18. Délition
La chambre était presque plongée dans le noir, hormis une unique bougie, sur la table de chevet, qui diffusait un faible cercle orangé et projetait des ombres dansantes et silencieuses à travers la pièce.
« Tu sais tout, maintenant » conclut Xion dans un murmure.
Ils s'étaient assis en tailleur à même le sol, l'un en face de l'autre, et elle lui avait conté son passé. Plusieurs fois, elle avait eu l'air sur le point de pleurer, ce qui angoissait grandement Néo.
Pleure pas, s'il te plaît, pleure pas, bordel. J'saurais pas quoi faire si tu pleures, je sais pas ce qu'on doit faire dans ces cas-là. Pleure pas.
Il s'était contenté de l'écouter en silence relater ses souvenirs, depuis sa première rencontre avec Roxas, jusqu'à sa « mort », puis son réveil dans la Citadelle, quelque jours avant que lui-même n'y débarque.
Et il avait beaucoup de questions.
« Tu es comme moi, alors. Un clone. »
Ce n'en était pas une. Xion hocha la tête.
« Je suis désolée de te l'avoir caché. Quand j'ai su que tu avais été créé par Vexen toi aussi, j'ai... J'avais l'impression d'être un peu moins seule. Un peu moins monstrueuse. »
Un peu moins seuls.
Ses mots résonnèrent en Néo. Ils sonnaient juste.
Il secoua doucement la tête.
« Je ne comprends toujours pas pourquoi tu ne m'as pas dit ça avant. »
Il distingua à peine le sourire triste de Xion, à la lueur de la bougie.
« Ca n'existe plus que dans ma tête... Pour tous ceux qui m'ont connus, ce n'est pas réel, tu vois ? Durant les quelques mois passés sous les ordres de Lumaria, Roxas m'a toujours regardé comme une étrangère. C'est comme si je n'avais jamais existé, alors parler de ça... Et puis, tu ne m'aurais probablement pas crû, si je t'avais tout révélé d'entrée de jeu. Si ?
-Je ne sais pas... »
La flamme faisait vaciller les yeux de Xion, qui paraissaient noir d'encre dans la pénombre.
« Ca ne t'as jamais effleuré l'esprit ? demanda-t-elle. Que je sois un clone aussi, je veux dire. Tu disais toi-même que Kairi possède déjà une Simili... »
Néo eut un rire amer, honteux de sa propre bêtise. Oui, cela lui paraissait tellement évident, à présent ! Comment avait-il put se montrer si aveugle ?
« Non, pas du tout, admit-il piteusement. Et ça me frustrait vraiment de ne pas savoir éclaircir ce mystère, si tu savais ! »
Il ne savait pas pourquoi il lui disait ça. C'était peut-être la nuit qui le rendait plus bavard, peut-être le silence tout autour d'eux, ce royaume entier endormi, ou bien...
« Maintenant, tu sais. Nous sommes pareils. »
Non.
« Non » fit Néo.
Devant son air interrogateur, il soupira et s'expliqua :
« Nous ne sommes pas pareils, pas tout à fait. Tu as eu la chance d'avoir de vrais souvenirs, même si personne d'autre que toi ne s'en rappelle. Alors que moi, on m'en a implanté de factices, tu vois ? On est nés de la même façon, mais on a pas vécu les mêmes choses. »
Serait-ce de la jalousie, qu'il ressentait à l'égard de cette fille ? Xion avait eu droit à une véritable amitié, malgré les difficultés. Lui, il avait crû posséder cela avec Sora et… l'autre. Alors que tout appartenait à Riku, en fin de compte. Il avait même crut...
« C'est vrai. Mais tu en as eu tout de même. Ce n'était qu'au début et à la fin, mais...
-Ouais, de superbes souvenirs » murmura-t-il avec amertume.
La rancoeur, la haine. La souffrance en voyant que Naminé lui préférait Sora. La rage de ne pas être Riku, et d'être condamné à rester lui à la fois. De ne pas avoir d'identité. Cette fureur qui l'avait poussé dans le combat final, alors qu'il le savait perdu d'avance.
« Et maintenant ? » questionna doucement Xion.
Néo releva la tête.
« Quoi, maintenant ?
