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Chapitre 26 : Des papiers tachés d'encre

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Lorsqu'il ouvrit la boite un bois, Stiles s'attendait presque à ce que les enveloppes se soient volatilisées. Mais elles étaient toutes là. Il prit celle posée tout au-dessus des autres, une simple enveloppe blanche sur laquelle était inscrite son nom d'une écriture fine et rapide qu'il ne connaissait pas. Il déchira l'ouverture au dos et déplia la feuille de papier blanche à carreau scolaire qui se trouvait à l'intérieur. Il regarda la date, dix-huit octobre.

Stiles,

C'est arrivé encore une fois. On dit qu'on s'habitue à tout, j'aurais aimé ne jamais m'habituer à ça. Je n'ai pas tué, toujours pas. Parfois, je me demande pendant combien de temps encore j'arriverai à éviter ça. Cette fois, c'est presque arrivé, mais Alison a planté une flèche à travers son crâne avant. Ses yeux étaient éteints pendant des heures après ça, même après qu'on soit rentré, même après que j'ai lavé le sang sur ses mains. Elle a fait un cauchemar. Encore.

Je crois que ma mère s'inquiète. Elle devrait s'inquiéter pour mes notes, pour mes fréquentations, pas pour ma vie, ou ma santé mentale comme elle dit. Une fois, elle a parlé de partir de Beacon Hills. Je crois qu'elle n'a pas compris quand j'ai dit que je voulais rester. Je ne suis pas sûr de comprendre moi-même. Je ne peux juste pas quitter la meute, ou Alison. Parfois, je me demande comment les choses auraient tourné si tu étais resté à Beacon Hills, comment tu agirais avec le reste de la meute. Et puis, quelque chose comme ça arrive, et je me dis que c'est mieux que tu sois loin d'ici, en sécurité.

Ton ami Scott.

Stiles fixa la feuille de papier, ne comprenant pas entièrement ce dont Scott parlait, se doutant que ses mots auraient plus de sens s'il avait lu les précédentes. Il relut la dernière phrase et s'étonna à sourire devant la naïveté de son ami.

Il bascula la tête en arrière sur le bord du lit. Il effleura de bout du doigt l'enveloppe qui était maintenant en haut de la boite. Son nom y était encore une fois écrit avec la même écriture pressée.

Il releva les yeux et croisa le regard de Derek à travers la pièce, qui détourna aussitôt le sien. Stiles sourit. « Je sais que tu m'observes. » Derek releva des yeux innocents vers lui. Stiles secoua la tête.

Il baissa à nouveau les yeux sur la lettre, relut quelques phrases et se tourna à nouveau vers Derek. « Est-ce que Scott a déjà tué quelqu'un ? »

Derek haussa les sourcils d'étonnement. « Non, jamais, » répondit-il rapidement, comme si l'idée était si stupide qu'il ne pouvait pas la laisser flotter dans l'air. Il se redressa sur le canapé et écarta son livre. « On évite de tuer autant que possible, même si tout le monde n'est pas gêné par ça. Mais quand c'est le plan, Scott est toujours celui qui propose les solutions les plus ridicules pour l'empêcher. » Stiles regarda un point fixe et hocha lentement la tête. « Est-ce que ça t'horrifie ? »

Stiles secoua la tête avant de regarder à nouveau Derek. « Je sais que tu as déjà tué quelqu'un si c'est ce qui t'inquiète.

- Je n'ai pas tué qu'une seule personne.

- Je sais. » Derek le fixa, sourcils froncés. « J'ai entendu parler de toi avant de venir ici. Ne t'inquiète pas, je ne prends pas leurs dires pour argent comptant, » ajouta-t-il rapidement devant l'expression de son petit-ami. « C'est juste que je sais de quoi tu peux être capable. On ne m'aurait pas envoyé ici si tu n'étais pas craint. »

Derek avait envie de savoir ce qu'avait pu entendre Stiles, au moins pour écarter certaines idées. Stiles dut lire dans ses pensées, comme il le faisait souvent, parce qu'il sourit. « Même s'ils t'avaient présenté comme le pire des monstres, tu penses vraiment que j'y croirais encore ? » Stiles continua de le regarder quelques instants pour vérifier que ses mots étaient compris avant de retourner son attention vers la boite de lettres.

