DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 11
L'étranger
Merci pour tous vos compliments concernant le chapitre précédent, ça m'a vraiment fait chaud au cœur…ce chapitre ci sera moins compliqué dan sa structure, il ne faut pas abuser des bonnes choses ! Bonne lecture, merci encore pour tous vos commentaires ^^
« L'étranger » est la dernière chanson de Gérald de Palmas, je l'adore j'avoue…
Esmée tourne et vire autour de moi dans le salon, me donnant vaguement le tournis. Nous sommes trois semaines avant Noël, je viens de céder à son envie de participer au Nouvel An organisé à La Mamounia par Jean-Paul, son frère. Une soirée de frime, bref.
- Alors, laquelle tu préfères ? me demande-t-elle en se campant devant moi, les mains sur les hanches.
Zut, juste quand Docteur House va envoyer péter Cuddy. Elle veut quoi, déjà ? Je tente un sourire pour l'amadouer, elle n'est pas dupe :
- Je parie que tu n'as pas fait attention ! T'exagère, Carlisle. Je t'ai sorti tous mes achats, il suffit que tu me dises quelle robe tu préfères pour la soirée de réveillon, c'est quand même pas difficile…
- Mais tu es ravissante dans toutes tes robes, mon amour, dis-je en me penchant pour apercevoir à nouveau l'écran.
- Arrête avec tes salades. Allez, c'est pas difficile quand même…
- Bon. La noire, je réponds au hasard.
- Tu crois ? C'est un peu banal, non ? Je vais plutôt prendre la dorée, après tout si je ne la mets pas à Marrakech, où est-ce que je la mettrai ?
Elle paraît satisfaite et opine, prête à tout remettre dans son placard. Ouf, avec un peu de chance je verrai la fin de l'épisode.
- Tu es sûre que tu ne préfères pas Megève ? je demande à tout hasard avant qu'elle ne remonte dans son dressing.
- Tu plaisantes ? T'as envie de te geler les fesses alors qu'on pourra bronzer au Maroc ? On part déjà aux sports d'hiver en février, ça suffit, conclut-elle d'un ton définitif.
Dommage. J'aurai tenté le coup, au moins. J'adore le ski, pas elle, c'est comme ça. Je bois une gorgée de thé vert en attendant le nouvel épisode, je n'ai pas sommeil ce soir. Je sens une vibration dans ma poche, flûte, qui me dérange à cette heure-ci ?
Teddy. Hollycom: Toujours d'accord pour venir me voir au Ritz avant Noël, my friend ?
J'écarquille les yeux, pris de court. Merde, il n'a pas oublié. Je suis mal, je viens de promettre à Esmée de l'accompagner chez ses parents la semaine avant Noël, même si ça ne m'arrange pas. Flûte et re-flûte. Je pourrais ne pas répondre, prétendre que je n'ai pas eu son message à temps, ou que j'ai perdu mon I-phone.
Je range le portable dans ma poche, sombre. Je déteste décevoir, pourquoi je lui ai dit oui ? J'essaie de me concentrer sur Dr House mais mon esprit vagabonde, obnubilé par la quadrature du cercle. Si je fais faux bond à Esmée ça va être le drame, si je dis non à Edward il va être vexé mais je ne suis pas marié avec lui, il va donc falloir que je fasse preuve de délicatesse pour décliner son invitation. Je ressors mon portable en soupirant, dire que je me suis foutu dans la merde tout seul. Crétin, va.
Carlisle. TVcom : Ca dépend de la date, j'ai une contrainte familiale, mon ami. Mais ça me ferait plaisir de te revoir, bien sûr.
Teddy. Hollycom: Hum, t'essaie de te défiler, hein ? C'est pour pas payer le prix de la suite ?
Carlisle. TVcom : Attends, j'ai dû mal comprendre, là. Quand est-ce que j'ai dit que je paierais ta suite ?