-Eh bien, on est amis, non ? Toi, moi et Zack. Ces souvenirs-là sont réels. Ce n'est peut-être pas ce que tu désirais, mais ce n'est pas si mal, si ? »
Touché.
Il ne s'en rendait compte que maintenant. La pensée de ce qu'il ne pourrait jamais avoir le tenaillait tellement ! Il n'avait pas réalisé ce qu'il possédait déjà.
On est amis. Comment pouvait-elle le considérer ainsi, alors qu'il reportait sa colère sur elle constamment, depuis leur fuite de la Citadelle ?
« Tu connaissais Riku, répondit-il. Si tu me vois comme lui, alors ce n'est pas...
-Bien sûr que non ! »
Son exclamation détonnait dans l'atmosphère trop calme.
« Non, reprit-elle plus doucement. Au début, oui, ton visage me rappelait Riku. Mais dès nos premières discussions, j'ai oublié cette impression. Tu ne lui ressemble pas du tout. Tu es toi ! »
Au lieu de se sentir soulagé, Néo se rendit compte d'à quel point il se trouvait pathétique. Il se passa une main dans les cheveux, le cœur battant, et détourna le regard.
« Excuse-moi.
-Pourquoi ? s'étonna Xion.
-Parce que, quand je te regarde, il m'arrive encore de la voir, elle. »
Silence. Puis :
« Kairi ? »
Néo secoua la tête avec véhémence.
« Naminé. »
Il s'aperçut que prononcer son nom lui faisait moins mal qu'auparavant. Cela lui tiraillait encore le cœur, comme une vieille cicatrice qu'il s'amuserait à titiller. Une vague souffrance, un peu nostalgique, mais supportable.
Pour une raison qui lui échappa, cette idée l'affola. Comme si son esprit se raccrochait encore à ce que son cœur commençait à effacer.
Xion parut ne pas savoir quoi dire, ni quoi faire. Elle avança le bras vers lui, comme pour le toucher, puis se ravisa.
« C'est... C'était plus qu'une amie ?
-Pour moi, oui. Pour elle non. Je n'ai pas vraiment envie d'en parler.
-Désolée. Je suis curieuse, je dois dire. C'est quelque chose que je n'ai jamais connu.
-Eh bien, tant mieux pour toi » sourit Néo sans aucune joie.
Elle ne parut pas convaincue, mais n'insista pas, à son grand soulagement.
« J'ai une dernière question, fit Néo après un moment.
-Je t'écoute.
-Lumaria... Pourquoi t'es resté pour l'aider ? J'imagine qu'il t'as promis quelque chose, comme à moi. »
Heureusement, elle ne lui renvoya pas la question. Pas la peine de s'humilier davantage, en avouant que tout ce qu'il avait souhaité était que Naminé finisse par l'aimer en retour. Lumaria semblait certain de pouvoir réaliser une telle chose, et Néo s'était laissé tenter... Stupide.
« Oh, c'est idiot, répondit Xion. J'étais abattue, je venais d'apprendre la mort d'Axel, et...
-Tu lui as demandé de le faire revenir ? »
A vrai dire, Lumaria les avait tous bien eus. Comment penser qu'un seul homme serait capable d'influer le cœur d'une personne, ou de ressusciter les morts ? Et pourtant... Quelque chose, chez lui, les avait tous convaincus à le suivre aveuglément.
« Oh, non. Il s'agissait du vœu de Roxas. Le mien était encore plus... Je voulais me venger.
-Te venger ? »
Xion hocha la tête.
« De Sora. Il a décimé l'Organisation sans réfléchir. Il… Même Axel.
-Mais il n'a pas tué Axel, la contredit Néo.
-Si, bien sûr.
-Non, j'en suis certain ! démentit-il. Qui t'as dit ça ?
-Luma... Oh. Oh non. »
Elle détourna les yeux, visiblement en proie à un grand bouleversement. Ses poings se serrèrent tellement fort qu'elle en tremblait. Néo n'osa pas essayer de comprendre ce qu'elle ressentait en cet instant.
« Je suis une imbécile... marmonna-t-elle à travers ses lèvres serrées.
-On l'est tous les deux, je pense, soupira Néo.
-Comment... Tu sais comment il... ?
-En protégeant Sora » répondit-il.
Il eut à nouveau peur qu'elle ne se mette à pleurer, mais non.
