DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 9
Le pont Mirabeau
Déjà la rentrée, bon courage à tous et toutes ! Tout d'abord je vous dois des excuses pour des erreurs de prénom dans le chapitre précédent, c'est ma faute, ma très grande faute, je ne recommencerai plus, promis ! Pardon aussi de vous infliger « toute cette merde » (dixit une lectrice) qui est le contexte de mon histoire, l'Ecosse, les fantômes, la peur des uns et des autres… au lieu de passer au fait directement (le lemon j'imagine ?) mais pour moi c'est justement le contexte et le développement progressif qui fait l'intérêt de l'histoire, je n'écris pas de PWP, désolée… Pardon d'avance à ceux qui trouvent ça trop long, je ne respecte pas toujours les usages des fics, c'est un choix intentionnel. Sur ce, bonne lecture aux plus courageux (ou plus patients) ;)
"Le pont Mirabeau" est bien sûr un poème d'Apollinaire, j'aime beaucoup l'adaptation de Marc Lavoine (à retrouver sur ma page FB)
oOo
« Papa !»
Lily se précipite vers moi bras tendus et se jette littéralement contre ma poitrine, me faisant vaciller. J'enfouis mon nez dans ses boucles blondes odorantes, je donnerais tout pour un moment comme ça. Tout. Les mères alentour nous regardent en souriant, elles fondent toutes devant un si joli spectacle. En plus c'est vrai qu'elle est belle, ma fille. Ses yeux pétillent, elle retrousse son petit nez et déclare : « T'as été long. Tu m'as ramené quelque chose ? »
- Oh mince, j'ai oublié…
- Papa ! fait-elle en tapant du pied d'énervement.
- Mais si, je t'ai ramené quelque chose, tu sais bien. Mais d'abord on va rentrer et goûter, OK ma chérie ?
Il fait beau et chaud ici, rien à voir avec le temps pourri d'Edimbourg lors du décollage. Un certain sentiment d'irréalité m'étreint, ce matin j'étais encore à Dundee et me revoilà chez moi, comme par magie. Rien n'a changé et tout a changé, subtilement.
- Tu m'as rapporté un mouton ? demande-t-elle subitement alors que nous passons devant la boulangerie.
- Un mouton ? Pourquoi un mouton ?
- Parce que maman a dit qu'en Ecosse il y avait beaucoup de moutons, partout.
- Oui, c'est vrai mais si j'en avais ramené un il aurait été malheureux ici, sans sa famille.
- Comme nous quand t'es pas là ?
Je passe ma main dans ses cheveux soyeux -« Arrête, tu me décoiffes, papa »- puis je lui prends la main, la regardant attentivement :
- Vous êtes malheureuses quand je suis pas là ?
- Moi, oui. Parce que tu viens pas me chercher à l'école et que tu me racontes pas d'histoire, le soir.
- Mais maman t'en raconte, non ?
- Oui mais c'est pas pareil parce que Tara râle dans son lit et maman peut pas rester longtemps avec moi. Je préfère toi…Tu sais ce qu'on a fait à l'école ce matin ?
Elle babille et je l'écoute distraitement, les pensées vagabondes. Les voitures le long de l'avenue couvrent parfois le son de sa voix, je me sens décalé, presque ailleurs. Difficile parfois de reprendre le train-train quotidien quand on rentre de l'étranger, le monde a continué sans vous, tout est familier et différent à la fois, étonnant.
Dès l'entrée Tara me tend les bras et tape d'excitation sur la tablette de sa chaise haute, elle dormait quand je suis rentré de l'aéroport, tout à l'heure. Une petite griffure orne sa joue, j'y dépose un petit baiser tendre, elle roucoule de joie et s'accroche à mon cou, alors que Lily tire sur mon pantalon :
- Viens voir papa j'ai fait plein de dessins pour toi… viens, viens !
- Oui, un instant Lily, ta sœur ne veut pas me lâcher.
- Oui mais viens voir mes dessins papaaaa… gémit Lily alors que Tara se redresse sur ses jambes pour s'extraire de sa chaise haute, attendant que je la porte.
- Doucement les filles ! intervient Mme Dios, faussement fâchée. Il faut d'abord prendre votre goûter, après vous embêterez votre père. Lily, va te laver les mains.
