II- À LA FIN, C'EST LA TONDEUSE QUI GAGNE
Catherine sortait tous les matins à la première heure dans son jardin pour faire quelques postures de yoga. Elle aimait la sensation de calme qui régnait encore, même à Londres. Le luxe de sentir la rosée sous ses pieds. Elle n'y voyait clair qu'une fois la salutation au soleil exécutée. À Midsomer, elle ne dérogeait pas à son habitude. Charles était déjà parti courir quand elle s'était réveillée. Cette fois-ci, elle ne déroula pas son tapis. Il lui tomba des mains. Et elle poussa un cri d'horreur. Suffisamment puissant pour réveiller tout le monde dans le manoir.
Voire tout le village, comme le prétendirent Betty Woodrow et Glenda Grady, à qui voulait l'entendre. « Un cri à vous glacer le sang. Oh... rien que d'y penser, ça me fait frémir », disaient-elles de concert, en ajoutant un signe de croix pour faire bonne mesure. Les vieilles filles de campagne sont aussi matinales que les professionnelles du yoga de la ville.
Esmée sortit sur le perron, en robe de chambre, suivi par Frederick. « Oh mon dieu... » furent les seuls mots qu'ils purent murmurer.
Chef... répondez-moi honnêtement, vous aviez déjà vu ça avant ?
Jones fronçait les sourcils de dégoût. Son visage était plus pâle que les pierres du manoir qui s'élevait derrière lui. Même Kate, prévenue avant d'arriver sur la scène de crime, avait eu un léger haut-le-cœur, avant de se reprendre, très professionnellement. Certains policiers en uniforme s'étaient éloignés de la scène de crime pour vomir sans contaminer les indices matériels.
Je dois dire que non. Je chercherais bien un film...
En contrebas, sur la pelouse d'un vert éclatant, un corps était étendu, sur le ventre. La tête était coincée sous les pales d'une tondeuse à gazon qui surplombait l'ensemble. Une mare rouge de sang et de morceaux du crâne, os et cervelle, avait volé en décrivant un cercle autour de ce qui était la tête de Charles Swann. Le footballeur qui avait remporté trois fois la Champion's League de suite, quatre trophées du championnat d'Angleterre, et plus d'une centaine de sélections en équipe nationale. Promis à un avenir de brillant entraîneur. La tête réduite en bouillie sous une tondeuse vorace.
Jones, n'était-ce pas celui, ce joueur qui...
… qui marquait souvent de la tête, si. C'était lui. Patron, si ça ne vous fait rien, on peut attendre les premières constatations de Kate à l'intérieur ?
Volontiers Jones, fit Barnaby, en se passant la main sur le visage. On va essayer de comprendre comment c'est possible que personne n'ait entendu une tondeuse à gazon vrombissante en plein milieu de la nuit.
Il ne l'aurait jamais admis devant son adjoint, mais lui aussi commençait à avoir des haut-le-cœur. Et pourtant, dieu sait s'il avait vu un nombre incalculable de films d'horreur.
Tous les Worthington étaient réunis dans le grand salon. Pourtant, seuls Clarice et Sandra se tenaient serrées autour de Robbie, sur le divan. Il regardait fixement l'écran noir de son téléphone, la tête rentrée entre les épaules. Catherine, toujours en tenue de yoga, était posée plus qu'assise sur un fauteuil, courbée en deux. Elle tremblait de tous ses membres, serrait compulsivement son tapis de gymnastique contre elle. Esmée était agenouillée à ses pieds, essayait de poser une main amicale sur son épaule, mais ne paraissait pas s'y résoudre. Elle l'effleurait plus qu'elle n'offrait de réconfort. Frederick faisait les cent pas, tout autour de la pièce. Il paraissait tendu. Le plus tendu de tous. Diane trônait dans son fauteuil attitré, silencieuse, un verre à la main. Barnaby remarqua les regards, entre Diane et sa fille. Entre Esmée et sa fille, tout en étant désemparée avec Catherine. Pour la première fois depuis le début de l'enquête, il sentit qu'il fallait être dur avec eux. Tant qu'ils étaient encore sous le choc. En les acculant, il obtiendrait peut être quelque chose. Et honnêtement, la vue du corps de Charles Swann juste après le petit-déjeuner n'avait pas amélioré son humeur. Ce soir, il regarderait un documentaire sur la National Geographic. Quelque chose d'inoffensif et de calme.
