Chapitre 7 – Il était une fois dans le Grand Nord


- Atchoum !

Pour la troisième fois consécutive en l'espace de trois minutes, Benedict se moucha bruyamment en maugréant dans sa barbe inexistante. Il avait du mal à croire que le gamin avait quasiment vécu toute sa vie au Canada, quand on voyait sa faible résistance au froid. Même Alan, qui avait pourtant grandi en Angleterre, s'était mieux adapté au climat local. Bien sûr, cela aidait d'avoir une épouse très douée pour le réchauffer de mille-et-une manières au coin du feu. L'effet du climat froid sur la libido n'était pas une légende, en ce qui les concernait, surtout les Black visiblement.

Hélas, il s'inquiétait désormais que ses filles aient hérité du tempérament de leur mère en la matière ! Il y avait des choses que même le papa le plus ouvert d'esprit du monde ne voulait pas savoir. Là-dessus, il était plus tranquille avec ses garçons, encore trop jeunes pour s'intéresser à la chose.

- Tonton ! Tu peux me réexpliquer ce qu'on fiche dans ce trou paumé, gelé au milieu de nulle-part, s'il te plaît ? À part trois ours qui seraient ravis de nous bouffer et un renard des neiges qui a détalé en nous voyant, on n'a pas croisé grand chose jusque là.

Il s'était posé la même question quand on l'avait briefé au bureau canadien des Aurors. Rappelé de ses cours pour une « urgence », il semblait que des mangemorts avaient été aperçus dans le secteur. Malheureusement, les témoignages valables étaient fort rares, et les plus précieux d'entre eux dans un village perdu du Grand Nord, où ce qu'il y avait de plus proche d'un poste de police magique n'était autre qu'un petit service de gardes forestiers, davantage versés en magizoologie qu'en criminologie.

En effet, ils étaient confrontés plus souvent à des créatures magiques s'approchant trop près des milieux de vie moldus qu'à des délinquants, et encore moins des mages noirs. Bref, ils étaient complètement dépassés par la situation, ce pourquoi le bureau des Aurors avait envoyé leur « expert » en matière de mangemorts sur place, c'est à dire... lui. Ô joie, ô désespoir, ô faiblesse ennemie, pourquoi fallait-il toujours qu'il dise oui ?

- Tu as déjà été briefé, si ça n'est pas toujours rentré dans ton crâne je te suggère de consulter l'ordre de mission qu'ils nous ont remis, au risque bien-sûr de devoir retirer tes gants.

- Est-ce que j'ai l'air cinglé à ce point-là ? Si je les retire avec un froid pareil, je les perds direct ! Plutôt me les couper moi-même, ça irait plus vite !

- Ça ne te changerait pas tant que cela, Ben. Après tout, ta mère dit toujours que tu es un peu manchot.

- Hé ! C'est même pas vrai. Elle m'appelle son « petit marsouin adoré » ! Et seulement parce que je sais très bien nager. Je ne suis pas un manchot !

- Cela reste à prouver. En attendant, veux-tu bien cesser de te plaindre un instant et m'aider à trouver ce village, ou est-ce trop te demander ô empereur des glaces ?

Il fallut trois secondes au gamin pour comprendre le double-sens de sa phrase et s'en indigner.

- Je ne suis pas une saloperie de manchot ! Si tu tiens tant à ce que je te le prouve, tu n'auras qu'à passer la prochaine pleine lune avec moi... sans te transformer. Je suis sûr que tu apprécierais beaucoup ma compagnie dans ces moments-là, tu ne crois pas ?

Le sourire du gamin lui faisait penser à celui de Duncan au même âge, mais avec cette petite lueur de férocité si propre à sa mère, Elena, et à leur défunt père.

