me manque.
- Pourquoi vous ne rentrez pas, si tout vous manque ? »
Elle eut l'air surprise de sa question, comme si elle n'y avait jamais pensé. Puis, elle lui sourit tendrement. « Ce n'est pas si facile que ça.
- Pourquoi ? »
La vieille dame détourna le regard sur l'océan et réfléchit un instant. « Je savais que tout me manquerait, je m'y étais préparée. Et puis, c'est un mal pour un bien. Si je partais maintenant, c'est ce pays-ci qui me manquerait. » Elle releva la tête vers lui et lui sourit.
Stiles ne pensait pas au manque. C'était une chose à laquelle il ne s'était jamais autorisé à penser. Il l'avait fait, au début, quand il était encore trop jeune pour savoir ce qui était vraiment dangereux pour lui. Ses parents lui manquaient, sa vie d'avant lui manquait, Beacon Hills et Scott lui manquaient. Mais comme il ne pouvait de toute façon rien retrouver, et que personne n'aimait un garçon triste, il avait arrêté. Même aujourd'hui, même s'il avait le droit d'être triste, il ne pensait pas à ce qui lui manquait. Parce que cela ne servait à rien de toute manière. Personne ne revenait simplement parce qu'il vous manquait.
« Est-ce qu'il vous arrive de penser à comment les choses auraient tourné si vous n'étiez pas partie ? » demanda Stiles avant de savoir qu'il se posait la question.
Elle hocha lentement la tête. « Souvent, » admit-elle. Puis, elle fronça les sourcils, semblant comprendre quelque chose sur lui sans que Stiles n'ait dit un mot. « Pourquoi l'océan te rend-il calme ? » demanda-t-elle.
Stiles resta silencieux un instant avant de hausser une épaule. « C'est ce que je cherche à comprendre, » dit-il. Elle le regarda en hochant la tête. Stiles s'assit à côté d'elle et ouvrit son carnet, où il y marqua la réponse de la vieille dame.
« Où vas-tu comme ça, mon petit ? » demanda-t-elle après que Stiles soit resté assis une dizaine de minutes auprès d'elle.
« Je vais dans le Maine, pour l'automne.
- Tu voyages tout seul ? » Stiles hocha la tête et elle sembla s'inquiété. « Quel âge as-tu ? Tu me sembles bien jeune pour te promener aussi loin tout seul. »
Stiles sourit, amusé. Il n'eut pas le cœur de lui répondre, il savait que n'importe quel mot serait amer sur sa langue. « Pourquoi vous pensez à l'Irlande, si ça vous rend triste ? »
Elle cligna plusieurs fois des yeux. « On ne peut pas simplement arrêter de penser à quelque chose parce que cela nous rend triste. » Elle vit dans les yeux de Stiles qu'il n'était pas d'accord. « Être triste n'est pas un mal, » reprit-elle d'un ton concerné. Hey, gamin. Si tu pleures, c'est pas grave. « Si tu évites de penser à ce qui te rend triste, tu finiras par craquer, comme l'orage. » Elle leva une main pour la poser sur son épaule, mais Stiles se leva pour l'éviter. Il la regarda, rencontra ses yeux surpris et lui sourit d'un air désolé.
« Je dois y aller, j'ai une longue route à faire. » La main de la vieille dame retomba sur ses cuisses. « Merci pour m'avoir répondu. » Il lui fit un signe de la main avant de s'écarter. Il enjamba la barrière en bois et commença à avancer vers sa voiture.
« Mon petit ! » Il se retourna. « Appelle ta mère, d'accord ? Je suis sûre qu'elle s'inquiète pour toi. »
Stiles lui sourit avant de se retourner, incapable de lui répondre. Il savait qu'elle avait raison. Sa mère aurait été inquiète pour lui.
Il rangea son carnet dans la boite à gant une fois à l'intérieur de la voiture. Il regarda une dernière fois l'océan avant de démarrer. Il ne savait toujours pas pourquoi il le calmait, mais il commença à penser que ça n'avait pas d'importance.
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« Est-ce que ça fait sens comme ça ?
- Hm, non, » avoua Stiles. Il entendit Lydia soupirer à l'autre bout de la ligne. Il aurait vraiment aimé comprendre, mais ça n'avait pas de sens. « Mais, c'est pas grave, c'est joli quand même, » ajouta-t-il.
Le Maine était vraiment beau. Les arbres n'avaient pas encore pris les couleurs d'automne dont on lui avait parlé, brun et orange et doré, mais il aimait quand même le paysage. Il longeait toujours la côte, mais, sans qu'il ne comprenne pourquoi, elle lui semblait plus pâle qu'en Floride, plus douce et plus calme.
« Je vais essayer de trouver une meilleure explication et je te rappelle, » promit Lydia. La botanique n'était pas son domaine de prédilection, elle avait toujours trouvé les plantes ennuyeuses, à moins qu'elles permettent de produire des sorts ou des poisons. « Je dois y aller, mon cours commence dans deux minutes, » ajouta-t-elle. Ils se dirent au revoir, mais au moment où elle s'apprêtait à raccrocher, elle se souvint de quelque chose. « Oh ! J'ai presque oublié, mais Isaac est très vexé.
- Quoi ? Pourquoi ?
- Il a l'impression d'être laissé pour compte. Tu envoies même des photos à Scott maintenant, et il n'a jamais reçu de nouvelles. Okay, là je dois vraiment y aller. » Elle raccrocha avant que Stiles n'ait le temps de dire quoique ce soit.
Il regarda son téléphone. Il avait accidentellement envoyé un message à Scott durant la soirée du bar. Il avait voulu envoyer la photo de la jeune fille avec une pinte à Derek, mais son cerveau avait mal contrôlé ses doigts. Scott avait semblé si heureux de recevoir de ses nouvelles que Stiles n'avait pas eu le cœur de retourner au silence. Ils ne s'appelaient pas, s'envoyaient presque exclusivement des photos. Stiles des paysages qu'il voyait, Scott du campus de UCLA, de ses cours, d'Alison. C'était plus simple de communiquer ainsi, pour l'un comme pour l'autre.
Stiles jeta un coup d'œil à l'arrière de la Jeep. Sur le sol, entre le siège passager et la banquette arrière, il y avait une boite en bois que Stiles n'avait toujours pas ouverte.