Avant de vous interroger chacun à votre tour, au commissariat, dit-il, d'un ton égal mais menaçant, j'aimerais savoir, comment est-ce diable possible que personne ici n'ait entendu une tondeuse au beau milieu de la nuit !
Il avait légèrement haussé le ton en fin de phrase, presque involontairement. Mais il savait ce qu'il faisait. Jones restait en retrait, observant les réactions des Worthington, comme son patron le lui avait demandé. S'ils avaient tous levé la tête, ils restaient muets. Ce fut Diane qui brisa le silence. Elle tourna lentement la tête vers Barnaby, sans se départir de sa superbe. Même assise, elle dominait toute la pièce et ses occupants.
Parce que, très cher, hier soir, nous avons eu une soirée particulièrement riche en émotions. Soit nous avons fini par aller nous coucher ivres morts, de joie ou de surprise, soit nous avons pris des calmants pour dormir, soit nous n'avons pas dormi du tout. Ou fini la nuit sur un coin de table au pub.
Elle lorgna vers sa fille, qui lui renvoya un sourire malicieux, qui surprit Barnaby. Ce qui le surprit encore plus, c'est que Diane hocha la tête vers Clarice, comme pour la saluer.
Très bien, fit-il calmement. Est-ce que quelqu'un pourrait m'expliquer ce que cela veut dire ?
Moi, inspecteur, fit Clarice, étonnamment sereine. Je vais vous raconter.
« Nous avions un dîner de prévu, hier soir, ici, tous ensemble, encore une fois. Vous vous doutez bien que ces dîners de famille sont pénibles, surtout pour nous, asséna-t-elle. Avec Sandra et Robbie, on s'était mis d'accord pour... ajouter un peu plus d'animation. Mais à notre façon.
Le dîner s'est déroulé comme d'habitude : tout le monde s'est plus ou moins insulté ou hurlé dessus. Je crois que la grande gagnante du soir, c'était Catherine, très piquante. Croyez-le ou non, mais ça a l'air d'apaiser un peu les esprits, dans cette famille. C'est là qu'on avait décidé de faire nos annonces. On avait convenu que c'était à moi de commencer, pour assommer tout le monde. Je me suis levée, après avoir cogné sur mon verre, comme le veut l'usage.
Je voudrais dire quelque chose.
Tout le monde a arrêté de parler pour me regarder. J'aime beaucoup cette sensation. Ça donne de l'importance, et un air un peu menaçant. Il n'y a que ça qui marche dans cette famille pour se faire entendre. Il faut faire du bruit. Plus de bruit que les autres.
Je vais me marier.
Grands dieux ! Et peut-on savoir avec qui ? A demandé maman.
Avec Maggie. J'ai souri.
Oh mais c'est fantastique, a dit Esmée. « Mais qui est Maggie ? », elle a ajouté. Tu sais qui est Maggie, a-t-elle demandé à Frederick, qui je m'en souviens, a haussé les épaules. Ça lui était complètement égal.
Oh Esmée, ne l'encourage pas, s'il te plaît ! C'est la fille de la cuisinière ! Tu ne vas quand même pas te marier avec la fille de la cuisinière, Clarice ? Tu me fais marcher ?
La fille de la cuisinière ? Ça c'est exotique, au moins, a dit Catherine, en souriant à Charles. Tous mes vœux de bonheur !
Non, maman, c'est très sérieux. On se voit depuis un bon moment, on va se marier. Le plus tôt possible, d'ailleurs.
Mais qu'est ce que j'ai fait pour mériter ça, la fille de la cuisinière... la fille du baron Littlewood n'était pas assez bien ? Ou la fille qui était chirurgien à Londres ?
Elles étaient toutes les deux très bien, maman, je t'assure. Mais c'est avec Maggie que je veux me marier.
À ce moment-là, j'ai fait signe à Maggie d'entrer dans la pièce. Elle attendait, à l'entrebâillement de la porte. Je l'avais prévenue, elle n'était pas nerveuse. Et puis, elle était prête à tout encaisser. Elle a un sacré caractère, vous savez. Elle m'a rejoint, m'a enlacée. C'était parfait. Vraiment. Ça n'a plus été qu'un brouhaha de conversations, jusqu'à ce qu'Amelia, la mère de Maggie, n'arrive avec plusieurs bouteilles de champagne et des flûtes. Il y en avait même une pour elle.