- C'est bon, c'est bon, je gère… dis-je en suivant Lily dans sa chambre, Tara dans les bras. On va goûter dans 5 minutes. Alors, ces dessins ?
Elle m'en tend une dizaine, tous d'un vert pétant, avec des formes au blanc douteux au milieu. Je présume que ce sont des moutons, avec beaucoup d'imagination. Lily me décrit l'histoire de chaque dessin avec beaucoup de détails tandis que Tara tente d'arracher les boutons de ma chemise, j'aime cette pagaille.
- Je vide votre valise ? demande Mme Dios, les mains sur les hanches, nous observant avec résignation.
- Non, non, c'est bon. Reprenez les monstres et faites les goûter, je vais trier mon bazar moi-même, il y a des affaires qui sont propres, dans le lot. Après on ira au parc, hein les filles ?
Elles poussent des hurlements de joie, heureusement qu'on n'a pas de voisins. Par la fenêtre j'aperçois la balançoire qui se balance doucement, les potirons qu'on a plantés ont doublé de volume, me semble-t-il.
- Vous avez appelé votre épouse ? me demande la nounou en extirpant difficilement Tara de mes bras.
- Je lui ai envoyé un SMS, pourquoi ?
- Oh rien, elle avait l'air préoccupée, ce matin. Je crois qu'elle avait hâte que vous rentriez.
- Oui, sans doute, je réponds d'un ton neutre.
Je ne tiens pas à discuter de ma vie de couple avec elle, tout cela doit rester privé même si je l'apprécie beaucoup. Je n'ai presque pas appelé Esmée cette semaine, faute de réseau, je sens bien que je vais le payer. Cher. Il y a un fleuriste sur le chemin du parc, je m'arrêterai au retour.
Ma valise est sans dessus dessous, l'élastique qui retient les vêtements ayant cassé sous la pression. Pourtant je n'ai pas beaucoup plus de choses qu'à l'aller, cadeaux mis à part.
Je me revois errer dans les allées de l'aéroport, un peu hagard après la nuit trop courte, à la recherche de cadeaux pour mes filles. Je détourne les yeux de tous les kiosques à journaux, même si je sais que c'est idiot. C'est trop tôt. Georges et Steph ont fait provision de whisky –je leur souhaite de ne pas être contrôlés, à la douane- ils discutent autour d'un café, au bar. Mon regard glisse sur les gadgets made in China pour touristes, tous plus affligeants les uns que les autres. Je ne vais pas tomber si bas, quand même. Des moutons en peluche hors de prix attirent mon attention, au fond de la boutique, je crois que ça conviendra. La douceur de leur tissu me fait sourire et me serre le cœur, je ne sais pas pourquoi, sans doute parce que je les imagine dans les bras de mes chéries, oui, ça c'est un beau cadeau. Le trèfle vert qui y est accroché garantit leur origine, tant pis pour le manque d'originalité.
Un peu plus loin à la caisse je vois deux dames acheter des pulls mohair, je réalise que je n'ai rien pour Esmée. Sans réfléchir je prends un pull écru taille M, lui aussi d'un toucher délicat, amusant qu'un pays aussi rude produise des tissus aussi moelleux. Je ne suis pas sûr que ça lui plaise, je n'ai pas le courage de chercher autre chose, je suis fatigué. Je paie avec un relent de mauvaise conscience, une jeune femme me demande un autographe, je lui souris du mieux que je peux.
Le Boeing décolle, Georges et Steph achètent des cigarettes, je ferme les yeux, le casque sur les oreilles. Un voyage en compagnie de Gainsbourg, pour changer. Pour revenir à avant, mon état d'avant.
Une nuit que j'étais à me morfondre,
Dans quelque pub anglais du cœur de Londres,
Parcourant l'Amour Monstre, de Pauwels,
Me vint une vision dans l'eau de Seltz.
- Ca va Ben ? me souffle Steph en me serrant le bras –me réveillant brusquement.
- Hein ? Quoi ? Oui, je dormais, pourquoi ?
- Tu poussais des petits cris, tu rêvais de fantômes ?