Il prit celle en haut de la pile, puis la reposa. Il prit toutes les lettres dans ses mains avant de les retourner. Il commença par la toute première écrite.

Stiles regarda son nom et l'adresse écrite dessus. Il n'avait aucun souvenir d'habiter à cet endroit. L'écriture était plus ronde et plus maladroite. Il y avait un tampon pour indiquer que le pli devait être renvoyé à l'expéditeur. Stiles ouvrit l'enveloppe qui contenait une feuille de papier verte, datée du six février, aucune année n'était indiquée et Stiles le regretta. Il aurait aimé savoir quand exactement Scott avait perdu sa trace. À ce moment de sa vie, il avait déjà commencé à perdre notion du temps et ce six février n'était pas assez précis, c'était flou et ridicule. Il réalisa que pour Scott, ça avait été comme écrire toutes les autres lettres qu'il lui avait envoyé, qu'il n'avait pas su, à l'époque, que Stiles ne la recevrait pas. Stiles réalisa aussi que toutes les autres lettres de Scott étaient perdues. Il n'avait aucune idée de ce qu'elles étaient devenues. Il se demanda si Scott avait gardé les lettres que Stiles lui avait envoyées.

Cher Stiles,

Comment ça va ? Tu as trop de la chance de plus aller à l'école ! Ma prof de maths est trop chiante ! J'espère qu'elle va se casser quelque chose pour ne plus venir en cours. Ce serait trop cool. Ma mère est allée à un rendez-vous arrangé par une de ses collègues l'autre jour, je crois que ça s'est mal passé. En même temps je veux qu'elle soit heureuse, en même temps je comprends pas pourquoi elle veut à nouveau être avec quelqu'un. C'est stupide d'être amoureux. Pourquoi elle veut ça ? Sinon, hier en svt, on a …

Stiles s'étonna de la facilité avec laquelle il lut les lettres de Scott. C'était étrange d'observer son écriture changer, ses idées changer.

Ma mère refuse toujours d'avoir un chien. Du coup, je traine près de la clinique vétérinaire et parfois, Docteur Deaton me laisse entrer pour que je puisse jouer avec ceux qui y restent.

Je me demande où tu habites maintenant. Je me demande si tu as oublié de m'écrire ou pas. Peut-être que tu as perdu mon adresse. Je suppose que ça n'aura aucune importance dans quelques mois, quand tu m'auras écrit.

Est-ce que ça va ? J'ai vu aux infos qu'il y avait eu une tuerie à Standfield, c'est là où tu habitais et j'ai peur qu'il te soit arrivé quelque chose.

Aujourd'hui, un gars de l'école m'a donné un coup si fort dans le ventre que j'ai été incapable de respirer. J'ai paniqué et j'ai fait une crise d'asthme. Il s'est moqué de moi avec ses amis et ils sont partis quand un adulte est arrivé.

Avec ma mère on est allé à la plage. Tu te souviens quand on y était allé avec tes parents ? Nos pères nous avaient engueulés parce qu'on s'était trop éloigné et qu'ils nous trouvaient plus.

Désolé ça fait longtemps que je n'ai pas écrit. Je viens de réaliser que ça ne faisait aucune différence. Je me demande si un jour tu pourras lire ces lettres.

Les filles sont tellement stupides.

Est-ce que c'est bizarre que je t'écrive encore après quatre ans ?

Demain, c'est le premier jour de lycée. Je suis nerveux, je ne sais pas vraiment pourquoi.

