27. Escalade
Quelques coups timides frappés à la porte, et Roxas passa une tête hésitante dans la chambre blanche.
« Naminé ? Est-ce que tout va bien ? »
La Simili, assise sur un lit, se força à acquiescer, mais ne parvint pas à sourire, ou tout juste une grimace. Elle baissa les yeux, l'air profondément attristée.
« C'est ma faute, n'est-ce pas ? »
Le garçon vint s'asseoir à côté d'elle sur le lit. Il n'aurait jamais crû qu'ils se retrouveraient en de telles circonstances. A vrai dire, ils ne s'étaient pas connus tant que ça, autrefois, mais leurs cours échanges étaient parvenus à établir une sorte de complicité entre eux. Sa présence lui évoquait une sensation familière, bien qu'il ne sache pas se remémorer avec exactitude de quoi il s'agit. Un peu comme lorsqu'on sentait une fragrance familière, rassurante, sans parvenir à l'identifier tout à fait.
« Hey, Lumaria ne t'a pas laissé le choix, si ?
-Non... Je n'étais pas consciente, mais... Quelques jours avant déjà, je ressentais une drôle de sensation. J'aurais dû en parler aux autres. »
Les yeux de Roxas s'assombrirent et les coins de ses lèvres se tordirent un peu.
« Si y'a quelqu'un à blâmer, c'est sûrement moi. J'suis resté à ses côtés comme un con tout ce temps ! J'aurais dû vous prévenir. »
Naminé ne sut pas dire si la rancoeur dans sa voix s'adressait à Lumaria ou à lui-même. Elle ne voulait pas aggraver la colère de son ami, mais il fallait néanmoins qu'elle sache...
« Pourquoi es-tu resté aux côtés de cet homme ?
-Il m'a promis... Ah, le salopard !
-Roxas ?
-Il m'a promis... De ramener Axel.
-Oh.
-J'ai été assez con pour rester. Et maintenant, je sais... Je sens qu'il est capable de tenir sa promesse, alors que j'en ai douté pendant tout ce temps. Et pourtant, c'est seulement maintenant que je me demande si ça vaut bien le coup... »
Oui, il se dégageait quelque chose de si intense de l'aura de Mélodie, qu'elle paraissait réellement apte à ramener les morts à la vie. Cependant, Roxas avait raison : le prix à payer était trop énorme.
Naminé se demandait si, dans la même situation, elle se serait laissé embobiner à son tour. Rien que l'idée de perdre Kairi la mettait dans un tel état de détresse...
« Ce n'est pas de ta faute, Roxas.
-Et pourtant ! ricana le concerné. C'est stupide, pas vrai ?
-Je ne trouve pas. »
Le Simili se passa une main dans les cheveux, pensif.
« Il promettait à tout ceux qui le suivraient de réaliser leur vœu le plus cher. C'est pour ça qu'on est restés, moi et Arlène. Mais y'avait... Ah, oui, j'ai crû comprendre que tu connais un certain Néo ? »
Naminé hocha la tête, surprise de la mention de son ancien ami. Il s'était enfui soudainement, sans un seul adieu, juste avant que les choses n'empirent.
« Il est ici ?
-Il est pas resté longtemps. Y avait cette fille, Xion. Ils se sont enfuis ensemble. Elle te ressemblait beaucoup... Bref, ils ont su se détourner des promesses de Lumaria, même si je n'ai aucune idée de ce dont il s'agissait. Ils devaient avoir des souhaits aussi importants que le mien j'imagine, et pourtant, eux, ils ne sont pas restés comme des abrutis à ses ordres...
-Je ne sais pas quoi te dire... souffla Naminé. Je ne penses pas que tu sois à blâmer. »
Roxas eut un pâle sourire.
« On a envie de la suivre, hein ? Mélodie. Je saurais pas l'expliquer. Je sais... rationnellement, je sais qu'elle est dangereuse. Pourtant, j'peux pas m'empêcher...
