Chapitre 3 – Deuils difficiles


Une figure demeurait immobile entre les vestiges de ce qui avait été le salon du manoir, ne pouvant que constater de ses propres yeux les dégâts, ses longs cheveux bruns ondulant dans la brise. La gravité de ses yeux bleus contrastait avec la pâleur de ses traits.

- Maîtresse Elena !

La jeune femme tourna son attention vers celui qui l'interpellait avec un léger sourire, reconnaissant là le vieil elfe de maison qui présidait aux elfes des Nilson, et qui l'avait vue grandir, Tobby.

- Bonjour, Tobby. Est-ce que tout le monde se porte bien ?

- Tous les elfes se portent bien, maîtresse. Maître Alan nous avait tous envoyés dans une autre maison des Nilson. Tobby est tellement triste pour Maître Alan et Maîtresse Mary.

- Ne t'en fais pas Tobby, vous n'auriez rien pu faire.

C'était vrai, elle en était pleinement consciente. Bien que les corps aient été enlevés par les forces de police magique, ce que lui avait raconté Duncan lui donnait froid dans le dos, et la louve en elle grondait de fureur et de frustration, tout aussi affligée. Elle sourit avec douceur à l'elfe de maison :

- Mais vous êtes frigorifiée ! Venez, venez au sec maîtresse, nous allons réparer le toit au plus vite. Nous allons vous préparer un chocolat chaud, à vous et à Maîtresse Edith.

- D'accord Tobby. Tu as raison, ce n'est pas le bon moment pour attraper froid. Je vais aller la chercher et nous te rejoindrons dans la cuisine. Merci encore pour tout, mon père et ma mère n'ont jamais douté de ton dévouement envers notre famille.

L'elfe semblait ému, reniflant bruyamment pour retenir ses larmes, ses grands yeux scintillants :

- C'était notre honneur et notre plaisir de les servir, Maîtresse Elena. Aucun elfe n'aurait pu rêver meilleure famille. Ce sera notre fierté de continuer à vous servir, le jeune Maître Alan et vous-même... et vos petits !

- Où que nous allions, vous aurez toujours une place chez nous, Tobby. Et je sais qu'il en va de même pour Alan. Vous aussi, vous êtes des membres à part entière de la famille.

Elle peinait à croire que l'ambition de Robert aurait pu le porter jusqu'à ce genre de préjudice. Si elle n'avait aucune preuve concrète de son implications, ses manigances et ses actes passés la portaient à croire qu'il en fut tout à fait capable. Après tout, n'était-ce pas lui qui avait voulu la contraindre à épouser son propre cousin, James, et qui l'avait privé de son père en le faisant enfermer pendant près de sept ans à la terrible prison de Numengard ?

La Capitaine Auror n'était pas prête à baisser les bras pour autant. Tout comme la chevalière qu'elle portait au doigt l'indiquait, il était désormais de son devoir de veiller à la protection et à la pérennité de leur famille... de sa meute. Elle était Matriarche, et ne comptait pas décevoir son père et ses aïeuls.

Son regard se perdit dans le couloir sur les tableaux qui, par miracle, avaient été préservés des flammes. Chacun représentait l'un des membres des Nilson, et plus spécifiquement des anciens Patriarches, Matriarches et leurs conjoints respectifs. Elle s'arrêta un instant devant l'un des plus récents : un homme plutôt grand était représenté, élancé mais dont le regard dégageait un charisme et une autorité perceptibles. Les cheveux châtains de l'ancien Patriarche étaient coupés très courts, selon la coupe militaire des hommes et femmes qui avaient servi lors de la première guerre mondiale. Gilbert Nilson, le grand-père qu'elle n'avait jamais connu à cause des complots de Robert, son oncle.

