DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 12
Radio 1
Merci d'avoir aimé le chapitre précédent, j'ai été gâtée par vos reviews, ça fait du bien, vraiment…^^ Quelqu'un m'a demandé de traduire les passages en anglais, je vais le faire (pour les phrases complexes), vous trouverez des renvois en bas de texte. Bonne lecture !
« Radio 1 » e st une chanson de Joseph d'Anvers, vous la retrouverez sur ma page FB nathalie bleger.
Le train glisse en silence vers Bordeaux, je sens un vieux mal de tête me vriller les tempes. Il neige abondamment, tout le wagon semble endormi, les hommes d'affaires tapotent mollement sur leur ordi, dans deux heures je vais retrouver Esmée et les filles.
J'écoute la radio dans mon MP3, l'âme vagabonde, tout en essayant de me concentrer sur les journaux achetés à la gare, les phrases défilent sous mes yeux, je n'en retiens aucune. Une jeune femme passe à côté de moi, elle m'envoie on plus beau sourire que je lui rends machinalement. Merde, je ne dois pas être très présentable, j'ai à peine eu le temps de prendre une douche et me raser ce matin, j'ai des cernes et les cheveux en bataille. Elle va dire à ses amis ce soir que Carlisle Delacour en vrai est beaucoup moins bien qu'à la télé, à coup sûr. Tant pis.
Mon corps engourdi me réclame du sommeil, j'arrivais mieux à supporter les nuits blanches –ou presque- avant. J'étends mes jambes pour trouver une position confortable, pas la peine de résister à l'envie de dormir, espérons juste que j'aurai une tête présentable, en arrivant. Esmée va m'assassiner de questions, fouiller, creuser pour chercher des recoupements, j'ai intérêt à être aussi proche que possible de la vérité, sinon elle va en faire une maladie. Je crois qu'Edward reste à Paris encore une journée avant de repartir sur Londres, une vague d'angoisse sourde me vrille le ventre.
Je crois que je n'aurais pas dû aller à ce rendez-vous, hier.
Je passe en revue les derniers cadeaux achetés à la hâte à la gare, pour me faire pardonner. Un coffret de parfum XL pour Esmée, une boîte de cigares hors de prix pour mon beau-père, un foulard hermès pour ma belle-mère, encore des peluches pour les filles, pas la peine que je m'interroge sur la raison de ces achats. Mon esprit dérive des cadeaux à la soirée d'hier, je souris jaune en repensant à la demande absurde d'Edward. Enfin, demande qui m'avait parue absurde sur le moment, avant qu'il ne se mette à trembler comme une feuille. J'aurais dû fuir, à ce moment-là.
- Non, je ne peux pas rester cette nuit, Edward, c'est impossible. Je prends le train tôt demain matin et puis à quoi ça ressemblerait de dormir ensemble, tu te rends compte ?
- Ca ne serait pas la première fois, avait-il murmuré en me fixant d'un air déçu. Et puis il y a deux lits dans ma suite, c'est grand.
- Tu n'as quand même pas besoin d'une baby-sitter, si ? Il n'y a pas de fantômes au Ritz, ça se saurait.
- C'est pas des fantômes que j'ai peur… avait-il répondu comme un enfant buté.
Je me suis demandé si c'était un caprice ou un vrai besoin, de toute façon c'était exclu.
- Reste encore un peu, alors. Allons boire un verre au bar, a-t-il quémandé avec un sourire enjôleur.
- Encore ? Tu crois que tu n'as pas suffisamment bu ? Ecoute mon ami, si tu as peur de dormir seul tu peux demander au jeune homme là, de te tenir compagnie, il en meurt d'envie.
- Quoi ? qui ça ?
- Le petit serveur qui te dévore des yeux depuis deux heures…
- Mais tu me prends pour qui ? s'est-il rembruni en reculant sur son siège.
- Mais je plaisante, of course… Ouh là là, t'as laissé ton sens de l'humour à Prague ?
Edward a soupiré et acquiescé tristement :
- J'ai laissé beaucoup de choses à Prague, tu sais. J'y ai laissé ma santé, en particulier.
