Harold est arrivé à Burgess depuis dix minutes. Il cherche avec frénésie quelques âmes éveillées au cœur de cette nuit.

Guidé par son ouïe plutôt bien développée pendant qu'il erre dans les ruelles, il ne tarde pas à entendre une voix masculine s'échapper du silence qui règne sur la ville et se dirige vers la maison d'où celle-ci s'échappe. En s'approchant, le viking perçoit non seulement une deuxième voix moins grave que la première, mais aussi quelques bribes de la conversation, surtout les mots de l'homme à la voix grave.

Constater qu'il peut comprendre ses paroles alors qu'il est une heure du matin, même si la baie vitrée derrière laquelle ils discutent est ouverte, trouble le garçon qui fronce les sourcils : il n'a apparemment pas la discrétion dans ses gênes et Harold se demande pourquoi aucun voisin n'est pas déjà venu se plaindre.

« Nous avons besoin d'elle, Jamie, soupire le jeune homme. On peut pas trouver la source de cette menace si ce n'est pas un enfant qui nous y mène. Je veillerai personnellement à ce qu'il ne lui arrive rien, le moindre truc qui cherche à toucher à un seul cheveu de Naama, je te promets que je lui fais sa peau.

– Je te fais confiance, Jack, déclare l'autre avec une certaine lassitude dans la voix. Je te fais confiance et Noa aussi. Mais c'est ma fille que vous voulez mettre en danger, là. On n'a aucune idée de ce qu'il arrive aux enfants qui disparaissent à cet endroit où vous voulez qu'elle vous mène, il suffirait peut-être qu'elle échappe quelques secondes à votre surveillance pour qu'elle disparaisse à jamais. Je peux pas laisser faire ça.

– Alors viens avec nous, propose l'autre. Ça fera une surveillance en plus, et si Noa n'est pas rassurée elle peut venir aussi. Il n'arrivera rien à Naama cette nuit, Jamie… Je t'en fais la promesse. »

Le lourd soupir que pousse ledit Jamie semble conclure la discussion puisque l'un des deux interlocuteurs, vêtu d'un sweat à capuche bleu qui met en valeur sa peau pâle, ses yeux céruléens et ses cheveux blancs, sort de la maison en passant par la baie. Harold peut l'identifier comme étant Jack quand celui-ci déclare, de sa voix grave, qu'il part chercher ceux qu'il nomme « les autres » quelques secondes plus tard, le garçon en sweat prend une impulsion et s'envole, sans dragon ni uniforme ni rien pour le justifier, en direction du Nord.

« Comment il a fait ça ? est la première phrase qui sort de la bouche de Harold au moment où le deuxième garçon – qui est plutôt un homme, et même largement plus âgé que Jack malgré leur différence de voix –, Jamie par déduction, sort de sa propre demeure pour le regarder s'éloigner.

Surpris par la question du viking, son apparence et le dragon à ses côtés, le père de famille sursaute.

– Qui êtes-vous ? l'interroge-t-il sans répondre à sa première question.

– Pardon. Je m'appelle Harold Haddock, chef du village viking de Beurk, à quatre jours du Vinland à dos de dragon. Je suis à la recherche de quelqu'un pour aider mon village. La totalité de nos enfants a brusquement changé de comportement en moins de quatre jours et nous avons besoin d'aide pour comprendre et régler le problème.

– Monsieur, sauf votre respect, nous sommes en deux-mille vingt. Les vikings n'existent plus et plus personne n'appelle le Groenland « Vinland » depuis plus d'un millénaire.

Harold balaie ces phrases d'un geste de la main.

– Peut-être. Honnêtement, vos villages relèvent pour moi du domaine de la science-fiction – et même avec toute la créativité des villages vikings qui entourent le mien, personne n'aurait pu imaginer un tel monde –, mais j'ai arrêté de me poser des questions à ce propos parce que la priorité est ailleurs. Je n'ai aucune réponse qui expliquerait comment nos deux modes de vie se sont retrouvés si proches l'un de l'autre sans que quiconque en ait conscience, mais le devoir d'un chef est de protéger les siens et pour y parvenir, j'ai besoin d'aide et de comprendre. Les réponses à nos questions viendront peut-être plus tard mais aujourd'hui l'urgence n'est pas là. »

Jamie le jauge du regard durant plusieurs secondes avant d'acquiescer en soupirant, admettant en son for intérieur que le viking face à lui a indéniablement raison. Il sait déjà que la mystérieuse menace pesant sur les enfants touche le monde entier mais si même des vikings dont personne n'a plus soupçonné l'existence depuis des siècles constatent, eux aussi, un problème touchant leurs progénitures, la menace prend une ampleur plus imposante encore que ce qu'il aurait cru : et Naama est en danger, plus que jamais.