-Oui. Elle est l'incarnation de la Lumière.
-Euh... fit Roxas, qui ne connaissait pas tous les détails. Tu peux développer ?
-Plus ou moins. C'est le Kingdom Hearts qui l'a créée, en tant qu'entité de Lumière. Et puis, il l'a déchue, lorsqu'elle s'est mise à vouloir détruire toute trace de Ténèbres. Je suppose que c'est à partir de là que sont nées les Princesses de Coeur, afin de remplir le vide laissé par sa disparition, mais ce n'est qu'une hypothèse de ma part. Je n'ai vu que très peu de choses à ce propos. »
Roxas haussa les sourcils.
« Ca me paraît improbable, et pourtant pas si dur à avaler que ça.
-Je vois ce que tu veux dire, sourit faiblement Naminé. Nous commençons à avoir l'habitude de l'improbable.
-Attend. Ca veux dire qu'il y a aussi une incarnation des Ténèbres ?
-Hum... Je crois que oui. Mélodie l'a sous-entendu à Lumaria, il y a fort longtemps... Honnêtement, je ne suis pas sûre non plus. »
Cela ne servait à rien de s'y attarder, néanmoins. Ils ne possédaient que leurs questions, infinies, et très peu de réponses.
Roxas fronça les sourcils, pensif, puis :
« Qu'est-ce qu'on fout encore ici ? On devrait déjà être en train de prévenir les autres !
-Roxas... Je peux rentrer seule, si tu le souhaites. Tu...
-Nan. J'me pardonnerais jamais de rester ici.
-Tu es sûr ? »
Et Axel ? Semblait sous-entendre sa question. A en juger par son sourire triste, Roxas comprit le sous-entendu.
« Ca ne vaut pas le coup. Il n'aurait pas voulu ça. »
Naminé hocha la tête. La détresse de son ami lui faisait mal, mais rien ne servait de s'y attarder. Rien de ce qu'elle pourrait dire ni faire n'atténuerait la douleur de Roxas, sans doute.
« Allons-y.
-Ouais, avant que je ne change d'avis » rit Roxas.
La jeune fille se leva pour invoquer un Portail lumineux.
« Wow ! Depuis quand tu sais faire ça ? »
Elle eut un petit rire.
« Récemment. C'est beaucoup moins dangereux que de passer par les Couloirs Obscurs.
-J'ai beaucoup de choses à rattraper, pas vrai ?
-J'en ai bien peur... »
Mélodie, sur son trône de fortune – une relique du temps où Xemnas se trouvait encore maître en ces lieux – écoutait la pluie se déverser sur les vitres immenses de l'Illusiocitadelle, et laissait ses pensées vagabonder.
Dans un coin de son esprit, elle sentit deux présences quitter ce Monde. La sensation ne lui arracha même pas un frémissement.
« Roxas et Naminé sont partis » annonça-t-elle paisiblement.
Comme à son habitude, Lumaria l'écoutait avec un mélange de révérence et d'affection, encore accentuée par leur longue séparation. Il l'observait bien plus qu'à son tour, lorsqu'il pensait qu'elle ne s'en rendait pas compte. Sauf que rien ne lui échappait jamais.
Mélodie ferma les yeux. Avant de s'attarder à ce genre de considérations, il y avait encore tant à faire...
« C'était à prévoir, répondit distraitement Lumaria. Nous savions que Roxas ne nous suivrait plus très longtemps. »
La trahison de Naminé, en revanche, était déplorable, quoique non surprenante. Si elle ne revenait pas à la raison, il faudrait l'éliminer. Quel gâchis, quelle tristesse... Elle espérait que les autres Princesses ne seraient pas aussi obstinées.
« Penses-tu que l'on puisse compter sur Arlène ? »
Elle sentit Lumaria hésiter brièvement.