Il ouvrit ses contacts et regarda le nom d'Isaac. Il fronça les sourcils, se demandant si Lydia avait plaisanté. Puis, il l'appela sans se laisser trop le temps de réfléchir. « Allô ? » fit la voix d'Isaac d'un air suspicieux.
« Je ne pensais pas que je te manquerai autant, » dit Stiles. Il était facile d'être sarcastique avec Isaac, puisque cela semblait être le moyen de communication préféré du bêta. Il était toujours facile d'imiter la façon d'agir de son interlocuteur.
Il y eut un silence au bout de la ligne. « Qui c'est ?
- Oh, peut-être que je ne suis pas un si gros manque al –
- Stiles ? » hésita la voix d'Isaac.
« Oui ?
- Huh, » fit Isaac. « Qui a dit que tu me manquais ?
- Lydia.
- Hm. Elle exagère. Je pensais juste que tu m'aimais plus que Scott. » Stiles ne répondit rien, pensant que c'était la meilleure réponse qu'il pouvait donner. « Mais elle m'a dit que tu étais saoul en envoyant cette photo, alors ma fierté se porte bien. Tu es où ? Toujours à Boston ?
- Non, dans le Maine. C'est joli. Et toi ?
- Seattle. Les cours ont commencé il y a deux semaines.
- Je ne suis jamais allé à Seattle.
- C'est une façon de demander si tu peux venir squatter chez moi ?
- C'est à toi que je manque. »
Dix minutes plus tard, Stiles changeait de direction, roulant vers l'ouest en direction de l'état de Washington.
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La route jusqu'à Seattle était longue. Stiles ne s'était pas rendu compte à quel point traverser le pays prenait du temps, et il avait pourtant déjà changé de côte. Sans arrêt prévu sur la route, il s'étonnait à trouver le temps long, alors il commença à chercher quoi voir sur le bord de celle-ci. Chicago avait été un premier arrêt. Après être resté deux jours à parcourir la ville, il repartit. Il monta ensuite jusqu'à la frontière canadienne, juste pour voir ce à quoi ressemblait une frontière. Puis alla passer une semaine au parc de Yellowstone. Il avait prévu de n'y rester qu'un jour où deux, mais les paysages étaient trop incroyables et il avait passé trois heures au téléphone à parler à Derek du volcan. Après plusieurs arrêts dans les réserves indiennes, il dépassait enfin le panneau de la ville de Seattle et s'arrêta pour prendre une photo pour Scott et appeler Isaac pour savoir où aller.
« Trois semaines pour traverser le pays ? J'ai cru que tu avais fini par avoir un accident, » se moqua Isaac quand Stiles apparut à la porte de son appartement.
Celui-ci haussa une épaule. « Je n'aime pas les lignes droites, » répondit-il simplement. Un matelas était posé par terre à côté du lit et ne laissait qu'un mètre d'espace pour passer entre lui et le bureau. Ledit bureau était couvert de livres et de feuilles volantes, mais le désordre se tenait rigoureusement à une dizaine de centimètres d'écart de l'ordinateur.
« T'as faim ?
- Pas vraiment, » répondit Stiles sans réfléchir, ses yeux passant sur les livres ouverts et les notes en essayant de les déchiffrer. Il ne savait même pas ce qu'Isaac étudiait.
« Moi oui. Viens, » dit Isaac avant de prendre sa veste et de se diriger vers la porte. Stiles le suivit à travers couloirs et escaliers jusqu'à un large réfectoire. La nuit était tombée et il ne voyait que son propre reflet sur les vitres. Ça et le chemin trop rapidement parcourut pour qu'il se repère le rendait légèrement claustrophobique. Il avait envie de sortir pour cesser d'être aussi désorienté. Il imita les gestes d'Isaac, prit un plateau, se servit une entrée et un plat, puis s'assit en face du loup.
« Juste comme le lycée.
- Si tu le dis, » répondit-il avant de pouvoir filtrer sa réponse. Il avait perdu l'habitude de faire ça. Isaac haussa un sourcil avant d'oser un sourire timide, ou gêné, et Stiles baissa les yeux sur la nourriture. Il n'avait pas faim.
« Comment était la route ? Où tu es allé jusqu'à maintenant ? Lydia était vague. » Isaac ne le regardait pas, les yeux fixés sur sa nourriture avec plus de concentration que nécessaire. Stiles savait à quoi ressemblait quelqu'un qui évitait son regard. Il lui raconta son voyage, avec les mêmes mots qu'il avait utilisés pour Lydia.
Ils étaient retournés dans la chambre d'Isaac lorsque Stiles finit de parler. Il s'assit sur la chaise de bureau alors qu'Isaac s'asseyait sur son lit, les jambes tendues. Un coup d'œil au réveil l'informa qu'il était tard. « Tu n'as pas cours demain ?
- Si, » répondit nonchalamment Isaac, jetant un rapide regard sur le réveil. « Ça fait partie de l'expérience étudiante de peu dormir, non ? » Il eut un sourire ironique qui ressemblait à une grimace. « Eh puis, c'est pas comme si j'avais l'habitude des longues nuits de sommeil. » Il resta silencieux un instant, avant de céder. « Ouais, j'ai cours à huit heure demain. Je suppose qu'on devrait aller se coucher. » Il se leva et alla chercher son pyjama dans le placard à l'entrée de la chambre. Lorsqu'il releva les yeux sur Stiles, il s'immobilisa un instant. « La salle de bain est là, si tu veux, » dit-il avec un signe de tête, avant de retourner s'assoir sur son lit. Stiles prit son sac et alla se changer.
Lorsqu'il revint, Isaac était déjà allongé sous sa couette et lui tournait le dos. Il alla s'allonger à son tour et la pièce fut rapidement silencieuse. Stiles n'aurait pas su décrire ce silence, il n'était ni lourd, ni gênant, plutôt comme si quelque chose de non-dit, mais de parfaitement compris, s'était établi entre eux. C'était la seule façon dont Stiles pouvait expliquer pourquoi la question qu'Isaac posa ensuite ne le fit pas se raidir. « Tu dors bien depuis que tu es parti ?
