24. Tergiversations
« Prend ceci, Lumaria. »
Le susnommé haussa un sourcil, examinant l'objet qu'elle lui tendait.
« C'est une dague... »
Une dague joliment ornementée, cela étant dit. Dans la garde immaculée s'incrustaient de minuscules saphirs, qui ne gênaient en rien la prise en main de l'arme. Malgré ces fioritures, elle n'en paraissait pas moins mortelle.
« Sois ma lame, Lumaria. L'épée de la justice.
-J'ai peur de ne point te suivre, ma reine » avoua-t-il, à demi-amusé.
Lumaria ne se souvenait pas de la première fois où il l'avait tutoyée. Etait-ce après ces révélations qu'elle lui avait faites, ou bien après leur premier baiser ? Ou encore à la première aube où il s'était éveillé à ses côtés, après qu'elle l'ait invité dans son lit.
Mais Mélodie paraissait mortellement sérieuse.
« Nous ne pouvons rien pour les autres Mondes, à cette heure, mais il y a bien assez à faire ici. Rien qu'en me rendant au village, je sens tellement d'obscurité dans le coeur de certains... »
Lumaria crut comprendre l'allusion. Il saisit la dague qu'elle lui tendait toujours, leva le menton.
« Me demanderais-tu d'abréger leur existence ?
-Uniquement celle des plus corrompus d'entre eux. Il n'est pas question de se faire remarquer outre mesure...
-Je comprend.
-Ce n'est pas une tâche pour un prince comme toi, évidemment, mais pour l'heure, nous n'avons pas le choix. »
Il accepta, évidemment. Son rêve de supprimer les Ténèbres était devenu le sien également.
Et puis, il lui appartenait corps et âme.
« Pourquoi ne commencerais-tu pas par tes anciens camarades assassins ?
-Oui, ma dame. »
Une semaine plus tard...
« C'est bon, Sora, l'informa doucement Riku. Il reste un léger bleu, mais pas méchant.
-Je sens même plus rien ! » se vanta le concerné.
Soulagé de pouvoir retourner sur le terrain dès le lendemain, il souffla un bon coup et se leva pour ré-enfiler son t-shirt, abandonné sur une chaise pendant l'examen.
Quelques jours étaient passées depuis son combat contre Roxas et la disparition de Naminé. La tension se faisait sentir, et le désespoir de Sora augmentait considérablement tandis qu'il restait confiné à l'intérieur de la Contrée du Départ à se ronger les ongles. Il avait bien tenté de s'entraîner, pour compenser, mais avait vite compris que cela ne ferait qu'aggraver sa blessure – et le contraindre à être un poids mort pendant encore plus longtemps.
Cependant, il n'était pas le plus affecté par la situation. Kairi ne paraissait plus que l'ombre d'elle-même, et ce d'autant plus qu'elle n'adressait plus la parole à grand monde, hormis à Riku, son seul réconfort durant cette période.
Ces deux-là passaient tout leur temps ensemble, discutant à voix basse, comme s'il partageaient une douleur connue uniquement d'eux deux. Ils dormaient même dans la même pièce. Sora ressentait amèrement ce sentiment d'exclusion qu'ils lui infligeaient à leur insu. Il fit de son mieux pour être présent, pour comprendre leur détresse, mais malgré tous ses efforts, il n'y parvint pas, et finit par cesser de les importuner.
Aqua avait repris du poil de la bête, bien qu'elle paraisse se reposer davantage sur Riku qu'auparavant. Quant à Lea, il semblait moins exubérant que d'ordinaire, sans doute pour ne pas dénoter sur l'ambiance générale. Parfois, une remarque humoristique fendait l'abattement général comme une bouffée d'air frais au milieu d'un désert, mais voilà tout.
« Où est-ce qu'on est censé fouiller demain, d'ailleurs ?
-Toi, dans la Jungle Profonde. Les autres, dans de nouveaux mondes, sauf Aqua et Kairi qui vont… dans le royaume des Ténèbres. »
Sora ouvrit des yeux ronds. Riku évita son regard et haussa les épaules.
