Il s'était évanoui plus qu'il ne s'était endormi. Dans un coin de la rue relativement désert, alors que le sang séchait doucement dans ses cheveux, il n'a plus trouvé la force d'avancer. Sa journée avait été dure, mais il se refusait d'y penser, ses douleurs n'avaient pas besoin d'être amplifiées. Il ne sut pas vraiment où il était, s'il pouvait se laisser ici, mais il était hors de la vue de sa mère et espérait que la police ne viendrait pas il n'avait plus aucune énergie, vraiment. Son crâne le lançait violemment, son corps le lâchait un peu, et il ne s'en plaignait même pas plutôt reconnaissant de ne pas réussir à penser à ses remords et ses craintes. Il s'est réveillé assez tôt le lendemain matin et avait eu la chance de ne pas avoir attiré énormément de regards. Incapable de dire s'il se sentait reposé ou encore plus fatigué. Il passa une main sur l'arrière de son crâne qu'il retira assez vite dans une grimace, ça faisait encore mal, moins, mais c'était frais. Il inspira un grand coup. La première pensée qui avait percuté son esprit était qu'on était ce jour là, celui qu'il avait vécu mille fois en rêves avec l'espoir de le changer, ce jour là qui avait tout déclenché, ce fameux jour. Mais il s'efforça à se calmer. Il commençait seulement à redevenir un minimum lucide, à se rendre compte d'à quel point il avait été stupide, tant il s'était laissé emporté la veille, et à quel point il avait empiré les choses plus qu'autre chose. Il n'aurait rien obtenu, il était à moitié fou, complètement paniqué, avait agit dans le choc et la précipitation, sans se rendre compte d'à quel point il avait dû être effrayant. Avec le recul, ce coup à la tête et cette nuit dans la rue, ça lui semblait évident. Quel con. Il souffla un coup – rien que le fait d'expirer si fort relança son crâne, il se dit alors que sa mère avait une poigne qu'il n'avait pas suspectée aussi puissante. Sa mère, d'ailleurs. Ses yeux effrayés mais pourtant si déterminés à chasser l'homme louche qui touchait à son fils ne l'avaient nullement surpris. Au contraire, il s'était attendu à plus, tellement plus. Il aurait du l'entendre crier qu'elle allait faire un scandale, qu'on ne rentrait pas chez les gens, qu'on n'attrapait pas son petit lapin par le col, qu'elle allait faire enculer toute sa famille, et d'autres du genre. Et au lieu de ça, elle avait frappé, et l'avait regardé, comme si elle se perdait. L'avait-elle reconnu ? Personne ne le reconnaîtrait si vieux et en si mauvais état, il en était sûr, mais, sa mère avait toujours été une exception. Une magnifique exception. La meilleure mère qu'il ai pu avoir, il en était sûr. Mais une mère à qui il n'avait pas parlé depuis cinq ans. Dont il avait refusé tous les appels et avait fait semblant de ne pas être là pendant ses visites – allant chez Antonio ou Gilbert quand elle se montrait trop insistante. L'engueulant les rare fois où il décrochait souvent par erreur, lui disant de se mêler de ses affaires, qu'il était adulte et qu'elle avait autre chose à faire. Qu'il avait de quoi manger et que ça suffisait. Il y repensait maintenant et se disait qu'elle avait du si mal le prendre, et le vivre. Avait-il seulement le temps de culpabiliser pour autre chose encore ? Il n'en savait rien, sauf que ça enflammait l'arrière de son crâne, ces souvenirs, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de les passer dans son esprit. Marianne Bonnefoy de qui Francis tenait son amour du vin un peu perdu, un certain narcissisme et cette coquetterie, et avant tout son caractère têtu et borné. Ils avaient toujours passé leurs journées à se taquiner gentiment, à faire mine de s'offusquer pour tout et n'importe quoi. Elle l'a élevé seule, mais elle a toujours été forte, ne montrant pas le moindre signe de faiblesse. Une femme impressionnante, vraiment. Sans s'en rendre compte, il se dirigeait de nouveau vers l'appartement qu'il avait habité. Il ne sonna pas, il resta simplement devant. Le scooter de Marianne était à l'entrée, garé assez précipitamment. Il ne sut pas vraiment pourquoi il s'arrêta, mais il s'arrêta là. Cet endroit l'emplissait de nostalgie. Mais il avait beau tenter de s'empreigner de ces bons souvenirs de lui à cette époque, une seule chose revenait ses actes envers Matthew. Et cette journée qui allait se dérouler. Et le fait qu'il ne devrait pas être là, qu'il devrait, oh, dieu, tenter quelque chose, encore, parce que ce n'était plus possible et que –

« Qu'est-ce que tu fais encore là, salaud ? »

La voix de sa mère le sortit de ses pensées. Le sourcils froncés, elle avait refermé la porte derrière elle, et semblait comme s'attendre à le trouver ici. Elle avait son casque à la main, et Francis ne saurait dire si c'était pour le frapper ou simplement pour partir travailler. La deuxième option lui semblait personnellement préférable.

