« Jack… »
Harold, qui vient de monter sur le toit en passant par le fenêtre de la chambre que lui a prêtée Jamie, soupire sa tristesse quand il s'aperçoit que le dénommé ne réagit pas. Il est assis sur le toit depuis déjà deux heures, s'appuie sur son bâton comme pour ne pas s'effondrer, et le viking, dans la maison, était trop hanté par cette image pour faire quoi que ce soit d'utile.
« Jack, parle-moi. S'il te plaît. »
Si ce n'est du silence, il n'obtient rien du garçon. Sans s'avouer vaincu, le chef vient s'asseoir assez tristement sur le toit, lui aussi, à un mètre cependant du Gardien, comme n'osant pas trop l'approcher. S'il ne lui parle pas, au moins, Harold veut qu'il sache que quelqu'un est là pour l'écouter. Que quelqu'un l'entend, quelqu'un d'autre que le vent, quelqu'un d'autre que la Lune à laquelle il l'a déjà vu s'adresser. Quelqu'un d'autre. Un humain.
Jack, qui continue de fixer la Lune, ne fait aucun mouvement pour réduire la distance entre eux deux. Il se contente d'être mal. D'être mélancolique.
« Je sais plus… Je sais plus quoi faire, déclare finalement l'Esprit au bout de cinq minutes, d'une voix brisée qui fait mal à Harold tant elle diffère de celle qu'il a habituellement. Je… J'ai souvent tendance à me prendre pour le roi du monde, à m'amuser d'un rien, à me dire que de toute façon le bien gagne toujours et que peu importe le problème, il aura une solution. J'ai cru… j'ai cru que l'amusement était une solution. Que garder ça chez les enfants, ça pourrait les aider à affronter la vie plus tard, que leur bonheur d'enfants saurait venir à bout de leurs problèmes d'adultes. Mais… mais si j'arrive même plus à garder leur amusement alors qu'ils me font exister, si j'arrive plus à les défendre face à deux entités trop maléfiques pour mes flocons, si je sais plus les rendre heureux alors que c'est mon rôle de le faire, qu'est-ce qu'il me reste, comment je fais ? »
Le désespoir dans sa voix touche le viking en plein cœur. Il n'aurait jamais cru que le Gardien de l'Amusement puisse renfermer autant de questionnements, autant de responsabilités. Plus encore, il n'aurait jamais cru pouvoir comprendre, mieux qu'il ne comprenait personne, sa douleur, ses questions, ses états d'âme, son mal-être. Se reconnaître en lui, se retrouver, à vingt ans, perdant son père en même temps qu'il se retrouvait brusquement confronté à son devoir de chef. Sa voix profondément bouleversée par les mots que venait de prononcer Jack Frost s'échappe d'entre ses lèvres.
– J'ai parlé à Jamie, tout à l'heure. Je voulais savoir pourquoi je ne voyais qu'un seul Gardien sur cinq. Pourquoi je n'arrivais pas à voir les autres et pourquoi rêver la nuit te semblait si naturel alors qu'il n'est jamais venu à l'esprit des vikings de le faire.
Jack passe encore une main sur son visage, il n'a toujours pas élucidé ce mystère. Ça lui a fait énormément de peine de se dire que les villageois de Beurk n'ont jamais rêvé de leur vie.
– Il m'a expliqué qu'il fallait croire en vous pour ça, ne pas douter une seule seconde de votre existence, et il m'a présenté chacun d'entre vous. Il m'a aussi dit qu'il fallait qu'au moins une personne croie en vous pour que vous existiez, il m'a parlé de ton histoire, d'il y a quinze ans.
Jack hoche la tête, lui montre qu'il l'écoute, même s'il semble distrait.
– Il m'a dit qu'il était le premier à avoir cru en toi.
– C'est vrai.
– T'avais quel âge ?
L'Esprit hausse les sourcils, étonné par la question.
– Trois-cents ans.
– Et tu ne t'es jamais demandé pourquoi tu existais avant que Jamie croie en toi ?
La vue de Jack se brouille et ses épaules s'animent, il ne comprend pas où veut en venir Harold et ça le met mal à l'aise. Il s'est déjà posé la question, s'est dit que l'Homme de la Lune l'avait maintenu en vie jusqu'à ce que Jamie croie en lui. Mais… Bunny aurait disparu, ce soir-là, si Jamie n'avait pas gardé foi en le Lapin de Pâques. Alors lui…
– Les vikings connaissent la légende de Jokul Frosti depuis des siècles.
