Chapitre 2 – Turbulences


Le vol British Airways en provenance de l'aéroport John-F-Kennedy de New-York, à destination de Londres Heathrow était inhabituellement ponctuel. Le personnel de bord était aussi aimable et prévenant que toujours, notamment envers les personnes âgées telles que Mme Maureen Glenflow. Épouse d'un chef d'entreprise plutôt aisé, elle revenait de congés pour rendre visite à ses petits-enfants, partis vivre sur le nouveau continent, en quête de nouvelles opportunités.

Comme à son habitude, le vol était plein à craquer, et le couloir étroit entre les sièges n'aidait la vieille dame dans sa progression, son lourd manteau et sa pesante valise de cabine percutant parfois accidentellement les affaires de passagers bien peu soucieux de la circulation au moment de l'embarquement. La vieille dame espérait ne pas se trouver trop proches d'enfants bruyants, qui l'empêcheraient de lire ou de se reposer au cours des deux heures et demie prochaines de vol. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas voyagé seule, son époux étant de santé trop fragile cette année.

Elle s'arrêta. Son numéro de siège était proche du couloir, et la place voisine était d'ores et déjà occupée par un jeune homme aux cheveux bruns sombres, visiblement nerveux au vu de la pâleur de son visage, et des mouvements compulsifs de ses mains. Celui-ci se proposa pour monter sa valise dans les compartiments supérieurs, dissuadant d'un regard noir le grossier américain qui rouspétait que la vieille dame ne soit pas assez rapide à dégager la voie, galanterie fort appréciable.

Le jeune homme ne semblait pas se calmer alors que les minutes s'écoulaient. Attendrie, Glenflow se tourna vers ce dernier, ses yeux verts abîmés par la cataracte emplis de bienveillance :

- Et bien jeune homme, vous ne semblez guère à votre aise. Serait-ce votre premier vol ?

- Pas tout à fait, mais c'est la première fois que je vole dans un tel monstre de métal.

Ah, il ne devait pas être habitué au voyage alors. Peut-être avait-il connu les planeurs, les montgolfières et autres vieux coucous de temps révolus ou de périodes estivales. Elle reprit avec gentillesse, ravie de communiquer avec un jeune britannique visiblement bien élevé :

- Il est vrai que de nos jours, les avions deviennent toujours plus imposants, plus rapides et plus sûrs. Dans ma jeunesse, les voyages étaient bien plus longs, en ferry ou sur des avions à hélices ! N'ayez crainte, il est un peu bruyant mais il est fiable, croyez-en mon expérience. Le pire que vous risquiez, c'est de devenir un peu dur de la feuille, mais à mon âge, on ne s'inquiète plus de ces choses-là. Voulez-vous un cachet pour vous endormir ou vous apaiser ?

- Je vous remercie madame, mais je vais essayer de m'en passer.

Le jeune homme s'efforçait de sourire, en dépit de sa fébrilité évidente. Oh c'était loin d'être sa première expérience de vol, mais cette fois-ci, le fait de n'avoir aucun contrôle sur l'appareil lui inspirait un sentiment d'impuissance et d'angoisse qu'il n'avait pas connu depuis son enfance, le jour où son père avait tenu à l'emmener sur la moto volante d'Hagrid, empruntée pour l'occasion.

Le décollage fut un moment difficile pour Duncan, qui serrait les accoudoirs de siège au point de blanchir la jointure de ses doigts. Une fois l'appareil stabilisé en vol, il remercia chaleureusement sa voisine qui lui avait donné des bouchons d'oreille, et se rua dans les toilettes dès qu'il le put. Reprenant son souffle et son calme après avoir restitué son déjeuner, en ayant une pensée un peu gênée pour les gens qui recevraient les denrées à moitié digérées, il s'assit sur la cuvette des toilettes et fouilla dans une poche intérieure de son manteau. Il en sortit un petit miroir de poche, emprunté à Elena, et prononça d'une voix claire, quoiqu'un peu agacée et inquiète :

- Alan Nilson. Alan. Réponds, bordel !

En réponse, le miroir se troubla quelques instants avant de dévoiler deux visages familiers, bien qu'ils ne correspondaient pas tout à fait à celui qu'il cherchait à contacter. D'abord surpris, il fut ensuite rassuré de voir quelqu'un répondre, et surtout deux de leurs vieux amis communs :

- Salut Fab', salut Gid' ! Ça fait plaisir de vous voir, mais vous ne sauriez pas où est mon beau-frère, par hasard ? Vous savez, ce grand dadais ancien capitaine de Quidditch qui arrive toujours à se mettre dans les ennuis, même quand il ne s'y attend pas?