Il leur fallut une heure supplémentaire pour trouver le village décrit par les gardes forestiers, qui n'avaient malheureusement pas pu les accompagner. Alan s'entretint avec les anciens de la communauté autochtone en français pendant que son neveu et filleul interrogeait deux charmantes jeunes femmes en faisant le pitre pour essayer de se faire comprendre.

Au moins ils n'avaient pas parcouru tout cet enfer de glace, de bourrasques de neige et de pluie verglaçante pour rien. Une dizaine de silhouettes avaient été aperçues par des villageois, mais ceux-ci ne s'étaient jamais rapprochés du village. Ils avaient poursuivi leur chemin plus au Nord, là où résidaient les « Géants flamboyants ». Telle était en tout cas la traduction approximative la plus proche de leur dialecte qu'ils pouvaient faire à leur sujet.

Apparemment, ces « Géants » étaient apparus cinq à six hivers plus tôt dans la région. Même s'ils n'en apercevaient qu'un seul à la fois, les villageois supposaient qu'ils étaient au moins deux, parce qu'ils venaient parfois visiter des jeunes femmes célibataires du village et toujours deux la même nuit. Les habitants savaient qu'ils étaient réels, parce qu'ils faisaient régulièrement du troc avec l'un d'entre eux, échangeant des outils, de leur artisanat local contre des fourrures et de la viande issues du gibier chassé par les « Géants ».

Les anciens étaient persuadés que les « Géants » s'étaient occupés des « Fantômes noirs » parce qu'ils ne les avaient pas revus depuis plusieurs jours.

- En gros, t'es en train de me dire que deux mecs, ou plus, qui vivent en ermites encore plus au Nord que ce trou paumé, auraient botté le cul à une dizaine de mangemorts ? Tu crois vraiment que deux péquenots des glaces auraient battu des mages noirs aguerris comme ceux qu'on recherche ? Non, parce qu'à ce rythme là, autant rentrer à la maison !

Même s'il ne l'aurait pas dit à voix haute, Alan partageait le scepticisme de son filleul. Peut-être que ce n'était pas vraiment des mangemorts mais simplement des braconniers déguisés en mages noirs pour ne pas être importunés par les autorités locales.

- Ce que je crois n'a pas d'importance. Nous avons été envoyés ici pour s'assurer de la sécurité des habitants et nous ne repartirons pas sans avoir le fin mot de cette histoire et s'être assurés qu'ils ne courent aucun danger.

Ben n'avait pas l'air convaincu mais il se rangea de l'avis de son oncle, et ne protesta pas trop quand il lui annonça qu'ils passeraient la nuit sur place. Toutefois, Alan suspectait que sa docilité était davantage due à l'une des jolies filles à qui il avait adressé la parole un peu plus tôt, et qui s'était gracieusement proposée pour l'héberger. C'était de son âge, après tout. Nilson avait quant à lui accepté l'invitation du doyen à venir dormir sous le toit familial.


L'été touchait à sa fin, et les feuilles commençaient déjà à se répandre entre les stèles du cimetière dans lequel des générations de Prewett avaient choisi de reposer pour l'éternité. Face aux tombes jumelles se trouvait une femme éplorée dans les bras de son mari. Née Prewett, Molly Weasley était la sœur cadette des défunts. À ses côtés se trouvaient son oncle, Ignatius Prewett, et son épouse Lucretia, dont les mines sombres et les yeux rougis témoignaient de la peine qu'ils ressentaient face à ces trépas.

Leur grande-tante Muriel était anormalement silencieuse, et essayait d'étouffer tant bien que mal ses sanglots dans son mouchoir.

Des Weasley étaient présents aux côtés d'Arthur, notamment ses parents Septimus et Cedrella, ainsi que ses deux frères et son fils aîné, William dit « Bill » âgé de dix ans. Par Cedrella, Arthur était apparenté à la famille Black même si celle-ci avait renié sa mère et par extension tous les Weasley qui en descendaient. Cela n'avait pas empêché d'autres « exclus » de venir rendre hommage aux disparus, tels que son oncle Phineas, son cousin Marius et sa fille Edith, accompagnés de la famille Nilson à laquelle la jeune Black était désormais rattachée par son époux, Alan Jr.