« Hey, c'est sa décision. Aqua connaît bien l'endroit. Et Kairi possède les couloirs lumineux, pour entrer et sortir à sa guise.
-Dire que même moi, je trouve ça dangereux… » marmonna le jeune homme en baissant les yeux.
Il brûlait d'envie de se porter volontaire pour les accompagner. Viscéralement, il se considérait toujours comme le plus apte à ce genre de missions dangereuses. Il était conscient de l'absurdité d'une telle impression. Elles se débrouilleraient bien sans lui. Et il ne possédait même pas le titre de Maître.
« Il faut considérer toutes les possibilités, déclara stoïquement Riku.
-Bien sûr. »
Silence gêné. Retenant un rictus amer, Sora songea au fait qu'ils ne parlaient plus que d'un seul sujet, depuis plus d'une semaine. Et encore, il ne discutaient que des recherches, pas de leurs sentiments, de cette tension constante dans l'atmosphère, de leur épuisement général et, surtout, de la possibilité amère de leur échec à retrouver leur amie. Personne ne voulait réellement y penser, mais l'idée faisait son chemin, et cela même dans l'esprit de Sora, malgré toute son obstination à la repousser.
Il aurait voulu discuter de Naminé, et de combien elle manquait à tout le monde, et d'il ne savait pas trop quoi, mais tout sauf éviter le sujet ! Il avait l'impression de poursuivre un fantôme.
Il l'aimait bien, Naminé. Elle l'intriguait. Après tout, il ne parvenait pas à se souvenir des événements du Manoir Oblivion, là où il l'avait rencontré, et ce malgré le fait qu'on lui ait tout raconté. Ses souvenirs enfouis semblaient s'agiter au contact de la jeune fille, pareils à un mot qu'on aurait sur le bout de la langue, si proche et pourtant hors d'atteinte.
Malgré tout, ils avaient fini par devenir amis pour de vrai, après la renaissance de la Simili, qui possédait désormais une moitié du cœur de Kairi. Son absence subite lui faisait tout drôle.
Il espérait juste qu'elle allait bien.
Un peu désœuvré, il se dirigea vers la cuisine. Même dans ces circonstances, il fallait bien qu'ils se sustentent. Fort heureusement, Sora connaissait la sacro-sainte recette de pâtes aux beurres, ce qui lui sauvait la vie à peu près un jour sur deux. Avant, lorsqu'ils s'entraînaient, il y avait une assignation aux tâches ménagères, dont celle du repas. Pas le temps, désormais. Chacun pour soi.
Arrivant dans la petite pièce aux allures presque médiévales, avec son four en pierre et autres vétustés, le Porteur de Keyblades ouvrit un placard presque vide – ordinairement, ils se ravitaillaient dans le petit village de ce monde, tout en bas de la colline.
« Pff... »
Avant qu'il ne puisse tendre le bras pour attraper le paquet de macaronis, son champs de vision fut obscurci par une paire de longues mains. IL sentait la présence de l'autre à quelques centimètres de son dos.
« Devine qui c'est !
-Ah, c'est compliqué, comme question, s'amusa-t-il. Peut-être, hum, Aqua avec une bronchite ?
-Beh, s'étonna Lea en enlevant ses mains, pourquoi une bronchite ? »
Sora saisit son fameux paquet de pâtes avant de répondre.
« J'sais pas, j'ai répondu au pif. Mais comme t'as une voix plus grave qu'elle, bah… mal de gorge, tout ça. Laisse tomber.
-Va falloir améliorer tes réparties, bichon, soupira dramatiquement son ami en posant ses fesses sur la table à manger. Puis je suis bien plus mignon qu'Aqua.
-Ca, c'est sûr, commenta distraitement l'autre en se battant avec l'ouverture facile.
-Tu vas pas manger encore ça ? Laisse, on va se faire un vrai truc avec les fonds de placards.
-Ca risque d'être un peu difficile, tu sais ?
-T'inquiètes ! sourit Lea en se levant d'un bond. L'improvisation, c'est mon truc !
