Il ne l'a pas revu. Ni ce jour, ni le lendemain. Après avoir fini leur boissons, après avoir parlé, fait connaissance, comme on aurait pu dire, Matthew avait disparu. Deux jours qu'ils ne s'étaient pas vus. Deux jours que Francis guettait les allées et rentrées du lycée, la boule au ventre. Pourquoi n'était-il pas là ? Il se souvenait, évidemment, de ses absences qui se sont multipliées, il se souvenait qu'il ne venait plus en cours de manière assidue, mais ? Il ne savait pas. Il avait un doute. Et il n'avait pas l'adresse, toujours pas. Il n'avait aucun moyen de vérifier, aucun moyen de savoir si ça allait, aucun moyen de faire quelque chose. Et cette impuissance le rendait dingue. Il avait passé suffisamment de temps à ne rien pouvoir faire, à tout voir, tout revoir, sans jamais pouvoir arranger le passé. Il prenait excessivement pour lui pour ne pas secouer chacun élève qui passait en tentant de lui escroquer des informations. S'il continuait de la sorte, il allait vraiment finir en prison, et c'était la dernière chose qui aiderait. Mais c'était si dur de se contenir. Si dur de garder un semblant de calme quand tout semblait se jouer à la minute près et que lui n'avait pas de nouvelles depuis bien trop de temps. Il avait fini son paquet de cigarettes et son pied tapait trop fort sur le sol, marquant une pulsation effrénée. Non, encore une fois, il n'était pas là. Il sentit ses dents grincer. Il était sur que demander ne servirait à rien. Même si les gens « connaissaient » Matthew maintenant, personne au point de connaître son adresse. Il n'avait pas d'amis, personne qui pourrait la lui donner. Vraiment. Et alors qu'il laissait ses pensées le dévorer petit à petit, son oreille traîna pour entendre quelques mots
« Tu crois qu'il a peur de venir ?
- Sûrement. En même temps, pas étonnant. Mais ça changera rien.
- Pourquoi ?
- Son adresse a fuité. J'ai entendu dire que certains s'amuser à y poster quelques lettres dégueulasses ou toquer directement.
- Eh beh, ça va loin. Et dire que personne le calculait avant.
- Je connaissais même pas son nom s'te plait, c'est te dire... »
Un frisson monta dans son dos, auquel il ne prêta pas la moindre attention. Coupant la route aux deux lycéens qui semblaient en rire, le regard si noir et si enragé qu'il ne voyait même pas leurs visage. Il se retenait de les prendre par le col et de les plaquer sur le mur avoisinant. Mais il se contenta de demander, dans une inspiration sourde. « L'adresse. Maintenant. » Sans laisser le moindre choix, et sans énoncer la moindre menace son attitude parlait pour lui – il allait étriper la première personne qui osera lui tenir tête.
Il toqua, non, tambourina à la porte sur laquelle les noms « FOSTER JONES / WILLIAMS » étaient écrits. En espérant ne pas tomber sur le propriétaire du premier nom. Enfin, qu'importe. Il n'en avait rien à faire. Il n'y réfléchissait pas vraiment. Il voulait juste voir Matthew. Et s'assurer qu'il allait bien, parce que, il allait bien. Il n'y avait pas de doutes. Il n'y avait pas d'autres possibilités. Et pourtant, ça ne répondait pas. « Matthew, c'est moi, c'est Fran-… François ! » Ignorant l'erreur qu'il avait failli faire, parce qu'il ne l'avait pas faite, finalement. Il tambourina encore un peu, avait décidé de ne pas lâcher l'affaire.
« Qu'est-ce que tu fais là ? » La voix d'Alfred se fit entendre derrière lui. Il avait un sac en plastique dans la main, contenant sûrement une course faite à l'épicerie la plus proche. Il le fixait d'un œil à peine froid, excessivement las. Les cernes tombaient sous ses yeux et son ton n'arrivait que peu à se teinter de ce ton intimidant qu'il avait l'habitude de poser – et que Francis pensait naturel, jusque là. Il se retourna et regarda le plus jeune de haut en bas. Il n'éprouva pas la moindre compassion, mais il n'avait pas la moindre haine non plus. Il en avait été rempli, à une époque, mais, c'était depuis longtemps dépassé la haine envers lui-même avait prit trop de place pour qu'il puisse ressentir ce genre de choses pour quelqu'un d'autre. « T'es celui qui avait essayé de lui parler devant le lycée, non ? » Alfred fronçait les sourcils, détendit sa main qui tenait le sac, prêt à le lâcher pour se battre si c'était nécessaire. Mais il n'en avait nullement l'envie ou la force, et ça se voyait. Francis ne s'était jamais rendu compte d'à quel point le garçon avait l'air faible. Rendu faible. Comme si on avait drainé chacune de ses forces. Il devait avoir été aveugle auparavant, pour ne l'avoir jamais remarqué. Enfin, aujourd'hui, ça n'avait aucune sorte d'importance. Il n'était pas là pour lui.