Alan était bien évidemment présent de par leur lien ténu de parenté mais surtout il tenait à se recueillir devant les tombes de ses deux vieux amis et anciens camarades. Depuis Poudlard, à l'époque où ils jouaient ensemble dans l'équipe de Quidditch de Gryffondor, ils ne s'étaient jamais perdus de vue. Ils avaient même travaillé ensemble au Ministère, tous trois en tant qu'Aurors. Les jumeaux Prewett avaient eu beau être plus âgés que lui, ils n'avaient jamais rechigné à suivre ses directives pendant une opération. Par contre, en dehors du terrain, ils ne manquaient jamais une occasion d'embêter leur « Capitaine cabot », surnom dont ils l'avaient affublé en découvrant qu'il était devenu animagus.

Le plus triste dans cette histoire, c'était peut-être de songer que les tombes auxquelles il faisait face étaient vides. La déflagration au lieu de la confrontation avait été telle qu'on n'avait retrouvé que des morceaux de mangemorts et rien qui n'ait pu être attribué à Fabian et Gideon, en dehors de leurs badges et de morceaux d'étoffe de leurs uniformes.

Ce qui le dérangeait, ce n'était pas la détresse de la famille des défunts, qu'il partageait, mais la présence d'autres personnes un peu en retrait. Autant il acceptait que des collègues Aurors ou brigadiers, ou même d'anciens camarades de classe puissent venir se recueillir, autant il trouvait inacceptable que Dumbledore ait ramené son Ordre du poulet frit à une telle occasion.

Nilson avait conscience que Fabian et Gideon en avaient fait partie, mais il considérait que c'était de la faute du Directeur de Poudlard s'ils avaient trouvé la mort. À trop vouloir agir en solo avec son organisation para-militaire, Dumbledore avait exposé des Aurors pourtant expérimentés à des situations où la cavalerie serait trop lente à intervenir, surtout quand elle était composée de bras cassés comme Elphias Doge, Dedalus Diggle ou encore Mondingus Fletcher. Après tout, Benjy Fenwick, Dorcas Meadowes et Edgar Bones avaient déjà perdu la vie sur l'autel de l'égo du vainqueur de Grindelwald.

À en juger par la crispation de sa mâchoire, Duncan partageait son irritation mais il était retenu par la main d'Elena dans la sienne. Sa sœur semblait plus calme que son époux, mais le regard qu'elle adressa à Doge lorsqu'il fit un pas pour s'approcher fut suffisamment dissuasif pour le faire sursauter et reculer de trois pas. La matriarche Nilson, Auror de formation et lycanthrope, avait la réputation d'être une sorcière tout à fait respectable mais dont personne ne voulait risquer le courroux.

Alan écouta d'une oreille distraite l'éloge funèbre, se perdant dans ses souvenirs des deux hommes. Il n'oublierait jamais ces irréductibles farceurs au grand cœur, qui avaient été tour à tour des mentors, des camarades, des grands frères, des collègues et des amis fidèles parmi les rares à qui il confierait non seulement sa propre vie mais aussi celles de ceux qu'il aimait.


Si Ben avait passé une excellente nuit en charmante compagnie, cela n'avait visiblement pas été le cas de son oncle. Celui-ci avait les traits tirés et le regard mélancolique, comme souvent lorsqu'il se remémorait ses parents et ses amis disparus à cause des mangemorts.

Le jeune Nilson était trop jeune pour se souvenir de ses grands-parents, tous quatre ayant été décimés le même jour lors de l'attaque du manoir Nilson. Ce qu'il savait, c'était que ses parents ainsi que son oncle et sa tante s'étaient installés au Canada après cet événement tragique, très probablement pour les protéger, ses cousines et lui, d'un sort funeste. Depuis, Ben avait dû faire de la place pour accueillir une petite sœur chiante et un benjamin dont la plus grande qualité avait longtemps été de pleurer très, très, très fort. Son oncle avait eu deux autres enfants également, encore des jumeaux.