Et vous, vous cautionnez ça ? A rugi maman, quand Amelia lui a servi un verre, qu'elle a pris, d'ailleurs.
Oui Madame, je cautionne ça. Ce que je cautionne, Madame, si je puis me permettre, c'est le bonheur de ma fille. Et vous feriez mieux d'en faire autant, avec tout mon respect, Madame.
Elles se sont regardés dans le blanc des yeux un long moment, avant de finalement trinquer. Ma mère, pour se retaper, avec une certaine forme de respect pour Amelia, et celle de Maggie pour se féliciter de lui avoir parler comme ça, je crois. C'est là que Sandra a levé sa coupe, pour annoncer quelque chose, elle aussi.
Je voudrais vous dire... je vais me marier aussi.
Oh ma chérie ! Mais c'est... enfin, c'est...
Esmée en cherchait ses mots. Frederick les a eu.
Mais c'est qui ? A-t-il dit, en se levant d'un bond.
C'est John. John Bentham, du cabinet. Nous aussi, on se voit depuis un bon moment, et on a décidé qu'il était temps d'officialiser les choses.
Sandra a remis en place ses bouclettes, elle le fait toujours quand elle est nerveuse.
Oh ma chérie, mais c'est magnifique ! C'était ça, c'était donc ça...
Esmée s'est levée pour aller serrer dans ses bras Sandra. Je crois qu'elle avait l'air, disons, soulagée. Par contre, Frederick, lui, ne savait pas trop quoi faire. Il est quand même venu la serrer dans ses bras aussi, mais il avait l'air abruti par la nouvelle. Soucieux, aussi. Évidemment, ça a bien requinqué maman, qui a explosé de rire.
Ah ! Si Teddy avait été là pour voir ça ! Amelia, sortez donc d'autres bouteilles de champagne, et mettez de la musique, le plus fort possible ! Nous allons avoir deux mariages pour le prix d'un, dans la famille, ça se fête !
Tout de suite, Madame !
Qui prend les paris pour le premier divorce ? Catherine, tu dis combien ?
Je parie sur deux ans pour ta fille, parce qu'elle a de qui tenir, et... allez, dix pour celle d'Esmée !
Et après ça... ça a été le brouillard. On a bu, dansé, je crois qu'il y en a qui ont un peu pleuré, aussi, et puis avec Maggie, Sandra et Robbie, on est allé finir la soirée au pub. On les a laissé ici, tout le monde était encore là, et vivant, du moins je crois. Tout ce que je sais de la soirée, c'est qu'il y a eu deux annonces de mariage, du champagne et de la musique. Vous comprenez, maintenant, inspecteur, qu'on n'ait pas entendu une tondeuse démarrer au beau milieu de la nuit. »
Après les avoir chacun convoqué au commissariat pour les interrogatoires individuels, les deux inspecteurs quittèrent le manoir. Sur la place du village, ils trouvèrent Glenda Grady et Betty Woodrow en travers de leur chemin. Avec leurs bicyclettes, elles leur barraient le passage.
C'est pas vrai, mais qu'est ce qu'elles nous veulent encore, ces deux-là !, pesta Jones, bien obligé de s'arrêter.
Faites preuve d'un peu de patience, mon cher. On ne sait jamais.
Lorsqu'il ouvrit la fenêtre, Barnaby leur adressa son plus beau sourire.
Eh bien Mesdames, comme on se retrouve. Vous vouliez nous dire quelque chose ?
Oui. On ne voulait pas vous rater à la sortie du manoir, alors on vous a attendu.
Eh bien ?
Dis leur, Betty !
L'autre soir, alors que je rangeais mes pots de fleurs à l'intérieur, j'ai remarqué quelque chose.
Elle s'interrompit. Barnaby dût la relancer.
Quoi donc ?
C'était le soir où ce pauvre Charles Swann a été assassiné. Il était quoi... à peu près deux heures du matin. J'ai vu une silhouette noire qui se dirigeait à pied vers le manoir. Je l'ai vu franchir les grilles, c'était ouvert.