Son ton était si désabusé que j'ai ressenti une vague de pitié, tout en me demandant s'il n'était pas un excellent comédien, au final. Le maître d'hôtel a déposé l'addition, nous avons tous deux tendu le bras mais il a été plus rapide que moi et a juste murmuré : « Mettez ça sur ma chambre ».
- Bien Monsieur. Merci Monsieur, et bonne soirée…
Après son départ une incertitude a plané sur nous, visiblement Edward ne voulait pas se coucher et moi j'étais fatigué, j'ai regardé ma montre, il a lancé :
- Juste un dernier verre, au bar ?
Que voulez-vous, il était redoutable avec ses yeux de cocker, j'ai hoché la tête en soupirant, nous nous sommes dirigés vers le bar Hemingway d'un pas peu assuré. « Je vais avoir une migraine carabinée demain », ai-je pensé en traversant la salle les yeux rivés au sol, pour ne reconnaître personne. Ca m'agaçait de ne pas pouvoir rentrer, j'aurais tout donné pour être dans un taxi mais bêtement je me disais que je ne pouvais pas l'abandonner comme ça, dans un tel désarroi.
Je ne comprenais pas très bien pourquoi il s'était tant attaché à moi, j'étais un imposteur dans mon déguisement d'ami. Le plus incroyable était de penser qu'une star comme lui, adulée par des milliers de femmes était tellement paumé qu'il n'avait personne d'autre pour lui tenir compagnie, ce soir.
Nous nous sommes installés sur les fauteuils moelleux, il a recommandé du champagne et j'ai lancé, faussement rigolard :
- Regarde, il n'y a que des vieux, tu ne veux pas plutôt aller en boîte ?
- Tu voudrais, sérieux ?
- Qui ça, moi ? Oh non, j'ai passé l'âge depuis longtemps mais toi, ça te plairait, non ? Il y a plein d'endroits sympas, à Paris.
- J'aime pas sortir seul. J'ai pas trop envie de m'abrutir avec de musique forte, pas ce soir.
Un silence s'est installé entre nous, j'ai enfin posé la question qui me brûlait les lèvres :
- Et avec Bella ? Vous n'êtes plus vraiment ensemble, c'est ça ?
- Oh, c'est compliqué. En fait on partage la même chambre, à Prague, on couche ensemble parfois mais c'est plus comme avant. On est mal, tu comprends ? On n'arrive même pas à en parler, tellement c'est dur parfois. Selon les scènes il la rudoie elle ou il me rudoie moi –parfois même les deux- et on se sent tellement honteux qu'on n'arrive pas à prendre du recul et à se dire qu'on s'en fout, que le plus important c'est nous deux. Peut être parce que c'est pas si important que ça, nous deux.
- Mais tu ne voulais passer tes vacances avec elle, partir vous détendre au soleil, faire la fête ?
- Non, parce que... je sais pas comment expliquer. Quand on se voit ça nous rappelle les mauvais moments avec Mortimer, alors qu'on veut oublier. J'aimerais tellement oublier ce tournage pour quelques jours, si tu savais… parlons d'autre chose. Parle moi de toi, on ne parle toujours que de moi.
- Oui mais c'est toi la star, c'est pour ça.
Edward a souri malicieusement en levant son verre vers moi :
- Mais tu es une star aussi dans ton pays, non ? Il y a plein de gens qui te regardent, dans ce bar. Plus que de gens qui me fixent moi, c'est agréable.
- C'est parce que c'est des vieux. Toi tu es l'idole des jeunes, tu es un sex-symbol, c'est mieux.
- Tu parles… si elles savaient, a-t-il répondu avec une petite grimace. Mais toi au moins tu as de la reconnaissance, de la crédibilité, pas comme moi, qui ne suis connu que pour ma gueule.
« Si tu savais… » ai-je pensé avec amusement, mais je me suis tu, inutile de relancer le débat sur ce sujet. Je me rendais compte qu'il avait lui aussi un vrai besoin de crédibilité, ce qui m'étonnait plutôt. Il n'avait pas fini de souffrir, alors. