La nuit est fraîche dans la ville de Burgess. Jack Frost n'entend que le souffle du vent qui s'infiltre dans les feuilles des arbres, les clapotis de l'eau dans les fontaines, les quelques hululements de rapaces diurnes, le fracas, sur le sol, de poubelles renversées par les chats de gouttière. L'activité humaine ne fait plus aucun bruit.
D'un point de vue extérieur, on pourrait dire que ce garçon aux cheveux blancs, vêtu d'un simple sweat, d'un pantalon en toile, pieds nus même, rompt complètement avec la tranquillité qui transparaît aux alentours. Ses orteils dénudés ne font pas ce qu'ils auraient dû faire non contents de pouvoir marcher sur les dalles grises des ruelles, ils maintiennent Jack en équilibre sur une ligne téléphonique et sont percutés, de temps à autres, par un écureuil doré et un faon de glace qui jouent l'un avec l'autre.
Peu loin de son épaule droite vole aussi une petite créature aux ailes de libellule, aux plumes de colibri et au visage de fille. Jack échange régulièrement des regards espiègles avec elle, quand les animaux de sable et de glace se chamaillent comme deux frères en manque d'action. Le garçon ne sait pas que la scène évoque à la fée les disputes régulières qu'il entretient avec un lapin bleu.
« Il serait temps de rentrer, déclare-t-il en lui adressant un léger clin d'œil. Fée risque de s'inquiéter, si tu ne reviens pas ; on va pas la laisser paniquer, quand même ? »
L'expression malicieuse du bébé-Fée le fait rire et Jack saute du câble, rattrapé par le vent. C'est presque à regret qu'il laisse derrière lui la créature sablée. Il en suit tous les soirs. Ça l'apaise.
Comme d'habitude quand il rentre, il choisit quand même l'un des rayons pétillants qui sillonnent la ville, les alentours, le monde entier. C'est le marchand de sable qui les a créés et Jack adore ce genre de spectacle que peu d'autres peuvent voir.
Le rayon le mène jusqu'à la fenêtre du troisième étage d'un immeuble de quatre. Mais quand il entre dans la chambre du garçon qui y vit, l'Esprit fronce les sourcils, plisse les eux. Le sable n'y est pas.
Comme si une force obscure l'empêchait de franchir la fenêtre pourtant ouverte de cette petite pièce, le rayon doré s'arrête subitement à l'extérieur de l'immeuble, laissant plongée dans le noir la chambre de l'enfant endormi. Plus troublant encore, et pourtant pas moins inquiétant, il n'y a pas non plus la moindre trace de cauchemar ; au-dessus de la tête du garçon ne se trouve ni sable jaune, ni sable noir, et s'il a les yeux fermés et la respiration régulière, Jack ne peut s'y tromper : cet enfant ne rêve pas.
L'échange de regard qu'il a avec la fée lui signale qu'elle a compris, et c'est gagné par l'inquiétude que Jack sort de la chambre. Il doit vérifier le cas des autres jeunes. Tel est son rôle de Gardien.
Les trois premiers qu'il part veiller présentent le même problème. De plus en plus inquiet, Jack s'apprête à partir le plus rapidement possible chercher du renfort, mais s'arrête en plein vol et souffle :
« Naama ! »
Puis, s'adressant à son amie volante :
« Quenotte, il faut que tu ailles prévenir les autres. Fais le plus vite que tu peux ; s'il te plaît, dis-leur de venir directement à Burgess. On a un problème. »
Quenotte hoche furtivement la tête, lui tourne le dos, s'envole vers le Pôle aussi rapidement que le permettent ses quatre petites ailes.
Le Gardien, quant à lui, se dirige hâtivement vers une maison en briques dont la boîte aux lettres annonce le nom des propriétaires, « Jamie et Noa Bennett ». Lorsqu'il s'aperçoit que le sable des rêves rentre bien dans la petite chambre qui se trouve au premier étage, le garçon pousse un long soupir ; dire qu'il est soulagé serait un euphémisme, pourtant son léger apaisement est vite balayé quand il se rend compte que la fillette qui y loge est debout, face à sa fenêtre ouverte.
« Naama ! s'exclame-t-il en s'envolant vers elle avant de la prendre dans ses bras pour la mener vers son lit encore recouvert de sable, surpris que la petite aux cheveux noirs se débatte avec tant de véhémence. Naama, tu m'entends ?
– Maman, lui donne-t-elle en guise de réponse, la voix absente. Je veux voir ma maman !
– Ta maman est en bas en train de dormir, Naama, répond Jack en tentant de ne pas céder à la panique alors qu'elle combine toutes ses forces de petite fille pour se diriger de nouveau vers la fenêtre.
– Non, décline la fillette de trois ans. Ma maman est là-bas. Ma maman m'appelle, elle veut que j'aille la voir. Je veux voir ma maman !
– Je vais la chercher, si tu veux, propose-t-il d'une voix particulièrement tendue – son cœur bat la chamade. Reste là pendant ce temps, d'accord ?
A peine l'a-t-il lâchée qu'elle saute de son lit pour aller à sa fenêtre.
– Naama !
Il doit la tirer en arrière avec force pour l'empêcher d'avancer plus. Possédée, elle semble possédée ; en tout cas, une force étrange semble l'appeler et Jack en ignore tout. Cela lui glace le sang.
– Je vais chercher ta mère, décide-t-il d'une voix blanche. Ne bouge pas ! »
Et, pour l'empêcher de faire quoi que ce soit d'autre en son absence, le jeune homme bouche la fenêtre d'un immense bloc de glace. Il dévale les escaliers, entre dans la chambre des parents en fracassant la porte. Les adultes s'éveillent en sursaut.