- Pardon ? De fantômes ? Non non, j'ai une crampe dans la jambe, c'est mon imagination qui a dû interpréter ça en cauchemar. J'ai vraiment crié ?
- Non, t'as gémi plutôt mais t'avais l'air de souffrir. T'as pas bonne mine dis donc.
- Merci.
- Tu crois que tu seras en forme pour le JT demain ?
- Faudra bien. On arrive bientôt ?
- Encore une heure. Georges ronfle depuis longtemps, je crois qu'il avait pris un café arrosé ce matin. Ca va lui manquer, le whisky. Tu vas raconter à ta femme, pour cette nuit ?
- Raconter quoi ? Il n'y a rien à raconter, dis-je en essayant de trouver une position confortable dans le siège -en vain.
- Mais c'est marrant quand même que le chéri de ces dames ait eu peur des fantômes et soit venu se réfugier dans ta chambre, non ?
- Ecoute Steph, je croyais avoir été clair : il y avait une fuite dans sa chambre, il a dormi sur le fauteuil, fin de l'histoire. Tu ne vas pas alimenter les rumeurs, non ?
- Quelle rumeur ? C'est un trouillard, ça se voit tout de suite. Il a pas fini de rigoler avec l'autre tordu… T'as entendu ce qu'il a dit au petit déjeuner ?
- Stop, dis-je en sentant une bile amère m'emplir la bouche. Stop.
oOo oOo oOo
Lily donne de grands coups de pelle dans le sable humide, un petit garçon l'imite avec enthousiasme, le soleil vient de disparaître derrière les nuages. Heureusement elle est bien emmitouflée dans son manteau bleu marine mais ses collants blancs sont déjà noirs, Mme Dios va râler. Tara commence à grogner dans sa poussette, je cherche sa tétine dans le grand sac qui y est accroché, une vraie caverne d'Ali Baba, j'en sors son jouet préféré, qu'elle attrape avec enthousiasme. J'aime venir ici avec les filles, incognito, il n'y a que des habitués dans ce parc, ils ne prêtent pas attention à nous. Enfin, pas trop.
Le vent fraîchit, je remonte mon col, regrettant d'avoir omis l'écharpe. C'est déjà l'automne, presque Halloween. Il ne faut pas se fier aux doux rayons qui font luire les feuilles, le froid s'insinue partout, j'ai les pieds gelés. Je soupire à l'idée de retourner bosser, demain, présenter le JT. J'ai vécu coupé de tout pendant plusieurs jours, j'ai loupé pas mal de gros titres qui, finalement, ne me paraissent pas si importants que ça.
Mais la vraie vie se chargera de me rappeler à l'ordre, bientôt. Je regarde les branches qui s'agitent doucement, c'est l'heure du thé en Ecosse, je visualise le petit salon, les scones et la marmelade, le chat qui se pourlèche, le canapé rouge foncé. Si proche et si loin.
Mon téléphone vibre dans ma poche, c'est un SMS : « I'm scared. Where are you my friend? ».
Je souris et range le portable alors que Tara tend la main vers l'objet : "Mama, mama…". « Non, c'est pas maman, tu la verras tout à l'heure, bichette. Tu n'as pas trop froid ?». Elle grogne à nouveau et cherche à se lever, je demande à Lily de ranger ses affaires, elle fait la sourde oreille. Ca promet. J'éteins mon portable qui vibre à nouveau, d'un geste. Je suis chez moi, merde. Foutez-moi la paix.
Je lui répondrai tout à l'heure. Peut être. Le souvenir de ce séjour disparaîtra, comme le reste, les scones, le whisky, les fantômes.
…
Ne pas oublier les fleurs, pour Esmée.
…
Nous rentrons une demi-heure plus tard, elle sort de la salle de bain, enveloppée d'une grande serviette et d'un effluve de « Mademoiselle Coco », son parfum fétiche. Mme Dios récupère Tara à moitié endormie, Lily sautille jusqu'à sa chambre pour en rapporter mon cadeau et le montrer à sa mère. Esmée me regarde à peine, on échange un baiser rapide, elle fronce les sourcils :
- Oh Lily tu as vu l'état de tes collants ? Regarde moi ça, tu es toute sale. Va te laver les mains, ensuite tu dîneras avec Mme Dios. C'est pour qui les fleurs ?