A vrai dire, il admirait presque son calme. S'il avait été à sa place, il s'en serait probablement pris aux meubles de la pièce, réveillant tout le château par conséquent.
« Je ne connais pas les détails, poursuivit-il. Je crois qu'au départ, il voulait faire revenir Roxas en tuant Sora. J'imagine qu'il a changé d'avis. Il s'est sacrifié pour le sauver, au final. »
Un long silence suivit cette révélation, avant que la jeune fille ne déclare doucement :
« Je... Je vais y aller. Je dois réfléchir à certaines choses. »
Néo hocha la tête. Elle n'allait sans doute pas dormir de la nuit. Et probablement que lui non plus.
« Merci, poursuivit-elle. Pour m'avoir écouté. Et pour tout.
-Toi aussi... » répondit-il du bout des lèvres.
Ca eut au moins l'effet de tirer un sourire à son amie. Elle se leva et se dirigea vers la porte, l'ouvrit, se retourna.
« Bonne nuit, Néo.
-Bonne nuit. A demain. »
Une fois n'étant pas coutume, Lea dormait du sommeil du juste, réparateur et sans rêve, lorsqu'un rire joyeux parvint à son esprit semi-conscient.
« Hey ! Oh allez Lea, c'est pas le moment ! »
Il sentit qu'on le secouait doucement par l'épaule et ouvrit à demi les yeux pour tomber sur la moue désespérée de Sora.
« Ah. Salut. J'ai dormi longtemps ? »
Il s'étira. Son ami se redressa avec un sourire satisfait.
« Aucune idée. Ca fait longtemps que j'te cherche en tout cas !
-Ah, ah ! Ca te fait une bonne excuse pour échapper à l'entraînement.
-Sauf qu'on doit pas s'entraîner, aujourd'hui ! protesta Sora. On devait aller explorer les mondes à la recherche de la pierre de lune. »
Lea soupira. Ah, oui, ce truc idiot ! Il haussa les épaules.
« Si le Roi n'a pas réussi à la trouver, j'vois pas bien pourquoi on s'obstine.
-Bah, euh... Yen Sid nous a dit de chercher encore. Et si on tombe sur Ienzo ou Xehanort, on aura une chance de savoir ce qu'ils mijotent.
-C'est vrai que ce serait pas mal d'avoir une longueur d'avance sur eux, pour une fois » admit Lea.
Ils se battaient contre des fantômes depuis un moment, et cette situation l'agaçait fortement. Ce n'était pas de cette façon qu'ils allaient sauver Isa, et encore moins se débarrasser de Xehanort. Ca ne le motivait pas tellement à s'entraîner, pour tout dire...
Il se leva lentement et balança ses bras pour se réveiller un peu.
« On va où ?
-Un nouveau Monde, le Royaume du Soleil. Aqua m'a dit qu'il y a une légende à propos d'une fleur magique.
-Hm, et alors ? »
Sora haussa les épaules.
« J'écoutais pas trop, je crois que ça a peut-être un rapport avec la pierre de lune. »
Lea s'approcha de l'autre garçon. Sora avait beaucoup grandit, ces derniers mois. Ses épaules s'étaient élargies et les traits de son visage s'étaient durcis. Il y avait également un nouvel éclat de gravité dans ses yeux bleus, résultat des épreuves endurées depuis qu'il avait quitté les Îles du Destin pour la toute première fois.
Néanmoins, il mesurait toujours une tête et demi de moins que Lea.
« Bon, on y va ?
-Yup ! »
« Je m'ennuie, grogna Néo.
-C'est pas plus mal, répondit doucement Xion. Un peu de tranquillité. »
Ils se trouvaient aux abords de la ville, dans les plaines enneigées, les pieds gelés. Quelle idée, de faire une promenade par ce temps : Mais cela avait les mérites de les changer des couloirs du palais.
Depuis leur « réconciliation », Xion trouvait Néo bien plus aimable. Ou en tout cas, moins agressif. Il râlait toujours autant à propos de choses et d'autres – comme de ses orteils trempés par exemple – mais tout ça faisait partie de sa personnalité, après tout. Il ne changerait pas à ce point-là.