Teddy. Hollycom: Last time, my dear. Je t'ai donné des détails sur le tournage, remember ? Et la récompense c'était une semaine au Ritz.
Carlisle. TVcom : Tu plaisantes ? Des détails ? Quels détails ?
Teddy. Hollycom: Le lieu de tournage, la météo, l'ambiance sur le plateau. You were the first to know, my friend.
Je secoue la tête, incrédule. Sacré Edward, il n'a pas changé. C'est vrai que j'ai cité ces éléments à la fin de mon émission –qui a fait un tabac- mais bon, quand même…
Carlisle. TVcom : Dis donc, tu me coûtes plus cher qu'une maîtresse, toi !
Teddy. Hollycom: Une maîtresse ? A teacher ?
Carlisle. TVcom : A lover, I mean.
- Chéri, tu viens te coucher ? crie Esmée depuis notre chambre.
- Non, pas tout de suite. Bonne nuit mon amour…
Teddy. Hollycom: What do you mean, Cal?
Carlisle. TVcom : Rien, je plaisantais. Oublie. Tu seras là quand ?
Teddy. Hollycom: Le 21. On arrête le tournage le 20 au soir, on reprendra le 3. Ouf.
Carlisle. TVcom : OK. Et ça se passe bien ?
Teddy. Hollycom: Joker. No in fact. It's very difficult, really. Awful. Je te raconterai.
Merde. Moi qui allais lui annoncer que je ne serai plus là le 21, on part le 19 à Bordeaux, par le TGV. Je me sens minable, un vrai salaud. Je regarde les photos d'Esmée et des filles sur la commode pour me donner un peu de courage. Ma priorité est là, point final.
Carlisle. TVcom : Je suis désolé, mais je crois que je ne serai pas là le 21. Je dois partir chez mes beaux parents, en province. Tu ne peux vraiment pas venir avant ?
Teddy. Hollycom: No, I can't. You know Mortimer, don't you ? Too bad. Dommage… Good night.
Je regarde l'écran, un peu désolé. Il est vexé, c'est sûr. Et il me prend pour un salaud, c'est sûr aussi. Flûte, moi qui avais promis… Quel con, mais quel con. Je sens une vague d'énervement monter en moi, irrépressible. Tout ça pour écouter mon beau-père pérorer sur la baisse du niveau de français à la télé, la pauvre culture des journalistes et le triomphe de « l'idiovisuel » tout en me gavant de fois gras de canard. Abruti.
Et merde ! Je saute sur mes talons, cherchant un prétexte. Bah, je trouverai bien. Il y a toujours des occasions de rester coincé à Paris en fin d'année. Avec un sourire mauvais je reprends mon portable et je tape à toute allure, comme une petite vengeance :
Carlisle. TVcom : C'est réglé. Je serai là. A quelle heure ?
Teddy. Hollycom: 20 hrs. OK? Je t'invite à dîner. Glad to see you again.
Carlisle. TVcom : So am I. Bella sera là aussi ?
Teddy. Hollycom: No. Viens en taxi, je veux boire à tomber par terre, le 21. Ciao !
Je range mon I-phone, pas mécontent.
Bon, maintenant il va me falloir trouver une bonne excuse, cette fois c'est une vague de culpabilité qui m'envahit, fait chier. On ne peut pas contenter tout le monde, paraît-il. Je rejoindrai mes beaux parents le 22, j'aurai déjà gratté 3 jours, toujours ça de pris. L'essentiel est d'être au pied du sapin avec mes filles, voir leur joie quand elles ouvriront leurs cadeaux, le reste n'est qu'accessoire. Je file à la cuisine pour croquer deux morceaux de chocolat noir, je sens que j'ai besoin de magnésium, moi.
oOo oOo oOo
J'arrive dans l'immense salle en velours doré, un peu rococo de l'Espadon, le restaurant du Ritz. J'observe, amusé, le ciel en trompe l'œil qui orne son plafond et la glycine qui dégouline sur l'îlot central, tout cela plait beaucoup aux touristes, personnellement je préfère les restaurants moins tape à l'œil. Je suis le maître d'hôtel à travers la salle déjà bien garnie, qui bruisse doucement des soies et bracelets des dames. A mon grand soulagement il m'amène vers une table un peu éloignée, partiellement à l'abri des regards. A mon grand déplaisir je constate que je suis le premier, alors que j'ai déjà 10 minutes de retard. Privilège des stars sans doute. Soit.