Le portrait de sa grand-mère, Margaret Nilson, était accroché à côté du tableau de son époux. Bien qu'elle ne fut pas elle-même matriarche et qu'elle n'avait jamais pu la connaître, cela avait été une figure inspirante pour sa petite-fille, au vu de l'influence et du respect qu'elle avait inspiré à son entourage. Son père lui avait raconté que si sa propre mère fut dotée d'un talent prophétique, elle avait toujours refusé de regarder l'avenir de ses deux enfants, afin de ne pas influencer leur avenir et leurs choix respectifs. Elena aspirait à devenir une femme aussi forte que Margaret ne l'avait été en son temps. Après tout, sans l'intervention de sa grand-mère, ses parents ne se seraient jamais épousés.

Un peu plus loin, une autre femme trônait en majesté, ses cheveux bruns relevés avec une coiffe élégante propre à la mode du XIXème siècle. Un autre grand nom des siens, Victoria Nilson. Ancienne matriarche, elle s'était illustrée tout d'abord au Département de la coopération magique internationale, dont elle avait gravi les échelons en devenant tour à tout représentante de Grande-Bretagne auprès de la Confédération internationale des mages et sorciers, puis Directrice du Département. Elle siégea également plusieurs années au Magenmagot, où elle défendit un agenda de progressiste modérée.

Le premier tableau du Hall était également le prestigieux aux yeux de sa famille. Dépeint sur une mer tourmentée, les cieux menaçants, un homme sec menait son vaisseau depuis la proue. Ses cheveux bruns mi-longs et la barbe qui grignotait ses joues lui donnaient une allure d'aventurier ou de corsaire, le peintre ayant eu soin de donner une vivacité d'éclat particulière à ses yeux verts. Une fois de plus, sa famille se retrouvait secouée par la tempête, menacée par les flots voulant la submerger et l'engloutir.

- Gamine, je viens d'une époque où on enterrait la moitié de nos enfants avant qu'ils n'aient eu trois ans, et où nos parents ne vivaient pas bien vieux. Ne sois donc pas si triste, car ils t'attendront de l'autre-côté, le plus tard possible. Vis pour ton frère, vis pour tes enfants, et n'abandonne jamais, jeune Matriarche. Tu as le droit d'être en colère, tu as le droit d'être dévastée, mais un Nilson se relève toujours. Le seul droit que tu n'as pas, c'est celui d'abandonner.

Elle sursauta légèrement, peu habituée à voir de ses propres yeux les tableaux s'animer. Oh, elle les savait de nature sorcière, mais bien souvent ils se faisaient discrets, plutôt observateurs. C'était la conversation la plus longue qu'elle n'avait jamais eu avec le portrait du fondateur des Nilson, d'ordinaire plus réservé comme il se contentait de saluer, de sourire ou de lancer un clin d'oeil.

- Merci pour vos sages conseils, Alastar. Je ne compte laisser notre maison être réduite en cendres par l'ambition d'un arriviste, qui a oublié jusqu'aux valeurs les plus fondamentales de notre famille.

- Une belle ambition. Ton arrière grand-mère l'a réussi en son temps, il n'y a pas de raison que tu ne puisses pas faire de même.

Elle le remercia d'un sourire sincère et en inclinant sa tête en signe de respect. Elle commençait à s'éloigner vers les portes de l'entrée quand la voix accentuée de l'irlandais l'interpella :

- J'ai quitté l'Irlande pour sauver les miens en mon temps. Ne te crois pas enchaînée à cette terre à cause de ces vieilles pierres, ou des gens qui t'ont précédée. Ce qui compte, la seule chose qui compte vraiment, ce sont les gens auxquels tu tiens et que tu veux protéger.

Étrangement, ces mots résonnèrent longtemps dans l'esprit de la jeune sorcière. En se rendant aux limites de leurs terres pour inspecter les pierres runiques, elle découvrit deux silhouettes qui l'attendaient. À première vue ils étaient aussi différents que le jour et la nuit, mais il y avait quelque chose de similaire dans leur façon de se tenir, dans leur chevelure noire et leurs traits quelque peu aristocratiques.