Néanmoins, il y avait encore des moments où Xion le surprenait avec une ombre dans le regard, lorsqu'il la fixait. Elle faisait semblant de ne rien voir et laissait couler, sachant parfaitement à quoi – à qui – il songeait dans ces moments. Et elle essayait de relativiser.
Oh, ce n'était pas de sa faute, il faisait des efforts ! Cependant, ça restait toujours... Vexant ? Xion commençait à comprendre pourquoi il avait voulu s'éloigner de tous ceux qui connaissaient Riku, et qui le voyaient constamment comme une copie de lui. On ne pouvait pas vivre en étant considéré comme un double.
« Ouais, mais ça commence à devenir lassant, tu penses pas ? soupira Néo. C'est bien beau de pas se faire poursuivre par deux espèce d'attardés, m'enfin, y'a rien à faire ici, au bout d'un moment. »
Il marquait un point. Xion ne cessait de tourner en rond, lorsqu'elle ne se trouvait pas au chevet de Zack, ou qu'elle n'osait pas traîner dans les pattes de la famille royale. Quand bien même, ce Monde lui plaisait beaucoup.
« De toute façon, affirma Xion, Zack se réveillera bientôt. On devra partir à ce moment-là. »
Ils n'avaient que trop abusé de la sympathie de leurs hôtes. Oh, bien sûr, ceux-ci ne semblaient pas s'en soucier, les traitant en amis, mais la conscience de Xion la titillait tout de même. Après tout, elle ne pourrait rien leur offrir en échange de leur amabilité.
« Ouais... Ca fait longtemps qu'il dort, quand même. »
Cela fit sourire Xion. Elle aussi avait beaucoup dormi, à un moment de sa vie.
« Les médecins disent que le poison l'a plongé dans le coma, que c'est déjà un miracle qu'il s'en soit sorti.
-Bah c'est grâce à eux, non ? »
Xion haussa les épaules.
« Ils prétendent qu'il a une constitution vraiment remarquable. Apparemment, ils n'ont jamais vu ça. »
C'est à ce moment qu'un bruit de neige piétinée se fit entendre, se rapprochant à toute allure.
Leurs réflexes de combattants les firent se mettre en position de combat. Xion eut un frisson de déception en sentant le vide dans sa main gauche, là où aurait dû se trouver une Keyblade. Sans arme, elle était vulnérable.
Le bruit provenait de l'arrière d'une colline au devant d'eux, puis sa source glissa jusque devant leurs yeux.
Kristoff, sur son traîneau, tiré par son fidèle renne Sven. Ils paraissaient tous les deux essoufflés.
Xion et Néo se détendirent.
« Tu nous as fait flipper !
-Une urgence ?
-C'est votre ami ! s'exclama Kristoff. Il s'est réveillé. »
La pierre émanait un étrange mélange de Lumière et de Ténèbres. Plus Vanitas la fixait, plus il se sentait Complet.
C'était difficile à décrire puisque, complet, il ne l'avait jamais réellement été. C'était comme lorsqu'il n'existait pas – lorsqu'il était encore Ventus – sauf qu'il vivait.
Un équilibre, un mélange parfait. Tout ce qui lui avait toujours manqué.
S'il disait à ces idiots qu'il détenait la pierre de lune, ils insisteraient sans doute pour la récupérer. Ils ne lui faisaient pas encore confiance.
Qu'ils continuent de chercher. L'important, c'était qu'elle ne tombe pas entre les mains de Xehanort, ou de cet abruti d'Ienzo, pas vrai ?
La posséder ne leur serait d'aucune utilité. Ils ne pourraient pas la comprendre.
Il entendit des pas familiers traverser son hall et réprima un grondement. Ce n'était vraiment pas le moment !
Il cacha la relique dans un tiroir, tentant d'ignorer le curieux vide qu'il ressentit en la lâchant, puis sortit rapidement de la pièce.
Riku leva les yeux vers lui lorsqu'il l'entendit arriver. Vanitas ne prit pas la peine d'aller à sa rencontre, s'accoudant plutôt à la rambarde de l'escalier pour mieux le dévisager.
« J'ai droit à un meilleur accueil, cette fois, commenta Riku en se dirigeant vers lui. Tes monstres ne m'ont pas attaqué.