Tu te souviens quand tu disais que Lydia était la personne la plus intelligente du monde ? T'avais tort, elle sort avec le plus gros con du lycée. Elle a tellement changé. Je pense que tu ne pourrais plus la supporter aujourd'hui. Elle est tellement superficielle.

Aujourd'hui, j'ai croisé la plus belle fille du monde. Elle s'appelle Alison.

Tu savais que les loups-garous existaient ?

Aujourd'hui, j'ai vu quelqu'un mourir.

Il y avait du sang partout. Je veux que ça s'arrête.

Une fois quand on avait huit ou neuf ans, Lydia t'a crié dessus et tu m'as dit que tu n'avais jamais entendu quelqu'un crier aussi fort. Tu devrais l'entendre maintenant. Je crois qu'elle peut tuer quelqu'un avec sa voix.

J'ai dit à Alison que je l'aimais. Elle l'a dit aussi. Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie.

Stiles, j'ai peur.

Ma mère veut qu'on parte. Je crois qu'elle ne comprend pas.

Personne n'a vraiment vécu avant de courir dans les bois lors d'une pleine lune. Si t'es un loup-garou. Je pense que c'est juste nul si tu es humain.

Joyeux anniversaire.

J'ai cru t'avoir vu aujourd'hui, au centre commercial, mais j'ai juste couru après un mec qui m'a pris pour un cinglé. Alison et Isaac se sont foutus de moi.

Je crois que j'ai compris que tu ne liras jamais ces lettres. Et je pense de moins en moins souvent à l'éventualité qu'on se recroise un jour, dans le futur, genre dans dix ans. Même si c'était le cas, tu te moquerais surement de moi pour avoir continué à t'écrire pendant des années, non ? Si ça se trouve, tu serais un connard. Si ça se trouve, tu m'as oublié. Certains jours, je me dis que c'est pas grave qu'on ne se revoie jamais. Je crois que ça m'aide de t'écrire, de penser que dans un autre monde, tu en aurais quelque chose à faire si je mourrais ou pas. Je me demande à quoi ressemble ta vie.

Stiles se demanda quel effet la réponse avait eu sur Scott, quand ils s'étaient revus à la clinique.

« Est-ce que ça va ? » Lorsque Stiles releva les yeux vers Derek, il remarqua que sa vue était brouillée de larmes. Il s'essuya les yeux sur ses manches et hocha la tête.

« Il pensait que je l'avais oublié, » dit-il. Puis, il fronça les sourcils. « Et au fond, c'est vrai, je ne pensais plus à lui. » Stiles eut un rire court et amer. « C'était un meilleur ami que moi.

- Comment tu peux sérieusement penser ça ? » demanda Derek en se levant pour s'approcher de lui. Il s'assit en tailleur devant Stiles.

« Parce que c'était mon frère, » répondit Stiles. Ce dernier mot lui écorcha la gorge. Ce n'était pas quelque chose qu'il disait en vain. C'était une promesse qu'ils s'étaient faite, d'un enfant à l'autre, quand ils faisaient les quatre cents coups ensemble, quand ils se confiaient un secret, quand ils dormaient dans la même chambre, quand ils avaient tous les deux perdus leurs pères. C'était la dernière chose qu'ils s'étaient dite avant que Stiles ne quitte Beacon Hills. « Malgré tout ce qu'il lui ait arrivé, il ne m'a pas oublié.

- Scott avait besoin de quelqu'un à qui parler –

- Et j'étais pas là.

- Et penser à ta vie d'avant t'aurais tué, Stiles, » lui rappela Derek. Stiles le fixa, mâchoires serrées, parce qu'il savait que Derek avait raison. Il savait comment il avait survécu et s'il avait passé du temps à songer à son enfance, à son meilleur ami et à imaginer la vie que celui-ci devait mener, il serait devenu fou.

