Il inspira peut-être un peu trop de fumée. Ca ne faisait rien, il avait prit l'habitude. Tapotant la cigarette pour en faire tomber des cendres il ne savait pas vraiment où. Aucune importance. Coup d'oeil à l'horloge. Merde. Fallait qu'il se lève. Qu'il aille bosser. Aucune motivation. Il s'était levé trop tôt ce matin encore, deux bonnes heures avant son réveil à la sonnerie insipide. Oubliant de la désactiver, et commençant la journée avec une migraine provoquée par les « bip, bip, bip » si stridents. Il finit sa clope, en tira déjà une deuxième, et se leva par la même occasion. Il se regarda quelques secondes dans le miroir. Ses cheveux avaient encore un peu poussé, et devaient s'être pas mal emmêlés, depuis les jours qu'ils avaient passé en cette même fine queue de cheval. Sa barbe avait poussé de manière plutôt disgracieuse, aussi. Il ne s'attarda pas devant la glace. Il prit une gorgée d'il ne saurait quel alcool à la bouteille même qu'il laissa ensuite trainer sur le premier meuble sur lequel il put la poser, enfila de vieilles chaussures, changea de chemise, et sortit. Ses yeux un peu rougis eurent du mal à supporter la lumière et se plissèrent assez vite. Il ravala un soupir. Il avait horreur de la journée qui l'attendait. Il voyait déjà les heures défiler alors qu'il ferait de son mieux pour faire le moins de choses possibles. Il se fera sûrement renvoyé dans la semaine, de toute façon. Ses collègues n'avaient pas traîné à se plaindre de son attitude agressive et de l'odeur d'alcool qu'il amenait avec lui. Pourtant, il avait fait des efforts depuis un moment, arrêtant d'amener toute sorte de liqueurs en ses lieux de travail. Mais apparemment, on avait toujours quelque chose à lui reprocher. Qu'importe. Il n'avait plus assez de forces pour penser à l'avenir, aussi proche soit-il que cette fin de semaine. Il fera comme ça aujourd'hui, et il retournera dormir.
Et il rêvera. Il ne vivait que pour ça, depuis cinq ans. Rêver. Parce qu'il faisait ces rêves en boucles, parce qu'il subissait ses propres actions passées encore, et encore. Et qu'il espérait chaque nuit pouvoir changer quelque chose. Sauver, aimer, aider ne serait-ce que cette version onirique. Ca n'est jamais arrivé. Cinq ans que ces même scènes se rejouaient dans son esprit toutes les nuits, le torturaient de mille remords, et cinq ans qu'il réclamait et attendait cette torture. Il avait négligé ses jours pour ses nuits, il ne vivait que pour se payer ces somnifères qui l'endormaient dès dix neuf heures, et il supportait ses journées à l'aide de cigarettes et d'alcool de basse qualité. Où était-il passé ? Bonne question. Il s'était perdu lui-même au fil des années. Il avait perdu sa grande gueule, son narcissisme, son raffinement et son charisme. Il avait perdu son sourire, ses cheveux soyeux et son énergie. Il ne restait de lui qu'une ombre, une ombre mal rasée, mal coiffée, habitant un studio à peine rangé très impersonnel, que les cadavres de bouteilles et les paquets de cigarettes entamés envahissaient quelque peu. Il dormait sur un canapé dans ses vêtements de la journée, gardant parfois même ses chaussures. Il était incroyablement seul, aussi. Quand il a commencé à vriller comme ça, sa popularité s'est envolée à une vitesse folle. Et même les rares bonnes personnes qui tentaient de faire attention à lui, il les as violemment rejetés. Il se rappelait vaguement avoir fini par faire pleurer Feliks qui avait tenté de lui apporter son soutien, et d'avoir craché sa haine sur Arthur qui n'avait rien demandé – et qui n'était sûrement pas en état de recevoir ce genre de paroles si amères. Il se rappelait qu'il avait tellement bu, les jours suivants, qu'il avait failli tuer quelqu'un à force de coup de bouteilles de verre, puis de bouts de ce même verre trop tranchant. Gilbert avait réussi à l'arrêter tant bien que mal, récoltant une cicatrice peu discrète sous l'oeil pour laquelle Francis a oublié de s'excuser. L'albinos et Antonio ont été les seuls à le supporter, tant bien que mal. Les seuls à supporter ses crises de colères et ses reproches qui n'avaient aucun sens, les seuls à être blessés mais à quand même continuer à rester là, autant qu'ils le pouvaient. Ils avaient gardé contact et ils se voyaient toujours, parfois même ils passaient à l'improviste pour vérifier que le français ne mourrait pas dans son appartement – c'était presque le cas, en même temps. Ils faisaient tous les efforts du monde, mais, ils étaient las, et perdus, eux aussi. Ils ne pouvaient qu'avoir le coeur serré, agressés par l'odeur d'alcool et de tabac froid dès qu'ils passaient le seuil de la porte, pour souvent trouver un Francis affalé sur son canapé, le regard dans le vide et le verre à la main, ou les yeux fermés. Quand il était en état, souvent il leur servait un café, mais n'avait rien à leur dire, comme eux ne savaient plus comment réagir. Ils avaient déjà tout sortis, les « tu peux pas continuer comme ça » aux « si t'as des problèmes niveau thunes, je t'aide ya pas de soucis, mais bosse sérieusement ». Ils s'étaient disputés des centaines de fois, ou, peut-être pas vraiment. Antonio craquait ou Gilbert tentait de le secouer – dans le sens littéral comme figuré du terme – et le ton haussait très vite et très violemment, mais Francis en face restait passif. Il les regardait rarement, et s'il le faisait, c'était avec une nonchalance qui parlait pour lui. Il avait été agressif, au début, l'alcool l'avait rendu comme ça, mais maintenant que peu importe le nombre de litres qu'il avalait il n'était plus saoul, ça s'était calmé. Ca ne servait à rien, ce qu'ils tentaient de faire, même eux avaient fini par le comprendre. Alors maintenant, ils venaient juste, et repartaient. Ils tenaient trop au blond pour le laisser, mais, il était comme un poids sur leurs coeurs, ils traînaient son état comme une enclume sur la poitrine, mais ils n'arrivaient décidément pas à y changer quelque chose. Et Francis ne leur en voulait pas, pour le peu qu'il les calculait, il ne comprenait même pas pourquoi ils continuaient à passer, vu comme il était devenu. Cinq ans que ça durait.