Sans que j'aie rien commandé le sommelier m'apporte une bouteille de champagne, un Veuve Cliquot millésimé, le petit sait vivre, ou alors il veut juste m'épater. J'en déguste de petites gorgées, tournant le dos à la salle, je ne tiens pas à être reconnu, moi, je laisse ça à la jeunesse.
- Sorry, fait une voix dans mon dos.
En deux temps Edward s'installe en face de moi, le teint livide, mal rasé, dans un pull déchiré. A mon mouvement de recul il se fend d'un pauvre sourire :
- Mon avion avait du retard, j'arrive tout juste d'Orly, là. Tu veux que j'aille prendre une douche et que je me change ? demande-t-il, l'air gêné.
- Comment ? Oh non, non. Ce n'est pas un rendez-vous galant, pas vrai ? Je trouve juste que tu n'as pas bonne mine, c'est tout. Tu as encore maigri, non ? dis-je en dégustant l'amuse bouche.
- It's possible, yes.
- Ils ne te nourrissent pas, à Prague ? Je me souviens pourtant de dîner roboratifs dans les restaus, à base de porc, pommes de terre et chou.
- Robortifs ?
- Copieux.
- Ah. I don't know. Je mange à la cantine du tournage à midi et le soir je suis trop crevé pour sortir, lâche-t-il en haussant les épaules.
Ca me fait bizarre d'être face à lui, ce presque inconnu à qui je parle comme à un ami, parce que nous avons passé une nuit ensemble. Je me sens presque comme un père, j'ai envie de lui dire : « Fais attention à toi, mange et dors, tu ressembles déjà à ton cadavre » mais je me tais car je ne suis pas son père, justement. Nous découvrons le menu, il parait perdu, je me lance dans l'explication de texte des termes, alors même qu'il a la version anglaise du menu. Après avoir hésité entre le Saint Pierre en meunière et le Bar poché il opte finalement pour le homard bleu rôti alors que je me laisse tenter par la sole étuvée aux coquillages et jeunes poireaux confits, émulsion acidulée.
- Alors, ce tournage ?
- Pfff. Too hard. Laisse-moi reprendre mes esprits un peu avant de te raconter, OK ? fait-il en tapotant sur son BlackBerry.
Admettons. J'acquiesce, dégustant une nouvelle coupe de champagne, rongeant mon frein. Il ne va pas me refaire le coup du portable, non ? Sur une inspiration subite je sors le mien et je compose : « Hello my friend. I'm just in front of you, OK ? ».
Il rit et lève les yeux vers moi, éteignant le sien : « OK. J'ai compris ».
- A la bonne heure ! Merci d'être de retour parmi nous. A propos, tu sais pourquoi ce restaurant s'appelle l'Espadon ?
- No. Mais tu vas me le dire, lance-t-il avec un petit clin d'œil en levant son verre vers le mien. Cheers !
- Parfaitement. Le quart d'heure culturel, c'est maintenant. Hé bien l'Espadon doit son nom à Charles Ritz, qui était un ami d'Hemingway et adorait la pêche, comme lui. Il a fondé un des clubs de pêche à la mouche les plus fameux au monde et aimait particulièrement s'exercer au lancer du haut du grand escalier de l'hôtel, donc il a baptisé le restaurant l'Espadon.
- Je suis très impressionné, Carlisle. Vraiment. Quelle culture…
- Si tu savais… Bon, l'anecdote sur le paravent et Coco Chanel, c'est pour le dessert.