Stiles inspira profondément et expira. Puis, il hocha la tête. « Il a toujours été le plus optimiste de nous deux. Tu sais, j'étais optimiste quand j'étais petit, j'ai juste … ouais. Mais genre, quand on faisait une connerie, et qu'il y avait zéro pourcent de chance qu'on se fasse pas choper pour ça, lui, il disait toujours qu'on allait s'en sortir. Une fois, on avait cassé la fenêtre de son salon, et moi, j'étais hystérique, mais il disait juste que, peut-être, sa mère penserait que c'était pas nous. Il avait tort et on s'est reçu une super punition, mais il avait de l'espoir. Scott avait toujours trop d'espoir. Et il était toujours gentil avec tout le monde. Une fois, il y avait cette fille qui était toujours méchante avec nous, et elle a eu du mal à respirer et il lui a donné son inhalateur. Après elle s'est moquée de lui et lui a dit de plus l'approcher, mais dès qu'elle faisait une crise, il le lui donnait à nouveau, juste pour qu'elle se moque de lui après. »

Derek regarda Stiles sourire alors qu'il regardait les lettres et les enveloppes, jouant avec la dernière encore dans ses mains. Il hocha la tête. « Ouais, c'est bien Scott, » admit-il.

« C'est bizarre, » dit Stiles. Il releva les yeux vers son loup en parlant, il y avait quelque chose dans les iris brunes que Derek ne comprenait pas vraiment. « Ça ne fait pas aussi mal que ce que je pensais.

- De lire ces lettres ?

- Non, de me souvenir de ça. » Il regarda à nouveau les lettres. « Je pensais que je serais incapable de les lire. Que je passerai mon temps à penser, si seulement j'avais été là, si seulement tout ça m'était pas arrivé, si seulement j'avais pu avoir cette vie-là, mais …

- Ça n'a pas l'air aussi merveilleux que tu le pensais ?

- C'est pas ça, » dit Stiles. « Je ne pensais pas que ça avait été de tout repos, cette ville a l'air de vouloir tuer toute sa population. » Derek ne put s'empêcher de rire. « Je pensais juste que j'allais regretter de ne pas avoir eu une autre vie que celle-ci. Et pas que j'aurais pas aimé que ce soit le cas, c'est juste que je suis moins amer que ce que je pensais. Ça fait sens ? » demanda-t-il, sourcils froncés en se tournant vers le loup.

Derek hocha lentement la tête. « Oui. Ça ne mène à rien d'être amer de toute façon », confia-t-il, d'après expérience.

Stiles reposa la lettre qu'il tenait avec les autres. « Je crois qu'il ne t'aimait pas au début, » dit Stiles en songeant au contenu de certaines lettres. Derek explosa de rire. « Pourquoi il ne t'aimait pas ?

- Parce que j'étais un connard. » Stiles haussa un sourcil. Il ouvrit la bouche mais son loup l'interrompit. « Oui, plus que maintenant. » Alors, le plus jeune se mit à rire avant de reposer son dos contre le lit.

Ils restèrent longtemps en silence avant que Stiles ne reprenne. « Si – si j'essaie de me souvenir d'autres trucs qui me sont arrivés, est-ce que … est-ce que tu pourrais m'aider à me souvenir de l'endroit où je me trouve ? » Derek fronça les sourcils et observa l'expression de Stiles. Il était raide et avait peur. « On dit que pour avancer, faut affronter le passé, non ?

- Il parait, » répondit Derek, incertain. Il vit Stiles se recroqueviller sur lui-même, comme pour se cacher d'un danger imminent. « Je suis là, » murmura Derek en tendant une main vers lui.

Stiles lâcha un rire nerveux et prit sa main dans la sienne. « Je sais. » Il planta son regard dans celui de Derek. « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. »

Ça n'avait pas été une bonne idée. Il n'avait pas été capable d'expliquer clairement à Derek ce qu'il comptait faire. Il s'était assis à la table de la cuisine, prit une feuille et un crayon et avait fixé le papier pendant quelques minutes. Son petit-ami, silencieux, avait rapproché une des chaises jusqu'à être assis juste à côté de lui, leurs genoux se touchaient et le bras de Derek frôlait le sien.