-Bonne chance avec ça, alors » capitula Sora en s'asseyant, menton au creux de la paume, pour le regarder déambuler à travers la cuisine afin de rassembler plusieurs ingrédients qui ne semblaient pas vraiment aller ensemble. Il s'était avéré, à la surprise générale, que Lea n'était pas mauvais cuistot, contrairement à ce que pouvait laisser penser son tempérament.
« Ah, au fait ! se souvint soudain Sora. Je vous rejoins, demain. Riku a décrété officiellement que je n'étais plus blessé !
-Eh bien, quel honneur ! Tu sais où tu vas ?
-Jungle Profonde. Et toi ?
-Je sais plus, un truc avec un nom pourri. On commence à attaquer les Mondes où on a encore jamais été. »
Sora poussa un soupir triste et vérifia que la porte était fermée, avant de murmurer :
« C'est un peu désespérant…
-Ah ouais ? Je pensais pas qu'ce mot faisait partie de ton vocabulaire ! » le taquina un peu Lea.
Pour une fois, ça ne le fit pas rire.
« Hum, je le pensais aussi. Mais, j'sais pas, j'en peux plus de… de ça. J'ai l'impression qu'on cherche une aiguille dans une meule de foin, et que, plus le temps avance, moins a de chances de…
-Hey ! »
Une boulette de mie de pain catapultée par Lea rebondit sur son crâne.
« Si tu commences à penser comme ça, toi aussi, on va pas s'en sortir ! le sermonna-t-il. Si ça se trouve, on s'en fait pour rien, tu sais ? J'apprécie Naminé autant que toi, mais ça sert à rien, d'alourdir l'atmosphère, comme ça ! Vous tous, vous arrêtez pas de penser à ce qui pourrait être en train de lui arriver, mais c'est pas ça qui va l'aider. Si ? C'est pas qu'on s'en fiche, mais on y pensera quand on l'aura retrouvée, et on avisera en conséquences.
-C'est pas si simple ! s'offusqua Sora. Et puis, voir tout le monde comme ça, dans cet état… Surtout Kairi.
-Laisse. T'en fais pas non plus pour ça. Riku veille sur elle, de ce que j'ai vu.
-Hum.
-Oh, c'est quoi, ce grognement ?
-Rien, rien, soupira Sora. Enfin, si. C'est un peu ridicule, mais…
-Dis toujours. Ridicule, c'est mon deuxième prénom. »
Lea lui tournait le dos, tout affairé à la préparation de leur pseudo-repas hasardeux. Sora l'observait remuer, et songea brusquement que la vision ne lui déplaisait pas.
« C'est juste que, avant, on était toujours tous les trois, tu vois ? J'ai l'impression que c'est plus comme ça. J'me sens… Mis à l'écart.
-Ah. C'est parce que tu l'es, asséna le rouquin sans même se retourner.
-Super rassurant, ronchonna Sora.
-Non, j'veux dire… Ah, merde, j'me suis coupé ! Passe-moi le torchon s'teuplaît. Bon, je disais, ils ont vécu des choses que t'as pas vécu. Sentimentalement parlant. J'crois que Riku comprend ce qu'elle ressent, là tout de suite. Et inversement. Enfin, on en parle pas trop parce que c'est moins urgent, mais l'histoire avec Vanitas a dû lui foutre un sacré coup. Faudrait qu'on s'occupe de ça, d'ailleurs.
-Bah, ça nous a tous surpris, j'imagine, même si je comprends pas ce qu'il se passe. Pourquoi ce serait plus dur pour Riku ? »
Lea éclata de rire, ce qui surprit un peu Sora et le fit presque grimacer. Ca faisait des jours qu'il n'avait pas entendu quelqu'un rire.
« T'es long à la détente, mon pauvre.
-Quoi, tu crois qu'ils sont… ?
-Je crois pas, c'est certain. Enfin, c'était certain. T'as pas remarqué ? Chaque fois qu'on avait un jour de congé, au lieu de venir avec nous au Jardin Radieux, monsieur Riku prétextait une course à faire à la Cité du Crépuscule. Bah voyons ! Je suppose qu'ils se croient discrets, mais eh, ils sont pas vraiment doués. »
Sora cligna des yeux. Une fois. Deux fois.