Le fils de Duncan et Elena Nilson, qui se traînait également la lourde position d'héritier et la malédiction lycanthrope, comprenait que ces souvenirs puissent être pesants pour son parrain, mais cela ne l'empêchait pas de faire tout son possible pour le dérider.

Il n'empêche que cette longue épopée nordique lui apparaissait de plus en plus comme une fausse piste, et surtout une énorme perte de temps. Évidemment, il n'allait pas le redire pour la centième fois à son oncle, au risque de se prendre un stupefix ou un bloque-langue en pleine poire.

L'apprenti Auror était sur le point d'ouvrir la bouche pour essayer de détendre son parrain quand celui-ci se stoppa net et lui intima le silence d'un geste de la main. Dans ces cas-là, Alan avait généralement repéré une menace environnante et imminente, ce pourquoi il respecta sa consigne et fit lentement glisser sa baguette depuis son holster d'avant-bras jusqu'à sa main.

Son oncle prit la parole d'une voix forte et intelligible, qui résonna dans les plaines alentour :

- Montrez-vous ! Si vous vous rendez maintenant sans faire d'histoire, je vous garantis que vous aurez droit à un procès équitable devant la justice canadienne. Résistez, et je vous promets que même si vous survivez, vous ne serez probablement pas en état d'assister à votre procès sur vos deux jambes.

Ben avait toujours admiré le talent de négociateur de son oncle. Personne n'arrivait à se faire des ennemis aussi vite et aussi efficacement qu'Alan Nilson Jr. Même sa mère, pourtant réputée pour son caractère intransigeant, mettait un peu plus de forme quand elle interpellait quelqu'un. Son parrain avait une approche beaucoup plus... tranchée des choses : rendez-vous, ou vous allez morfler à mort.

À leur grande surprise, une personne s'avança bel et bien devant eux. Il s'agissait d'un homme assez grand, portant des peaux de bêtes assez similaires à ceux des indigènes qu'ils avaient rencontré la veille. Son visage était entièrement caché par son épaisse capuche, même s'il croyait apercevoir ce qui ressemblait à une barbe rousse à son menton.

Une voix bourrue mais à l'accent clairement britannique se fit entendre avec amusement :

- Je suppose que vous n'êtes pas avec les guignols aux capes noires qui se sont pointés il y a quelques jours. On les a enterrés pas loin, mais je ne peux pas garantir que les ours ne se sont pas servis au passage. Il faut bien manger, après tout. On a gardé les capes, les baguettes et les papiers, si vous en avez besoin. Vous travaillez pour le gouvernement canadien ?

Déjà plus détendu, même s'il savait qu'il devait rester sur ses gardes, Benedict prit la parole d'une voix forte :

- Oui, je m'appelle Ben Nilson et voici le capitaine Alan Nilson ! On travaille pour le bureau des Aurors canadiens. Et vous, vous êtes qui ?

L'homme ne répondit pas immédiatement, au contraire il se figea quelques instants avant de s'exclamer d'une voix encore plus forte :

- Fab' ! Tu as entendu ça ? On dirait que notre petit « Capitaine cabot » a rejoint les caribous !

Ce fut au tour de son oncle de rester interdit, suite aux paroles de l'inconnu. Ben ne comprenait pas la référence, mais il supposait qu'elle avait du sens aux yeux de son parrain. Il espérait juste que celui-ci ne serait pas trop déstabilisé.