Les deux Aurors se penchèrent un peu vers le miroir, avant que l'un des deux irréductibles jumeaux ne reprenne d'une voix décontractée :

- Salut Duncan ! Il est juste à côté, mais il est quelque peu indisposé pour le moment.

- S'il vous plait les gars, ne jouez pas avec mes nerfs. Comment il va ?

- Il respire encore et il est toujours en un seul morceau, si ça peut te rassurer !

- Merci d'être aussi rassurants les mecs, je suis touché. Plus sérieusement, est-ce qu'il est gravement blessé ou pas ?

L'une des têtes rousses regarda vers l'arrière un bref instant, puis la voix de Fabian répondit :

- Il va bien, il est un peu secoué, épuisé mais il va s'en remettre. Il sera encore en un seul morceau quand tu arriveras.

Les traits de Duncan se détendirent légèrement sous le soulagement qu'il ressentit à cette annonce. C'était un bon début, déjà. Il attendit quelque peu, avant de répliquer avec un soupir :

- Tâchez de le garder en vie jusqu'à ce que j'arrive, sinon vous savez ce que les femmes Nilson pourraient vous faire. Rendez-vous dans à peu près quatre heures, le temps que cet abominable engin se pose en Angleterre et que je vous rejoigne sur place.

Un bruit sourd et impérieux à la porte des toilettes le fit interrompre rapidement la conversation. Quand il sortit, une voix bourrue et désagréable l'interpella.

- Qu'est-ce que vous fichiez là-dedans ? Vous fumiez un joint ou quoi ?

- Pardon monsieur, j'ai simplement le mal de l'air.

Il regagna son siège tant bien que mal. La vieille Glenflow s'était assoupie peu après, son livre reposant sur ses genoux. Il porta son regard vers le hublot et les cieux, ses doigts tapotant avec impatience l'accoudoir de son siège. S'il survivait à cette désagréable excursion en un seul morceau, et qu'Alan s'en tirait, il se promettait de faire le voyage de retour en bateau s'il le fallait, et d'allumer un cierge pour toutes les divinités moldues et sorcières ayant jamais existé.


Le jeune Nilson se débattait comme un lion face à d'invisibles ennemis. Les sorts se croisaient à un rythme effréné, et il ne pouvait pas demeurer en place s'il voulait rester en vie, et surtout entier. Deux ombres étaient à ses côtés, même s'il n'arrivait pas à distinguer leurs traits, et il n'avait pas le temps de se préoccuper de leur sort, tout occupé qu'il était à repousser la vague adverse. À bout de souffle, il sentit une main se poser sur son épaule. Surpris, il se tourna et remarqua, interloqué, le visage d'Alan Nilson senior. Une étrange impression de chaleur et de réconfort imprégnait le sourire de ce dernier. Ses environs se troublaient de plus en plus alors que la voix de son père lui glissait :

« Tout va bien se passer, gamin »

Une lumière blanche l'aveugla et s'abattit sur lui à la manière d'une lame de fond. Ouvrant les yeux abruptement, le souffle court et le cœur battant, il voulut se redresser mais une main posée délicatement sur son épaule l'incita à se rallonger, une voix familière se faisant bientôt entendre :

- Du calme Alan, tout va bien. Tu es en sécurité.

Reconnaissant Fabian, il inspira profondément et s'efforça plusieurs minutes durant de calmer au fur et à mesure ses battements de cœur un peu rapides. Ses muscles se détendirent progressivement alors que l'adrénaline et le stress du combat refluèrent, et qu'il prit connaissance de ses environs : une chambre d'hôpital... Sainte-Mangouste. Perturbé, il constata que la présence de son père n'avait été rien de plus qu'un rêve, comme il l'avait pressenti. Le capitaine Auror s'étonna de la faiblesse de sa propre voix :

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

- On était dans une situation très difficile, et d'un tour de magie, tu nous en as sortis !

Le grand sourire de Gideon l'intrigua, ainsi que son geste qui fit virevolter un peu la manche ample de son uniforme d'Auror. Il fronça un peu les sourcils, essayant de se rappeler des faits. Il sortait de Gringotts... et il avait été embusqué, avec un grand désavantage numérique. Le petit de Septimus s'était approché pour l'aider, puis Gideon et Fabian s'était invités à la mêlée.