Elle fut rassurée de reconnaître sa belle-soeur, Edith Black Nilson, qui ne tarda pas à la serrer dans ses bras. Leur ami d'enfance et ancien éditeur-en-chef du journal de l'école était reconnaissable à sa chevelure indomptable, typique des Potter. Il la serra brièvement mais fortement contre lui, avant d'adopter un ton qui se voulait faussement désinvolte :

- Bon, et si on se mettait au travail ? Ces barrières ne vont pas se réparer toutes seules, et on a encore le « grand invalide de guerre » à aller voir après.


S'il y avait bien au moins un avantage au fait d'être cloué au lit, c'est qu'il avait le temps de potasser les dossiers sans être interrompu toutes les cinq minutes. Avec les mille-et-une pages des deux vastes enquêtes en cours, il avait de la lecture. Chaque dossier présentait sa poignée d'éléments étranges.

Celui des Potter, ouvert en 1960 avec l'attaque de leur manoir, ne fut clos qu'en 1970, avec les Potter déclarés décédés. En effet, en dépit des cadavres d'une quinzaine de mages noirs, les corps des deux époux n'avaient jamais été retrouvés. Il n'était pas surprenant que les Potter se soient bien défendus, mais il était difficile d'imaginer qu'ils avaient disparu sans laisser de traces. S'ils avaient survécu et s'étaient cachés, ils auraient forcément trouvé un moyen de contacter leur fils au cours des dix dernières années, mais à sa connaissance, ils ne l'avaient jamais fait ; ce pourquoi il supposait aussi qu'ils avaient trouvé la mort.

Les sorciers retrouvés étaient des sang-purs et des sang-mêlés, connus pour leurs liens avec les milieux anti-moldus et ultra-conservateurs. L'un d'entre eux, Dorian Avery, était proche à Poudlard de celui qu'on appelait désormais Voldemort. Un autre nom qui avait attiré son attention, c'était Myrina Carrow, dont la jalousie et la rancune envers Dorea Black, de son nom de jeune fille, étaient bien connues des anciens de Poudlard.

Il lui avait fallu du temps pour arriver à ouvrir le second dossier, beaucoup plus personnel pour l'Auror. En effet, il concernait ses parents et les meilleurs amis de ces derniers, qui avaient été comme des membres à part entière de leur petite famille. Pourtant, il s'y était efforcé tout comme il avait fait son possible pour adopter le recul et le détachement dont il usait d'ordinaire au cours de ses enquêtes. C'était le seul moyen de ne pas être dévasté par les photographies et les détails sordides, notamment pour les meurtres de femmes et d'enfants.

Les détails, le diable était dans les détails disait souvent son père, c'était donc par là qu'il allait commencer. Peu d'indices avaient pu être relevés au sein du manoir ainsi que sur les espaces environnants, sinon des dégâts matériels sur l'une des runes dédiée à la protection des lieux. Le bureau de son père et le salon avaient été ravagés par les flammes du Feudeymon. Il n'y avait aucun témoin, du fait de l'absence des elfes de maison, qui avaient été envoyés dans une autre propriété pour leur propre protection par le patriarche – non, l'ancien patriarche désormais. Duncan et lui semblaient avoir été les premiers à constater les décès des deux femmes, Mary Nilson et Rosalynn Morrison.

Merlin, que cette scène le hanterait jusqu'à la fin de ses jours, tout comme l'odeur du charnier ! Il se reprit et s'efforça, tant bien que mal, de reprendre sa lecture.

En revanche, deux des corps étaient introuvables et supposés incinérés dans le brasier, mais il peinait à s'en persuader. S'il y avait ne serait-ce qu'une petite chance que son père et son presque-oncle soient en vie, il préfèrerait y croire. Hélas, la direction du Bureau des Aurors semblait tout aussi disposée à enterrer cette affaire qu'elle l'avait été dix ans plus tôt pour les Potter.

Toi aussi, tu vas l'enterrer ?