« Elle suivra. Elle se méfie, mais elle continuera d'obéir, jusqu'à ce que l'on n'ait plus besoin d'elle. »
Il lui tourna le dos, un fin sourire venant éclairer ses lèvres, se reflétant sur la vitre de la Citadelle, avant qu'il ne déclare, sarcastique :
« Les humains qui n'ont plus aucun but, ni nulle part où aller, sont plutôt dociles, en règle générale.
-Je sais cela » soupira Mélodie en se levant.
Elle se dirigea vers la baie vitrée, qui illuminait la pièce de l'éclat du faux Kingdom Hearts, posa une main sur sa surface glacée. Elle avait passé plusieurs mois à cet endroit, sous forme de conscience tout juste éveillée, à guider les faits et gestes de Lumaria… et d'autres.
A présent, elle pouvait se mouvoir, elle possédait une voix propre, un corps, comme autrefois, et même une partie de ses anciens pouvoirs, reconstitués par son long sommeil.
Et pourtant, elle se sentait toujours faible, impuissante, gauche. Il lui manquait encore quelque chose, afin de rendre à ses dons leur éclat d'antan.
«Dans quelques jours, nous récupérerons la Pierre de Lune » déclara-t-elle.
Lumaria fronça les sourcils.
« Si tôt ? Les Porteurs sont nombreux, tandis que nous ne sommes plus que trois.
-A qui la faute, Lumaria ? Qui n'a pas su lancer l'assaut plus tôt, lorsque nous possédions une force d'attaque ? »
Dans son dos, elle sentit son compagnon tressaillir face au reproche. Il ne la contredirait pas, elle le savait. Néanmoins, il renchérit :
« Peut-être est-il temps de récupérer Ienzo et Even ?
-Pas tout de suite. Ienzo s'est acquis un pouvoir qu'il ne maîtrise pas vraiment. Il viendra à nous lorsqu'il sera prêt.
-Comment réagira-t-il, penses-tu, lorsqu'il saura d'où lui viennent réellement ses commandements ?
-Plutôt bien, je l'espère. Je ne lui ai pas vraiment menti. »
Elle s'était présentée à Ienzo, lorsqu'elle l'avait sauvé d'une mort certaine, en tant que le Kingdom Hearts lui-même. Et, après tout, elle était ce qu'Il aurait dû être, sans toute cette corruption obscure. Cela n'était pas si loin de la réalité.
Mais Ienzo l'avait grandement déçue, lui aussi. Il n'était tout simplement pas efficace. Il lui manquait un peu de cette patiente et de cette ténacité présentes chez Lumaria.
« Nous nous préparerons dès demain » décréta-t-elle.
Néo se réveilla au milieu de la nuit, ou du moins lui semblait-il. Des bribes d'un rêve désagréable lui collaient encore à la conscience sans qu'il puisse s'en rappeler vraiment.
Dépité, il se souvint immédiatement de l'endroit où il se trouvait. Son sommeil n'avait pas vraiment été très profond, vu les circonstances, et son crâne l'élançait désagréablement.
Ce serait peine perdue de se rendormir, alors il se redressa.
A quelques mètres de lui, Zack s'agitait, visiblement en proie à un mauvais rêve lui aussi. Ses paupières tressautèrent d'une façon assez désagréable à regarder. Néo se détourna avec dégoût, tentant de réprimer la vague inquiétude qui s'insinua en lui. Sans doute son ami faisait-il juste un cauchemar, voilà tout ! Certaines personnes ont le sommeil agité.
Pour se calmer, il jeta un coup d'oeil à Xion. Elle lui tournait le dos et semblait dormir paisiblement, elle, au moins. Sa respiration lente le fascina l'espace d'un instant.
Il lui fallut combattre son instinct qui lui dictait d'aller se blottir contre elle. Il était certain de se rendormir tranquillement, s'il se calait contre elle et se concentrait uniquement sur ce souffle régulier.
Elle ne serait sans doute pas très d'accord, cependant. Et puis, il ne tenait pas à la réveiller. Ou à lui expliquer les raisons de son geste. Il fallait qu'il s'enlève ces idées idiotes de la tête !