- Comment ça, un tour de magie ?

- On espérait justement que tu nous en dirais plus. Après tout, c'est quand tu as planté ton cousin que le génie a été libéré de sa lampe, que la lumière a inondé les lieux et a mis k-o voire tué plusieurs des mangemorts !

Une migraine sans nom vint le frapper, l'assommant quelques secondes alors qu'il essayait de comprendre ce que l'ancien gryffondor lui disait. Il se sentait étrangement éreinté, épuisé de ses forces magiques, fourbu comme s'il avait couru un pentathlon. Lentement mais sûrement, il se rappela un peu des faits, et d'effectivement de s'être défendu alors qu'il avait été désarmé et que des propres mots de James, celui-ci ait voulu « pourfendre cette insulte à la famille Nilson » avec son épée. Il l'avait alors transpercé à l'abdomen... mais ses souvenirs étaient confus, étrangement sonné qu'il était :

- J'ai du perdre connaissance, je ne m'en souviens pas. La dernière chose dont je me rappelle, c'est James prêt à me couper en deux et mon réflexe désespéré pour l'arrêter.

- Tu as libéré, on ne sait pas si c'était une tornade ou un esprit vengeur, mais quelque chose qui les a mis tous par terre. Tu ne te rappelles vraiment de rien, Al' ?

Avec impuissance frustrée, il secoua négativement la tête, sincèrement confus. Sa mémoire semblait avoir souffert pour une raison qu'il ignorait, puisque la conclusion de l'incident lui échappait. Croisant les bras sur son torse, ses yeux étaient perdus dans ses pensées, mais la sensation de nausée et d'asthénie ne l'aidait pas à se concentrer comme il l'aurait voulu. Inspirant en silence pour refouler sa frustration, il porta son attention vers les jumeaux et reprit avec une ombre de sourire :

- Bon, plutôt que de perdre du temps à ressasser ce qu'il s'est passé, qu'est-ce qu'on peut faire pour avancer ? Quand est-ce que je sors ?

- Il va falloir attendre ton beau-frère pour ça.

- Duncan ? Il va venir ici ?

Le teint de Nilson devint plus blême qu'il ne l'était déjà. Par Merlin, son vieux frère n'allait jamais lui laisser oublier cet incident. Son regard s'abîma un peu dans la contemplation de ses environs, avant de se poser sur la table chevet. Sa baguette y était posée, mais elle n'était pas seule, la dague de famille s'y trouvait également. L'Auror fut étonné : comment avait-elle pu se retrouver là ? Les armes blanches étaient pourtant, à sa connaissance, interdites dans les chambres de Ste Mangouste. Lorsqu'il sortit la lame de son fourreau, il constata avec étonnement qu'elle était aussi immaculée et rutilante qu'auparavant.

- Merci les gars, c'est gentil de l'avoir nettoyée.

Les deux Prewett échangèrent un regard confus, avant que Gideon n'énonce leur réflexion commune à voix haute :

- C'est gentil, mais ce n'est pas nous. On n'y a pas touché, depuis que tu es arrivé ici.

Alan essaya de se persuader qu'un membre du personnel hospitalier s'en était occupé, mais la boule au fond de son ventre qu'il avait appris à reconnaître comme son intuition lui intimait le contraire.


Jamais il n'aurait cru devoir attendre aussi longtemps une fois sorti de cette monstruosité que l'on appelait un avion. Sa malle était grande ouverte sur la table, à la merci de la curiosité et du regard perçant du moldu en charge d'inspecter les bagages des voyageurs tandis que son collègues vérifiaient ses papiers d'identité. Duncan se retint de faire la grimace quand il vit que la malle préalablement rangée avec soin par enchantement était devenue un joyeux désordre, le moldu se plaisant à déplier puis délaisser tout son linge, ses affaires de toilette, son parapluie et son imperméable. Il se retint pareillement quand il le vit manipuler sans le moindre soin la très vieille anthologie des aventures de Sherlock Holmes, une édition rare qui plus est, et songea à quel point son beau-frère aurait été contrarié de voir une de ses possessions les plus précieuses aussi malmenées.

- C'est bon monsieur, tout est en règle. Bon retour au pays !

- Je vous en remercie, bonne journée à vous.