« ...Rien, je m'étais… j'avais perdu connaissance là bas.

- Bien fait. Alors on fait quoi ? J'appelle la police ? Je t'assomme une deuxième fois ? Tu voulais quoi, avant, voir si je vais pas chercher un couteau plutôt ? »

Sans ces souvenirs du canadien qui tournaient encore et encore dans son esprit, Francis aurait prit le temps de sourire. Sa mère était vraiment géniale.

« Rien, j'avais juste trop bu. Je me suis trompé de porte. Je… » Il baissa le regard, intimidé. « Je vous présente toutes mes excuses. » La femme arqua un sourcil, toisant l'homme devant elle, tentant de dissimuler son mal-être. L'inconnu n'avait rien de Francis – et pourtant tout. Et elle ne se pensait pas folle pour prendre le premier passant bourré pour son fils.

« J'accepte pas tes excuses. Je veux pas te revoir dans les parages, mécréant ! »

Francis hocha la tête, et partit sous le regard de Marianne, sans trop savoir s'il trouvait cette expérience amusante ou douloureuse. La douleur l'emportait sûrement, vu son état. Il méritait pas une mère pareille. Ni aujourd'hui, ni lors de ces lointains jours. Il fouilla dans sa poche, dans laquelle se trouvait encore son portable et sa carte bleue. Il espérait qu'elle marchait. Il était presque huit heures. Dans moins d'une heure, Matthew sera sûrement à l'infirmerie, et il avait cru entendre dans ses souvenirs qu'il avait dit retourner en cours quand il avait finalement quitté le lycée. Il allait l'attendre à ce moment là, mais en attendant, il allait louer une chambre d'hôtel, se lever et acheter des vêtements, question de se débarrasser un tant soit peu l'odeur de liqueur qui le collait comme jamais.

Il a eu beau régler la pommeau de douche de manière à ce qu'il y ait le moins de pression, l'eau semblait frapper son crâne comme une massue. La douche se teinta doucement de rouge et il s'efforça à passer une main vers le coup donné, question d'ôter de ses cheveux le liquide poisseux. L'idée de se les démêler ne lui vint même pas, il avait perdu ce genre d'habitudes et de toute façon il avait trop mal à la tête pour la toucher plus que nécessaire. Il s'habilla d'un jean et d'une chemise à bas prix qu'il avait acheté sans vraiment regarder, et sortit sans se poser plus de questions, achetant un simple paquet de cigarettes sur le chemin, une fumant une, puis une deuxième – il n'avait pas bu depuis un moment mine de rien, il compensait comme il le pouvait.

Encore une fois devant le lycée, avec l'air moins pitoyable – toujours négligé, mais moins pitoyable - il fumait encore et laissait son regard chercher un jeune canadien aux cheveux légèrement bouclés, et s'efforçait d'avance à contrôler ses émotions. Il allait le voir dans un piteux état, traînant sûrement des pieds, il allait le voir malade, malheureux au possible, choqué et désespéré. Et il allait devoir contrôler sa colère, il allait devoir être une aide, parce que c'était le seul moyen d'arranger peut-être les choses, de le consoler un minimum. Mais Francis avait tout perdu de cette époque où il savait aider. Où il savait être une oreille et une épaule – parce que, oui, il l'a été. Mais, encore une fois, comme tout le reste, ça semblait être une autre vie. Il mobilisa chacun de ses neurones pour ne pas s'étouffer avec la fumée quand il le vit, chancelant. Il s'y était préparé mais il n'était jamais assez préparé. Il avait le regard sur le sol, comme la veille, mais plus par habitude il devinait la honte qui le rongeait. Il inspira un coup, jeta sa cigarette et en écrasa le mégot sous son pied.