C'était presque douloureux de se forcer à ne pas y penser.
Et qu'est-ce qu'il faisait froid, bordel de merde ! Il aurait fallu qu'il bouge pour se réchauffer, sans doute, mais tous ses muscles se rebellaient contre la pensée d'émettre le moindre geste trop ample.
Au bout de quelques minutes, ce fut sa vessie pleine – sans doute la raison de son réveil prématuré, maintenant qu'il y pensait – qui le décida à se lever en ronchonnant pour s'éloigner sous le couvert des arbres, là où il serait sûr qu'aucun de ses compagnons ne le prendrait sur le fait.
Vaguement, il se demanda s'il était bien prudent de sortir son machin à l'air libre par ce temps, et si sa pisse ne gèlerait pas avant de toucher le sol. Et puis il se trouva ridicule de craindre ce genre de trucs et cessa d'y penser.
Son affaire terminée, il s'aperçut qu'il ne faisait pas si froid que ça, finalement. Il n'avait même pas gelé, et leur feu de camp était toujours visible à travers le couvert des arbres, alors qu'il aurait pu s'éteindre des heures auparavant.
Le seul problème étant qu'il était certain d'être arrivé par l'autre côté des bois.
Merde alors...
Confus, il vérifia d'où arrivaient ses pas dans la neige et se rendit compte qu'il venait effectivement du sens opposé à la lueur rougeâtre.
Quelqu'un d'autre se trouvait donc ici, pas très loin de leur petit groupe.
Son cœur manqua un battement. Ienzo ?
Il savait qu'il devait aller voir, évidemment. Mais que ferait-il, ensuite ? Les attaquer ?
Et s'ils dormaient et que Néo les surprenait ? Devait-il... les tuer ?
Juste, agis, le morigéna son cerveau agacé.
Il avait laissé son épée près de leur campement de fortune, aussi retourna-t-il la chercher, le plus silencieusement possible.
Il s'arrêta soudain devant les masses endormies de ses amis. Fallait-il les réveiller, leur dire ce qu'il se passait ?
Mais si l'autre feu appartenait juste à des voyageurs de passage ? Dans ce cas-là, il paraîtrait vraiment idiot.
Et si Ienzo, ou une autre personne dangereuse, se trouvait effectivement à l'autre bout du bois ?
Il décida qu'il ne souhaitait pas les mettre en danger et se détourna pour repartir d'où il était venu.
A mi-chemin, il se stoppa un moment pour scruter les environs, et s'assurer que ceux qu'il souhaitait surprendre ne l'avaient pas déjà découvert.
« Psst. »
Et Néo manqua de hurler.
Derrière lui, Xion le fixait d'un air mi-coupable, mi-amusé, sa propre épée à la main.
« Put- Ne fais pas ça ! siffla-t-il le plus bas possible.
-Je t'ai vu partir par là avec ton arme, alors je t'ai suivie, expliqua Xion en reprenant son sérieux. Qu'est-ce qui se passe ? »
Pour toute réponse, Néo désigna du menton la lumière orangée de l'autre côté des arbres. Ce fut suffisant pour que son amie comprenne où il voulait en venir.
« Pourquoi tu ne nous as pas réveillé ?
-J'voulais pas vous mettre en danger.
-Idiot ! On peut se débrouiller, moi et Zack, tu sais ?
-Ouais, mais...
-Dis plutôt que tu voulais jouer les héros.
-Même pas ! »
Xion soupira alors et secoua la tête, dépitée.
« Bref. Allons voir. »
Ils continuèrent d'avancer.
Néo se sentait bête. Evidemment, qu'il pouvait compter sur Zack et Xion, cependant... Il s'était stupidement inquiété.
Le feu qu'ils avaient aperçu venait d'un petit renfoncement dans la falaise. La lumière qui en émanait projetait deux ombres, rendues immenses, sur les parois enneigées.
Fallait-il qu'ils s'approche pour voir ?