Cinq longues années de déchéance, d'une pente sans fin qui après avoir touché le fond ne semblait pas être apte à rebondir de quelque manière que ce soit. Cinq ans qu'il détruisait son corps, cinq ans et combien de temps encore avant de perdre son foi ou ses poumons ? Cinq ans qu'il n'en avait plus rien à foutre.
De retour chez lui, il finit sa cigarette, écrasa le mégot, et tendit le bras vers la boîte de somnifères. Il ne se posa pas plus de questions. Il en prit deux – ou trois, pour être honnête il n'a jamais vraiment fait attention aux doses conseillées – les avala d'un coup et partit s'allonger, encore. En attendant que ça marche, il se demanda s'il était prêt. Il ne l'était pas. Il n'était jamais prêt pour replonger dans ses souvenirs. Pour revoir, pour le revoir, et pour le blesser encore, et encore, et encore. Il se demandait quelle scène se jouerait cette nuit. Et si cette fois ci, et si cette fois ci enfin il arriverait quelque chose.
« Ooooh, mais mon sucre d'orge a enfin daigné se montrer ! » Ah, aujourd'hui c'était celui là. Il se sentit dans ce corps jeune, ces muscles moins engourdis et cette vision moins brouillée, qui supportait parfaitement bien la lumière, ce lui parfaitement bien habillé de ce bleu accordé à ses yeux qui lui allait si bien, ce lui si léger qui affichait un sourire. Oui, il était dans son propre corps. Il voyait la scène exactement comme il l'a vécue cette fois, à travers ses yeux, mais il n'avait aucun moyen de changer les choses. Il ne contrôlait pas ses propres paroles et ses propres gestes, et n'avait aucun moyen de s'arrêter lui-même. Il sentit son bras se lever, photo à la main. Et son regard se poser sur Matthew. Il avait l'habitude, ce n'était pas la première fois. Mais cette mine terrorisée, il avait l'impression d'en remarquer les détails comme il ne les avait jamais calculé à l'époque. Le canadien tremblait légèrement, mais était figé, dans l'incapacité de faire le moindre mouvement, sauf, il savait déjà, quand il se mettra à genoux pour vomir dans quelques minutes. Il le regarderait se mouvoir avec une expression d'éternel désespoir, cet air qui disait 'non, tu peux pas faire ça'. « Ecoute, Matthie, » Non, non n'écoute pas. Francis aimerait se gifler en ce moment même, mais il ne contrôlait rien. Il se concentrait à en mourir, il tentait ce qu'il pouvait mais peu importe ses efforts, il subissait le rêve sans pouvoir y changer quoi que ce soit. S'il pouvait seulement mouvoir ce corps comme il le pouvait, il en ferait, des choses. Il s'est imaginé brûler les photos et peut-être le lycée entier. Il s'est imaginé serrer le canadien dans ses bras en s'excusant de cette 'mauvaise blague', de lui permettre de le frapper parce que c'est tout ce qu'il méritait. Mais non, il n'y arrivait pas. Il ne pouvait même pas exercer le moindre mouvement, il ne pouvait pas envoyer la moindre pensée à son lui d'antan. Alors il subissait, il prononçait ces paroles là. « Deuxièmement, vraiment, tu y as cru ? Je sais que j'ai modéré mes propos, que je n'ai pas fait mine de tomber amoureux de toi parce que ce serait trop gros, mais même, oh, Matthie, avoir envie de toi, vraiment ? Moi ? Tu n'es pas moche, crois moi bébé, mais tu es si vide ? Si inintéressant ? Il n'y a rien chez toi qui puisse être attirant, vraiment, travailles moi ça au moins. » Il aurait voulu se boucher les oreilles, mais il entendait parfaitement, c'était même lui qui prononçait chacun de ces mots, il les sentait se former dans sa propre gorge, ses cordes vocales en vibraient et lui avait envie qu'elles se pètent une à une. Il se voulait mille souffrances, il était le plus odieux des connards, et les mots étaient si faibles. Mais dans ce corps plein d'assurance, il s'était avancé, après avoir prononcé son « troisièmement » si puéril, une vengeance entendez vous, une vengeance, quelle stupidité. Il s'était avancé, avec son air méprisant, et il s'était reculé, et il était parti. Un échec. Il n'arrivait pas à changer.