Et vous avez reconnu quelqu'un ?, demanda Barnaby, sans relever le fait qu'il était plutôt incongru de ranger ses pots de fleurs à deux heures du matin. Cependant, les deux voisines étaient sans doute les personnes les plus fiables du village quant aux allées et venues des gens à Midsomer Worthy.
Non. Il faisait tout noir. Et ma vue n'est plus ce qu'elle était, concéda-t-elle en montrant ses énormes lunettes. J'ai une bonne ouïe, ceci dit. J'ai entendu comme un bip. C'est tout ce dont je me souviens.
Un bip ?
Un bip.
Très bien. Nous prenons note de l'information. Si jamais quelque chose vous revient à la mémoire, un détail, quoique ce soit, n'hésitez pas à appeler, dit-il, en leur tendant sa carte. Bonne journée, Mesdames, fit-il, alors qu'elles s'écartaient du passage.
Barnaby attendit que la fenêtre ne soit remontée.
Vous croyez qu'elle a vraiment vu quelque chose, chef ?
Oui. Sans doute le meurtrier. J'espère seulement que lui ne l'a pas vue.
Je me suis couchée, je ne sais plus à quelle heure. Charles s'est couché avec moi. Je me suis endormie tout de suite après mes exercices de méditation. Après ça... quand je me suis levée et que j'ai vu qu'il était déjà parti, j'ai supposé qu'il faisait son jogging, comme tous les matins. Je suis descendue pour faire ma séance du matin, et là, et là..., la voix de Catherine se brisa.
Très bien, Madame, je vous remercie, conclut Barnaby.
Je me suis couchée tard, inspecteur, vers cinq heures du matin. Je m'étais assoupie dans mon fauteuil, parce que personne n'avait eu la décence de venir remplir mon verre. C'est ce que j'ai donc dû faire, et je suis montée me coucher. Le matin, c'est Amelia qui est venue frapper à ma porte, comme tous les matins, pour me dire qu'un cadavre était sur la pelouse, énonça simplement Diane.
Très bien, Madame, je vous remercie, conclut Barnaby.
Je me suis couchée tôt, inspecteur, vers deux heures du matin. J'ai pris un somnifère, et quand je me suis mise au lit, Frederick était dans la salle de bain. Je me suis réveillée le lendemain comme tout le monde, en entendant Catherine qui hurlait à la mort, assura Esmée.
Très bien, Madame, je vous remercie, conclut Barnaby.
Oui, j'ai rejoint ma femme au lit, elle dormait déjà. C'est elle qui m'a réveillé au matin, en me secouant comme elle le fait d'habitude quand elle fait un cauchemar. Maintenant si vous voulez bien m'excuser, je dois appeler mon directeur financier, finit sèchement Frederick.
Très bien, Monsieur, je vous remercie, conclut Barnaby.
Avec Maggie, Sandra et Robbie, on est allé finir la soirée au pub. Je crois qu'on a dû s'endormir là bas, parce qu'on s'est réveillées dans un box, avec Maggie et Sandra. On avait descendu un paquet de bières et de shots. Robbie a dû rentré chez lui quand on est tombées, je sais qu'il dort toujours dans son lit, même si la soirée finit le lendemain matin. Il est un peu maniaque, là-dessus, se rappela Clarice.
Très bien, Mademoiselle, je vous remercie, conclut Barnaby.
Oui, on s'est endormies au pub, je crois qu'en était à la... cinq, ou sixième tournée. Il faut dire que Clarice a une bonne descente, moi je travaille dans la restauration, Sandra est Londonienne et Robbie n'est pas mauvais non plus. Je me souviens d'un shot, et après, je me suis réveillée dans les bras de Clarice, on était allongées sur la banquette, raconta Maggie.
Très bien, Mademoiselle, je vous remercie, conclut Barnaby.
C'est vrai, je suis rentré chez moi pour dormir. En fait, je me suis endormi à côté de Sandra, et puis à un moment je me suis réveillé. Comme j'ai vu qu'elles dormaient toutes très bien, je n'ai pas osé les réveiller. Je suis rentré. Ce sont les textos que j'ai reçu en rafale en début de matinée qui m'ont réveillé. Les Néerlandais. Ils sont très ponctuels. Et puis maman, aussi, assura Robbie. Mon téléphone était dans le salon, mais avec ma montre, j'ai eu toutes les notifications à temps.