« Qu'est-ce qu'on f- »
Mais Xion lui posa un doigt sur les lèvres pour le faire taire, mortellement sérieuse. Malgré la situation, Néo sentit son cœur s'accélérer à ce geste. Dans d'autre circonstances, il aurait violemment protesté pour masquer son embarras, mais parvint heureusement à se contenir. Manquerait plus qu'ils ne se fassent repérer, tiens !
Une voix de femme leur parvint, profonde et méprisante. Néo ne parvint pas tout de suite à la replacer, bien qu'elle lui paraisse terriblement familière.
« Pourquoi avoir choisi ce Monde insignifiant comme repaire ? »
Un homme lui répondit, placide, comme s'il ne ressentait aucune espèce d'émotion.
« C'est plus pratique. Les Porteurs n'y ont jamais mis les pieds. De ce que je sache, Xehanort non plus.
-Xehanort, siffla la voix de la femme. Sais-tu où se terre ce serpent ? »
C'est là, en voyant les yeux de Xion s'agrandir de consternation lorsque la silhouette cornue passa dans leur champs de vision, que Néo parvint enfin à se souvenir. Maléfique !
Il en ressentit un soulagement égoïste, et ne se rendit compte qu' à ce moment à quel point la possibilité d'une rencontre avec Ienzo le terrorisait.
Il se trouva bien pathétique.
« Eh bien, Xaldin ? » s'impatienta la sorcière comme son acolyte ne répondait pas.
Le Simili s'éclaircit la gorge.
« Il est un peu partout. Dans divers Mondes à la fois. »
L'ombre de Maléfique agita la main en un geste agacé.
« Dis-moi ce que tu sais. Où l'as-tu rencontré ? Je pourrais prendre ton silence pour une trahison avouée, tu en as sûrement conscience ?
-Mes échanges avec l'un d'entre lui se déroulaient aux Enfers, sous le Colisée de l'Olympe.
-Tiens donc… Etonnant. »
Le Monde de Zack, songea Néo un instant.
Que faisaient-ils encore là, à espionner des ennemis dont ils se foutaient éperdument ?
« Et maintenant ? reprit l'ombre de Xaldin. Quels sont vos projets ?
-Anéantir une fois pour toutes ce Roi stupide et tous ces Porteurs, évidemment ! Ils se sont suffisamment joués de moi. Le fait qu'ils me croient morte jouera à notre avantage » renchérit Maléfique sur un ton qui ne souffrait aucune protestation.
Discrètement, Néo tira un peu sur la cape de Xion pour attirer son attention. Sans la regarder, elle lui fit signe d'attendre, ce qui le fit lever les yeux au ciel, agacé. Plus ils restaient embusqués ici, et plus ils avaient de chances d'être percés à jour.
« Je persiste à dire qu'il vous faudrait des alliés.
-Des sous-fifres, oui. Je te le répètes une dernière fois, je n'ai aucune intention de me mêler aux affaires de Xehanort. »
Manquerait plus que Zack ne s'éveille et vienne les rejoindre en foutant un boxon de tous les diables ! La scène mentale manqua de le faire gémir de dépit.
« Auriez-vous peur qu'il ne vous manipule ?
-Simple prudence. C'est ce qu'il veut, évidemment. Que je devienne sa marionnette. Je vois clair dans son jeu. Il ne m'a pas délivré de ma prison par bonté d'âme. »
Maléfique se déplaça, propageant des ombres mouvantes de part et d'autres de la falaise, puis renchérit :
« Je te suis reconnaissante de l'avoir appelé pour me ramener à la vie. D'autant plus que cela nous débarrasse de ce satané Yen Sid… Cependant, je trouverai un autre moyen de me venger des Porteurs. Que Xehanort garde ses intrigues pour lui. Nous quitterons ce Monde à l'aube. J'ai une sainte horreur de ce climat. »
Ouf, bon débarras ! Maintenant que cela était assuré, sans doute que Xion ne ferait plus de difficultés pour déguerpir de là, si ?