-Je leur ai dit de ne pas te tuer. »
Lui spécifiquement, en tout cas. Il n'avait rien précisé à propos d'autres visiteurs inopportuns. Après tout, il n'avait jamais été « avec eux », n'avait jamais donné son accord pour les aider au moindre souci, ou pour qu'on le surveille dès qu'il daignait se reclure quelques jours dans sa propriété.
« Trop aimable » répondit Riku.
Il semblait sur ses gardes, méfiant et... autre chose. En rogne, peut-être.
« Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Vanitas.
-L'hypothèse que je vienne te voir juste comme ça ne t'as pas effleuré ? »
Clairement, l'autre ne venait pas juste pour lui rendre visite. Sinon, il ne se montrerait pas aussi froid. Et il ne lui taperait pas autant sur les nerfs.
Vanitas serra les dents.
« Ou alors on t'a envoyé me surveiller. »
Riku haussa les sourcils. Il semblait véritablement surpris, et le doute effleura Vanitas l'espace d'un instant, puis s'envola aussitôt.
« Mais non ! Pourquoi on m'aurait demandé ça ? »
Parce que Riku était trop occupé avec l'entraînement de Kairi, Sora et Lea, en temps normal. Parce qu'il ne quittait la Contrée du Départ que lors des missions, et que cette fois-ci, la mission pouvait bien le concerner lui.
Parce qu'ils ne lui avaient jamais fait confiance, aucun d'entre eux.
Dire qu'il pensait avoir trouvé quelqu'un de différent.
« Parce que vous pensez tous pouvoir me contrôler. Fiche-moi la paix. »
L'expression de son petit ami changea du tout au tout. Il ne semblait plus si furieux. Il s'approcha doucement de lui.
« Vanitas, tu perds la raison, déclara-t-il doucement.
-Quoi, parce que je veux qu'on me foute la paix ?
-Mais non ! Je ne viens pas pour te surveiller, c'est ridicule ! »
Ah, il était bon acteur !
Le cœur rempli d'amertume, Vanitas se rendit compte que Riku n'avait fait que l'espionner, depuis le tout début. Il se forçait à être à ses côtés. C'est pour ça qu'il ne lui rendait visite que rarement, ces derniers temps. Pas à cause de ce foutu entraînement, mais parce qu'il ne supportait pas sa présence. Peut-être même que ça le dégoûtait de devoir le toucher, l'embrasser...
Et il ne s'en apercevait que maintenant.
« Casse-toi de chez moi.
-Mais arrête ! J'essaie juste de comprendre le problème. »
C'est toi, le problème.
Sans répondre, Vanitas invoqua sa Keyblade. Il ne se mit pas en position de combat, se contenta de rester devant lui, droit, menaçant.
Les yeux de Riku exprimèrent quelque chose comme un simulacre de douleur.
« J'ai compris. »
Et il sortit.
Vanitas le laissa partir.
Il aurait dû le tuer.
Yen Sid ne parut pas surpris de le voir, se contenta comme d'habitude, de l'examiner gravement. Aqua, en revanche, haussa un sourcil étonné.
« Riku ? Tu ne devais pas inspecter la Cité du Crépuscule ?
-Je suis navré. Il y a quelque chose dont je dois vous informer. C'est à propos de Vanitas. »
Le vieux sorcier ferma les yeux, puis l'invita silencieusement à poursuivre.
Riku inspira profondément. Il était encore sous le choc de sa dispute avec son compagnon. Certes, Vanitas pouvait se montrer agressif, violent dans ses propos. Cela faisait partie de sa nature et il s'en était accomodé.
Mais pas comme ça. Jamais comme ça.
« Comme je vous l'ai dis avant mon départ pour la Cité, je comptais demander à Vanitas de m'accompagner. Notre discussion ne s'est... vraiment pas passée comme prévu.
-Tu veux dire que vous vous êtes disputés ? demanda Aqua.
-Hum. Plus ou moins. Je n'ai même pas eu le temps de lui donner les raisons de ma visite. Il semblait furieux de me voir. Il m'a accusé de choses...
-De choses ?
-De l'espionner pour votre compte, je crois, répondit Riku. Je n'ai pas tout compris, mais il me semble clair qu'il n'est pas dans son état normal. »
Il y eut un instant de silence. Aqua paraissait réfléchir, les yeux rivés sur le mur derrière Riku. Ce dernier savait toute l'aversion qu'elle éprouvait envers Vanitas, et il ne pouvait pas l'en blâmer, mais il savait également qu'elle se montrerait impartiale à ce sujet.