- Je me réjouis, fait-il avec une candeur feinte en beurrant son morceau de pain.
- Hum… mais tu serais pas en train de te moquer de moi, par hasard ?
- Moi ? Comment j'oserais ? Moi je suis le vieil ado qui met encore ses doigts dans son nez et ne connait rien à rien, tu sais bien. Mais je sens qu'à ton contact, je vais progresser, ajoute-il avec beaucoup de sérieux.
Le serveur nous dépose nos plats, miracle de couleurs et de saveurs, de véritables œuvres d'art. On ose à peine y toucher, tellement elles paraissent parfaites.
- Tu crois que je peux demander des frites ? me glisse–t-il en engouffrant son pain d'une bouchée.
- Quoi ? Tu plaisantes ?
- Ou du ketchup alors ?
- Edward, tu te moques de moi ! C'est pas bien, ça…
- Well… réponse du berger à la bergère, comme vous dites ici, non ? Tu t'es suffisamment moqué de moi, la dernière fois qu'on a pris un verre ici.
- Tu t'en souviens ?
- Oui. Très bien, fait-il en me lançant un regard pénétrant. Pas toi ?
- Si, très bien aussi. Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris, ce soir-là, dis-je doucement en le fixant en retour.
Un voile de tristesse envahit son regard flou, il semble avoir 16 ans, en ce moment.
- C'est parce que j'ai une tête à claques. La victime idéale, c'est moi. Et plus j'essaie de bien faire, plus les autres en profitent. C'est comme ça, tant pis.
Je ne réponds pas tout de suite, un peu mal à l'aise. Son cynisme d'apparence me gêne, et je sens qu'il a raison, intuitivement. Moi aussi j'en ai profité pour le mépriser, c'est vrai, mais il est tellement agaçant par moments, une vraie tête à claques.
Les saveurs éclatent dans ma bouche, le sommelier me sert un verre de pur nectar blond, je me sens bien, tout à coup. Prêt à pardonner. A m'amender.
- Je suis désolé de t'avoir vexé, Edward, vraiment.
Son sourire est plus affirmé, il relève la tête :
- Oh mais tu vas payer ce soir, tu verras.
- Payer comment ?
- Payer avec de l'argent. Tu croyais quoi ? Tu comptais payer comment ?
Je secoue la tête, confus. Aurais-je déjà trop bu ? Est-ce qu'il n'avait pas promis de payer dans son e-mail, ou il plaisantait ? Cette conversation sur le fil de l'absurde me perturbe, subtilement. Il décortique son homard avec beaucoup de distinction, me serais-je trompé à son sujet ?
- On dirait que tu as fait ça toute ta vie…
- Fait quoi ?
- Décortiquer et manger du homard. Bravo.
- Oh, j'en mangeais souvent chez mon grand père, il m'a appris les bonnes manières. « Ca te servira toujours dans la vie » me disait-il. Je dois faire beaucoup d'efforts pour oublier ses leçons et passer pour un voyou, pour avoir un peu de crédibilité, dans ce milieu.
- Vraiment ?
- Yes.
Il m'affronte à nouveau du regard, je remarque la finesse de ses mains et ses ongles rongés, pure contradiction, comme lui. J'aimerais ré aborder le sujet de Mortimer mais il ne semble pas pressé d'y venir, enfin détendu. Le sommelier remplit nos verres avec application, le ballet des serveurs tourne en silence autour de nous, aérien. En jetant un coup d'œil à ma montre je me demande ce que font les filles, à cette heure-là. Elles doivent regarder la télé ou sont déjà au lit, dans leur petit pyjama rose, une pointe de culpabilité vient me titiller. Ai-je eu raison de les abandonner pour dîner avec une star paumée, narcissique et vraisemblablement droguée ?
- A quoi tu penses ? me demande-t-il soudain. You look so sad…
- Triste, moi ? Non. Je pensais à mes filles, c'est tout. C'est idiot, elles sont parties il y a deux jours et elles me manquent déjà, dis-je en m'essuyant la bouche.