- Ça dépend des jours, je crois. Parfois, je n'y arrive pas, parfois je me réveille en sursaut. Mais parfois, je dors neuf heures d'affilées et je ne pensais même pas que je pouvais faire ça. »
Isaac sourit, un léger rire quitta ses lèvres. « Ouais, trop d'insomnies donne l'impression qu'on ne dormira plus jamais.
- Et toi, tu dors comment ?
- Plutôt bien. J'ai appris à gérer les mauvaises nuits. » Il y eut encore un silence, avant qu'Isaac ne demande. « Ça te gène si je laisse allumé ?
- Non. » Stiles vit les épaules du loup se détendre. Il resta allongé sur le dos, ferma les yeux malgré le besoin qu'il avait de les garder ouverts et se répéta que tout allait bien. Il ne put s'endormir que lorsqu'il fut certain qu'Isaac dormait.
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« Tu penses vraiment que c'est une bonne idée ?
- Es-tu déjà allé à une fête universitaire, Stiles ? » L'interpelé secoua la tête, même si Isaac connaissait déjà la réponse à sa question. Il doutait que Stiles soit déjà allé à une fête tout-court. À l'exception de noël et du nouvel an, peut-être des anniversaires auxquels il avait pu assister enfant. « Alors, c'est une bonne idée.
- C'est ce que tu fais depuis que tu es à Seattle ? Tu fais la fête ? » Isaac grimaça.
« Généralement je reste enfermé dans ma chambre, mais il y a un début à tout. Okay, tu as besoin d'un costume, » continua-t-il pour changer de sujet. Il regarda autour de lui dans la chambre.
Stiles le regarda étrangement. « Pourquoi ? On ne va pas aller frapper aux portes, si ?
- Non, mais c'est halloween et c'est une fête costumée, donc il te faut un costume. Oh – » fit-il dans un soudain éclair de génie. Il se pencha et tira le drap blanc du matelas posé au sol qui servait de lit à Stiles. « Tu vas être un fantôme.
- Et toi, tu vas être quoi ? » demanda dubitativement Stiles en lui prenant le drap des mains. Il essayait de ne pas penser à son dernier Halloween. Il avait été un fantôme. Deux trous dans un vieux drap était le seul costume que sa mère avait pu lui trouver. Pour le dernier passé à Beacon Hills, il avait été Batman et Scott avait été Spiderman. Il concentra son regard sur Isaac.
Ce dernier eut un sourire narquois à la question. « Prêt ? » Stiles haussa les sourcils. Le bêta grimaça une seconde, puis ses yeux luirent, dorés, et son visage entier se transforma, ses traits plus durs, moins humains, moins reconnaissables et figés dans une expression de colère sauvage alors qu'il prenait son apparence de loup. Stiles fut incapable de contrôler son mouvement de recul. Isaac recula lui aussi d'un pas en voyant la réaction de l'humain. « Désolé, » dit immédiatement Isaac en reprenant un visage humain. « Je me suis juste dit que je ne pourrais jamais sortir comme ça en public à part aujourd'hui, » ajouta-t-il avec un petit sourire hésitant qui se voulait complice.
Stiles hocha lentement la tête, ses yeux fixés dans ceux du loup. « C'est parfait, » dit-il. Isaac l'observa encore une seconde avant de hocher la tête. Puis, il se tourna vers le bureau et y prit une paire de ciseaux. « Il faut faire des trous pour les yeux. »
Quelques minutes plus tard, Stiles avait un drap passé au-dessus de la tête, deux trous lui permettant de voir à travers, mais qui ne laissaient pas voir son visage. Isaac l'observait, son visage à nouveau changé, canines dépassant de sa lèvre supérieure. « On a l'air ridicule, » commenta Stiles.
« Tu es ridicule. Moi, j'ai l'air terrifiant. » Isaac fut satisfait du silence de Stiles. Puis, une seconde plus tard, il se souvint de ce que cette apparence devait lui évoquer. « On peut juste laisser tomber et rester ici, si tu préfères. »
Le drap se balança de gauche à droite alors que Stiles secouait la tête. « Non, allons-y. Essayons. » Isaac hocha une fois la tête avant de se retourner et de quitter la chambre, suivi de l'humain.
Ils traversèrent les couloirs de la résidence universitaire, croisant quelques autres étudiants, eux aussi déguisés. La plupart haussait les sourcils ou reculait devant Isaac, puis, ils voyaient Stiles et souriait d'amusement. La fête, où Isaac avait été invité par une fille avec laquelle il partageait un cours, se déroulait à l'autre bout du campus. Ils croisèrent d'autres déguisements en chemin, des personnes qui essayaient de leur faire peur en sautant hors de buissons ou en hurlant. Isaac les entendait venir et pouffer de rire avant de se mettre à l'action, et prévenait Stiles à chaque fois. La nuit était tombée et il faisait frais, de petits nuages de vapeur quittaient la bouche de ceux qui discutaient. Le campus semblait tout aussi vivant qu'en plein jour. Isaac semblait ne pas y faire attention, mais Stiles, deux pas derrière lui, ne pouvait empêcher son regard de passer sur chaque visage, chaque personne, chaque déguisement.
Lorsqu'ils arrivèrent sur place, Stiles avait l'impression d'avoir pénétré le décor d'un film. L'appartement, de sa décoration aux personnes qui l'habitaient, semblait issu de l'imagination d'un scénariste dépourvu d'idées qui pioche dans des clichés surutilisés pour écrire sa scène. De la musique forte, des gens déguisés qui discutaient en groupe, certains qui dansaient dans un coin de la pièce, tous avec un gobelet à la main. Stiles se sentit submergé entre le bruit, le mouvement et l'odeur. Il ne voulait pas imaginer être Isaac. Lorsqu'il se tourna vers son ami, il fut incapable de dire s'il grimaçait sous ses traits de loups. Stiles était ravi d'être caché sous un drap, avec la possibilité de grimacer sans retenu, de se replier sur lui-même pour éviter les gens qui passaient à côté de lui.
Une fille s'approcha d'eux en écarquillant les yeux. « Isaac ? Wow, ton maquillage est génial ! » Isaac rit avant de lui répondre. Stiles n'entendit qu'à moitié ce qu'ils disaient. Il regarda l'étudiante, cheveux bruns, yeux bruns. Physiquement, elle ressemblait un peu à Cora, mais elle souriait beaucoup plus.