« Oh. Oooooh ! Mais attend, mais quand ? J'veux dire… Oh.
-T'es sérieux ? souffla Lea, amusé. Ca ne t'a jamais traversé l'esprit, vraiment ?
-J'pensais qu'ils étaient devenus bons amis. Je saisissais pas trop comment d'ailleurs. Au début, ils s'entendaient pas trop. Eh, en même temps, j'ai passé pas mal de temps dans la Dimension des Rêves et tout... »
Il retourna l'information dans tous les sens dans son esprit sans trop savoir qu'en faire. En d'autres circonstances, il aurait été heureux pour son meilleur ami, sans doute. Il faudrait qu'il lui en touche deux mots quand tout ça serait fini ! Même lui, avec sa tendance à mettre les deux pieds dans le plat, trouverait indélicat d'aller l'interroger là-dessus maintenant.
Génial. Il se sentait encore plus exclu, désormais.
« Bah maintenant tu sais. Franchement, t'es un peu obtus, nan ?
-Toi-même. C'est pas moi qui suis en train de faire fondre du camembert à la poêle.
-Laisse faire les pros, gamin. C'est par l'expérimentation qu'on devient un grand chef.
-Le grand chef va foutre une odeur de moisi dans tout le Manoir.
-Hum… Touché. »
« J'ai entendu en ville que le Roi avait péri à la guerre » lui apprit Mélodie, un jour où ils se trouvaient tous deux dans le petit salon.
Lumaria ne cessa pas d'aiguiser sa lame, ne cilla même pas. Son âme, en revanche, se figea un peu. Dehors, la pluie coulait à flots.
« Mon seul regret est de n'avoir pas pu lui planter ma dague dans le cœur moi-même.
-Ne nourrit pas ce genre de pensées, le rabroua sèchement Mélodie. La haine mène au chemin des Ténèbres. Dis-toi simplement que justice est faite. »
Il se contenta de hausser les épaules, mais il ressentait comme un malaise en son cœur. Une espèce de bile amère.
« Son fils aîné prendra la tête du royaume, n'est-ce pas ? changea-t-il de sujet.
-Ce qu'il reste du royaume, précisa Mélodie. Après la guerre, et ce traité de paix honteux... La moitié des Terres sont sous contrôle de l'ennemi, à présent. Tous les nobles, et la moitié des domestiques ont quitté le Palais. »
Voilà qui devrait te déplaire, cher demi-frère... songea Lumaria.
Il ne se souvenait que très vaguement du fils légitime du Roi. Un garçon ordinaire et colérique prénommé Adam.
« Je pense que je vais lui rendre une petite visite, lâcha Mélodie. Il ne serait point judicieux que nous soyons de nouveau gouvernés par un homme au cœur sombre. »
A ces mots, les lèvres de l'assassin s'éclairèrent d'un sourire.
« Auras-tu besoin de mes services ?
-Non... S'attaquer à un prince est dangereux, même pour toi. Laisse-moi faire. »
Elle attendit un mois supplémentaire, puis partit durant une nuit sans lune, déguisée en vieille femme hideuse, une rose aux pétales écarlates dissimulée dans la manche.
Lorsqu'elle revint, son visage n'exprimait rien. Lumaria fut forcée de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres.
« Alors ?
-Comme je m'y attendais, souffla Mélodie. Il est souillé par la malveillance. Un cœur de bête sauvage.
-T'en es-tu débarrassé ? »
Elle eut un petit rire.
« Je sais être magnanime, Lumaria. Une étincelle de Lumière brillait encore, tout au fond de lui. Il est si jeune... »
Elle lui expliqua alors : Si le prince parvenait à se faire aimer avant que les pétales de la rose enchantée ne fanent, alors la malédiction prendrait fin. Autrement, son apparence refléterait l'ombre de son cœur pour l'éternité.