- Pour toi, ma chérie. Lily ne mange pas avec nous ?
- Mais on est invités par Charlotte ce soir, tu as oublié ? fait Lucie d'un ton aigre. Tu as 5 minutes pour te doucher et te changer, on est déjà en retard.
Merde. J'avais oublié sa sœur. J'aurais dû acheter un autre bouquet. Je cherche rapidement un prétexte pour me défiler mais l'expression de ma femme m'en dissuade. Elle entre dans le dressing pour se choisir une tenue, je n'ai plus qu'à me dépêcher. En me changeant je sors mon portable de ma poche, flûte je l'avais oublié, celui-là. Je tape rapidement : « Je suis chez moi. N'aie pas peur, les fantômes n'existent pas, mon ami ».
Lily et Tara s'ébrouent dans la baignoire, je leur fais un bisou en promettant de venir les embrasser à notre retour, ce soir. J'ai l'impression douloureuse qu'on me vole ce moment de tendresse tant attendue avec elles, ce soir, mais il y aura d'autres soirs. Des milliers d'autres soirs…
En sortant de la chambre j'enlace Esmée par la taille, elle est sublime dans sa petite robe noire, cheveux relevés, je lui dépose un bisou dans le cou :
- Tu es merveilleuse ma chérie…
- C'est pour ça que tu m'as appelée tous les soirs ?
« Mais il n'y avait pas de réseau, je te l'ai dit. Tu ne me crois pas ? » dis-je en affrontant son regard bleu, limpide. Transparent. Elle cherche une explication dans les miens, un prétexte, un mensonge, puis fait une petite moue, sceptique : « Si. Mais quand on veut, on peut. Tu ne m'as même pas appelée quand tu es arrivé à Paris. »
- Mais je t'ai envoyé un SMS ! J'étais crevé, et tu n'aimes pas quand je t'appelle au boulot.
- Ca s'est bien passé, au fait ?
- Ca s'est passé. C'est quelqu'un de difficile, tu sais. Je plains ses acteurs…
Elle me lance un regard moqueur dans le miroir en noircissant ses paupières : « Toi, tu plains les acteurs ? Ca m'étonne », je chasse le souvenir d'Edward, tremblant de peur dans mon lit, cette nuit.
- Mais tu as eu ce que tu as voulu ? insiste-elle en se coiffant.
- Oui, on peut dire ça… dis-je en fixant le bouquet abandonné sur la table de chevet.
On peut dire ça. Ou on peut ne rien dire, c'est mieux.
Les tulipes se froissent déjà, il fait nuit. Une grande fatigue me tombe dessus, je n'avais jamais remarqué ces petites rides dans mon miroir, avant. Qu'est ce que je vais raconter, à ce dîner ? Quels souvenirs, quelles anecdotes ?
- Tu n'as pas bonne mine, fait-elle en se tournant vers moi pour me regarder enfin gentiment. Tu m'as manqué, tu sais…, fait-elle en déposant un baiser sucré sur mes lèvres.
- Toi aussi, mon amour. Toi aussi…
J'attrape les clés de la BMW, c'est parti.
oOo oOo oOo
Charlotte nous accueille avec un grand sourire, je lui tends une bouteille de whisky retrouvée au fond de ma valise, elle feint de s'étonner :
- Tu aimes le whisky, Carlisle ?
- Carlisle revient d'Ecosse, précise Esmée en lui tendant son manteau avec un sourire entendu.
Jean-Marc, le compagnon de Charlotte me lance une grande tape dans le dos :
- T'en as de la chance toi ! T'en fais de beaux voyages…
- Oui, mais je ne reçois jamais le week-end, moi, et je ne sors jamais ces soirs là non plus, je te rappelle.
- On ne peut pas tout avoir…
- Il paraît, oui, dis-je en me laissant tomber sur le canapé.