Un autre homme apparut derrière eux, habillé de manière identique au premier et lorsqu'il abaissa l'écharpe qui recouvrait sa bouche, il révéla le même genre de barbe rousse et son timbre de voix, lorsqu'il s'exprima, ressemblait beaucoup aussi à celui de l'autre homme :

- Il a bien changé, notre petit Alan, mais est-ce que tu connais un autre mec à la fois assez courageux, assez stupide et assez provocateur pour faire ce genre d'entrée, Gid' ?

Pour la première fois depuis son enfance, il vit le visage de son oncle s'empourprer de colère et sa voix perdre sa retenue habituelle en gueulant :

- Fabian ! Gideon ! Si c'est bien vous, bande d'abrutis, vous avez intérêt à avoir une sacré bonne raison d'être en vie !


- Joyeux Noël !

Arthur ne pouvait s'empêcher de sourire comme un enfant face à l'accueil que leur réservèrent les Nilson à leur arrivée chez eux. Cette année, leur oncle Phineas avait insisté pour qu'ils viennent passer les fêtes de fin d'année au Canada. L'invitation étant tous frais payés, c'était une occasion rare pour les enfants de voyager à l'étranger, ainsi que de rencontrer certains de leurs jeunes cousins qu'ils avaient chez les Nilson, via leur ascendance Black commune.

Il s'agissait d'une période souvent triste pour Molly, du fait qu'elle lui rappelait l'absence de ses frères aînés, décédés six ans plus tôt, juste avant la chute de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom. Les enfants adoucissaient cette absence, même si leurs propres jumeaux Fred et George ne manquaient pas de les lui rappeler avec une affection teintée de mélancolie.

Weasley était ravi de les revoir, tout particulièrement Alan qu'il appréciait beaucoup. Ce dernier les avait accueillis à leur arrivée à l'aéroport – après un vol sur une compagnie moldue qu'il avait trouvée tout à fait intéressante – et les avait conduits jusqu'à chez lui. L'ancien Auror britannique l'attira d'ailleurs dans la cuisine, pendant que Molly discutait avec Edith.

- Qu'est-ce que tu voulais me montrer, Alan ?

- Arthur, je dois t'avouer quelque chose. Votre venue ici n'est pas tout à fait innocente. Si on a tellement insisté pour que vous veniez au Québec, outre le fait de passer les fêtes ensemble, c'est parce que j'ai un cadeau qui, je pense, plaira beaucoup à Molly.

Les yeux d'Arthur s'écarquillèrent en entendant la nature du fameux cadeau en question.


Molly était émerveillée par la façon dont les enfants Nilson jouaient avec les siens. Bill était littéralement pendu aux lèvres de Benedict et de Selena, tous deux jeunes aspirants Auror tandis que Fred et George s'amusaient avec les jumeaux d'Edith, Antares et Altaïr, et le benjamin d'Elena, Gilbert, qui étaient tous du même âge. D'un autre côté, Percy posait mille-et-une questions à Ethel, l'une des aînées d'Edith qui apprenait le métier d'avocate au cabinet de Phineas Black. Sur la terrasse, Charlie supervisait les plus jeunes, avec l'aide de Margaret dite « Maggy », la cadette d'Elena.

- Ils sont mignons, n'est-ce pas ?

- C'est vrai, approuva Molly, un sourire attendri aux lèvres. Est-ce que ce n'est pas trop difficile de les élever ici, si loin de là où vous avez grandi ?

L'épouse d'Arthur n'imaginait pas vivre autre part qu'au Royaume-Uni. Elle y était née, et ses ancêtres avant elle depuis des générations. C'était là qu'habitait encore son oncle et sa tante, même sa grande-tante Muriel qu'elle préférait ne pas voir trop souvent, et c'était aussi là qu'étaient enterrés ses frères.

- Ce n'était pas évident au début, mais je me suis vite rendue compte que ce qui était vraiment important pour moi, c'était de pouvoir vivre avec Alan et de me sentir en sécurité avec mes enfants. Je sais que Papa aurait déboursé des sommes folles pour nous protéger en Angleterre, mais je sais bien qu'Alan, tout comme Elena, ont été marqués par la mort de leurs parents. C'est la même chose pour mon beau-frère, et c'était un maigre prix à payer pour avoir cette sécurité.