« Ne sois pas déçu. Tu auras ton royaume, promit-elle en lui caressant la joue, mais ce ne sera pas celui-ci. J'ai de meilleurs projets pour toi. »
Au royaume d'Arendelle, il avait cessé de neiger et de geler. Des bribes de poudreuse s'accrochaient toujours à l'herbe vertes, ici et là, mais le gros de l'hiver était passé. Néo ne s'en plaignait pas, trop heureux de retrouver des sensations au bout de ses orteils. Les autres soldats disaient qu'il pouvait y avoir une baisse subite de température. Ca arrivait, parfois.
Cependant, d'autres soucis le tracassaient, un peu trop évidents désormais pour qu'il puisse se mentir à lui-même. Ses tripes ne lui obéissaient plus et son coeur non plus et son esprit résistait à peine à ces émotions bien trop vives, aussi frustrantes qu'agréables.
Je suis foutu, se disait-il alors qu'il s'attardait dans la grande salle, perché sur l'appui de fenêtre comme un manant – tout le monde semblait vouloir profiter du soleil qui pointait enfin le bout de son nez, mais il faisait toujours beaucoup trop froid pour lui, alors il se portait bien mieux dedans que dehors.
« Sais-tu, Néo, que tous les pays voisins nous attaqueraient s'ils savaient que nos gardes tiraient au flan ? »
Le concerné se tourna vers Anna qui, les mains sur les hanches, le dardait d'un regard trop malicieux pour paraître réellement sévère.
« Pfff, je me motive pour aller rejoindre les autres, c'est tout. Et puis, on est en nombre impair aujourd'hui pour l'entraînement. »
Zack se plaignait de maux de tête, ces derniers temps. Il prétendait pouvoir tenir une épée correctement, mais ses mouvements laissaient clairement à désirer, alors Laguna l'avait renvoyé dans sa chambre, malgré ses protestations. Pas étonnant qu'il tombe malade, par ce temps !
« Et si je t'ordonnais de les rejoindre, huuuuuum ?
-J'arriverais pas à te prendre au sérieux, désolé Princesse. »
Il savait qu'il ne devrait pas se comporter comme ça avec Anna, surtout vu leur différence de rangs respectifs, mais rien à faire, il ne parvenait pas à la vouvoyer, ou à prendre l'habitude de courber l'échine devant elle. Il la considérait comme une amie, au même titre que Zack ou certains de ses collègues, alors il trouvait cela naturel de la vanner sur tout et n'importe quoi.
La jeune femme finit par abandonner avec un soupir dramatique.
« Pff, je suppose. J'ai jamais été faite pour donner des ordres. Tu me fais une place ? »
Il se décala un peu et la princesse s'assit à ses côtés sur le muret, balançant joyeusement ses jambes dans le vide.
« Il fait chaud aujourd'hui, non ? commenta-t-elle joyeusement.
-Chaud ? Un peu moins froid que d'habitude, oui ! On se les gèle quand même !
-C'est vrai, admit Anna en riant. Mais après un hiver aussi long, c'est presque la canicule, pour nous ! Ne t'en fais pas, ça se réchauffera. C'est bientôt le printemps.
-Ah oui ? »
Il avait perdu la notion du temps et des saisons, depuis un petit bout de temps. Avec sa première paie, il faudrait qu'il songe à s'acheter un calendrier, histoire d'éviter d'être constamment dans le flou.
« Oui ! Oh, au fait, tu vas y aller ? Ah, tu n'es sûrement pas au courant !
-Je suppose que non vu que je n'ai aucune idée de quoi tu parles.
-De la fête du printemps ! C'est un bal qui a lieu au Château, et tout le monde peut s'y rendre. Il faut inviter un cavalier ou une cavalière. C'était monnaie courante du temps de mes parents, puis on a dû fermer les portes du Palais… Ca fait quelques années qu'on l'a remis au goût du jour ! Enfin, moi, en fait. Elsa n'est pas très, hum… Amusante. Et puis, elle déprime un peu au printemps. Au début, seulement. Je suppose qu'elle préfère l'hiver, vu son pouvoir sur la glace et tous ces trucs, mais bon, nous, les gens ordinaires, c'est vrai qu'on apprécie un peu de soleil de temps en t-
-J'ai compris l'idée ! l'interrompit Néo avant d'avoir la tête comme une pastèque à force de l'écouter.