Très bien, Monsieur, je vous remercie, conclut Barnaby.
Si ce n'était pas aussi triste, ce serait drôle. Ça m'a rappelé des soirées, en ville, où on se réveille quelque part sans savoir comment on a atterri là. J'étais écroulée sur la table quand les filles m'ont réveillée. J'ai pris un cachet et j'ai appelé John, se rappela Sandra.
Très bien, je vous remercie, Mademoiselle, conclut Barnaby.
Eh bien, Jones, qu'en dites vous ?
La même chose que vous, chef.
À savoir ?
Rien de concluant, chef.
Tout à fait. Continuons de creuser. C'est forcément l'un d'eux.
Dans son bureau, Robbie faisait dérouler des tableaux de chiffres sur sa tablette. Il avait très vite compris ce que ça représentait. Mais maintenant, c'était sûr. Et pire que ce qu'il pensait. Il songeait aux mesures prises. Il songeait à la mort de son père, aussi. Pour l'instant, il ne savait pas vraiment quoi ressentir, comme si toutes les émotions s'étaient éteintes en lui. Puis il reprit sa partie de Tetris son téléphone personnel, tout en écoutant un Américain essayer de l'entuber sur sa ligne professionnelle. Il se laissait dix minutes avant de l'écraser comme un moucheron sur un pare-brises. Juste le temps que l'Américain commence à croire qu'il avait gagné la partie.
Faut-il vraiment qu'il vienne ?, demanda Sandra.
Tu vas te marier avec, non ?, répliqua Clarice.
Mais je veux dire, aussi tôt ? Avec les préparatifs, ça laisse une semaine...
Je comprends. Tu veux retarder le moment où il va rencontrer toute la petite famille de dingues.
Ça, je peux comprendre, lança Maggie. Vous êtes... complètement tarés. Mais moi, je le savais déjà.
Merci, Maggie, sourit Clarice.
Depuis deux jours, elles avaient commencé les préparatifs de leurs mariages, qui seraient communs. Une belle cérémonie dans le domaine du manoir. La liste des invités grossissaient à vue d'œil, épinglée sur un mur du salon de Clarice, qui était devenu le centre des opérations. Les bouteilles de vins vides s'amoncelaient sur la table basse. Ce qui voulait dire qu'elles avançaient bien.
La date est fixée, le groupe est réservée, on devrait arrêter la liste, et lancer les invitations demain, fit Sandra.
Je suis d'accord.
Moi aussi.
Alors, c'est parti, marions-nous !
Elles trinquèrent, pour la énième fois de la soirée.
Les résultats de la brigade financière sont tombés, chef !
Ce n'est pas trop tôt ! Où sont-ils ?
Barnaby bondit de sa chaise. Jusque là, il s'abîmait dans ses pensées, face au tableau où les photos des Worthington le regardaient. En papier glacé, ils étaient aussi hautains qu'en vrai, indéchiffrables.
J'ai demandé à Anna de descendre pour nous expliquer tout ça, moi, je n'y comprends pas grand chose, vous savez...fit-Jones, le nez dans sa cravate. Il tentait vainement d'aplatir sa chemise. Boutonnait et déboutonnait sa veste.
Anna, ce n'est pas...
Bonjour inspecteur, comment allez-vous ?
Anna tendit la main, serra celle de Barnaby, qui resta muet quelques secondes. Anna Nyango avait choisi la brigade financière, mais elle aurait aussi bien pu faire des couvertures de magazines. La jeune femme noire souriait, son regard était franc. Elle portait un ensemble tailleur pantalon qui aurait donné un air strict à n'importe qui, mais elle, ça la rendait juste chic. Elle arborait une coupe afro des années 70 imposante, et restait toujours en baskets. Elle avait plus une allure de publicitaire que de comptable. Barnaby comprenait pourquoi Jones l'avait fait sortir du département des comptables. Elle était à couper le souffle. Tout simplement.
Vous vouliez que je vous explique mon rapport ?
Euh, oui, Anna, moi, les chiffres...
Jones offrit son air contrit d'incompréhension. Barnaby resta silencieux. Après tout, autant se faire expliquer les choses par une spécialiste plutôt que de voir Ben s'empêtrer dans des colonnes de chiffres.