Duncan vérifia un peu plus loin que l'ensemble de ses affaires n'avait pas trop souffert du voyage et des mauvaises manipulations moldues. Il pensa à son véritable inventaire, soigneusement dissimulé sous le double-fond de sa malle sorcière, notamment à son révolver, à sa baguette de secours, ses périodiques de métamorphose, à ses chocogrenouilles mais plus encore aux cookies maison de son épouse. Il avait le sentiment que le thermos de chocolat chaud ne serait pas de trop sous un climat aussi humide.

Sans plus attendre, il refit sa malle et se dirigea hors de la zone internationale. L'aéroport moldu était grouillant de monde, qui cheminait telles des colonnes de fourmis dans différentes directions. Jamais il n'avait vu un monde pareil, même au ministère de la Magie. Prenant le temps de s'orienter à l'aide de la signalisation des lieux, il finit par trouver l'emplacement où étaient stationnés les taxis. Tout comme il avait pris l'avion pour ne pas laisser de traces magiques de son passage dans les registres des portoloin internationaux, il héla un taxi moldu pour ne pas que sa signature magique ne soit détectée par le ministère britannique. Sa femme l'avait coaché à de nombreuses reprises, si bien que c'en était devenu un automatisme. Prenant place sur la banquette arrière une fois sa malle chargée dans le coffre, il répondit au chauffeur lui demandant où il voulait se rendre :

- Devant « Purge and Dowse » à Londres, s'il vous plait.

Mais ce magasin est fermé depuis longtemps, monsieur.

- Je sais, mais c'est le plus simple pour se repérer dans les environs.

Il aurait été en effet difficile d'expliquer au chauffeur moldu que la vitrine de cette boutique était l'entrée vers un hôpital sorcier. Il profita du trajet pour se remettre du décalage horaire, assez ressenti entre les terres canadiennes où ils passaient leurs vacances et leur mère patrie britannique. Il aurait besoin de toutes ses forces pour gérer un Alan alité. De sa longue expérience des séjours de son vieil ami à l'infirmerie suite aux matchs intenses de Quidditch ou aux missions périlleuses du Ministère en tant que brigadier, Nilson était pire qu'un lion en cage.


La nourriture d'hôpital est toujours aussi infecte, et il demeurait encore affamé, comme s'il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. La compagnie des Prewett était aussi excellente que toujours, et il était plaisant d'échanger avec eux les nouvelles de ces derniers temps. Bien qu'il ne partage pas leur admiration respectueuse envers Albus Dumbledore, il y avait de nombreux autres sujets de discussions et leur vieille amitié n'en souffrait pas trop. Pour sa part, quitte à choisir entre Saroumane, président du Magenmagot, et Gandalf, il choisirait toujours le défenseur des plus faibles, aussi roublard fut-il. Ainsi sa préférence se portait-elle vers le vieil avocat Phinéas Black, plutôt que Dumbledore. Leurs discussions se portèrent sur de nombreux sujets : les fratries respectives, leur emploi, le Quidditch, les souvenirs du temps de Poudlard... et sur la famille, plus généralement. Les expressions de Gideon et Fabian furent momentanément plus graves quand le premier exprima leur pensée :

- D'ailleurs, on est désolés pour ton père. C'était quelqu'un de bien, un super prof. On a fait de notre mieux pour le rendre chèvre, et il nous l'a bien rendu.

- Je vous remercie. C'est un coup dur pour nous tous. Je voulais avoir accès aux dossiers de l'enquête, mais l'administration de Malefoy a refusé mes nombreuses requêtes, et ça a été classé sans suite. Il en allait de même pour le dossier Potter de 1970. Toutefois, je compte bien réussir à mettre la main dessus, même si je dois employer les grands moyens.

- C'est trop tard, répondit Fabian avec la même gravité

L'expression d'Alan se fit un peu plus sombre à ces mots. Cela faisait bien une douzaine d'années qu'il s'efforçait de demeurer du bon côté de la loi et de respecter la discipline, et il était à deux doigts de retomber dans ses anciennes habitudes. C'est alors que Fabian se mit à farfouiller dans son propre sac sans fond, avant de poser deux énormes dossiers sur sa table de repas débarrassée, faisant trembler le support. Étonné il porta son regard azur vers eux, remarquant le sourire facétieux et la lueur malicieuse dans le regard des deux irréductibles rouquins :

- Tu croyais quoi? Qu'on allait laisser ces deux affaires être enterrées sans réagir ? C'est triste de voir notre capitaine oublier l'esprit d'équipe qu'il prônait avec tant de ferveur chez les lions !