-Tu viendras, je suppose ?
-Euh, non. »
Et puis quoi, encore ? Il espérait juste que le vacarme ne l'empêcherait pas de dormir ce jour-là, mais voilà tout.
Il se demandait si Xion irait, elle. Peut-être avec Zack. Eux deux aimaient bien s'amuser à ce genre de trucs.
Ah ! Une pointe de jalousie, encore. Il commençait à s'habituer. C'était une vieille amie à lui.
« Pourquoi pas ? Hey, tu pourrais inviter Xion.
-Pas question !
-Tu sais, la tradition, c'est d'inviter quelqu'un que tu aimes bien, mais ça peut se faire entre amis aussi !
-Mais arrête ! C'est trop… étrange. »
Et voilà, la discussion tournait au cauchemar. Il lui semblait qu'il ne pouvait pas passer une journée ordinaire sans que quelqu'un ou quelque chose ne vienne l'agacer à propos de ce sujet. Il aimerait juste qu'on arrête de lui parler de Xion. Ou non. Ou il ne savait pas. Rah !
« Étrange ?
-Ambigu. Puis j'ai pas à me justifier ! »
Il y eut un silence, ou Anna l'analysa silencieusement. Et puis, elle prit une grande inspiration, comme si elle venait de trouver la solution d'une énigme particulièrement ardue.
« Oh ! Tu es amoureux de Xi-
-Chut ! Mais ça va pas la tête ? Ne dis pas ça ici !
-Ah, je le savais ! poursuivit néanmoins la princesse. Je l'ai su depuis le début !
-N'importe quoi, c'est plus récent que ça, se braqua Néo.
-Tu t'enfonces, fit remarquer son amie. Et si ça se trouve, tu t'en étais pas encore rendu compte toi-même. Ah, je suis trop forte ! »
Il ne voyait pas pourquoi la situation l'enthousiasmait autant. C'était sans espoir. Et puis…
« Invite-la !
-C'est pas si simple… marmonna-t-il sans trop réfléchir.
-Pourquoi cela ? »
Oh, tout un tas de raison, mais comment le lui expliquer ? Il savait que, peu importe ce qu'il ferait, il ne ferait que s'enfoncer davantage dans ses propres sentiments et que ce ne serait jamais réciproque, mais qu'il se prendrait à espérer quand même et qu'il se ridiculiserait et que rien ne serait jamais pareil.
Et puis, il se sentait toujours aussi perdu vis-à-vis de Naminé.
« Y avait cette fille, avant… commença-t-il à expliquer en s'interdisant de rougir. Je sais que je l'aime plus du tout, mais y'a ce… Je sais pas. J' y pense toujours, quand même. Ca… »
Ca me fait peur, n'osa-t-il pas dire à voix haute.
« C'est normal, ça, Néo.
-Comment ça pourrait être normal ? C'est comme si ces deux filles se battaient dans ma tête, et que l'une d'entre elle avait déjà gagné, évidemment, mais que l'autre continuait à se battre et je… je sais plus ! Je comprend pas.
-Normal, je te dis ! insista Anna avec un sourire aux lèvres. Tu vois… Il faut un moment pour oublier les gens. Je suppose que ça fait longtemps que tu t'accroches à l'image de cette autre fille. C'est dur, de perdre cette habitude. C'est effrayant, non ? De vivre si longtemps avec ce sentiment, d'y penser à chaque seconde, et puis, d'un coup… Pouf, plus rien. C'est déstabilisant. »
Était-ce ce qui lui arrivait ? Néo fronça les sourcils, perplexe, tentant d'assembler les pièces du puzzle selon cette théorie. Il n'y avait jamais songé en ces termes.
« Peut-être… admit-il du bout des lèvres.
-De plus, je ne pense pas qu'on puisse cesser complètement d'aimer les gens. Ou plutôt, si, mais quelque chose reste, un peu comme… Comme une tâche de chocolat sur un canapé ! On frotte, on frotte, mais il restera toujours un résidu, quoi qu'on fasse ! Mais on peut vivre avec, c'est tout à fait sain, et ça n'empêche pas de remanger du chocolat. Tu saisis ?