« Avez-vous vu le garçon avec lequel je conversais tout à l'heure ? le questionne l'Américain, en raison de l'étonnement premier dont a fait preuve Harold avant de se présenter.

– Oui.

– C'est Jack Frost, une des Cinq Légendes dont le rôle, pour faire court, est de protéger les enfants. Il saura vous en dire plus que moi sur la situation mondiale. Si c'est de l'aide que vous voulez, c'est auprès des Légendes que vous en aurez.

Harold note ces informations dans un coin de sa tête.

– Où est-ce qu'il est allé ?

– Au Pôle Nord, je suppose. Vous pouvez rester chez moi le temps qu'il revienne, mais les questions que vous voulez lui poser devront attendre demain, les enfants de Burgess ne devraient pas tarder à s'agiter pour rejoindre un endroit que les adultes ignorent et Jack et les autres ont prévu de s'y rendre cette nuit grâce à ma fille. »

Le son légèrement amer de sa voix n'échappe pas au viking, qui ne fait aucun commentaire – il aurait réagi de la même manière, si l'on avait voulu utiliser son propre enfant pour vaincre une entité suffisamment puissante pour contrôler tous ceux de la Terre. Pour seule réponse, il décide de partir le chercher à dos de dragon avant que Jack revienne à Burgess, et promet de les aider dans le combat, si combat il y a.

Alors le chef monte sur Krokmou, qui s'envole et prend le chemin de Jack Frost. Comme toujours, le vent qui fouette son visage fait naître sur ses lèvres un sourire immense. Ça lui permet d'oublier le danger qui effraie tout le monde, surtout les adultes, et Harold se penche sur l'encolure du reptile pour en ressentir la chaleur corporelle.

Il fait suffisamment confiance à la géolocalisation du dragon pour ne servir qu'à gérer, grâce à un mécanisme qu'il a mis en place quelques années plus tôt, les mouvements du tissu qui remplace son aile caudale endommagée. C'est entièrement grâce à Krokmou qu'au bout de vingt minutes de vol seulement, Harold est capable de discerner une masse de cheveux blancs et, un peu plus tard, tout le corps du garçon qui vole en sweat dans cette nuit glacée de printemps.

« Monsieur ! s'écrie le dragonnier, mais l'adolescent ne se retourne pas. Monsieur !… Hey, Jack Frost ! »

En entendant son nom, l'Esprit s'arrête net Krokmou doit freiner un maximum pour ne pas le percuter. Bien qu'ils soient dans l'air, Jack a l'air de trébucher et cherche vainement de quoi se maintenir debout, surpris qu'un homme aux allures de viking, chevauchant un dragon, connaisse son nom et puisse le voir.

« Tu peux me voir ? s'étonne-t-il d'ailleurs, la stupeur se lisant clairement sur son visage.

– Ben… Apparemment, remarque le jeune adulte en haussant un sourcil, s'étant peu attendu à une question pareille.

– Mais t'as quel âge ?

– Euh… Vingt-deux ans, c'est quoi cette question ?

– Non, rien… rétorque l'Esprit en secouant la tête pour faire partir son trouble. Qu'est-ce que tu veux ?

– Bah… Savoir ce qu'il se passe, d'abord, propose Harold qui n'en a pas grand-chose à faire de la surprise du garçon volant. Je m'appelle Harold Haddock, chef de Beurk, un village viking pas loin du « Groenland ». En moins d'une semaine, tous les enfants du village se sont mis à avoir un comportement qui ne leur ressemblait pas et les villageois paniquent de plus en plus. Ton ami m'a dit qu'tu pourrais m'apporter certaines informations, alors me voilà… réexplique-t-il en prenant exemple sur son tutoiement pour faire de même, le tout facilité par l'allure juvénile du garçon qui doit être plus jeune que lui.

– Est-ce qu'ils rêvent ?

– Hein ?

La pertinence de sa réponse est époustouflante.

– Les gosses de ton village… Ils rêvent, la nuit ?

– Bah… J'en sais rien, non, je pense pas, répond Harold en passant la main dans ses cheveux ébouriffés. Généralement c'est pas la nuit qu'on rêve, donc je suppose que non. Ta question est assez étrange, en fait.

Jack le regarde comme s'il se fichait de lui. Il est désemparé, complètement déstabilisé, il-ne-comprend-rien. Finalement il cligne des yeux, passe la main sur son front, soupire.

– … Ouais, pardon, je pensais… Écoute… Je vais pas pouvoir t'aider ce soir. Mais j'te jure qu'on réfléchira dès demain à ce qu'il se passe dans son village. Tu peux retourner voir Jamie, pour qu'il te prête un lit. On se revoit demain. »

Et Jack s'en va.