Un éclat de rire échappa à Nilson bien malgré lui, faisant vibrer ses cordes vocales devenues trop souvent sérieuses et ses traits austères s'éclairant quelques instants. Alan tourna son regard vers Gideon, un sourire complice et facétieux aux lèvres :

- Merci, mais je te rappelle que c'était toi qui me l'avait enfoncé dans le crâne, Capitaine Prewett, à coups de batte au derrière ou de cognards en pleine poire !

- Tu me flattes Alan, tu me flattes. Mais tout le mérite revient à ma meilleure moitié, le talentueux, le sérieux, l'assidu Fabian Prewett. Moi j'étais le charme, lui c'était la ruse !

- Les mecs, ce n'est pas que je n'aime pas les papouilles, vous êtes très mignons tous les deux, mais il y a assez de pain sur la planche pour ne pas se disperser.

Alors qu'il explorait avec attention le premier dossier, concernant le double-meurtre des Morrison et des Nilson, un léger sourire amusé continuait d'éclairer les traits du plus jeune des deux anciens Capitaines de l'équipe de Quidditch des rouge et or, sous la supervision attentive des deux Prewett. Il releva un instant la tête de sa lecture, une question lui revenant à l'esprit par rapport à l'incident :

- Qu'est-ce qui est arrivé à James, au fait ?

Alan observa avec étonnement, curiosité et inquiétude mêlés les rouquins, qui se regardaient sans répondre immédiatement à sa question. Ils semblaient à la fois hésitants et malicieux, ce qui ne présageait rien de bon. Que diable avait-il pu se passer pour que les Diables Rouges hésitent à plaisanter dessus ?


Dans une autre salle de Ste Mangouste, située dans l'aile de haute sécurité du bâtiment, un sorcier reprenait ses esprits. Ses mains étaient menottés aux barreaux de son reposoir, tandis que son corps était sanglé au lit. Sous d'épais bandages sentant fort les herbes médicinales, une douleur sourde le rongeait à l'abdomen. Les yeux bleus du trentenaire dévisagèrent leur environnement, avant de se porter sur le seul homme qui lui tenait compagnie. Le voyant réveillé, l'avocat sorcier détourna son attention de la Gazette du sorcier pour la poser sur le client qu'il devait représenter.

- Monsieur James Nilson ? Je suis Maître John Henwood, commis d'office au barreau de Londres.

- C'est bien moi. Veuillez excuser ma question, mais Maître Abbott est-il indisposé ?

- Non, il se trouve que votre père ainsi que celle de votre épouse se désolidarisent de votre affaire, vous avez d'ailleurs été déshérité par votre père. Je dois également vous annoncer qu'en plus des charges qui pèsent contre vous, votre père et votre épouse ont lancé une procédure pour vous retirer la garde de votre enfant.

Nilson était coi de stupeur, ses yeux bleus ronds d'étonnement malgré le calme qu'il s'efforçait de conserver. Qu'il ait échoué d'éliminer son sang-de-bourbe de cousin était une chose, une erreur sans doute, mais son père n'en avait-il jamais fait ? Pourquoi le reniait-il ainsi ? Meredith... il aurait du savoir que cette garce profitait de la moindre occasion pour assouvir ses propres ambitions, en tant que maudite Selwynn. Une colère froide doublée d'incompréhension le frappait, alors qu'il s'obligeait à garder la voix suffisamment posée et neutre pour ne rien laisser transparaître :

- Je ne comprends pas. Jamais un Nilson ne renierait un fils sorcier, peu importe leur désaccord.

- Oh, on ne vous a pas dit ? Vous n'êtes plus un sorcier, vous êtes un cracmol désormais.

- Je ne suis pas un cracmol, je suis né sorcier, de sang qui plus est, ne m'insultez pas.

- Je ne suis pas un médicomage, monsieur Nilson, mais de ce que j'ai pu comprendre, votre noyau magique a été vidé jusqu'à être endommagé, au point de plus pouvoir accueillir de magie. Ce qui fait de vous un... comment disait le guérisseur déjà? Ah oui, un cracmol artificiel. C'est très rare, on n'en avait pas recensé depuis des décennies apparemment. Il va de soit que cette condition est irréversible.

Le cri de rage et de désespoir résonna dans toute l'aile du bâtiment, donnant des frissons au médicomage qui traversait le couloir.