« C'est qui ?
- Stiles, un ami.
- Stiles ? » répéta-t-elle comme si elle était persuadée d'avoir mal entendu.
Isaac rit, regardant Stiles d'un air moqueur. « Je suppose que Esmeralda semble normal, comparé à Stiles. » La jeune fille lui frappa le bras avec un regard noir, mais Isaac ne fit que rire encore plus.
Stiles fut surpris quand des gens continuèrent d'arriver au fur et à mesure de la soirée dans l'appartement déjà noir de monde. Il découvrit que rester de l'autre côté de la table du buffet lui permettait de garder ses distances avec la foule. Cela ne l'empêcha pas d'écouter des conversations, la plupart des étudiants finissaient par lui poser des questions sur ce qu'il faisait, comme s'il était l'un des leurs. Il donnait des réponses vagues jusqu'à ce que le sujet change, puis aidait quelqu'un de déjà saoul à se servir un verre.
Il observa les gens. Il était facile de deviner les relations des uns et des autres, de voir qui aimait être là et qui se sentait forcé de l'être. Il sourit lorsqu'il vit Esmeralda s'accrocher au bras d'Isaac pour la quatrième fois en riant et la façon dont elle essaya de le faire rester quand il s'éloigna pour rejoindre Stiles. « Viens.
- Ca va, je suis –
- Stiles, quel est l'intérêt pour toi de venir à une fête étudiante si tu ne participes pas à la fête ? Tu es supposé vivre une expérience là, pas observer de loin.
- Et comment je suis censé faire ça ? » demanda Stiles. Il ne pouvait pas pénétrer dans la foule, ne pouvait pas laisser autant de gens s'approcher de lui sans garder les yeux sur eux.
« Viens parler, imite les autres. » Stiles réfléchit à ce nouveau masque, le composa dans sa tête. Il venait de passer plus d'une heure à observer les gens autour de lui, il pouvait faire ça. « Tu portes un drap pour te protéger du monde de toute façon, » ajouta Isaac.
Stiles inspira profondément, puis, il fit le tour de la table. Il s'apprêtait à faire un pas en avant pour suivre Isaac, mais s'arrêta. Par réflexe, il fit un pas en arrière quand quelqu'un passa près de lui. Le loup attendit un moment, avant de lever une main pour lui dire de rester où il était. Il repartit vers ses amies, leur dit quelques mots en désignant Stiles d'une main, puis, les deux filles sourirent et ils avancèrent vers lui.
« Qui est donc mort et revient nous hanter ? » plaisanta une jeune fille aux cheveux courts teints en rose en s'arrêtant à côté de lui. Elle avait un œil vert et l'autre noir, tous deux portaient des lentilles.
« Un ami qui date du lycée, » expliqua Isaac. Stiles remarqua qu'il n'avait techniquement pas menti. Il suivit la conversation lorsqu'elle reprit, évita un peu trop brusquement la fille aux cheveux roses lorsqu'elle tenta de le prendre dans ses bras. Isaac se contenta de rire et Stiles était content qu'on ne puisse pas voir son visage. Isaac l'interrogea du regard et Stiles donna un hochement de tête rapide pour lui dire que tout allait bien.
La musique s'arrêta brusquement quand quelqu'un décida de lancer un blindtest, spéciale musique de films d'horreur. Isaac grogna, « Je déteste les films d'horreur. » Lui et Stiles restèrent silencieux alors que les titres de films étaient criés à travers la pièce. Lorsqu'il fut décidé d'élargir le critère à seulement musique de film, Isaac fut étonné de voir Stiles répondre sans difficulté plusieurs fois.
Vers une heure du matin, ils quittèrent la fête. Esmeralda s'accrocha au cou d'Isaac, la jeune fille aux cheveux roses sourit à Stiles en lui tendant un bout de papier où elle avait inscrit son numéro de téléphone. Ses joues avaient la couleur de ses cheveux. Ils partirent. « Félicitation, » se moqua Isaac quand Stiles regarda le papier d'un air dubitatif. Il arrivait difficilement à le garder dans la main à travers le drap et espérait que le vent l'emporte. « Tu vas la rappeler ? » demanda-t-il, amusé.
Stiles haussa un sourcil dans sa direction même si le loup ne pouvait pas le voir. « Tu comptes revoir Esmeralda ? » Isaac détourna le regard, perdit son sourire et, quelques secondes plus tard, haussa une épaule.
« Pourquoi pas ? Je pourrais, » répondit-il d'un ton sombre. Ils continuèrent de marcher en silence dans les allées du campus, maintenant presque vides, à l'exception de quelques personnes assises sur les bancs. L'air était froid, mordant, et Stiles était heureux d'avoir un drap passé au-dessus de la tête pour lui tenir chaud. Isaac semblait ne pas remarquer le vent. « C'est fini entre Cora et moi, » dit-il.
Stiles ne dit rien, il hocha simplement la tête, prenant en compte l'information. Après un moment, Isaac soupira. Il regarda autour d'eux et lorsqu'il ne vit personne, il changea à nouveau, reprenant ses traits humains. Alors, Stiles put voir la peine sur son visage, mais aussi la frustration. « Pourquoi tu ne demandes jamais rien ? J'arrive pas à savoir si c'est parce que tu t'en fous, parce que tu connais déjà les réponses, ou parce que tu n'oses pas. »
Il s'était arrêté, forçant Stiles à en faire de même. Ce dernier resta silencieux et immobile, observant simplement le loup. Généralement, cela fonctionnait. Les gens trouvaient la réponse qu'ils voulaient entendre et étaient satisfaits sans qu'il n'ait rien à faire. Isaac était différent. Il voulait la vérité, il se fichait qu'elle lui plaise ou non.
« Un mélange des trois, je suppose, » répondit finalement Stiles, contrôlant sa voix pour qu'elle soit monocorde.
Isaac l'observa encore une seconde avant d'enfouir les mains dans les poches de sa veste et de se remettre à marcher. Stiles recommença à le suivre. Après quelques minutes à marcher dans un silence lourd, il demanda, « Qu'est-ce que tu veux que je te demande ?