« Réfléchis bien, Riku, fit Yen Sid au bout d'un moment. Es-tu sûr que ce n'est pas simplement dû à la personnalité de Vanitas ? »
Le doute persistait encore, à vrai dire. Objectivement, il ne le connaissait pas depuis si longtemps que ça, et il avait été très occupé ces derniers temps...
« Je le connais mieux que personne ici, répondit tout de même Riku. Il peut être difficile à vivre, mais il ne s'agissait pas de ça. Ses propos n'étaient pas vraiment cohérents. Comme si quelqu'un lui avait mis des idées en tête.
-Xehanort » souffla soudain Aqua.
Le cœur de Riku manqua un battement. Il n'y avait pas songé.
Non, pas ça. Tout sauf ça.
« Nous savons que Xehanort songeait à faire de Vanitas l'un de ses réceptacles, confirma Yen Sid. Cependant, nous pensions qu'il avait perdu toute emprise sur lui.
-Et si... »
Riku s'interrompit. Il ne voulait pas y penser.
« Si c'était le cas ?
-Alors nous ne pourrions rien y faire. Pas avant que la guerre n'éclate. »
« Et 'oilà, une chournée 'e gâchée, déclara Lea, la bouche pleine de crêpe au sucre.
-Tu plaisantes ? s'exclama Sora. Ca nous a fait un jour de repos !
-Uh, ouais... »
Assis sur le rebord d'une fontaine, ils regardaient l'après-midi toucher doucement à sa fin, sentaient l'air se rafraîchir peu à peu autour d'eux.
Dans le Royaume du Soleil, ils avaient fait chou blanc. Rien sur la pierre de lune.
Les habitants possédaient bien une légende, mais celle-ci mentionnait une fleur magique qui aurait poussé à partir d'une goutte de soleil. Malheureusement, ni fleur ni goutte n'existaient plus pour qu'ils puissent les inspecter, et il n'était fait mention d'aucune pierre.
« On a dû avoir l'air bête, à interroger les habitants comme ça...
-Bah non, pourquoi tu dis ça ?
-Parce que c'est la vérité. »
Outre leur enquête ratée, Sora devait admettre qu'il s'était plutôt bien amusé. La Capitale de ce monde s'avéra animée et bondée de monde. Exactement ce qu'il lui manquait, ces derniers temps. Avec l'entraînement et tous les autres soucis que leur apportaient leurs ennemis, il ne quittait guère souvent la Contrée du Départ.
L'exploration lui manquait. L'aventure lui manquait. Et Donald et Dingo, aussi. Depuis que la liste des Porteurs de Keyblade s'était allongée, il avait l'impression de ne plus passer de temps avec ses anciens compagnons de route, et cela l'attristait un peu.
Tout changeait autour de lui, ces derniers temps. Il ne savait pas trop que penser de ces bouleversements.
Et les Ténèbres approchaient.
« Sora, ta glace fond.
-Oh. »
Il entreprit de lécher la goutte de crème qui perlait sur son cornet.
« Pourquoi cet air grave d'un coup, mec ? s'enquérit Lea en essuyant, de son côté, ses doigts pleins de chocolat.
-Hum... Je ne sais pas. Je me disais que ça m'manquait, des journées comme ça. »
Lea eut un sourire ironique et reporta son attention sur le ciel.
« Le fardeau des sauveurs des Mondes, hein ? J'vois ce que tu veux dire.
-C'est que, ça ne m'avait jamais pesé autant, avant. J'comprends pas. Pourtant, j'ai vécu de sacrés trucs, avec le recul.
-Comme ?
-Bah, j'ai perdu mon cœur et tout. Mon meilleur ami a sombré dans les Ténèbres, et pendant un moment je savais même pas s'il était vivant. Et...
-Je vois le tableau, l'interrompit doucement Lea. Eh, quand on aura battu Xehanort et Ienzo, on pourra retourner ici manger des crêpes, t'en dis quoi ?
-Ca me plairait bien ! répondit Sora en retrouvant le sourire. Avec les autres aussi. »
Le sourire, Lea le perdit, lui, tout à coup.