Jack tourne la tête vers lui d'un seul coup. Harold est mortellement sérieux.
– Mais…
Perdu. L'Esprit est complètement perdu.
– Il y a quinze ans, poursuit Harold, j'en avais sept. Et j'ai… J'ai pas tilté avant de te voir combattre cette nuit, mais alors que tout par ici me semble tiré d'une histoire entièrement fictive qu'on aurait inventée pour faire peur aux enfants vikings, tu es le seul élément étranger à ma zone de confort qui me rappelle pourtant que je ne suis pas en train de rêver. Je te connais, Jack Frost. Depuis que j'ai l'âge de croire aux légendes.
Jack ne répond toujours pas. Cette annonce le bouleverse plus que Harold n'aurait pu le croire. Quoiqu'il le comprend c'est toujours ravageur d'apprendre qu'on n'a pas les origines que l'on pensait avoir.
Harold passe une main sur son genou plié.
– Tu n'étais pas invisible quand tu es venu éteindre l'incendie qui a failli ruiner notre archipel. Les enfants t'ont vu faire, certains adultes aussi.
Jack cligne des yeux et Harold retire sa main, semblant se rendre compte du geste qu'il vient de faire. Il rougit légèrement.
– Je te dis ça parce que, si je t'ai reconnu à vingt-deux ans, c'est parce que ta présence a marqué mes souvenirs d'enfance. Tu as réussi ça, Jack, tout seul, et tu réussiras à retrouver cet amusement qui te caractérise. C'est juste que là, tu es confronté à une menace dont tu ignores l'origine, t'es perdu, tu sais pas quoi faire, et elle, elle avance de plus en plus. Mais on trouvera tous ensemble la solution à ce problème. Le bien l'emportera encore sur le reste, le rêve l'emportera encore sur la peur, et si je le sais… C'est parce qu'ils l'ont déjà fait. »
Alors Jack lève vers lui des yeux reconnaissants et un très léger sourire naît sur ses lèvres. Cela suffit au cœur de Harold pour être soulagé. Bien qu'il manque de tomber du toit en se levant avec probablement un peu trop d'entrain, Harold tend à Jack sa main calleuse et lui propose avec un certain engouement :
« Ça te dirait d'apprendre à voler ?
– Je sais déjà le faire, rappelle Jack en saisissant sa main pour se lever à son tour.
– Je sais, répond le viking en haussant un sourcil, semblant lui demander « tu me croyais si bête ? ». Mais, t'as déjà essayé de voler sur le dos d'un dragon ? »
À la mine enfantine qu'arbore Jack, Harold songe qu'il a eu une bonne idée et l'invite à le suivre d'un geste du menton. Après être passés par la fenêtre de la chambre d'amis, ils en franchissent la porte et s'en échappent sur la pointe des pieds, se cognant de temps à autres à des meubles auxquels ils n'ont jamais vraiment prêté d'attention. Jack aurait pu transporter Harold en volant jusqu'au garage, mais l'opération aurait été moins drôle.
Finalement, après s'être probablement formé deux ou trois bleus dans les côtes, le viking atteint la porte du garage et l'ouvre. La grande pièce, ouverte, ressemble en réalité plus à un étable qu'à un lieu pour ranger les voitures, mais Jamie n'a jamais vu la réelle utilité d'ajouter des murs là où rien ne craint ni la pluie, ni la neige, et ce n'est pas le véhicule qui s'en plaint.
Roulé en boule peu loin de la Ford vert pâle des Bennett, Krokmou semble déjà dormir, mais ses oreilles écaillées se redressèrent dès lors qu'il entend le premier pas de Harold dans le garage. Celui-ci sourit en venant gratter son encolure.
« Prêt pour une petite escapade nocturne, mon grand ? On va montrer à ce petit prétentieux ce que c'est que de voler à dos de dragon ! »
Alors que Jack, le sourire sur ses lèvres trahissant son amusement, s'apprête à protester, le dragon passe joyeusement sa grande langue gluante sur le haut du corps de son meilleur ami, qui se met à tenter assez vainement de se débattre.