« Matthew. ». Il se positionna juste devant lui, lui barrant la route, le forçant à lever les yeux. Des yeux vides qui n'empêchèrent pas son corps de se figer légèrement en reconnaissant l'homme de la veille. « Calme toi, je ne te veux aucun mal. Vraiment. J'avais trop de liqueur dans le sang, hier, voila tout. » Le lycéen ne répondit pas, un peu trop sonné pour savoir quoi en penser. Francis s'efforça à soupirer pour chasser sa colère montante. « Je te paye un café ? Pour me faire pardonner. » Matthew aurait refusé, en temps normal. On lui avait dit comme à tout le monde qu'on ne suivait pas n'importe qui, que les inconnus étaient dangereux, mais là, il n'en avait plus rien à faire. Alors il a hoché la tête sans trop réfléchir, voulant juste s'éloigner du lycée, et ayant tout sauf l'envie de rentrer voir Alfred. Francis ne sut pas tellement s'il devait se montrer content ou non de le voir accepter aussi vite, mais se contenta d'allumer une cigarette et de l'emmener dans le premier café un minimum éloigné. Matthew prit un chocolat chaud et Francis un expresso. – il était friand de cappuccino d'habitude, mais il avait besoin d'un café plus fort. Après un long silence, Matthew ouvra étonnamment la conversation, osant enfin demander.

« Comment me connaissez vous ?

- Je connais un peu Francis. » Il sentit Matthew se tendre encore un peu plus.

« Vous… Lui ressemblez.

- Je, hm, suis français aussi.

- Tous les français se ressemblent ?

- Disons qu'on est tous les deux très français. »

Il n'avait même pas encore réfléchit à comment justifier ces choses étranges. La veille il était tellement un espèce de monstre sans forme sur lequel on aurait eu du mal à poser le mot « humain », mais maintenant, c'était sûrement bien plus frappant.

« Vous lui ressemblez beaucoup.

- Malheureusement.

- Ca me fait bizarre de me faire appeler 'Matthew' avec ce même accent.

- Hein ? Tu préfères le 'Matthieu' à la française ? »

Le canadien se figea soudainement, pensant en avoir trop dit, et l'homme en face arqua un sourcil. Il s'était mit à détester les Mattie et Matthieu qu'il lui avait adressé, et avait assez vite encré dans son esprit son vrai prénom à la sonorité anglophone. Il ne pensait pas qu'il demanderait de nouveau à se faire appeler ainsi. Le canadien sembla réprimer un frisson, ne sachant quoi répondre. « Matthieu, donc - » Il ne s'était pas entendu prononcer ce prénom. Par habitude de ces rêves, de celui là, à force de s'entendre le chuchoter à cette oreille, il avait repris ce même ton empli de sensualité, à demi voix, exactement ce même accent soudainement français, ce soupir à la fin. Sa voix était légèrement plus grave et plus rauque, c'était la seule différence. Le canadien s'était levé d'un coup, presque tremblant. « Je… J-je pense que je vais rentrer. » Mais Francis se leva à son tour, failli saisir ce poignet bien plus blanc et fin que le sien, mais abandonna au milieu de son geste. « Non, reste. Je voulais pas. Restons sur Matthew, tu veux ? » Le canadien ne fit aucun mouvement mais n'osa pas se rasseoir. Francis soupira, une soudaine rage dans le ventre, qu'il préféra diriger vers les panneaux ne pas fumer en terrassedu café. « Ecoute, Matthew, je vais être clair assez rapidement. » Parce qu'il ne savait pas faire autrement.

« Je sais ce qu'il a fait. Je savais même qu'il allait le faire, et, je voulais empêcher ça, hier, mais – j'étais pas en état. J'ai foiré. Mais maintenant, je suis là. J'aimerais t'aider, autant que possible. Si tu as besoin de quoi que ce soit, regarde moi Matthew, si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là, et je reste là. »

Le canadien le regarda comme s'il ne comprenait pas. Il laissa perdre ses yeux sur la personne en face de lui dont la venue et les paroles n'avaient aucun sens. L'aider ? Pour quoi faire ? Il savait, comment, il savait ? Et, lui qui avait ces traits similaires, quelque peu masqués par une barbe mal rasée, ces même yeux bleus qu'il voyait si bien même s'il avaient rougis, et…

« Tu lui ressembles... » Sa voix se fit toute petite, son regard se baissa, Francis a plus deviné ces mots qu'il ne les as entendus. « Ou c'est peut-être moi ? Qui le voit un peu partout ? » Le lycéen semblait avoir du mal à respirer. Il inspirait de grandes bouffées qu'il expirait trop mal, sa voix vacillait. « Tu resterais avec moi ? Et, je suis désespéré au point de demander à un inconnu de rester avec moi ? » Il avait clairement envie de pleurer, mais rien ne sortait. Cette personne sortie de nulle part qui venait proposer son soutien, d'où venait-elle ? Pourquoi faisait-elle une telle proposition ? Comment le voyait-elle alors qu'ils ne s'étaient jamais connus ? Et il était presque sur de voir ce visage et celui de l'homme qu'il aimait se superposer. Il avait beau cligner des yeux, il avait beau se concentrer sur ces cheveux emmêlés et cette attitude si loin d'être raffinée, il… « Je...suis désolé. Je m'en vais, je- » La honte le rattrapa soudain et le frappa comme une massue. Qu'est-ce qu'il faisait ? Dans quel état il se mettait ? A quel point se laissait-il aller sous le seul prétexte que… ? Il s'apprêta à quitter la table, mais une main se posa sur son poignet, l'en empêchant soudain.