La mine de son crayon toucha le papier et il traça le premier trait d'une première lettre. Mais quand il entendit la voix de sa mère, dans sa tête, prononcé ce nom, quand il entendit le son de sa voix à lui, il crut sentir ses mains contre lui et il lâcha son crayon. Il eut un mouvement de recul et sa chaise crissa. Puis, une main se posa sur lui, pour l'immobiliser et un réflexe qu'il avait perdu s'activa pour la première fois en des années. Il se leva précipitamment et s'écarta de cette main.

« Stiles ! » La main de Derek était figée dans l'air, à deux mètres de lui. Les yeux de l'alpha étaient écarquillés et fixés sur lui. « Stiles, calme-toi. Dis-moi ce qu'il se passe. » Stiles sentit le comptoir derrière lui et regarda autour de lui dans la pièce, rapidement, scannant l'espace des yeux.

« Putain de merde, » souffla-t-il avant de se laisser glisser contre le comptoir. Il était pathétique.

Derek ne bougea pas, le regardant seulement, attentif aux battements de son cœur, à sa respiration. Il sentait combien Stiles essayait de reprendre le contrôle sur eux. Il se souvint comme il était capable de le faire en une seconde, peu importe la situation, et compara son souvenir au présent. Stiles semblait avoir du mal à retrouver cette habitude. « Est-ce que je peux m'approcher ? » demanda-t-il.

Les yeux bruns furent sur lui en un instant. Un moment passa avant que Stiles ne hoche la tête et que Derek ne s'approche. Il s'assit face à lui, en tailleur et tendit ses mains, paumes ouvertes vers le plafond. Stiles posa ses mains dans les siennes et les serra doucement. « Désolé.

- Qu'est-ce que tu essayais de faire ?

- Je … » Stiles s'éclaircit la gorge. « Je fais une liste pour le père d'Alison. » Derek mit un moment à comprendre de quoi Stiles parlait. Puis, il hocha la tête. « Pourquoi je n'y arrive pas ?

- Tu n'as pas à faire ça.

- Tu ne veux pas que je le fasse, » décréta Stiles. Derek planta son regard dans le sien. Il aurait aimé pouvoir chasser ce qu'il voyait dans les yeux bruns, la peur, l'inquiétude, la colère, le dégoût.

« Je ne veux pas que tu fasses quelque chose qui te mette dans un tel état. Mais si tu veux écrire cette liste, fais-le.

- Tu ne veux pas que je vende ces meutes. Sinon, ça mettrait la tienne en danger et –

- Tu es en droit d'être vengé. Et tu le sais, sinon tu ne serais pas en train d'essayer de l'écrire.

- Mais tu –

- Tu recommences. » Stiles eut un léger mouvement de recul, l'incompréhension peignit ses traits. « Tu cherches à te persuader que je te veux du mal.

- Je ne fais pas ça, » se défendit Stiles, mais Derek pouvait voir qu'il réfléchissait à ses mots, qu'il se repassait mentalement les moments où il avait pu faire ça. Stiles n'ajouta rien et Derek n'insista pas. Quelques minutes passèrent avant que Stiles ne bascule la tête en arrière contre le meuble. « Pourquoi je n'y arrive pas ? » demanda-t-il à nouveau.

« Parce qu'il faut que tu te rappelles des choses les plus dures qui te sont arrivées. Ça ne peut pas être simple. Tu n'es pas en train d'écriture une liste de course. » Stiles cligna plusieurs fois des yeux et Derek resserra son emprise sur ses mains, espérant l'ancrer dans la réalité et non l'effrayer à nouveau. Stiles releva les yeux et les planta dans les siens. Le brun était trouble. « Tu es à Beacon Hills. On est en janvier. Tu étais déjà là, dans cette cuisine, dans notre appartement, il y a un an. »

Stiles sourit, d'abord légèrement, avec hésitation, puis plus calmement. « Je veux écrire cette liste. » Derek hocha la tête, puis, il se releva et releva Stiles pour qu'ils retournent s'assoir à la table.