« Krokmou ! rit celui-ci en essayant de repousser la tête de la créature. Tu sais bien que ça part pas au lavage ! »
Face au spectacle que lui offrent les deux complices, Jack sent l'enthousiasme poindre en lui de nouveau et ne se fait pas prier lorsque le brun, en essuyant son visage d'un revers de la manche, l'invite à monter sur le dos de Krokmou. L'animal à sang froid, dont le corps est presque à la même température que le sien, est doté d'écailles particulièrement douces et Jack s'y sent à l'aise immédiatement.
« Accroche-toi, ça va secouer ! s'exclame Harold avec un air de défi tandis qu'il glisse son pied métallique dans l'étrier prévu à cet effet, enclenchant ainsi un mécanisme permettant d'écarter le voile rouge qui remplace son aile.
– C'est une provocation ? fait-il semblant de s'étonner, tout en retenant l'exclamation de surprise qui manque de sortir de ses lèvres quand Krokmou décolle.
– Non, un conseil ! » rétorque le dragonnier, bien que tout, dans sa voix et dans sa position, valide l'idée de Jack.
Quand le dragon monte en piquet dans le ciel, Jack sent un sourire poindre sur son visage en même temps que le vent vient fouetter ce dernier. Bien qu'il soit dans les airs, l'Esprit doit reconnaître que la sensation est loin d'être comparable à celle de voler par lui-même ; sur le dos de Krokmou, il voit défiler les paysages sans avoir rien d'autre à faire que de les regarder, et l'air qui lui parvient est moins violent que lorsqu'il vole seul. Le décollage a eu beau être assez brutal, quand la créature parvient au-dessus des fins nuages blanchâtres qui recouvrent la nuit, le voyage devient plus agréable – plus reposant, tant et si bien que Jack allonge son torse près du dos du dragon, laissant dans les nuages le sillon de ses doigts.
« Hey, Jack, l'interpelle Harold.
Un léger grognement lui signifie qu'il l'écoute.
– Regarde plutôt en haut. »
L'Esprit lui obéit par automatisme en s'adossant à Krokmou, ouvrant les yeux vers ce ciel noir qu'il ne regardait plus. Les éclats de la Lune illuminent la laine peu fournie des nuages dans une caresse langoureuse et les étoiles, quand elles sont visibles, brillent intensément. Jack a déjà observé le ciel ; après trois-cents-quinze ans passés à vagabonder de toit en toit et à n'avoir pour unique interlocuteur que l'Homme de la Lune, il eût été stupide de ne pas profiter de la vue.
Pourtant le ciel étoilé lui est devenu si familier, si commun, qu'il a cessé de l'observer. Et là où Harold a l'habitude de regarder avec grand intérêt, Jack ne fait que voir. Deviner, presque, puisqu'il ne lève plus le menton que pour intercepter les aurores boréales de Nord ou discuter avec l'unique habitant du satellite Terrien. Se poser, sur un dragon écailleux et froid, aux côtés d'un garçon singulier qui vit encore dans un village viking au vingt-et-unième siècle, pour prendre le temps de regarder l'Univers, a un certain aspect reposant.
Se lassant pourtant vite du spectacle qui se déroule sous ses yeux et que, s'il le redécouvre, il a déjà vu, le Gardien de l'Amusement ferme les paupières pour principalement profiter de ce que ce vol à dos de dragon lui fait ressentir. Le ciel n'est pas tant un élément important que la sensation du vent qui vient fouetter son corps, alors que ce n'est pas lui qui vole.
Jack est sur le dos d'un dragon. Il chevauche une créature ailée en sachant faire exactement la même chose qu'elle, connaît ses techniques de vol, ce système de suivre les diverses brises qui changent de direction, ce ciel au-dessus de leurs têtes, ces nuages en-dessous de ses ailes. L'unique différence est que son corps n'est pas aussi actif qu'à son habitude et si cette sensation peut avoir un aspect déroutant au premier abord, ce n'en est que plus reposant : alors il ferme les yeux et redécouvre. Il n'est plus Jack Frost, ce Gardien encore perdu dans son inquiétude, qui a le vent pour principal moyen de transport : non. Il n'est plus qu'un bout d'humain qui, bercé par les écailles d'un dragon en plein vol, redécouvre des plaisirs vitaux aussi simples que celui des caresses du vent la nuit. Un bout d'humain, un bout d'Esprit qui vit les yeux fermés.