- Tu les aimes beaucoup, hein ? Tu en parles souvent, dit-il doucement, en souriant.
- Ah oui ? Je n'avais pas remarqué, à vrai dire, j'essaie plutôt d'être discret sur ma vie privée, d'habitude. Mais elles comptent énormément pour moi, oui, c'est vrai. Elles sont la plus belle chose qui me soit arrivée, tu sais. Et pourtant, j'ai connu et vécu beaucoup de choses, déjà.
- Ah oui ? Comme quoi ?
Je hausse les épaules, chassant les idées qui me viennent en tête :
- Rien de vraiment important, en fait. Des voyages, des rencontres, des moments forts, mais rien qui ne ressemble au rire de mes enfants. Et toi alors ? Tu ne me dis rien. Comment ça se passe avec Mortimer ? Tu ne veux pas en parler ?
Un voile sombre tombe sur son visage, il pose sa fourchette et soupire : « J'essayais d'oublier. Il ne voulait pas que je vienne, tu sais ? Il a pris du retard sur le tournage –il dit que c'est de notre faute, à Bella et moi- on devait tourner encore aujourd'hui et demain. Il a dit que si je pars il me foutait à la porte, tu te rends compte ? »
- Quoi ? Et tu es venu quand même ?
- On avait rendez-vous, non ? Je n'en pouvais plus, je comptais les jours, tu sais, jusqu'à aujourd'hui. Deux semaines de tranquillité, un rêve. C'est… c'est trop dur par moments. Si tu voyais comme il nous traite… Si tu savais…
Je reste là, abasourdi, la fourchette en l'air. Edward a pris le risque de se faire mettre à la porte pour venir me retrouver au Ritz ? En un instant je revois la scène que m'a fait Esmée la semaine dernière –« C'est quoi ce prétexte ? C'est qui cette fille ? Tu me trompes avec qui ? Jure sur la tête de tes filles, Carlisle »- elle me paraît bien dérisoire à côté.
Je bois une grande gorgée de blanc et demande, vaguement inquiet :
- Mais tu crois qu'il va vraiment te mettre à la porte ?
- Je m'en fous. C'est un tyran, tu l'as dit. Un pervers. Si tu savais ce qu'il nous fait subir, les petites phrases, les répétitions humiliantes dans le froid, ses moqueries, c'est horrible. Je suis à bout, je te jure. S'il me renvoie, c'est tant mieux, sauf qu'il aura perdu 7 semaines de tournage. Bien fait. Je ne mange plus, j'ai l'estomac en tire-bouchon tout le temps, je suis obligé de prendre des trucs pour dormir, je ne dors presque pas. Il me terrifie, Carlisle.
- Je… je suis désolé. C'est terrible.
Il me fixe de ses grands yeux d'enfant battu et je suis prêt à alerter la Police, Amnesty International ou le FBI pour que ça s'arrête, je suis révolté. Tout ce que je craignais s'est avéré mais je n'ai jamais autant regretté d'avoir eu raison, je crois.
- Mais pourquoi tu supportes ça ? Pourquoi tu le laisses faire ?
- Parce que c'est Mortimer, que j'ai signé un contrat et qu'on tourne un chef d'œuvre. C'est bien ce que tu m'as dit, non ?
Sur le coup je ne trouve rien à dire, moi aussi je l'ai incité à tourner avec lui, à passer sur les côté caractériel de l'homme, et en voilà le résultat. Le poisson prend un goût caoutchouteux dans ma bouche, j'avale une grande gorgée de pur nectar, le nectar qui fait passer tout. Les doutes, les souvenirs, l'avenir.
Tous les mots sont là : « Ce n'est pas si grave, c'est juste un mauvais moment à passer », ils restent coincés dans ma gorge, comme l'arrête minuscule de ma sole, comme tous mes mensonges passés, et à venir. Je remarque ses mains qui tremblent, il semble au bord des larmes, je pose ma main sur la sienne, discrètement :
- C'est si difficile que ça ?