- Oh bordel, rends pas ça bizarre, » grogna Isaac avec un grimace. Il ralentit jusqu'à ce que Stiles marche à côté de lui et non derrière. « C'est juste qu'en général, les gens demandent ce qu'il s'est passé.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demanda alors Stiles et Isaac soupira. Il pouvait sentir l'exaspération du loup et serra les mâchoires. Quelque chose de froid glissa le long de sa nuque. Issac ne répondit pas immédiatement.
« Je voulais venir à Seattle. Pas elle. Quand elle m'a dit pour la trentième fois de partir, seul, j'ai fini par le faire. Sauf que je suis parti chez Derek et que j'y ai passé la fin de l'été. » Il se tut un instant avant de reprendre, d'un ton définitif. « C'est Cora. Elle en avait juste fini avec toute cette histoire. Avec moi. On ne peut pas vraiment dire que je ne l'avais pas vu venir. C'est déjà étonnant qu'on ait duré aussi longtemps. Je crois … j'en sais rien, je crois qu'on savait dès le début que ça marcherait pas. Mais c'était bien d'avoir quelqu'un.
- Comment tu vas ?
- Je vais mieux, » répondit-il avec un haussement d'épaule. « J'imagine que j'arrive enfin à voir pourquoi c'est mieux comme ça. » Ils arrivèrent à la résidence où se trouvait la chambre d'Isaac. Il n'y avait plus personne dans les couloirs, même si les lumières étaient encore allumées. C'était si silencieux que lorsque Stiles parla à nouveau, il murmura.
« Est-ce que je peux dire quelque chose ? » osa-t-il.
Isaac eut l'air étonné mais ravi. « Vas-y.
- C'est juste que je n'ai jamais compris ce que tu faisais avec elle. » Isaac renifla un rire en finissant de monter les escaliers. Il s'arrêta sur le palier, leva les yeux au plafond comme s'il pensait à quelque chose. Puis, il se retourna vers Stiles en recommençant à avancer.
« J'ai l'impression que personne n'a jamais compris ça. J'aimais ne pas être seul. Je l'aimais. » Il murmura sa dernière phrase en se retournant.
« Pourquoi c'est si mal d'être seul ? » demanda Stiles, sa voix presque un murmure alors qu'ils s'arrêtaient devant la porte de la chambre pour qu'Isaac l'ouvre. Sur la route, il avait rencontré tout un tas de gens, des familles voyageant ensemble et se disputant sur quoi voir en premier, des gens seuls aux airs mélancoliques, deux personnes se tenant par la main sans se regarder une seule fois. Il ne savait pas s'il était mieux d'être seul ou de partager sa misère avec quelqu'un d'autre et l'entrainer dedans avec soi.
« Je suppose que ça ne l'est pas, » réfléchit Isaac en ouvrant la porte et en entrant. « J'en sais rien. Tu veux être seul ? » demanda-il en se tournant à nouveau vers Stiles.
Ce dernier ferma la porte derrière lui et le fixa un instant, sans aucune idée de quoi répondre. Il avait passé de nombreuses heures à réfléchir, au volant, arrêté à un diner, sur un banc, sur la banquette arrière de sa voiture. Il y avait encore beaucoup de questions auxquelles il n'avait pas de réponses, et beaucoup d'autres qu'il ne s'était pas encore posé. « Je ne sais pas, » répondit-il honnêtement.
Isaac tourna la tête vers le plafond, semblant réfléchir à quelque chose. Puis, il reposa les yeux sur Stiles. « Tu comptes garder ce drap sur la tête ? » demanda-t-il en prenant son pyjama dans la commode. Stiles retira son déguisement et étendit le drap sur le matelas posé au sol. « Hm, c'était peut-être pas une si bonne idée que ça, » remarqua Isaac en voyant les deux trous au milieu du drap maintenant étendu. « Heureusement que tu as une couverture en plus. »
Isaac se changea dans la chambre pendant que Stiles le faisait dans la salle de bain. Il ne tourna pas le dos à la glace en retirant son pull, ni son pantalon. La glace ne lui renvoyait que le reflet de son buste, mais il baissa les yeux sur le reste. Il laissa ses doigts passer sur certaines cicatrices, les dessiner instinctivement. Il se demanda si Isaac savait ce à quoi il ressemblait, si c'était pour ça qu'il le laissait se cacher dans la salle de bain sans une seule remarque. Il se demanda si le bêta avait imaginé une autre raison. Stiles savait qu'une liste de raisons lui sauterait à la gorge s'il laissait assez de temps à son esprit.
Lorsqu'il retourna dans la chambre et alla s'assoir en tailleur sur le matelas, Isaac était assis, adossé au mur, ses jambes tendues dépassant du lit. Seule la lampe de bureau était allumée, illuminant faiblement le reste de la pièce. Aucun des deux garçons ne semblait fatigué. « On se croirait à une soirée pyjama d'ados de quinze ans, » se moqua Isaac, en partie pour briser le silence.
« Je n'ai jamais fait ça, » fit remarquer Stiles.
Isaac rit légèrement, avant de dire « D'accord, on va te faire vivre une seconde expérience clichée alors. » Il appuya sa tête en arrière contre le mur. « Action ou vérité ?
- Vraiment ? » demanda Stiles. Isaac haussa un sourcil, certainement parce que Stiles avait l'air bien plus excité qu'il n'aurait dû l'être. Il réfléchit, pesant le pour et le contre dans sa tête. « Vérité ?
- Hummm, » fit Isaac, en se forçant à être sérieux. Il ouvrit une première fois la bouche, mais ravala sa question. Il réfléchit un moment avant de demander, « C'était quoi ton premier animal de compagnie ?
- Je n'en ai jamais eu.
- Vraiment ?
- Ma mère était allergique au chat et on n'avait pas le temps pour avoir un chien. » Isaac hocha lentement la tête. « Action ou vérité ? » demanda Stiles.
« Vérité, » répondit immédiatement Isaac. S'il avait appris une chose en jouant avec Malia et Alison, c'était qu'action était le choix le plus dangereux.
Stiles réfléchit. Il n'avait jamais joué à ce jeu, mais se souvenait d'un film où ils y jouaient. C'était censé être une expérience clichée, alors il suivit ce guide. « C'était qui ton premier baiser ? »
Isaac grimaça. Il regarda Stiles en le jaugeant du regard. « D'accord, alors il va falloir établir une règle avant d'aller plus loin, » commença-t-il en se redressant. « Rien de ce qu'on dit ici ne quitte cette pièce. » Stiles haussa un sourcil. « Promets.