« Et où irons-nous ?
-Là où les Ténèbres nous emmèneront. »
Seulement à ce moment-là, son amie daigna lui jeter un coup d'oeil éloquent. Il hocha la tête, et ils firent demi-tour, s'assurant de faire le moins de bruit possible sur le tapis de feuilles mortes et de brindilles.
Néo ne fut pas totalement rasséréné avant qu'ils n'atteignent le campement de nouveau. Seulement à cet instant, il s'autorisa à respirer convenablement.
« Pfiou !
-Chut. Zack dort toujours.
-Et alors ? C'est le moment de le réveiller, nan ? »
L'aube pointait déjà le bout de son nez, de l'autre côté de la montagne.
Mais Xion, mal à l'aise, se mit à remuer d'un pied sur l'autre.
« En fait… J'aimerais te parler de quelque chose.
-De quoi ? demanda Néo en haussant un sourcil circonspect.
-On peut aller plus loin ?
-Je… Pardon ?
-Plus loin, par là-bas. Pour ne pas réveiller Zack.
-Oh. Ouais, évidemment. »
L'espace d'un instant, il avait cru percevoir un sous-entendu qui n'existait que dans son propre esprit tordu.
Ils s'éloignèrent dans la neige, en silence, jusqu'à ce que leur campement de fortune ne soit hors de vue. Ce calme tonitruant angoissait Néo plus qu'il ne voulait bien l'admettre. Sans savoir comment ni pourquoi, il sentait que ça puait, cette histoire. Finalement, sans le regarder, Xion déclara, d'une traite :
« Sora et les autres sont en danger.
-Pardon ?
-C'est ce que Maléfique a dit, n'est-ce pas ? Elle compte s'en prendre à eux. Et Xehanort… »
Il avait eu raison de se méfier. Ses muscles se tendirent.
« C'est leur problème, non ? » rétorqua-t-il sèchement.
A en juger par son expression, il ne s'agissait visiblement pas de la réponse qu'elle attendait. Mais qu'est-ce qu'il pouvait lui dire de plus, hein ?
« Mais il faut qu'on les prévienne !
-Et déserter notre poste ? On est des soldats d'Arendelle ! »
Xion baissa les yeux au sol, contrite.
« C'est triste, mais... »
Triste ?
« Je pense… Enfin, je vais y aller, termina-t-elle dans un murmure précipité. J'ai pensé que tu voudrais venir aussi. Ce n'est pas la peine d'entraîner Zack là-dedans, ce n'est pas son histoire, mais... »
Néo ne répondit pas tout de suite. Il sentait une colère sourde se propager dans ses veines. Il en avait assez, de ces conneries de sauver les Mondes, de devoir cohabiter avec des gens qui ne l'appréciait pas vraiment ! Il était parti pour cette raison, alors il ne voyait pas pourquoi il irait leur filer un coup de pouce maintenant !
Ils s'en sortiraient, de toute façon. Ils n'avaient pas besoin de lui, ça crevait les yeux. Pas besoin d'eux.
« C'est débile ! s'emporta-t-il. Non, je viens pas ! Et je leur dit quoi, moi, aux autres ? Que t'es en congé voir tes cousins germains, ou je sais pas quoi ? Ca te prendrait combien de temps, d'ailleurs ? Tu fais l'aller-retour ? »
Il ne pouvait pas s'empêcher de crier.
Elle pinça les lèvres d'une façon qui lui fit couler le coeur à pic dans la poitrine et lui glaça le sang, le calma immédiatement. Douche froide.
Non...
« Tu reviens, hein ? » s'enquit-il.
Le silence manqua de le tuer, ou du moins est-ce l'impression qu'il eut : de se faire foudroyer tout d'un coup, sans préavis, sans avertissement, sans rien.
Finalement, il rassembla suffisamment de courage pour parler de nouveau, pour demander confirmation, parce que vraiment, il ne voulait pas, ne pouvait pas y croire.