- Pire, je te jure. Je suis bouffé par l'angoisse, je ne suis plus rien, plus personne après certaines scènes. Il a tellement l'air de regretter son choix, c'est intolérable. Mais je ne partirai pas, oh non. Même si je dois y laisser ma peau je ne partirai pas.
- Attends, je ne comprends pas, là. Pourquoi ?
- Il serait trop content de me voir abandonner. Il n'attend que ça, que je me casse, pour pouvoir dire « J'en étais sûr, il n'était pas à la hauteur ». Hé bien si, je serai à la hauteur. Même si j'en crève.
Sa manière de relever la tête fièrement m'évoque plus l'énergie du désespoir qu'une vraie fierté, il m'inquiète. Je le vois farfouiller dans son jean et avaler deux petites pilules avec son verre, rapidement.
- Ta vie ne vaut pas un film, Edward. N'y laisse pas ta santé ou tu auras fait tout ça pour rien, tu t'en rends compte ?
- Pour rien ? Non, je serai une star à jamais, just like James Dean.
- Quoi ? Mais tu rêves, là ! Tu ne vas pas bousiller ta vie pour un film, aussi bon soit-il. Tu vaux plus qu'un film, bordel ! je crie presque, faisant se retourner les serveurs.
- Tu es sûr ? fait-il d'un ton rêveur. I don't think so.
- Mais bien sûr ! Regarde moi, Edward, tu vaux plus que tous les films du monde, ne te laisse pas prendre à cette imagerie facile du sacrifice, c'est n'importe quoi. Tu n'es ni Jeanne d'Arc ni James Dean, tu ne dois rien à la postérité.
- Mais je ne suis rien pour l'instant. Qu'un petit acteur merdique. Si je vais assez loin avec lui, si j'en crève, je vivrai pour l'éternité.
Ca y est, il est en plein trip, je me demande ce qu'il avalé pour se retrouver dans cet état là. Mes poils se hérissent, je me dis que je suis en train de rêver, je ne trouve plus de paroles raisonnables :
- Mais enfin pense à tous ceux qui t'aiment, tes proches, tes parents, Bella.
Il hausse les épaules, je remarque ses pupilles dilatées, ses mains glacées :
- Tu as pris quoi ?
- Rien. Des amphets prescrites par un toubib, à Prague. Ca me donne de l'énergie et j'ai moins peur. Et je n'ai presque plus jamais faim non plus.
- Ecoute, c'est de la merde, tu sais le nombre de mannequins qui ont plongé avec ces conneries ? Donne-moi ce tube, tu es trop jeune pour tomber là-dedans. File-les moi, je vais les jeter aux chiottes.
Edward penche la tête puis hésite, et enfin obéit sagement. J'attrape les deux tubes qu'il me tend et je les fourre dans ma poche, toujours ça de pris. C'est un emplâtre sur une jambe de bois, mais là, ce soir, c'est tout ce que je peux faire pour lui.
- Tu n'as pas les idées claires, il faudra qu'on reparle de tout ça quand tu iras mieux. En attendant mange et dors, ça te fera du bien. Tu es crevé, dis-je en faisant signe au serveur de m'apporter l'addition.
Il hoche la tête rêveusement, je ne suis même pas sûr qu'il m'ait écouté, ou alors mes paroles sont trop dérisoires, trop banales. Je ne suis pas son père, merde ! Pas la peine de discuter plus longtemps avec lui, il n'entend pas mes arguments rationnels, pris dans son trip de victime.
- Mais je veux un dessert… je n'ai pas pris de dessert, gémit-il comme un enfant et la carte se matérialise entre ses mains, comme par enchantement.