Ce fut long. Ce ne fut pas fait en une après-midi. Quand il eut écrit le premier nom, Stiles tremblait, il réfléchit longtemps avant de noter un lieu, et à ce moment il n'arriva plus à respirer. Il se retrouva sur le sol, à trembler dans les bras de Derek, en pleurant et en s'accrochant à son petit-ami. Quand il fut calmé, Derek l'allongea et resta contre lui. Il cacha la feuille de papier lorsqu'il se leva pour préparer quelque chose à manger. Il réussit à peine à faire avaler trois bouchées à Stiles et il le laissa se rendormir.

Ils n'essayèrent pas tous les jours. Parfois, Stiles était incapable de se souvenir d'un nom, la plupart du temps, il ignorait les lieus. Il marquait des choses dont il se souvenait, du climat, des plantes, des gens et de leur façon de parler. Il doutait que cela aide, mais il s'en souvenait et il avait besoin de s'en débarrasser. Il se sentait ridicule et faible, à pleurer et à trembler, à craquer encore et encore pour des choses qui lui étaient arrivées il y a longtemps et qu'il ne pouvait pas changer. Mais Derek lui murmura une fois qu'il n'avait jamais vu quelqu'un d'aussi fort, et quand Stiles l'avait regardé, il n'avait vu aucune once de mensonge dans ses yeux.

La Camaro se gara devant une immense maison en pierre, l'allée qui y menait était dallée et entourée de fleurs. Stiles regarda la bâtisse pendant quelques instants. « Ça va aller ? » demanda Derek à côté de lui et il hocha la tête. Il tourna l'enveloppe qu'il tenait dans ses mains, une fois, deux fois, six fois. Puis, après avoir pris une profonde inspiration, il sortit de la voiture.

Derek l'attendit dans la Camaro alors qu'il traversait l'allée et sonnait à la porte. Il attendit une minute avant que le père d'Alison n'ouvre la porte.

Celui-ci le regarda un instant, puis fronça les sourcils et jeta un regard derrière lui à la voiture de Derek. « Oui ? » fit-il finalement.

Stiles avait une boule dans l'estomac et il serra les dents. « J'ai quelque chose pour vous, » parvint-il à dire.

L'homme face à lui le dévisagea, puis son regard se porta à l'enveloppe dans ses mains. Il releva à nouveau les yeux dans ceux de Stiles et attendit un instant. « Tu veux entrer ? » proposa-t-il en s'écartant pour le laisser passer.

Stiles se figea et jeta un coup d'œil à l'intérieur de la maison. Il se souvint que Derek pourrait l'entendre et il entra. Il fit quelques pas dans l'entrée, se tournant pour rester face à Chris. Celui-ci se tourna pour enter dans ce qui semblait être la cuisine et Stiles le suivit après quelques secondes. L'intérieur était tout aussi impressionnant que l'extérieur, grand et lumineux, la décoration était riche. « Tu veux boire quelque chose ? » proposa poliment le chasseur.

« Non, merci, » répondit Stiles. L'homme resta face à lui, attendant qu'il se mette à parler. « J'ai une liste, » dit-il, et il vit le regard bleu s'illuminer d'intérêt. Il était ravi de ne pas avoir à préciser ce dont il parlait. Mais il garda l'enveloppe entre ses mains, essayant de ne pas trop resserrer ses doigts autour d'elle. « J'ai une condition avant de vous la donner. »

Le chasseur sembla surpris. « Et qu'est-ce que c'est ? »

Stiles prit une grande inspiration. « Si vous les trouvez, vous les tuerez tous, n'est-ce pas ? La meute entière. » Chris acquiesça.

« Personne ne pourra venir se venger, si c'est ce qui t'inquiète, » l'assura le chasseur.