Alors, Anna, quelque chose de particulier qui ressorte des comptes des Worthington ?
Au départ, non. Rien qui ne soit particulièrement exploitable. Les enfants ont des comptes sains, et plutôt bien fournis. L'héritage ne changera pas grand chose pour eux. Ni pour les parents, d'ailleurs. Vous savez, c'est fou ce qu'on apprend en épluchant les comptes des gens...
Comme par exemple ? Fit Barnaby, curieux.
Par exemple, Clarice va toutes les semaines chez le caviste pour se réapprovisionner en vins. Et elle passe un temps considérable au pub du village, vu ses relevés de carte de crédit. Sandra était à Londres, et visiblement, elle fréquente des endroits assez huppés. Robbie achète énormément sur Internet, et se fait pratiquement tout livrer, sans sortir de chez lui. Diane se laisse vivre, ses fonds servent essentiellement à l'intendance du manoir, ainsi que ceux de Teddy. De temps en temps, on voit apparaître des factures de traiteurs, de prestataires événementiels. En gros, elle aime faire des fêtes, en grand, explicita-t-elle, voyant l'air perdu des inspecteurs. Catherine et Charles mènent un train de vie élevé à Londres, avec quelques contrats publicitaires pour Charles, ce qui n'est pas étonnant. La même pour Esmée et Frederick, à ceci près qu'ils aiment acheter des peintures, des œuvres d'art, en gros, de temps en temps.
Et donc ? Répliqua Barnaby. Il y a quelque chose d'intéressant à tirer de tout ça ?
Oui, lui répondit-elle. Car si vous avez le schéma habituel des dépenses des personnes, vous pouvez remarquer les choses qui ne devraient pas être là.
Et il y en a, n'est ce pas ?
Il y en a. J'ai dû fouiller un peu, mais j'ai trouvé.
Elle souriait, son dossier ouvert sur les bras. Jones leva les paumes de ses mains vers elle. « Alors? »
J'ai trouvé des versements réguliers sur un compte offshore, venant des comptes de Teddy, Frederick et Charles. Là où j'ai eu du fil à retordre, c'est pour savoir à qui profitait ce compte, domicilié au Delaware, aux États-Unis. Bien sûr, la société est anonyme, mais les fonds transitent. J'ai dû demander quelques retours de services rendus à des amis à l'IRS, mais j'ai réussi. Cette société écran servait principalement à jouer en Bourse, à Londres. Ils ont d'ailleurs tous les trois réussis quelques jolis coups, les premières années.
Attendez, les trois maris jouent en Bourse, tous les trois ? C'est pour ça qu'ils utilisent un compte offshore ? Demanda Barnaby.
Au départ, oui. Gagner plus d'argent qu'ils n'en ont déjà, et surtout, sans que ça ne se remarque. De l'argent gagné discrètement, qui dort dans les Caraïbes. C'est une pratique assez courante, dans le milieu des riches, voire des très riches.
Au départ ? Fit Jones, « c'est à dire qu'il y a autre chose encore ? » Il était visiblement outré par le tour de passe-passe fiscal.
Oh oui, ajouta Anna, en hochant la tête. « Si au départ, donc, les fonds servaient à jouer en Bourse, il se trouve que depuis quelques temps, près d'un an, en fait, il y a eu des ponctions régulières sur le compte, pour renflouer... » Elle les interrogea du regard, posa son dossier pour mimer un roulement de tambour. Jones, suspendu à ses lèvres, lui fit signe de poursuivre. « Pour renflouer le cabinet d'avocat de Frederick, dont la santé financière est plus que compromise. Attention, pas d'après le dernier rapport comptable qu'ils ont fourni. Mais si ce n'est pas du maquillage fiscal, je ne m'appelle plus Anna Nyango. Ils ont un comptable très adroit. Mais je suis plus douée que lui », conclut-elle dans un sourire charmeur. « Ça vous aide ? », demanda-t-elle.
Oh oui, répondit Barnaby.
Ça nous donne un mobile, traduit Jones, en raccompagnant très obligeamment Anna jusqu'à l'ascenseur.
Il revint dans le bureau, se frottant la tête. Il lâcha un soupir. Barnaby était de nouveau concentré sur les photos épinglés au tableau.