Non. Il ne laisserait pas tomber si facilement, et il ne serait pas du genre à se laisser acheter ou intimider par Malefoy et sa bande. Il n'était peut-être plus dans le service actif depuis sa récente démission, mais cela ne signifiait pas qu'il était dépourvu de réseaux d'informateurs pour autant. Il avait gardé d'excellentes relations avec le corps des brigadiers, et des liens solides avec plusieurs Aurors, dont les frères Prewett qui étaient bien utiles quand ils ne passaient pas leur temps à les faire tourner en bourrique, Septimus Weasley et lui. Elena serait également d'une grande aide, disposant elle-même de son propre réseau chez les Aurors.

De vrais agents du chaos mais ils sont sympas au fond, non ?

Une ombre de sourire se tissa au coin de ses lèvres, tandis qu'il approuvait d'un hochement presque imperceptible de la tête. Oui, mais cela faisait partie de leur charme, et cela n'amenuisait en rien leur efficacité. À deux, ils étaient presque imbattables. Loyaux et incorruptibles, ils incarnaient l'essence même de ce que Godric Gryffondor inspirait à ses élèves en son temps. Aussi remarquables Duncan et lui furent-ils dans l'équipe, ils n'auraient pas été grand chose sans le soutien de ces « tireurs de cognards d'élite », comme les appelait Elena. Lui-même ne serait pas devenu le Capitaine qu'il fut à Gryffondor sans le leadership de Gideon. Bien qu'il ne le leur dirait jamais, ils avaient été ses modèles.

Ça, tu as fait de ton mieux pour les imiter aussi en matière de chaos, n'est-ce pas ?

Au moins, McGonagall en avait eu pour ses gallions sur le plan de l'animation à Poudlard et sur celui des succès aux Quidditch. La coupe avait trôné dans son bureau trois années de suite, avant d'être cédée aux blaireaux, toujours sous-estimés. Mais il n'avait pas l'habitude d'un tel monologue intérieur, d'ordinaire. Avait-il pris un plus gros coup sur la tête qu'il ne le pensait ? Il faudrait qu'il demande à se faire réexaminer, par précaution.

Le problème n'est peut-être pas dans ta bosse, mais c'est plus rassurant de le penser, hein.

Là, ce n'était clairement sa pensée propre. Qui s'était invité dans sa tête ? Il était Anigamus, par Merlin, pas Legillimens ! Il se redressa un peu plus en position assise et observa ses environs : personne, que ce soit dans sa chambre ou dans le couloir. Les Prewett devaient toujours se reposer, dans une salle voisine. Duncan devait être encore en transit. Il était seul. Est-ce qu'il était en train de perdre la tête ?

Tu crois vraiment qu'un fou aurait conscience qu'il devient fou ? C'est assez fou, quand on y pense.

Maintenant qu'il y pensait un léger mal de crâne revenait battre entre ses tempes, qu'il massa avec douceur de ses doigts, en espérant qu'il s'en aille vite. La voix lui faisait penser à celle de son père. Alan senior serait-il revenu le hanter, pour le narguer d'être une fois de plus alité après les nombreuses excursions forcées à l'infirmerie de Poudlard, après ses matchs ou de bagarres un peu trop corsées ?

Tu chauffes gamin, même si ce n'est pas du tout cela. Toi qui es si fan de sir Arthur Conan Doyle, pourquoi tu ne commences pas par éliminer l'impossible et voir ce qu'il reste après ?

Pour une voix désincarnée, il n'était pas de mauvais conseil. Un peu comme feu son père. Refermant le dossier, il se cala de nouveau contre l'oreiller et observa le plafond, avant de fermer les yeux pour mieux se concentrer. Cela ne pouvait être son père, il avait disparu. Cela excluait également un fantôme, il l'aurait vu et puis c'était difficile d'imaginer Alan Nilson, Auror, seul évadé de Numengard, trois fois élu professeur le plus sexy de Poudlard dans le Hibou Frappeur reculer devant ce que Dumbledore appelait « la prochaine aventure ».

Ah ça, tu as bien raison. Mais peut-être qu'il a laissé un petit quelque chose de lui, malgré tout... enfin, pas si petit que cela !