Je jette un coup d'œil déjà lassé à l'apéritif préparé sur la petite table, réalisant qu'il y a huit verres et que je n'ai aucune envie de parler, ce soir. Esmée a rejoint sa sœur dans la cuisine, je sais qu'elles font déjà assaut de petites phrases anodines tendant à prouver que chacune a une vie plus exaltante et parfaite que l'autre, et pourtant elles assurent qu'elles s'adorent. Soit. Mon beau-frère qui sévit dans la pub me parle de sa prochaine campagne, je n'écoute que d'une oreille. Je fixe les glaçons qui s'entrechoquent mollement dans mon verre, je préférais le whisky sous d'autres cieux je crois.
- Mauvaise nouvelle, nos amis de Brest ne pourront pas venir, leur fils est malade. Nous ne serons que six. Il y aura trop de homard, tant pis.
Ouf. La sonnette retentit, je m'attends au pire, je ne sais pas pourquoi. Le couple qui entre ne m'est pas inconnu mais je n'arrive pas à les resituer, je les ai sans doutes déjà rencontrés ici, au cours d'un dîner précédent. Impossible de me rappeler leur nom ou quoi que ce soit d'autre, mon cerveau sature déjà. J'ai la désagréable impression d'être l'attraction de service, celle que ma belle-sœur montre à ses connaissances, pour prouver combien elle est introduite dans le milieu et dans ces cas là j'en fais un minimum, prétextant une migraine. D'ailleurs je sens que j'ai mal à la tête, ce soir.
« Ne joue pas trop à la star » me chuchote Esmée avec un sourire faux, j'ouvre de grands yeux étonnés. J'arrêterai de jouer à la star quand on ne me reconnaîtra plus. En attendant je leur servirai mon petit numéro de vedette accessible, lâchant juste quelques fausses confidences et plaisanteries faciles ça et là. Ca marche toujours, sauf auprès de Charlotte qui les connait par cœur et lève parfois les yeux au ciel, lassée. Elle veut quoi, que je leur montre mes fesses ? Je le ferai peut être, quand je serai à la retraite. Ca me changera des réponses toutes faites au « Qu'est ce que ça fait de présenter le journal devant des millions de téléspectateurs ? Est-ce que vous vous censurez ? C'est vrai que le Président porte des talonnettes ?» et autres rengaines.
Je remarque qu'Esmée est particulièrement belle ce soir, dans sa robe ajustée. Le noir fait ressortir la blancheur de sa peau, les perles à ses oreilles sont deux gouttes transparentes, je lui souris, elle rougit délicatement. J'aimerais être seul avec elle, faire glisser la robe sur ses hanches fines et rattraper tout le temps perdu, j'ai besoin de tendresse ce soir. Besoin d'amour. Le whisky me réchauffe agréablement, je laisse mes yeux dériver de la table à la fenêtre, j'observe Paris au loin, sous la pluie.
Au repas la conversation roule mollement sur les derniers films à l'affiche, Jean-Marc tient le crachoir depuis presque une heure –à mon grand soulagement- quand Lucie se penche vers les amis de sa sœur et murmure : « Carlisle revient d'Ecosse, il a tourné une émission sur Alfred Mortimer. Chez lui. » Un frisson passe sur l'assemblée, j'avale ma salive, gêné.
- Vraiment ? Mais je croyais qu'il s'était retiré du monde ? fait Jean Marc avec scepticisme.
Tu crois quoi ? Que je mens ? Crétin, va. Je prends un air mystérieux pour répondre à voix basse : « C'est une exclusivité. On a mis des mois à le convaincre ».
- C'est incroyable, ça. Il vit en reclus, non ? demande la dame, Sophie je crois.
- Oui, dans un château, en Ecosse. Bourré de courants d'air et de fantômes, mais je ne peux pas en dire plus, désolé.
Je vois que ma cote est montée en flèche auprès des invités, Jean-Marc a l'air chagrin, le verre à la main :
- Tu en sais plus sur son nouveau film ?
- Evidemment. Mais j'ai signé une clause de confidentialité, je rétorque sèchement.
Prends-toi ça dans les dents, mon pote. Il hausse les épaules et nous ressert de son bourgogne hors de prix, j'ai vraiment hâte de rentrer.
- Et vous êtes resté longtemps dans son château ? insiste Sophie, fascinée.
Chérie, si je te souris tu vas fondre et si je te dis ce que je sais… Un frisson me parcourt, sans doute un courant d'air.