Merde, on nous écoute, il va falloir faire attention. Un petit serveur efféminé ne nous quitte ni des yeux ni des lèvres, il boit nos paroles littéralement, je voudrais lui dire d'aller se faire voir ailleurs.
Je prends une salade de fruits et Edward un délice au chocolat qu'il mange goulûment, je n'ose plus aborder le sujet du film. C'est pire que ce je pensais s'il entre dans le jeu pervers de Mortimer. Salaud, va, je souffle en pensant à Mortimer, que j'ai encensé dans ma dernière émission. Je me sens le spectateur d'un naufrage mais je reste bras ballants, impuissant. Je suis journaliste, habitué à observer les catastrophes, pas à les prévenir. Il est majeur et vacciné, merde. Comment lui faire prendre conscience ?
- Et Bella ? Comment elle s'en sort ? je demande d'un ton léger.
- I don't know. On se croise sur le tournage, on couche parfois ensemble mais on ne parle pas du film, jamais. Il… il nous a tout pris, tu comprends ? On est des ombres, maintenant.
Bon, ça ne s'arrange pas de ce côté-là, je reste perplexe devant mes fruits artistiquement tranchés.
- Et tes parents ? Tu vas les voir à Noël ?
- Yes.
- C'est bien. Tu pourras parler avec eux…
- Ils disent que j'ai beaucoup de chance de tourner avec Mortimer. Tout le monde dit que j'ai beaucoup de chance de tourner avec Mortimer…
Je ne sais plus quoi dire ni faire, une vague de fatigue tombe sur moi. Après tout, si c'est ce qu'il veut… je le regarde engloutir son gâteau au chocolat comme un enfant, il en a partout sur la bouche, je souris :
- C'est bon hein ?
- Yes.
- Tu veux autre chose ? Un café ? Une tisane ?
- No. Champagne. I want some more champagne…
Immédiatement le jeune serveur lui verse une nouvelle coupe, le dévorant des yeux. Je me dis qu'il mourrait pour un simple sourire de lui, Edward ne moufte pas. Il se gratte le crâne en baillant, j'espère qu'il ne va pas être malade.
- Il est tard, je vais bientôt rentrer Edward, mais je voudrais que tu me promettes un truc. Appelle–moi si vraiment ça ne va pas, si tu as des idées trop noires, tout ça. Tu me jures ?
Il acquiesce sagement, je me trouve nul. Je lui promets la lune tout en sachant que je ne l'atteindrai pas, jamais. Je suis pire que Mortimer, si ça se trouve. Je commence à chercher l'adresse d'un taxi sur mon portable quand une voix douce s'élève :
- Je voulais juste te demander un truc, Carlisle…
- Oui.
- S'il te plait, mon ami… tu es mon ami, hein ?
- Oui, bien sûr, dis-je un peu trop vite.
- Tu sais la nuit, j'arrive pas à dormir. J'ai peur. Et t'as pris mes pilules. S'il te plait, Carlisle… reste avec moi cette nuit.
- Quoi ? Tu plaisantes ?
- Me laisse pas, Carlisle. Please, murmure-t-il en me souriant et il me semble sentir à nouveau son corps chaud contre le mien, en Ecosse.
A mon réveil il était blotti contre moi comme un chiot effrayé, je suis resté un moment sans bouger pour ne pas réveiller, on aurait dit un enfant malade.
Mais je ne suis pas son père. Je ne suis pas son père.
A suivre…
Merci à tous ceux qui lisent, merci à Kathy et Nico…
Oui, je sais, je suis sadique, c'est vrai, vous voulez la suite, vous l'aurez la semaine prochaine, promis ^^
Je réponds ici aux non inscrits :
Katymina : Oui, Edward va l'aider, parce qu'on est jamais trop aidé…(elle est nulle, je sais) tu as raison, on ne sait jamais si les acteurs sont sincères, ou non…le savent-ils eux même , je n'en suis pas sûre. Merci de ta fidélité ma belle, tu es un ange¨^^
BISOUS A TOUS !