-Je pige l'idée. Mais tes comparaisons sont trop bizarres. »
Alors, il n'aimait réellement plus Naminé ? Et, oui, ça lui faisait un peu peur, mais puisque c'était normal d'angoisser à cette idée… Bizarrement, le savoir atténua un peu sa panique intérieure. Juste un peu, juste assez pour qu'il puisse se focaliser sur le présent.
« Hey, Anna ? Je te savais pas aussi sage ! »
L'intéressée tira la langue.
« Je lis beaucoup. Et puis, une désastreuse aventure m'a appris le reste. Tu ne veux pas en entendre parler, fais-moi confiance. C'est assez pathétique.
-J'veux bien te croire » sourit Néo en repensant à sa propre histoire pathétique.
Ca ne changeait pas tout le reste, ça n'améliorait pas ses chances que ses sentiments envers Xion soient réciproques, mais ça l'ôtait d'un poids. Déjà ça.
« Et alors, ce bal ? reprit joyeusement Anna en se levant pour se poster face à lui.
-Toujours pas une bonne idée. Lâche l'affaire.
-Qu'est-ce que tu risques ? »
De la perdre, de m'humilier, de mourir parce que je suis un putain de lâche.
Et dans le cas improbable où elle accepterait, que se passerait-il ? Il s'aventurait en terrain inconnu et potentiellement hostile et il ne demandait qu'à s'enfouir sous terre.
« Trop de trucs.
-Même si tu précises que ce n'est qu'amical ? Vous vous entendez suffisamment bien pour ça !
-Laisse tomber. »
Il n'oserait jamais de toute façon, fin de l'affaire. Anna changea alors de stratégie. Son regard se fit plus pernicieux, ainsi que son rictus, presque mauvais.
« Très bien ! Moi, je lâche l'affaire, mais je ne pense pas que les autres seront aussi serviables.
-De quoi tu parles ?
-Oh, rien…. minauda la princesse. C'est juste que, eh bien, Xion n'est pas désagréable à regarder, et d'autres l'auront sans doute remarqué. Elle intrigue beaucoup les hommes du château, tu sais ? Ils n'ont jamais vu une femme se battre à l'épée comme un homme. C'est plutôt attirant, la nouveauté. »
Néo resta silencieux, encaissant l'information aussi bien qu'une immense vague en pleine figure. Merde, alors ! Voilà une possibilité qu'il n'avait pas envisagé, et il sentit bête et furieux et abattu, rien qu'à imaginer que quelqu'un puisse… Ou pire, que Xion puisse s'intéresser à quelqu'un. Si ça se trouvait, ça se passait déjà sous son nez et il ne remarquait rien !
Devant son silence, la princesse d'Arendelle demanda :
« Tu veux que je lui en parle à ta place ? Subtilement, hein, ne t'en fais pas.
-Rah, ça va ! Je lui demanderai !
-Ouiii ! sautilla Anna avant de s'avancer jusqu'à lui pour lui tapoter gentiment la tête – geste amical et pourtant presque humiliant. C'est tout ce que je voulais entendre ! Allez, au travail, maintenant »
Il n'en revenait pas.
Et pourtant, à présent qu'il y était plus ou moins forcé, l'idée faisait son bout de chemin dans son esprit, gonflant son cœur d'une émotion qui ressemblait un peu trop à de l'espoir.
Le bal de printemps, hein ?
Il se prit à imaginer la réaction de son amie lorsqu'il lui demanderait. Serait-elle surprise ? Saisirait-elle le sous-entendu, ou bien croirait-elle vraiment au prétexte de la sortie entre amis ? Si ça se trouvait, ce ne serait que ça, au final. Alors pourquoi s'en faire autant ?
Néo savait bien qu'il devrait cesser ces élucubrations avant de voir ses maigres espoirs réduits en miettes, mais il se trouvait bien trop heureux rien qu'en rêvassant à cela.
Il poussa un soupir agacé devant sa propre niaiserie écœurante.
Foutu pour foutu.