Et le lendemain il se réveillera deux heures avant le réveil, laissera néanmoins celui ci sonner jusqu'à lui donner une migraine qu'il fera passer à coup d'alcool, en espérant que son envie de se frapper à la mort passera avec. Et ce sera ainsi, tous les jours, comme ça l'a été pendant les cinq précédentes années. Il avait détesté ces rêves et les détestait toujours, mais il en avait besoin. Il avait besoin de cet espoir de changer, c'était même sa seule raison de vivre. Apaiser sa lourde conscience, ne serait-ce que de la manière la plus inutile que ce soit. C'est vrai, même au final, même s'il réussissait à agir, à bouger ces bras, ils étaient si irréels, rien ne changera. Son monde restera le même malgré tout. On ne changeait pas le passé dans ses nuits, ça se saurait. Ca ne servait à rien. Mais il en avait besoin. C'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour se sentir ne serait-ce qu'un peu mieux, et même ça, il n'y arrivait pas. Pitoyable. Il était pitoyable. Mais il réessayera demain. Et le surlendemain. Pour refaire ce même rêve.
Oh, il y en avait un autre qui venait aussi, de temps en temps. Un autre où il sentait ses mains sur le dos frêle et légèrement écorché du canadien, où ses caresses devenaient doucement sensuelles, où il murmurait alors que leurs poids faisaient grincer un peu à chaque mouvement le lit à ressort de l'infirmerie. Un rêve dont il n'arrivait décidément pas à profiter, où il ne rêvait que de prendre le contrôle de ce corps pour le serrer contre lui si fort, pour lui murmurer un « je t'aime », « peu importe ce que je dis plus tard, je t'aime », comme si ça pouvait changer quelque chose. Ce rêve là était inutile, vraiment. Même s'il arrivait à faire quelque chose, s'il disait deux jours après ce fameux monologue avec ces fameuses photos, à quoi cela servait ? A le torturer un peu plus, sûrement. Le torturer un peu en utilisant ce plaisir qu'il refusait de ressentir mais sous lequel son corps tout entier vibrait. Ce qu'il avait aimé ce moment et comme il se répugnait à l'avoir aimé et à l'aimer encore. Il revivait la scène comme il l'avait vécu et revécue, mais rien n'était lassant. Rien n'était lassant, jamais. Et il caressait doucement le visage rougit de Matthew, murmurant des 'ça va ?' qui trouvaient leurs réponses dans un hochement. Il ne contrôlait toujours pas son corps mais il ne s'y sentait pas aussi étranger, pour une fois. Et les réveils étaient d'autant plus durs, qu'il se haïssait terriblement pour oser se laisser aller ainsi. C'était surtout ces rêves qui étaient la cause de ces bouts de bouteilles brisées sur le sol, et des petits creux dans le mur.
Et plus rarement, il y avait son quotidien. Rien de tout ça, juste une journée après ces événements, où le canadien était là, ou pas, où lui suivait les cours avec nonchalance, se fichant de plus en plus de la présence et de l'état du jeune homme à deux places de lui, pour qui il ne se retournait même plus. Une journée ordinaire et rien d'autre, et même là il ne pouvait bouger, il ne pouvait parler. Il n'avait aucun moyen de changer ce qu'il s'était passé, peu importe l'angle, peu importe la manière, peu importe le moment, il était bloqué. Même ses rêves lui interdisaient le moindre soulagement, le condamnant à vivre dans une haine et une culpabilité qui ne trouvaient nulle part l'apaisement. Mais qu'importe, il continuera. Il traînera ses journées toutes plus pitoyables les unes que les autres, il usera de son salaire pour boire un alcool qui ne le saoulait même plus, pour fumer des cigarettes à en noircir des poumons qui sûrement n'avaient déjà plus énormément de cellules saines, pour dormir, encore, et encore, et encore, pour trouver la force de prendre ce corps qui était le sien et de changer, et le faire changer, de changer les événements, changer la donne. Alors aujourd'hui, il irait bosser à peu près, il fera le strict minimum, sûrement pas correctement, il se fera engueuler par collègues ou patron sans en avoir rien à foutre. Il rentrera chez lui, il attrapera quelques somnifères qu'il oubliera de compter, les avalera, et ira s'allonger sur son canapé…