- Et puis, c'est pas comme s'ils avaient attenté deux fois à la vie d'Alan, après l'attaque du manoir, intervint Duncan, un verre à la main.

- Je comprends, répondit Molly. Peut-être que si nous avions aussi été des cibles j'aurai fait un choix similaire. Merlin soit loué, ça n'a pas été le cas.

Elle s'apprêtait à aller complimenter Elena pour ses talents d'hôtesse et culinaires, les petits fours étant succulents, quand Arthur lui fit signe de le rejoindre en cuisine. Dans un comportement qui ne lui était pas coutumier, il lui demanda d'aller voir Alan, pendant qu'il s'occupait de surveiller les enfants. D'ordinaire ils se relayaient bien sûr, mais elle ne se voyait pas s'imposer en cuisine alors que d'autres hôtes et hôtesses étaient déjà si experts en la matière, surtout si on ne lui avait pas demandé.

À sa grande surprise, Alan n'était pas tout seul. Deux hommes, déguisés en Père Noël, quittèrent la table de la cuisine pour venir l'enlacer, en faisant « Ho ho ho ». Le visage de Molly s'empourpra, d'abord de gêne puis de colère, et elle était sur le point d'invectiver copieusement les malotrus lorsque ceux-ci retirèrent leur fausse barbe blanche et leur bonnet rouge.

Son cœur rata un battement et son visage perdit toute couleur tandis que ses mots restaient bloqués dans sa gorge, désormais nouée. Elle connaissait ces visages, presque identiques depuis aussi loin qu'elle se rappelait, même si elle les avait vus changer en grandissant. Ils avaient à peine vieilli, mais c'était bien eux. Sa vision se troubla tandis que ses yeux étaient baignés de larmes, qu'elle peinait à contenir, son corps commença à être secoué de sanglots et elle sentait ses jambes chancelantes sur le point de défaillir.

Les deux paires de bras puissants la maintinrent debout avec gentillesse et fermeté, comme ils l'avaient fait tant de fois dans le passé. Merlin, était-ce seulement possible ? Elle osait à peine y croire, elle l'avait pourtant tant rêvé, mais pour être chaque fois déçue au réveil.

- Tu ne rêves pas, petite sœur. On ne peut pas rêver pareille perfection, n'est-ce pas Gid' ?

- Je n'aurais pas mieux dit, Fab', même si les petits Fred et George s'en rapprochent, tu ne trouves pas?

- Ah, ils me rappellent tellement une autre paire de génies au même âge. Tu dois être tellement heureuse, Molly, de nous avoir en miniatures à nourrir, border et gronder ! Ça te manquait, n'est-ce pas ?

Leur sœur les aurait volontiers gourmandés si elle n'avait pas été aussi heureuse de voir ces deux grands dadais en vie. Elle les serra à son tour très fort dans ses bras, dans une de ses étreintes qui coupaient le souffle à ses enfants en général. Ils la lui rendirent et, chose très rare pour eux, se contentèrent de la garder contre eux en silence.

Molly n'avait jamais été aussi heureuse depuis la naissance de ses enfants. Oh, elle allait piquer une de ces fameuses colères, auprès d'Alan, pour ne lui avoir rien dit, et des jumeaux eux-mêmes pour ne pas l'avoir prévenue qu'ils étaient en vie, mais pour l'instant elle voulait simplement baigner dans ce bonheur qu'elle n'aurait plus osé espérer. Elle était heureuse, et un peu coupable aussi en pensant à tous ceux qui avaient perdu des êtres chers pendant cette maudite guerre, mais elle n'arrivait pas à le regretter. On lui avait rendu son Fabian et son Gideon, et c'était tout ce qui comptait à ses yeux.