« C'était une erreur, l'autre fois, je suis plus bourré. Je suis venu voir comment il allait.
- Tu le connais ?
- En quelques sortes.
- Tu t'inquiètes pour lui alors que tu ne le connais « qu'en quelques sortes » ?
- C'est compliqué. »
L'américain soupira, et, au soulagement mais à la surprise de Francis, s'avança pour ouvrir la porte. « T'es pas le premier à passer. Je te surveille, et, je jure que si tu dis ou fait un truc de travers, je te casse vraiment quelques os. » Pendant qu'il tournait la clef dans la serrure, Francis remarqua les rougeurs et les bleus qui marquaient ses mains, preuves d'un nombre important de coup donnés. Si ce qu'il avait entendu était vrai, bien des gens avaient dû passer. Alfred s'était battu avec chacun d'eux, visiblement. D'où la fatigue, et la lassitude, peut-être. D'où le fait qu'il ouvre pour si peu, tellement épuisé.
Ils habitaient un petit appartement, bien assez grand pour deux lycéens, bien ordonné, et dont l'ambiance se voulait aussi légère et adolescente que possible. Alfred retira ses chaussures pour mettre des chaussons Star Wars, assortis au premier poster de l'entrée. Il lança un monotone « Matthew, je suis rentré. Il y a quelqu'un qui voulait te voir. », posa le sac dans la cuisine, duquel il sortit quelques légumes et deux trois sodas qu'il rangea dans le frigo. Francis laissa son regard se balader sur le genre de domicile dans lequel les jumeaux vivaient. Un trois pièces, une grande télé dans le salon. De la couleur un peu partout, des décorations souvent tirées de films ou de comics, quelques cadres photo de villes enneigées qu'on devinait être au Canada, et quelques crosses de hockeys accompagnés de patins. En soit, le tout avait l'air un peu enfantin, bien moins mature et imposant que ce à quoi il s'attendait. Alfred semblait ne pas réellement savoir comment ni quoi faire, faisant mine de se ficher du fait d'avoir quelqu'un chez lui, mais il y était si peu habitué qu'il ne pouvait s'empêcher de se sentir comme mis à découvert. « Je te l'ai déjà dis, mais je te défonce vraiment si tu es comme tous ceux qui sont passés avant toi. Rien à foutre que t'ai l'air plus vieux ou quoi que ce soit. Rien à foutre depuis quand tu le connais. Est-ce que c'est bien compris ? » Francis lui lança un regard quelque peu glacial, n'appréciant pas qu'on lui parle sur ce ton, mais il hocha difficilement la tête. Ce n'était pas le moment de s'engueuler avec lui. Alfred le toisa quelques secondes comme pour s'assurer de cet acquiescement, et en enfilant un tablier, il se dirigea vers la chambre de Matthew, plongée dans le noir complet, si bien qu'il était dur de voir le lit dans un coin de la chambre, et que les murs étaient entièrement baignés dans la pénombre. Alfred entra en premier sous le regard de Francis dont les dents grinçaient en voyant le canadien dans cet état. Le premier plia légèrement ses genoux pour poser une main sur la masse inerte sous la couette, la secouant gentiment. « Hey, Matt'. Quelqu'un veut te voir. Il a pas l'air d'être de ton lycée, c'est, celui, tu sais, qui t'avais parlé et-... » Alfred sembla bloquer. Il avait peut-être fait une grosse erreur, non ? Ce type était louche, même s'il avait arrangé son apparence et que l'inquiétude semblait lui dévorer les yeux, peut-être s'était-il montré trop naïf encore, et que c'était une autre personne odieuse. Il espérait que non. Il espérait vraiment que non. « Je sais pas, il dit qu'il voulait te voir, qu'il était inquiet. » Il se tourna vers le français qui attendait sur le seuil de la porte.
« Eh, c'est quoi ton nom ?
- ...François. »
Le visage de l'américain se crispa quelque peu, mais resta naturel. Francis se trouva encore une fois bien idiot d'avoir choisit ce prénom là. Mais c'était trop tard pour le changer de toute façon.
« Matthew, tu veux le voir, François, où je le vire ? » L'interpellé laissa échapper un faible « laisse-le » à la limite de l'inaudible, et Alfred se redressa, finit d'attacher son tablier et fit demi-tour. « Je reste pas loin, donc je t'entendrais. » Et il quitta la pièce, quelque peu énervé de voir Matthew donner son feu vert pour quelqu'un qu'il ne connaissait visiblement pas – malgré sa ressemblance avec quelqu'un à qui il préférait ne pas penser.