« Xion ? Tu leur dis ce que tu sais et tu reviens. C'est ça, ton plan, hein ? »
S'il te plaît.
Xion prit une grande inspiration, comme pour se donner du courage.
« Ca fait un moment que j'y pense. On sait qu'ils font face à des ennemis de tous les côtés. Ils n'ont aucune idée que Lumaria existe. Nous savons des choses qu'ils ne savent pas, et... Ils ne sont pas bien nombreux. Alors, deux combattants, de plus... Depuis que tu m'as dit que Sora n'avait pas tué Axel, je me sens coupable. Et j'aime vraiment Arendelle, j'ai l'impression d'avoir trouvé une espèce de paradis ici, après tout ce qui m'est arrivé, tu sais ? Sauf que ce n'est pas là qu'est ma place. »
Il la regarda, sans comprendre d'abord, incapable d'articuler une pensée cohérente pour la retenir.
Et puis ce fut la fureur qui prima,encore, et Néo reprit le contrôle de ses cordes vocales.
« Pas là qu'est ta place ? Et où, alors ? Avec ces connards qui... J'dois vraiment te le rappeler ? Ils ne te connaissent pas ! Pas même Roxas ou Sora, ou Riku, personne ! Personne ne se souvient de toi ! »
Elle recula devant la violence de ses paroles, mais son regard restait déterminé.
« Ca n'a pas d'importance.
-Si, ça en a ! s'exclama Néo. Ici, les gens nous apprécient pour ce qu'on est, non ? Pourquoi on partirait ? »
Ils avaient trouvé un foyer, presque une famille, et surtout, surtout, le moyen d'être heureux. En paix. Est-ce que ça ne valait pas tous les sacrifices du monde ? Le reste de l'univers pouvait bien tomber en miettes, pour ce qu'il s'en souciait. Ca. N'avait. Pas. D'importance.
Tant que Xion restait à ses côtés.
La jeune fille serra les poings, peut-être pour s'empêcher de pleurer. En ce qui le concernait, Néo n'en avait même pas la force, de pleurer. Ni lui, ni son cœur mortifié.
Si elle s'en va, c'est foutu, lui souffla son esprit à travers la tempête de ses émotions. Tout ça, tout ce qu'ils avaient accompli, tous leurs nouveaux amis, tout ça n'aurait plus aucune valeur.
Mais il ne parvenait pas à trouver les mots qu'il fallait, et ceux qu'il aurait aimé dire restaient bloqués dans sa gorge.
A quoi bon lui avouer ses sentiments maintenant, alors qu'elle s'en allait loin de lui pour toujours ? C'était toujours la putain de même histoire, qui se répétait encore et encore et encore...
« Je suppose que je ne te demande pas de me suivre » tenta vaguement Xion.
Il la détestait, en cet instant.
Il aurait aimé la supplier de rester.
« T'as pas besoin de moi, répliqua-t-il d'un ton sans émotion. Va retrouver tes vrais amis.
-Néo, ce n'est pas... Tu es mon ami aussi ! »
Il y avait cru pendant longtemps, à ce mensonge. Il ne se laisserait plus avoir.
« C'est ça. »
Elle eut l'air, un court instant, de vouloir avancer vers lui, dire quelque chose, mais elle se stoppa dans son mouvement, comme résignée.
Le couloir obscur s'ouvrit derrière son dos. Elle le regarda une derrière fois, murmura doucement :
« Adieu, Néo. »
Et tourna les talons, et s'éloigna doucement dans le passage sombre, qui se referma sur elle, et Néo sentit la dernière flamme d'espoir s'éteindre dans son cœur.
Il ne la reverrait plus jamais.
Dans les rêves de Sora, un garçon aux yeux bleus ricanait, au milieu de la multitude de regards dorés poser sur lui.