- Presque une semaine. Une éternité, croyez-moi.
- Et il est vraiment comme on le décrit, misanthrope et pervers ?
- Oui, il est spécial. Certains en ont fait les frais et ce n'est pas fini, hélas.
- Il parle de quoi, son nouveau film ?
Jean Marc me fixe avec un petit sourire genre « même pas cap' », j'enchaîne : « La destruction d'un couple ». Je vois qu'Esmée boit du petit lait, tout le monde est suspendu à mes lèvres, je rajoute : « Et ses comédiens étaient là, au château ».
- Tom Cruiz était là ?
- Il ne s'agit pas de Tom Cruiz, croyez-moi. Bon, il est tard, non, chérie ?
- Ne me dis pas que les rumeurs sur Edward Cullen sont vraies, reprend mon beau frère d'un ton pressant.
- Pourquoi ?
- Je n'y crois pas du tout. C'est un acteur de seconde catégorie avec une seule expression à son répertoire, une vraie cloche. En plus il est gay et Mortimer déteste les homos, c'est impossible, tranche Jean Marc avec un ton triomphant.
- Je te trouve bien définitif mon cher. Hé bien crois ce que tu veux, on verra qui sera à l'affiche lors de la sortie. Bon, j'en ai déjà trop dit, je me tais.
Sophie se penche un peu plus vers moi, je pense qu'elle va finir par m'embrasser si elle continue à avancer :
- Vous avez vu Edward Cullen ? Je l'adore, il est tellement sexy !
- Arrête, il est nul, coupe son mari. Une grande perche molle.
- Quoi ? Tu l'as vu dans « Le cirque ? », intervient Charlotte. Non ? Alors tu peux pas comprendre. Esmée me comprend, on était au cinéma ensemble, ajoute-elle avec un petit clin d'œil. Hein qu'il est chaud ?
Ma femme baisse les yeux, la tension est palpable autour de la table, elle murmure : « Moi je ne regarde que mon mari, les autres ne m'intéressent pas. » Pieux mensonge, on échange un regard complice, je l'adore.
- Mais il parait qu'il sent mauvais, reprend Charlotte en fronçant le nez.
- C'est faux, dis-je sans réfléchir.
- Ah oui ? Comment tu sais ça, toi ? demande Esmée en m'observant attentivement.
Si j'osais je répondrais la vérité, l'impensable vérité, juste pour voir la tête de mon beauf, mais ils en tireraient des conclusions hâtives et je ne veux pas faire la une des tabloïds demain. Je lance « Je ne peux rien dire, j'ai mes sources », ce qui n'est pas un mensonge. Esmée ne me quitte pas des yeux, j'enchaîne sur la biographie de Mortimer, les régalant d'anecdotes plus croustillantes les unes que les autres, pour noyer le poisson.
Dans la voiture au retour, nous longeons les quais, le pont Mirabeau, elle monte le son de l'autoradio et regarde le paysage qui défile, la tête posée sur l'appuie-tête, en silence. Je suis si fatigué que je dois lutter pour garder les yeux ouverts, mais quand au détour d'un virage j'aperçois le Ritz je repense à Edward, avec qui j'ai passé la nuit précédente. Ca me semble loin soudain, une autre vie, un autre temps.
Je devrais dire à Esmée « Tu sais quoi ? J'ai passé la nuit avec Edward Cullen, parce qu'il a peur des fantômes. En tout bien tout honneur, bien sûr », je pense que ça la ferait rire. Mais je me tais, parce que je n'ai pas envie de rire, bizarrement.
A suivre….on en saura plus sur cette fameuse nuit la semaine prochaine, promis !
Merci à vous qui lisez et reviewez, un grand merci à Nico et Kathy. A la semaine prochaine !
Je réponds aux non inscrits :
Camille : non, c'est pas fait exprès, c'est une erreur de « traduction » ente la version ffnet et FP. Désolée…
Katymina : merci de ton impatience ! Alors, tu as dormi pendant une semaine ? Remarque, en ce moment, ce serait mon rêve, je suis crevée (on s'en fiche en même temps). Merci de ta fidélité, merci d'aimer ma fic ^^
BISOUS A TOUS !