- Je promets … et je m'inquiète.
- Malia, » répondit ensuite Isaac avec une grimace. Stiles fronça les sourcils. « Oui, cette Malia. Ne demande pas. Elle venait juste de redevenir humaine et son premier réflexe fut visiblement de sauter sur quelqu'un. » Il regarda Stiles à la fois sérieux et horrifié. « Imagine ça : on la connaissait depuis deux jours, elle nous décrochait pas un mot, je me retrouve seul avec elle deux minutes et sans que je comprenne quoique ce soit, elle avait enroulé ses bras autour de mon cou et m'embrassait. » Stiles explosa de rire. « C'était traumatisant !
- Ravi de savoir que c'est un motif récurrent chez toi. » Isaac cligna plusieurs fois des yeux avant de comprendre.
« Est-ce que tu viens juste de – vraiment ?! Okay, action ou vérité ?
- Vérité ?
- À quel point tu m'en veux de t'avoir jeté contre cette table basse ? »
Stiles rit à nouveau, mais son rire fut plus court. « Je ne t'en veux pas.
- Ce qui est quelque chose d'anormal pour quelqu'un qui a eu le crâne ouvert à cause de moi.
- Derek m'a dit que tu n'avais pas pensé à mal.
- Et tu l'as cru ?
- Je ne … » Les yeux de Stiles se vidèrent pendant une seconde, une toute petite seconde mais Isaac ne le manqua pas. « Je n'avais pas à poser de question. Et tu avais le droit de me pousser contre cette table.
- J'avais le – » Isaac s'interrompit en réalisant qu'il ne voulait pas savoir. Il grimaça.
« Action ou vérité ? » demanda Stiles après un silence.
« Vérité.
- À quel point je te dégoûte ?
- Quoi ? » sursauta Isaac. Stiles garda un regard sûr fixé dans le sien. Le bêta ne dit rien, attendant que quelque chose se passe qui l'empêcherait de répondre. Les yeux de l'humain était aussi froid que le jour où ils l'avaient rencontré, sans expression, mais pas vides, une once de défi au fond d'eux, quelque chose de vivant sous la surface. « Je ne pense pas que tu me dégoutes. C'est juste toute cette histoire, et c'est … bordel, c'est comme marcher sur des œufs, j'ai l'impression qu'une seule question de travers et la partie est finie et je … j'ai pas envie de faire de connerie, tu ne mérites pas ça.
- Tu évites de me poser des questions parce que tu as peur de me faire du mal ? » demanda Stiles.
Isaac haussa une épaule. Il s'apprêtait à simplement répondre oui, mais d'autres mots sortirent de sa bouche. « Je sais ce que c'est de recevoir des questions auxquelles on ne veut pas répondre. » Il marqua une pause, basculant simplement sa tête en arrière contre le mur. Autant ne pas faire de demie confession. « Ouais, Cora est experte pour poser les pires questions aux pires moments. Parfois, je me dis qu'elle le faisait exprès.
- Cora est une connasse. » Les mots de Stiles l'avaient quitté sans son accord. Il força son visage à se rigidifier, il se força à rester immobile et essaya tant bien que mal de contrôler ses battements de cœur. Il n'aurait jamais dû dire quelque chose comme ça. Idiot. Il voyait déjà les yeux d'Isaac s'illuminer de jaune, une main s'enrouler autour de sa gorge alors qu'il était plaqué contre le matelas, des griffes s'infiltrant sous sa peau. Sti –
Isaac explosa d'un rire si puissant que Stiles sursauta. Le bêta se plaqua une main contre la bouche pour tenter d'étouffer le son, mais son corps entier était secoué par son rire. « Wow, ça je m'y attendais pas, » finit-il par dire à travers son rire. « Qui aurait cru que tu pouvais dire ça ? » ajouta-t-il.
Lorsqu'il se tourna vers Stiles, vit à quel point il était figé, son sourire disparut. « Hey, je ne vais pas m'énerver. » Sa voix était calme, douce, celle qu'il ne prenait que pour rassurer quelqu'un.
Il y eut un silence pendant quelques instants, alors que Stiles arrivait à se persuader qu'Isaac n'allait pas l'attaquer. Le bêta ne le regarda pas pendant ce temps. « Tu peux me poser des questions, » dit Stiles, son ton calme et sérieux. Isaac le regarda à nouveau. « Je – d'une certaine façon, je m'en fiche. Tout ça, » dit-il avec un geste vague de la main, « c'est juste là, c'est comme ça. Et si je ne veux pas répondre, je ne le ferai pas. Ça te va ?
- Seulement si ça marche dans les deux sens. » Les deux garçons s'observèrent un moment, se jaugeant du regard. « D'accord, » finit par dire Isaac. « Commence. »
Stiles réfléchit une minute avant de demander. « Pourquoi tu dors la lumière allumée ? » Cela faisait longtemps qu'il ne questionnait plus les habitudes étranges des gens autour de lui, surtout quand ceux-ci semblaient avoir une valise de raisons douloureuses avec lesquelles répondre, mais c'était la seule chose à laquelle il pouvait penser.
« Je fais des cauchemars, » dit simplement Isaac. « Je préfère me réveiller avec la lumière allumée, car je panique moins si j'arrive à voir ce qu'il y a autour de moi. » Stiles hocha la tête en silence. « Comment tu as fini dans un endroit pareil ? »
Stiles sentit un poids froid lui tomber dans l'estomac, mais cela ne lui donna pas envie de se taire. Il y avait quelque chose, que ce soit dans l'obscurité de la pièce, l'heure tardive ou le silence, qui lui donnait l'impression de pouvoir parler. « Ma mère était spéciale. Elle pouvait faire de la magie. Quand elle est morte, ils ont essayé de me faire faire la même chose, mais je … je ne peux pas faire ça. Alors, ils m'ont trouvé une autre utilité. » Isaac grimaça. Il ouvrit la bouche, comme s'il allait demander quelque chose à contrecœur. « J'avais treize ans, » le devança Stiles.