Il les connaissait tous, à présent. Les onze Xehanort, chacun de leurs traits, le son de leur voix, le bruit de leurs pas, de leur rire…
Il ne savait plus lesquels il avait réellement rencontré et lesquels faisaient partie de ce piège onirique dans lequel ils le retenaient captif. Il ne parvenait plus à se souvenir. Les images, les sons, les odeurs s'entremêlaient pour ne former qu'une entité, qu'un seul souffle, un énorme monstre doté de plusieurs âmes et d'yeux dorés.
Dont il ferait bientôt partie.
Les Xehanort avancèrent tous d'un pas, en rythme, et puis l'un d'eux, un grand homme aux épaules carrées et aux cheveux blancs, éclata de rire.
Sora voulut se boucher les oreilles, ou hurler pour couvrir ce son atroce, mais il s'aperçut bien vite que le rire résonnait dans sa propre tête. Et même en fermant les yeux, il ne pouvait pas ignorer ce sourire tordu, écoeurant, qui propulsa un violent frisson de dégoût le son de l'échine.
Et cette voix, cette voix…
« Plus que deux. Profite de ton libre arbitre. Tu nous rejoins bientôt, Sora. »
Le jeune homme se réveilla, sans un cri cette fois-ci, incapable de se souvenir des paroles de Terra.
Et pourtant, pourtant… Le ton de sa voix, chaque inflexion, et ce rire éraillé… Il se souvenait de tout, absolument tout, sauf du sens de ses paroles.
Terra. Il l'avait reconnu grâce aux descriptions d'Aqua.
Si elle savait… Peut-être que cela la soulagerait, de savoir ce qu'il était advenu de son ami. Cela vaut toujours mieux que de rester dans l'ignorance. Elle s'en doutait, évidemment, mais elle supposait aussi qu'il pouvait être mort ou perdu quelque part.
Cependant, Sora ne pouvait rien dire. Avec tout ce qu'il se passait, tous les soucis qu'ils avaient à affronter… Il n'allait pas faire tout un foin pour quelques cauchemars !
Il était terrifié, cependant.
Et il se sentait seul, terriblement seul.
Passant une main dans ses cheveux, il tenta à nouveau de se raisonner. Des rêves, rien que des rêves...
A vrai dire, il en doutait de plus en plus. Il y croisait des visages inconnus, s'en souvenait avec beaucoup trop de précision et, de manière générale, tout cela était beaucoup trop réel.
Mais que pouvait-il dire aux autres ? Qu'il faisait des cauchemars depuis son séjour dans la dimension des Rêves, que Xehanort le traquait, et qu'il connaissait désormais les noms et visages de tous ses réceptacles, mais qu'il n'avait pas jugé utile de les prévenir plus tôt ?
Plus il tournait et retournait ses questions dans son esprit, plus les réponses glissaient hors de sa portée.
Après un instant de réflexion, Sora se leva. Son coeur battait encore furieusement et son angoisse ne diminuait pas.
Lea lui avait que sa porte lui était toujours ouverte.
Prudemment, pour ne pas réveiller les autres – cette fois, il ne se souvenait pas d'avoir crié – il se dirigea vers la porte de son ami et appuya doucement sur la clenche.
La chambre était plongée dans le noir. Dans le lit, une masse chevelue éclairée par un rayon de lune respirait de façon régulière. Sora s'approcha jusqu'à se trouver à son chevet. Il ne tenait pas à le réveiller, mais il ne voulait pas passer la nuit seul non plus.
Alors, la solution lui parut instinctive. Il souleva les couverture pour s'installer aux côtés de l'autre garçon, puis attendit un instant, guettant les mouvements de l'autre. Voyant qu'il ne se réveillait pas, il se détendit et se roula en boule tout près de lui.
Puis il le sentit remuer à ses côtés, et une voix endormie marmonner :
« Sora ? »
Ah, il l'avait réveillé, finalement.
« Cauchemar » expliqua-t-il simplement.
Silence. Et puis Lea poussa un soupir et leva un bras, qu'il passa en travers de sa taille, avant de se replonger dans les limbes du sommeil.
Sans s'en rendre compte, Sora en fit de même.