« Salut, Matthew. » Pas de réponses. Il s'y attendait. « Je suppose que je n'ai pas besoin de te demander comment ça va. » Il soupira. Il s'assit sur le sol à côté du lit, par terre, trouvant trop indiscret l'idée de s'asseoir dessus. Et il resta silencieux. Parce qu'il ne savait pas quoi dire et parce qu'il pensait ne pas avoir besoin de dire plus. Il avait suffisamment insisté sur le fait que Matthew pouvait tout lui raconter et tout lui demander, et peut-être qu'un soudain, rare et malheureusement sûrement éphémère brin de sagesse lui indiquait qu'il valait mieux ne pas insister et ne pas forcer. Que ça viendrait tout doucement. Qu'on ne gagnait pas la confiance de quelqu'un en un claquement de doigt. Surtout pas quand on sortait de nulle part.
« C'est quoi, ta relation avec Francis ? » Un faible murmure qui sortait de la couverture. François sentit son échine se hérisser. Mais cette fois ci, il y avait plus ou moins pensé. « Un cousin… Mais je le connais pas vraiment. Et j'ai pas envie de le connaître. » Un nouveau silence s'installa. Puis se brisa. « J'ai toujours aimé le français… Comme langue. Je la trouve rassurante. » Elle lui rappelait ces années passées au Canada, où il en avait entendu plus d'une fois. Et tout ce qui pouvait lui rappeler le pays dans lequel il a passé son enfance était rassurant. Ces années de bonheur et d'innocence desquelles il avait du mal à se détacher. Qui semblaient si lointaines… « Je peux parler français autant de temps que tu le souhaites, Matt-… Matthew. » Un maigre sourire plein d'amertume se peignit sur les lèvres du lycéen, qui avait vu l'erreur qu'il avait failli faire. « Oui, sauf ça, c'est rassurant. Tu penses que j'arriverai à m'endormir si tu continues ? » Francis le regarda. Sa tête à peine sortie de la couverture, ses bras serraient un ourson blanc en peluche, ses yeux cernés qui ne regardaient rien, mais qui semblaient secs à en être douloureux restés ouverts trop longtemps. Recroquevillé sur lui même, les pensées sûrement hantées au point de ne plus trouver le sommeil depuis un moment. Et, dieu ce que Francis se détesta à penser ça, mais, il avait envie de le serrer dans ses bras. Il avait envie de lui dire qu'il l'aimait, parce que, c'était vrai, c'était putain de vrai, il l'aimait. Il l'aimait tellement qu'il a rêvé pendant tant de temps de pouvoir être là pour ne pas tout foirer de nouveau. Mais il n'avait nul le droit de s'y laissait aller, ne serait-ce que d'y penser. Etant donné quel genre de personne il était.
« Comme une pierre que l'on jette, dans l'eau vive d'un ruisseau,
et qui laisse derrière elle des milliers de ronds dans l'eau, »
Sa voix ne portait plus aussi bien les chansons qu'avant – il n'avait plus chanté depuis des années. Un peu rauque, légèrement mal positionnée, sans le moindre instrument pour cacher ces imperfections. Mais ce n'était pas grand-chose. Dans sa voix il y avait son affection pour la musique et cet amour qu'il aimerait étouffer. Dans sa voix il avait tout son coeur qui avait inondé ses cordes vocales d'un sentiment qu'il détestait aujourd'hui, et qui poussait les notes à être belles et douces, qu'importe le manque d'entraînement.
« Comme un manège de lune, avec ses chevaux d'étoiles,
comme un anneau de Saturne, un ballon de carnaval, »
Il ne savait pas pourquoi celle là lui était venue comme ça. Il n'avait pas cherché, l'air avait traversé son esprit et il l'avait capturé. Les paroles il les connaissait depuis toujours et les connaîtra toute sa vie. Elles s'étaient gravées quelques part en lui.
« Comme le chemin de ronde, que font sans cesse les heures,
le voyage autour du monde, d'un tournesol dans sa fleur, »
Il laissa presque sa tête tomber sur le lit du plus jeune, qui s'était un peu renfermé sur lui-même et que Francis ne voyait plus.
« Tu fais tourner de ton nom,
tous les moulins de mon coeur. »
Il avait l'impression d'être assommé par son propre chant. Il respira un grand coup, et ne bougea plus, quelques secondes. Immobilisé dans un mélange de sentiments bien trop vifs pour ce corps fatigué. Se redressant il ne saurait dire combien de temps plus tard, après un silence qui cette fois ci ne fut pas brisé – pour cause, Matthew s'était endormi. Une larme avait coulé sur sa joue, que Francis essuiera délicatement en évitant de se poser la question de sa raison, préférant sûrement se convaincre qu'il ne s'agissait que de ses yeux trop secs. Il se leva et se retourna vers la sortie de la chambre, découvrant l'ombre de Alfred adossé au cadre de la porte. « Il s'est endormi ? » Il chuchota, l'expression mélangeant le choc et le soulagement. Le français hocha doucement la tête, pas sur d'être capable de parler. L'autre s'avança pour constater de lui-même ce qui lui semblait si peu probable. Son regard s'attendrit doucement, mais il arrêta son sourire consciemment, et ne se baissa pas pour poser un baiser sur le front de son frère comme il en avait l'habitude. Par peur de le réveiller ou par honte qu'on le voit être aussi délicat, il ne savait pas vraiment.