« Ah... Ouais. »
Sora n'était pas le plus perspicace des garçons, et pourtant, il saisit le changement d'humeur brutal de son ami.
« J'ai dis un truc ?
-Nan. Oui. Laisse tomber, j'veux pas casser l'ambiance.
-Allez ! J't'ai bien dit, moi ! »
Lea hésita encore une fois, sourcils froncés.
Plus Sora le côtoyait, plus il le trouvait grave et amer, loin de l'image de gentil clown qu'il donnait la plupart du temps. Il ne saurait dire si ce côté de son ami lui plaisait ou non, ni si les autres le remarquaient.
« C'est juste... J'me dis, sûrement que, dans ses sorties... Enfin, je ne pourrais pas emmener Isa.
-Oh. »
Sur le coup, Sora ne put répondre que cela. Lui avait souvent failli perdre Riku face aux Ténèbres, mais avait toujours pu le secourir. Il n'avait jamais perdu personne, si l'on excluait le vide que Ventus avait laissé en lui en disparaissant – mais il ne le connaissait pas vraiment, alors pouvait-on comparer ?
« Eh, t'en fais pas, j'suis sûr qu'on le sauvera ! Y'a pas de raison qu'on y arrive pas, si ? »
Il n'en savait rien, à vrai dire. Il ne savait pas grand-chose, Sora, mais il y croyait. Il croyait à tout, de toutes ses forces. Il le fallait bien, pour avancer, non ? Et cela lui avait plutôt réussi, jusque là.
Le coin de sourire qui s'étira sur les lèvres de Lea le rassura. Ses yeux verts pétillèrent, pour une raison connue de lui seul.
« T'es vraiment un cas, hein, Sora ?
-Euh, j'dois l'prendre comment ?
-Honnêtement je n'sais pas moi-même. »
Ne se posant pas plus de questions que ça, Sora se mit à rire. Comme le soleil commençait à tomber et qu'ils n'étaient pas sensés traînasser, il proposa de rentrer. Ils rejoignirent le vaisseau Gummi caché dans la forêt dans un silence confortable, épuisé.
« Tu penses que les autres ont trouvé quelque chose ? demanda Sora en prenant les commandes.
-Sais pas. Probablement pas.
-Pourquoi pas ?
-Les Mondes sont vastes, et on cherche juste un tout petit caillou.
-Mh. »
Le reste du trajet se passa également sans grande conversation. Lea semblait rattraper à demi ses heures de sommeil. Sora l'observa du coin de l'oeil et soupira. Lui aussi aurait bien aimé pouvoir piquer du nez, mais les cauchemars...
Enfin, son inconscient finirait bien par se lasser, non ?
Ils atterrirent rapidement à la Contrée du Départ, sur un terrain un peu en dessous du Manoir, entre deux autres vaisseaux.
« Ils sont tous rentrés, déjà... constata Sora en regardant autour de lui. J'espère qu'on ne va pas se faire engueuler. »
Il secoua doucement Lea par l'épaule. Ce dernier émergea de son demi-sommeil sans un mot, le regard vague.
Une fois la porte du Manoir poussé, Sora fut surpris du petit attroupement qui se formait dans le hall, pensant qu'ils seraient seuls avec Aqua pour leur rapport.
« Eh, tout le monde est là !
-Attend, Sora. »
La voix grave de Lea le stoppa net. Les autres ne les avaient pas encore remarqué. Il leva un sourcil interrogateur vers son camarade, qui s'expliqua :
« Quelque chose ne va pas.
-Qu- »
Ce ne fut que là qu'il remarqua l'atmosphère lourde et glacée de la pièce, le silence pesant. Kairi se trouvait assise à même le sol, les genoux ramenés contre sa poitrine, le regard vide. Riku, debout à côté d'elle, semblait ne pas en mener large non plus, de même qu'Aqua, Mickey, Donald et Dingo.
Sa paume heurta son front, en punition symbolique. Quel imbécile Un peu plus et il mettait les deux pieds dans le plat !
Il accourut vers le petit groupe, légérement inquiet, et glissa à terre pour poser une main rassurante sur les épaules de Kairi, puis il interrogea Aqua :
« Que se passe-t-il ? »
La Maître lui renvoya un regard douloureux.
« Naminé a disparu. »