Alors, Jones ?
Pas mal, chef. Elle a accepté d'aller prendre un verre avec moi, quand on aura résolu l'affaire, sourit-il en s'affalant sur son fauteuil, un léger sourire aux lèvres. Il rougissait.
Ah ? Félicitations. Je parlais de l'affaire, justement, Jones. Ça nous donne bien un mobile, mais pour qui ? Fit-il, en se retournant vers lui, assis sur un coin de bureau.
Logiquement, Frederick. Il a le contrôle total du compte, maintenant. Ça pourrait bien sauver son cabinet de la faillite. Je vais le convoquer pour un interrogatoire, lança Jones, en se jetant sur le téléphone.
Faites donc, Jones.
Barnaby restait les sourcils froncés, face au tableau. « Il y a quelque chose qui m'échappe... », murmura-t-il. « Ce bip, par exemple, qu'est ce que ça peut bien vouloir dire... »
Allô, Monsieur Redding ? Ici le sergent Jones, nous aimerions discuter de quelques points de l'affaire avec vous, au poste, quand pouvez-vous... ? Allô, allô ? Monsieur Redding ?
Jones ?
Je... on a été coupé. Il me répondait qu'il allait contacter son avocat, j'ai entendu des cris, et puis un bruit comme un téléphone qu'on jette, et des cris. Après ça a coupé.
Où était-il ?
Au bord de l'étang. Il a dit qu'il était au bord de l'étang de Midsomer Worthy.
Ils se précipitèrent hors du bureau, sans même finir leur tasse de thé. Dans les escaliers, ils tombèrent sur Anna, qui remontait vers eux. Jones s'écrasa contre le mur, pour l'éviter, avant de reprendre sa course.
Eh, attendez, attendez !
Quoi, quoi ?
Il y a eu du mouvement sur le compte, ça vient juste de tomber ! Quelqu'un a procédé à un retrait, un très gros retrait, 500 000 livres, au distributeur du centre commercial de Causton, ce matin, on vient d'avoir la notification !
Merci Anna, merci !
Ils poursuivirent leur descente vers le parking du poste de police. Mais en lui, Barnaby sentait qu'il était déjà trop tard. Il restait silencieux à côté de Jones, qui pilotait la voiture avec concentration. Son stress et son adrénaline étaient palpables. Lui faisait le vide. Rangeait ses émotions méthodiquement. Parce qu'il savait ce qu'il allait trouver.
Jones stoppa la course de la voiture d'un coup de frein à main sec, sur le parking de l'étang de Midsomer Worthy. À cette heure-ci, il n'y avait pas de pêcheurs, pas de promeneurs, pas de familles aux tables de pique-nique. Ils s'avancèrent vers la seule voiture garée là, une Mercedes noire, l'un des derniers modèles. La portière du conducteur était ouverte. En contournant la voiture, ils le trouvèrent. Au sol, adossé à la poubelle, son téléphone brisé à quelques centimètres de ses doigts. Frederick Redding gisait dans un tas de billets de banques. Des billets de 100 livres, de 50 livres. Il lui en sortait de la bouche. Les deux inspecteurs s'accroupirent à côté de lui. Barnaby prit son pouls, sans rien ressentir. Les yeux fixes tournés vers le ciel ne trompaient pas non plus. Il fit un signe à Jones, qui sortit son téléphone.
Kate, on a besoin de l'unité scientifique. À l'étang de Midsomer Worthy. Oui. Au niveau des tables de pique-nique. À tout de suite.
Il raccrocha. Barnaby pencha la tête, observant le corps.
Si ce n'est pas symbolique, ça, chef...constata Jones.
En effet. Mais ce ne sont pas les billets qui l'ont véritablement tué. Vous avez remarqué les marques sur son cou ?
On l'a étranglé, avant de mettre en scène le corps, énonça Jones.
Tout à fait.
Et on perd notre suspect principal.
Pas forcément, Jones, répondit Barnaby, en se relevant. On perd une version de l'histoire. C'est dommage.
Au loin, les sirènes de police se rapprochaient. John Barnaby mit les mains dans ses poches, commença à faire les cent pas. Jones savait ce que cela voulait dire. Il avait trouvé quelque chose que lui n'avait pas vu.