Il ressorti ensuite, faisant signe au-dit François de le suivre. Il l'emmena dans la pièce principale, l'invitant silencieusement à s'asseoir, posant une bouteille d'eau un jus d'orange et une de coca sur la table, sous-entendant sûrement qu'il pouvait se servir de ce qu'il voulait. Toutes ces attentions qu'il espérait dissimulées, Francis les voyait comme un nez sur le visage, et elles étaient si claires. Il n'avait pas la force nécessaire pour chercher aussi loin qu'il le fallait pour voir la détresse et la tristesse qui déchaînaient le fond de son regard, mais il voyait bien qu'il n'avait de froid que la volonté de l'être. « Et donc… ? » Il attendait des précisions. Il ne savait pas lesquelles, exactement, mais il ne comprenait pas, l'américain. D'où il sortait, pourquoi il venait, comment il les as trouvé, pourquoi il avait chanté en français, pourquoi une telle chanson, pourquoi Matthew s'était endormi en lâchant encore une larme, pourquoi s'était-il lui aussi senti si mal lui aussi.
« T'es pas au lycée, si ? Comment tu connais mon frère ?
- On s'est parlé il y a deux jours dans un café.
- C'est tout ? »
Il n'était même pas quelqu'un d'important. Alfred ne comprenait définitivement pas. Et puis, sa ressemblance et sa proximité avec l'autre français devrait empirer les choses, pourquoi alors semblaient-elles si faciles ?
« Et sinon, comment il va… ? » Le français fut celui qui posa la question. Une question qui était idiote à des kilomètres, mais dont il voulait les détails de la réponse.
« Comme une personne qui se fait publiquement humiliée et dont l'anxiété sociale vient de tripler. » Il cracha ces mots tant l'évidence était là. Personne n'irait bien après une telle chose, et encore moins quelqu'un comme Matthew. Il en voulait un peu à l'invité surprise d'avoir lancé quelque chose d'aussi stupide, mais ce dernier semblait insister pour des précisions. S'en suivit un soupir, Alfred baissa les yeux, et raconta – il ne savait pas vraiment pourquoi, peut-être que voir son frère si rassuré en la présence du plus vieux l'encourageait à parler, mais lui n'était pas si bien en sa présence, avait l'impression pas si fausse que Francis lisait en lui comme dans un livre ouvert. « Il allait à peu près bien quand il est rentré le jour même. Il était perturbé, il a pas mal pleuré, et vomit encore, mais je pense qu'il avait du mal à se rendre compte. Il a tenté d'échapper aux faits en demandant de ne pas aller au lycée, mais des connards ont réussi à retrouver son adresse et sont venus directement ici. J'étais pas là, c'est Matt' qui a ouvert. Ca lui a fait un coup, depuis il a pas bougé son lit, mais il a pas réussi à dormir, et n'a rien mangé. »
Alfred se sentait pas forcément bien à avoir tout lâché comme ça. Il avait l'impression de se confier, il ne parlait que de Matthew mais ça sous entendait ses difficultés. Il ne se confiait pas, il ne devait pas, et il ne pouvait pas. Tout garder était dangereux mais ça le rendrait un peu plus fort et il avait besoin d'être un peu plus fort. Il avait la désagréable impression qu'en racontant ça il confiait Matthew, aussi. Il avait l'impression d'être impuissant, et, il l'était un peu. Son frère avait réussi à s'endormir en la présence d'un presque inconnu alors qu'avec lui, ça n'avait jamais abouti. L'américain serra les dents.
« C'est bon, t'as eu ce que tu voulais ? » Le ton soudain un peu agressif, regrettant un peu son récent écart. Sans aucune réponse du français dont le visage l'agaçait de plus en plus, il se leva. « Bon, tu comptes passer la nuit ici ? » Francis le foudroya du regard mais fut bien obligé de quitter l'appartement. Il se leva à son tour, se dirigea vers la porte d'entrée, lança un « merci de ton accueil » dont il était dur de voir s'il était sincère ou pas, et ferma la porte derrière lui. Laissant Matthew dont le sommeil laissera bientôt place aux sanglots, et Alfred qui se laissera tomber sur sa chaise en tentant de respirer profondément, sans se laisser faillir.