Son regard bifurqua instinctivement sur la table de nuit, ses yeux se concentrant précisément sur la dague qui y trônait bien en évidence. Cette arme n'aurait jamais du être laissée dans une chambre, d'après le règlement de l'hôpital, et à bien y réfléchir, il n'y avait aucune raison pour que les infirmières aient fait une entorse au règlement pour ses beaux yeux. Tendant son bras, il la prit en main et la voix se fit plus forte :

Et bien, tu en as mis du temps. Mais mieux vaut tard que jamais ! Oui, c'est bien grâce à la dague que tu m'entends, gamin.

- Mais comment est-ce possible ?

Un rire résonna dans sa tête, avant que la voix ne retentisse à nouveau, avec le même brin de malice inaliénable :

On ne t'a pas dit, gamin... c'est magique ! Trois petits coups de claquettes avec tes sandales magiques et le tour est joué.

- Pour qui tu me prends ? On n'est pas dans le Magicien d'Oz. Qu'est-ce que tu es, exactement ?

On peut dire que je suis une empreinte des souvenirs, des émotions, et bien sûr du charme ravageur d'Alan Nilson.

- Et de son sens inégalé de la modestie, apparemment.

Bien évidemment ! Mais ce n'est pas vraiment cela que tu veux savoir, n'est-ce pas ? Tu veux savoir si ton père est en vie, et surtout tu veux savoir qui a commandité l'attaque.

Assurément, il brûlait de le savoir, mais il ne lui aurait pas fait le plaisir de le lui dire. Il le découvrirait par ses propres moyens s'il le fallait.

Ne sois pas si fier, voyons. Tu n'as pas à chercher bien loin, regarde à qui profite le crime si ta sœur et toi aviez péri en même temps que vos parents. Ce qui devait être le plan initial, à n'en pas douter.

Robert, évidemment. Prudent, il ne l'exprima pas à voix haute, mais il n'en pensa pas moins. Restait à savoir comment le coincer sans se faire éliminer dans un autre genre de traquenard dont il avait le secret. Pour l'heure, il allait devoir se concentrer sur cette voix dans sa tête, Robert pouvait attendre un peu, le temps qu'il soit rétabli.


Le regard de Robert Nilson se détacha des rubriques de la Gazette du Sorcier pour se porter vers la cheminée de son salon, lorsque les flammes de l'âtre prirent une couleur émeraude. Une femme de petite taille apparut bientôt, ses cheveux auburn endossant des reflets flamboyants dans la lumière de la cheminée. Sa tenue était aristocratique et élégante, relevant ses yeux d'ébène. Un petit garçon se trouvait lové entre ses bras, recouvert d'une chaude couverture du meilleur tissu.

- Bonsoir, cher beau-père. Vous m'avez fait quérir ?

- Bonsoir ma chère Meredith. J'apprécie toujours autant votre ponctualité. Prenez place, je vais nous faire apporter des rafraîchissements.

Il claqua dans ses mains et un elfe de maison s'inclina, avant de disparaître pour répondre à sa requête. Le regard de l'homme s'adoucit en contemplant son petit-fils Alexander, avec attendrissement et fierté. Le pompon avait un beau visage, mêlant avec grâce les traits des Selwyn à ceux des Nilson. Il posa ensuite son attention sur la jeune femme avec qui il voulait s'entretenir :

- Vous n'avez plus à vous soucier de votre époux. J'ai fait le nécessaire pour qu'il ne nous importune pas, ni votre fils ni vous-même. Sachez que vous conservez toutes les prérogatives d'une dame de la famille Nilson, et qu'Alexander est désormais mon héritier.

L'exclusion de James relevait moins de son nouveau statut dégradant de Cracmol que du fait qu'il lui ait désobéi, en s'exposant ainsi sur le Chemin de Traverse, mais surtout il ne pouvait pas pardonner l'incompétence crasse dont avait fait preuve son fils. Cet événement tragique confirmait ses craintes, à savoir que James n'avait pas les épaules pour lui succéder.