« Jack ? s'étonnent en chœur les deux trentenaires abasourdis.
– Naama a un problème, les informe-t-il sans se préoccuper de les réveiller en douceur ou pas. Noa, poursuit-il en se tournant vers la jeune mère métissée, il faut absolument que tu montes. C'est urgent ! »
Et, sans attendre la moindre réponse, l'Esprit vole de nouveau vers la chambre de la petite fille – elle frappe la paroi glacée qui l'empêche de sortir. A peine a-t-il le temps d'entrer dans la pièce que Noa le dépasse, courant vers sa fille qui, pour la première fois, détourne la tête de l'extérieur.
« Naama ! s'exclame la femme en s'agenouillant face à son enfant, serrant son petit corps contre sa poitrine, dans laquelle tambourine son cœur affolé.
– Maman, répond la fillette en reprenant ses esprits, visiblement peu consciente de ce qu'il s'est passé plus tôt. Tu es là, sourit-elle innocemment.
– Je suis là, Naama. N'aie plus peur, je suis là.
– Mais j'ai pas peur !
– Eh bien moi, j'ai eu peur, concède la plus âgée en tentant de retenir les larmes de panique qui menacent de couler.
– Ah bon ? Bah, t'as qu'à demander à Jack Frost alors, il va te protéger comme papa quand il était petit ! »
Se souvenant soudainement du sonneur d'alarme que sa terreur avait failli lui faire oublier, Noa détourne le regard de sa fille ; mais le garçon aux cheveux blancs a disparu. La chambre n'a gardé aucune trace de son passage, si ce ne sont les flaques d'eau sur le tapis. Ses lèvres rosées sourient légèrement et elle sent les deux bras de son mari les enlacer, elle et leur fille, plongeant sa tête au creux des épaules de la plus jeune. Au long bâillement enfantin qui suit cette étreinte, les parents décident d'un commun accord de remettre à plus tard les questions sur ce qu'il s'est passé, et redescendent l'escalier en laissant Naama se rendormir dans leur lit.
« Viens par là, petite mouflette, murmure Bunny à une petite fille rousse, qui tente d'avancer vers le portail de son jardin.
– Je veux maman, proteste l'enfant.
– Oui, on va la chercher ta maman, souffle le lapin de Pâques en essayant de concentrer toute sa patience pour ne pas céder à l'affolement auquel ils sont tous confrontés. Suis-moi, je vais t'emmener près d'elle.
– C'est pas vrai. Tu mens, l'accuse la fillette. Maman est de l'autre côté. »
« MAMAN, JE VEUX MA MAMAAAAAAN ! hurlent deux jumeaux dans les bras de Nord, qui vient de les empoigner afin de les ramener, de force, dans leur maison. MAMAAAAAAN !
– Alessandro, Carl ! s'écrie une femme en sortant, vêtue d'un peignoir, de la maison. Qu'est-ce que vous faites ? »
Tandis qu'elle court pour les enserrer et sécher leurs larmes, Nord les repose à terre, glisse deux cannes à sucre dans chaque poche de leurs pyjamas. Il reste silencieux, son visage est fermé. C'est aussi peu normal que la situation de la ville.
« Andrea, qu'est-ce que tu fais là ? » s'étonne tendrement Abigail, jeune mère célibataire de vingt-trois ans en sortant de son lit, à moitié nue, sans avoir pris le temps de mettre ne serait-ce qu'un haut de pyjama tant l'inquiétude que lui vaut la présence de sa fille de quatre ans dans sa chambre est intense. « Andrea ! »
Ce n'est que quand elle s'approche pour caresser les cheveux châtains de sa fille qu'Abigail se rend compte que celle-ci, bien qu'elle fût sortie de son lit, dort à poings fermés.
En souriant légèrement à la fillette qu'il a endormie pour arrêter qu'elle lutte, Sab leur tourne le dos et sort de leur appartement.
« T'es pas notre maman, remarque calmement un garçonnet blond dont la main se trouve dans celle de Fée, laquelle tient aussi celle de sa sœur de sept ans.
– Non, concède la femme. Mais je vais vous emmener près d'elle.
– C'est vrai ? demande la fille d'une voix remplie d'espoir.
– Mais je crois qu'elle est dehors, pourtant, poursuit son frère en fronçant les sourcils.
– Moi, je sais que votre mère est dans sa chambre et qu'elle sera très contente de vous faire un câlin. Où est-ce qu'elle dort ?
– À droite du couloir, madame. Viens, je vais te montrer. »
Tandis que Fée et le garçon suivent la petite fille, elle sautille dans ledit couloir et ouvre une porte derrière laquelle ils aperçoivent un lit double. Réveillées par le bruit, deux femmes complètement décoiffées par leurs oreillers lèvent leur buste du matelas, juste avant que les enfants sautent sur le lit en écrasant leurs jambes.
« Les enfants, qu'est-ce qu'il se passe ? s'étonnent-elles d'une même voix.
– On a peur, répond tranquillement le plus jeune tandis que les deux mères leur dégagent la couette afin qu'ils se glissent entre elles, bien au chaud et protégés de tout.
– Peur ? De quoi, trésor ? s'inquiète leur mère dont les yeux vert émeraude brillent d'amour pour eux.
– J'sais plus, avoue le petit. C'est pas grave, on peut dormir avec vous ? »
Pendant que son cadet fait les yeux doux aux femmes, la petite fille qui a fait tant confiance à la femme-colibri tourne vers elle un regard malicieux et murmure du bout des lèvres :
« Merci, madame... »