Isaac ne dit rien, ne hocha même pas la tête. Après un silence, il dit seulement, « A ton tour. »
« Comment était ta mère ?
- Je ne l'ai pas vraiment connue. Elle est morte quand j'avais cinq ans. » Isaac inspira profondément avant de poser la prochaine question. « Comment était ton père ? »
Un sourire s'étendit sur les lèvres de Stiles. « C'était le meilleur, » dit-il d'un ton émerveillé. Isaac le regarda avec intérêt. « Il était le sheriff. Pour moi, c'était un superhéros. Il aidait les gens, il sauvait des vies, il combattait le crime. Je le trouvais génial. Et il – il était toujours tellement gentil avec nous, ma mère et moi. Même quand il rentrait complètement crevé de son boulot, ils nous écoutaient parler pendant des heures sans jamais en avoir marre. Il – je l'adorais. » Quelque chose s'enroula autour de sa gorge, se frotta contre sa nuque, glacial. « Il me manque. »
Stiles prit une profonde inspiration avant de demander. « Et toi ?
- Oh, hm. » Isaac eut un court rire nerveux. « Mon père … mon père, hmm … » Son regard se durcit. « Mon père était un enfoiré. » Quelque chose se battait en lui, Stiles le voyait dans la façon dont ses doigts bougeaient ensemble, s'écrasaient les uns les autres d'un air décidé. Isaac laissa retomber ses mains quand il commença à parler.
« Tu te souviens de la réflexion sur la claustrophobie, la première fois que je suis venu chez Derek et que tu étais là ? C'est sa faute. À mon père. Depuis que j'avais … j'en sais rien, dix ans, peut-être, et que je faisais une connerie ou répondais mal, il … on avait un vieux congélateur qui ne marchait plus au sous-sol. Il … il lui a trouvé une autre utilité. Alors, je déteste les espaces étroits. Et être dans le noir.
« Derek … je ne sais pas exactement comment il l'a su, mais il l'a su. Il m'a offert une porte de sortie. Il m'a expliqué que ça me donnerait les moyens de me défendre et que je n'aurais plus jamais à avoir peur de lui. D'un côté, il m'a proposé ça parce qu'il voulait plus de pouvoir. Plus une meute est grande, plus un alpha est puissant. Mais de l'autre, il aurait pu proposer ça à n'importe qui, et pas au gamin qui ne parlait à personne et avait désespérément besoin d'aide. Alors j'ai dit oui. »
Stiles ne se demanda pas comment Isaac pouvait raconter une histoire pareille sur un ton inaffecté. Le même ton qu'on utilise pour parler de la météo ou commander une pizza. Stiles comprenait ça. Cette distance nécessaire pour ne pas craquer, l'impression de parler de quelqu'un d'autre, d'une fiction et non de réelles marques gravées dans leurs peaux et plus profondément encore. Il voyait le vide dans les yeux bleus d'Isaac, et commença à penser que, peut-être, quelqu'un pouvait comprendre. D'une certaine façon.
« J'ai pas tué mon père. Peut-être que si j'en avais eu l'opportunité, à ma première pleine lune, peut-être que je l'aurais fait. Je le saurais jamais. À l'époque, il y avait un kanima en ville. C'est une sorte de gros lézard qui paralyse les gens. Il a tué mon père. Après ça, Derek m'a recueilli. Pas seulement chez lui, il est devenu mon tuteur jusqu'à ce que j'ai dix-huit ans, même si à la fin je ne vivais plus chez lui. Il a tout géré. Il ne m'a jamais rien demandé en retour. Même s'il en aurait eu le droit. »
Isaac inspira profondément avant d'ajouter. « Et il ne s'est jamais plaint. » Il tourna à nouveau la tête vers Stiles. « C'est le truc de Derek, ça. Il a besoin de s'occuper des autres. »
Stiles sentit une boule de chaleur s'agiter en lui, pas exactement sans douleur. Il fronça les sourcils alors qu'il laissait les mots l'atteindre pleinement. « Alors c'est ce qu'il fait ? Il prend soin des trucs abimés ?
- Oui. Je pense. C'est une bonne chose, non ?
- Et qu'est-ce qu'il en fait une fois qu'ils sont réparés ? » Il s'en débarrasse.
« Il les laisse faire ce qu'ils veulent, » répondit Isaac.
Ce qu'il voulait ?
Stiles avait passé des mois sur la route à réfléchir et il se sentait toujours aussi perdu. Il voulait ne plus être perdu. Il voulait ne plus avoir de cauchemar. Il voulait se sentir chez lui quelque part. Il voulait ne plus être seul, ne voulait plus de cette solitude qui lui faisait mal et semblait le ronger jusqu'à l'os. Il voulait une direction, une vraie direction, pas une qu'on suit avec des panneaux de circulation, pas une qui ne mène qu'à une autre ville qui ressemble à toutes les autres, remplies d'autres routes bétonnées qu'il ne savait pas différencier. Il voulait plus qu'une direction, il voulait une destination. Et plus il enchainait les kilomètres, plus il était évident que cette destination n'était pas géographique. Il pouvait rouler autant qu'il voulait, pouvait chercher autant qu'il voulait, tant qu'il ne saurait pas ce qu'il espérait trouver, il ne le trouverait pas. Alors Stiles continuait de rouler en espérant une illumination qui ne viendrait pas, fixait l'océan en espérant qu'une vague lui murmure une réponse, demandait aux gens qu'ils rencontraient le sens qu'ils donnaient à leur vie en espérant en donner un à la sienne. Trouve une raison de continuer à respirer, gamin. Mais maintenant, il n'avait plus personne à regarder droit dans les yeux avec défiance. Parce que Stiles avait respiré pendant cinq ans en attendant d'être libre, et maintenant qu'il l'était, il se demandait quelle était sa nouvelle raison de respirer. Il avait tellement souhaité être libre qu'il n'avait jamais pensé à ce qu'il ferait une fois qu'il le serait. C'était l'objectif ultime, la fin de l'histoire. Sauf que l'histoire continuait de s'écrire et que Stiles n'avait aucune idée d'où il devait la mener.