Robert n'était pas aveugle à ses propres défaillances en tant que père, il aurait sans doute du élever son fils différemment, même s'il ne l'aurait jamais reconnu ouvertement. Il enviait son défunt frère, qui pour tous ses défauts avait non seulement su élever la petite Elena de sorte à transformer la petite fille timide en sorcière accomplie, mais son tour de force le plus cuisant aux yeux de Nilson résidait dans l'adoption d'Alan Desoya, ce « né-moldu » qui s'était révélé descendre des Selwyn.

Le sorcier aurait dû apprendre à ne pas sous-estimer son aîné, ne serait-ce qu'après son évasion de la prison réputée la plus inviolable du continent. Et en effet, ce qui lui était apparu comme une faute de mauvais goût s'était révélé comme la prise d'un héritier de la maison Selwyn, dont non seulement le potentiel magique mais aussi les prétentions sur la famille Selwyn venaient ajouter un second héritier de choix à son frère.

- Vous me voyez soulagée. Je n'aurais pas su comment me comporter avec un cracmol. Vous n'êtes pas sans savoir qu'ils ne sont pas acceptés dans la famille Selwyn. En dépit de l'humiliation, votre action lui a sans doute sauvé la vie.

- Il a beau n'être plus que l'ombre de lui-même, je ne souhaite pas sa mort pour autant.

Mais ce n'était pas là le seul sujet qu'ils avaient à aborder. Dégustant sa tasse de thé un instant, et laissant la jeune dame savourer sa propre boisson, Robert reprit ensuite :

- Je vous ai fait venir pour évoquer les aboutissements de la rencontre au manoir Malefoy.

Ces rencontres étaient nécessaires mais s'il y a bien une chose que Robert avait apprise, c'était que les décisions prenaient du temps dans leur groupe, d'autant plus lorsqu'il fallait que l'un d'entre eux relaye à chaque fois les consignes du « Seigneur des Ténèbres », comme se plaisait à l'appeler Abraxas.

- Les sang-purs traîtres à leur sang de la liste sont confirmés comme des cibles légitimes, et devront être éliminés en temps voulu. L'intervention imprudente de James va nous obliger à agir plus prudemment avec les autres familles. En revanche, la descendance de mon frère est toujours prioritaire, ce pourquoi la situation doit être résolue au plus tôt afin de ne pas perdre la fenêtre d'opportunité qui s'offre à nous.

- Même les enfants ? - demanda Meredith d'un ton plus incertain, en serrant son fils contre elle.

Robert posa les yeux sur son petit-fils, et se remémora la petite enfance de James. Il n'avait jamais aimé tuer les enfants, même s'il reconnaissait avoir déjà attenté à la vie de sa nièce lorsqu'elle était très jeune. À cet égard et à sa grande honte, il partageait l'impulsivité de son fils à l'époque.

Mais il avait changé depuis, et ce n'était plus un jeu de courte durée qu'il projetait mais bien une partie à long terme. À sa connaissance, sa nièce avait un fils et son neveu par adoption avait deux filles dans les veines desquelles coulait le sang des Black. Les trois enfants étaient jeunes, âgés d'à peine deux ans, et pourraient tout à fait être élevés dans leurs traditions, plutôt que dans celles de leurs parents. Robert esquissa donc un sourire rassurant à l'intention de sa bru avant de lui répondre :

- Non, bien évidemment. Je les prendrai sous ma tutelle et les élèverai sans que les fautes de leurs parents ne pèsent sur eux. Il va de soi que si le fils de ma nièce est atteint du même mal que sa mère, il devra être écarté le moment venu.

Cela parut rassurer Meredith, qui devait déjà imaginer avoir trois autres enfants dans sa maison. Robert posa sa tasse et se leva pour inviter sa bru à aller déposer ses affaires avant de passer à table. Il l'interpella cependant avant qu'elle n'ait quitté la pièce :

- Oh, Meredith. Je sais que vous comptiez emmener le petit Alexander se faire vacciner pour la dragoncelle dans les prochains jours, mais il vaudrait mieux le reporter à la semaine prochaine. J'ai ouï dire que Ste Mangouste ne serait pas très hospitalière pour les prochains jours.