« Hey, Matth-

- Non ! Non, je ne veux, et je peux pas accepter ta soi-disant aide ! Et comment en serais-je capable ? Je suis sûr que tu fais ça pour te jouer de moi. Ou, mieux, qu'il a organisé cette rencontre, qu'il s'amuse encore, c'est trop louche, je ne mérite pas ton aide, on ne se connaît pas, comment tu aurais pu envie de… »

C'était ses propres mots. Ce qu'il lui avait sorti ce jour là, comme quoi il n'était rien, et que c'était stupide d'espérer de l'attention de quelqu'un comme lui. Francis eu énormément de mal à garder son calme avec ce souvenir. Il ne l'avait jamais pensé. Mais ses mots avaient trouvé le coeur du canadien. Et c'était la première fois qu'il le voyait hausser le ton, ne serait-ce qu'un peu, avec toute la tristesse qui obstruait sa gorge.

« Ecoute.

- Non, lâche moi !

- Pour l'amour de Dieu, Matthew, écoute moi ! »

Son ton commençait à monter d'une colère qu'il s'était efforcé de cacher. Il grimaça, le canadien sembla soudain intimidé. Il avait déjà abusé. Merde. Mais, garder son calme était si difficile. Ce n'était pas une raison. Il inspira et expira bruyamment. Il lâcha son poignet, lança un regard qu'il espérait pas trop glacial sur le lycéen, et lâcha d'un ton qu'il espérait n'être pas trop entaché de colère. « Ecoute. Fais ce que tu veux de moi. Si tu veux d'une épaule pour pleurer, si tu veux d'un poing pour en recadrer quelques uns, qu'importe. Si ça peut te faire sentir mieux, c'est ce qui compte. » Il n'avait pas – plus – les mots et la subtilité. Alors il y allait franchement. Et il espérait de tout coeur que ça marcherait, parce qu'il n'avait pas d'autres idées, d'autres solutions. Son esprit n'était empli que d'un objectif, et c'était si dur de voir le chemin pour y parvenir. Matthew renonça et s'assit presque à contre coeur. Francis le suivit. Il ignora l'interdiction pour sortir une cigarette, dans le but de se calmer un peu.

« Et pourquoi…

- T'occupe pas de ça. Tu comprendrais pas. » Il allait surtout le prendre pour un fou s'il lui balançait qu'il venait d'un futur où il culpabilisait cinq ans après. « Je tente de racheter une faute, voila tout. » Le nez dans son expresso, tentant d'échapper au regard timidement insistant de Matthew. Un nouveau silence s'installa, durant lequel Francis s'efforçait de ne pas laisser son regard se faire absorber par le jeune homme en face de lui, et ses pensées se concentrer en c'est lui, c'est vraiment lui qui deviendrait vite oppressant et terriblement dangereux s'il se le répétait trop. Mais, à chaque coup d'oeil discret se décalant de son café ou de sa cigarette, il voyait la mine de Matthew se détériorer un peu plus. Ses yeux améthystes se perdaient dans le vide, devenaient de plus en plus sombres, sa tête se baissait un peu, ses épaules tremblaient. Francis l'imaginait sans mal se rappeler de ces moments au lycée, ces instants subits. Ca l'insupportait. Mais il ne savait que faire, que dire. Et finalement, ce fut la canadien qui se sortit de sa torpeur de lui-même.

« Je peux connaître ton nom… ? » Ah, il ne s'y était pas attendu, à celle là, si bien qu'il failli s'étouffer avec sa dernière gorgée de café.

« Hm, ah, François. » Merde, un prénom trop proche non ? Sûrement. C'est la première chose qui lui est venu à l'esprit. Matthew n'a pas réagit plus que ça, il semblait plongé dans ses pensées, à un tel point que c'était à se douter s'il avait entendu la réponse. Les doutes s'envolèrent pour un frisson quand Matthew laissa échapper, un sourire nerveux aux lèvres.

« Très, très français. »