« Est-ce que tu comptes retourner à Beacon Hills ? » demanda Isaac. Stiles resta silencieux, parce qu'il n'avait pas la réponse à cette question. Il s'était posé la question plus de fois qu'il n'avait pu le compter. Il devait rentrer à Beacon Hills avec une réponse. Il ne l'avait pas. « Est-ce que tu en as envie ? » Et voilà La Question.
Ce qu'il voulait. Chaque fois, une réponse apparaissait clairement dans sa tête. Mais elle ne pouvait pas être la bonne réponse. « Je ne sais pas ce dont j'ai envie, » répondit-il.
Isaac inspira profondément, observant Stiles avant de basculer sa tête en arrière à nouveau. « Est-ce que je peux te demander quelque chose ?
- C'est pas ce qu'on fait depuis tout à l'heure ? » répondit Stiles.
Isaac haussa une épaule avant de reposer les yeux sur l'autre. « Est-ce que tu aimes Derek ? »
Stiles perdit le contrôle de lui-même un instant. Son cœur s'affola, ses poumons oublièrent comment respirer, ses paupières s'écarquillèrent. Il retrouva ce contrôle une seconde plus tard, mais il était trop tard. Isaac sourit, satisfait et victorieux, avant de détourner le regard. Il n'avait plus besoin d'une réponse.
« Exactement comme lui, » dit Isaac et Stiles fit de son mieux pour ne pas réagir à ses mots. « Crois-moi, j'entends ses battements de cœur après tout. Mais il ne te demandera jamais de revenir. » Il attendit quelques secondes. « Tu sais pourquoi ? »
Stiles resta silencieux, espérant qu'Isaac continue. Face au silence qui s'éternisait, il secoua négativement la tête.
Le ton du bêta était plus ferme quand il reprit. « Il ne te le demandera jamais, parce qu'il aurait l'impression de te forcer la main. Ça le rend malade de penser à ce que tu as pu vivre. Depuis le début, depuis le premier jour, la première fois où on t'a mentionné. Ça se voyait dans la façon qu'il avait de se tenir, de serrer le volant de sa voiture comme s'il allait le briser. C'est pas toi qu'il ne supportait pas, c'était ce que tu avais vécu. C'est –
- Dégoûtant.
- Ne me dis pas que tu penses le contraire ? » demanda Isaac, de la frustration dans sa voix. Stiles se força à ne pas réagir. Le loup secoua la tête en détournant le regard, puis il reprit. « Ça le tuerait de ressembler rien qu'un peu à eux. »
Stiles resta silencieux un moment. Il sentait la glace remplir ses veines. « Pourquoi tu me dis ça ?
- Parce que Derek ne te le dira pas, et que tu as besoin de le savoir. » Stiles avait baissé la tête vers ses mains alors qu'Isaac parlait. « Il ne t'a pas dit pourquoi il voulait que tu partes, si ?
- C'est parce qu'il avait promis de me libérer quand vous n'auriez plus besoin de moi pour maintenir le traité de paix. »
Isaac tourna la tête avec un sourire amer et agacé. Il soupira avant de se reconcentrer sur Stiles. « Donc, tu penses qu'il s'est juste débarrassé de toi dès que tu as cessé d'être utile, c'est ça ? » Stiles ne répondit pas et Isaac secoua lentement la tête de gauche à droite. « C'est exactement ce que tu penses. »
L'humain le regardait à nouveau, son visage dénué d'expression. Isaac sut que, même s'il avait voulu ne pas s'en mêler, il n'aurait pas eu le choix. C'était un jeu délicat pour lequel Derek était désespérément maladroit et dont Stiles n'avait jamais appris les règles.
« C'est une question de liberté, d'une façon ou d'une autre. Il veut que tu sois libre, parce que … merde, parce que tu devrais l'être, c'est tout. Mais aussi parce que peu importe combien tu étais heureux avec lui, ou que tu veuilles rester, ou même ce que tu ressentais pour lui, d'après lui, tu n'étais pas libre de vouloir ça. Tu ne connais rien d'autre, alors évidemment que tu vas le choisir lui en comparaison à toute la merde que tu as pu vivre avant de le rencontrer. C'était pas un choix conscient. D'une manière ou d'une autre, t'étais contraint de le choisir lui. »
Stiles resta silencieux un moment avant de parler. « C'est pour ça que je ne peux pas retourner à Beacon Hills. Parce que ça n'a aucun sens.
- Qu'est-ce qui n'a aucun sens ? » Stiles sentit quelque chose casser en lui devant la confusion d'Isaac.
« Pourquoi est-ce que je veux Derek ? Je ne devrais pas vouloir Derek. Je devrais vouloir … quelque chose qui … que je peux trouver là-bas, quelque part, quelque chose que je dois partir chercher et trouver et … je suis censé vouloir être libre. Je suis censé être heureux d'être libre, mais je ne le suis pas. » Sa voix se brisa de frustration. Il ne l'était pas. Il n'était pas heureux et ne savait pas comment l'être sans se tuer au passage. « Je ne le suis pas et – et ça n'a aucun sens. » Il prit une respiration saccadée. « J'ai attendu ça depuis des années. Je devrais … Je devrais –
- On s'en fout de ce que tu devrais, Stiles. » Stiles le regarda sans comprendre. « La liberté, ce n'est pas être seul dans une voiture à parcourir le monde. Pas forcément. C'est juste choisir de faire ce que tu veux. Et choisir d'être avec qui tu veux. Si tu es libre, tu peux choisir de ne pas être seul.
« Je sais ce que Derek est censé représenter, je sais qu'il est la dernière personne à t'avoir possédé, mais est-ce que c'est vraiment l'impression qu'il te donnait ? Ne retourne jamais à Beacon Hills si tu ne veux plus jamais le revoir, ou s'il te rappelle trop ce que tu as vécu pour que ce soit supportable. Mais si c'est lui que tu veux, envoie le monde chier. Tu penses que tu devrais faire autre chose ? Pourquoi ? Parce que ça n'est pas logique, parce qu'on attend que tu fasses autre chose ? Vu ce que le monde t'a pris jusqu'ici, c'est pas comme si tu lui devais quoi que ce soit. »
Stiles cligna plusieurs fois des yeux, surpris par la colère latente qu'il pouvait sentir sous les mots d'Isaac. Ils restèrent plusieurs minutes en silence.
« Stiles, qu'est-ce que tu veux ? »
Stiles savait.
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