Stiles secoua la tête. « Ce n'est pas ça. » Il serra les mâchoires et s'assura que son regard était ferme quand il reprit. « Je veux que vous me promettiez de ne pas toucher aux omégas que vous trouverez. » Les sourcils du chasseur montèrent sur son front. « Ils ne font pas partis des meutes. Ils vivent les mêmes choses que nous. D'une certaine façon … leur traitement est pire que le nôtre.

- Tu veux que j'épargne les omégas, » répéta le chasseur et Stiles acquiesça.

« Je sais que si vous trouvez des humains, vous ne les toucherez pas. » Le regard de Chris semblait dire évidemment. « Traitez-les de la même façon. » Le chasseur semblait vouloir poser une question et Stiles était capable d'en envisager une centaine. Il n'avait pas besoin de se justifier.

« Tu veux aussi que j'épargne les plus jeunes de la meute ? Tous les innocents ? » Il n'y avait pas réellement de jugement dans la voix de Chris. Stiles avait l'impression que c'était une question qu'il avait déjà posée, plusieurs fois peut-être. La proposition l'étonnait.

« Vous pouvez faire ça ? » demanda dubitativement Stiles. Il ne se souvenait pas avoir un jour croisé un enfant garou, dans aucune meute, mais il n'avait jamais vu grand-chose. Il se demanda pour la première fois s'il y avait eu des enfants dans ces meutes, et comprit qu'il était impossible qu'il n'y en ait jamais eu.

« Oui, » répondit naturellement Chris. Il jeta un coup d'œil par la vitre, à la voiture de Derek garée devant chez lui. « Cette meute n'est pas la seule avec laquelle je suis en relation. Si je trouve des enfants, je peux leur trouver une nouvelle meute. Une qui ne risque rien. »

Stiles hocha la tête. « Quelle image tu as des chasseurs, Stiles ? »

Celui-ci resta immobile et dévisagea le père d'Alison. « Aucune, » répondit-il, mais ce n'était pas une réponse honnête et il était certain que le chasseur le savait. Il avait entendu quelques mots à leur propos au fils des années, jamais en bien, des insultes, des moqueries, des messes basses sur un carnage qu'ils avaient causé, comme des sauvages, comme des vrais monstres, et Stiles n'avait jamais su s'il espérait que des chasseurs les attaque ou non. Il en savait si peu. Peut-être qu'ils étaient pires que les loups. Au moins, avec eux, il savait à quoi s'attendre.

« Je laisserai les omégas vivre, » promit-il. Stiles l'observa quelques instants, essayant de déceler un mensonge. Il comprit que, même si le chasseur mentait, il ne réussirait pas à le savoir. Il fit un pas en avant et posa l'enveloppe sur le comptoir.

Stiles recula d'un pas, mais ne partit par immédiatement. « Ce n'est pas grand-chose. Je ne sais pas si ça vous aidera vraiment à les trouver. Je ne me souvenais pas de tout, et parfois de rien. Parfois, je ne savais pas, je n'ai jamais su. Mais, au cas où … » Il fit un geste vague en direction de l'enveloppe.

« Merci, Stiles, » dit sincèrement Chris. Stiles le dévisagea un moment, puis, il partit.

Il ferma la porte derrière lui, traversa l'allée, ouvrit la portière et se laissa tomber dans la voiture. Là, il soupira. Après quelques secondes, il demanda, « Il l'a ouverte ?

- Au moment où tu as quitté la pièce, » répondit Derek, une légère touche d'amusement dans la voix. Stiles se tourna vers lui et sourit. Son loup répondit à son sourire et se pencha pour embrasser son front. « Bravo, » murmura-t-il. « Tu as été génial. »

Stiles souffla un rire court et fatigué. Il laissa sa tête retomber en arrière. « Je veux dormir pendant trois jours. » Derek rit avant de démarrer. Il prit la main de Stiles alors qu'il conduisait.

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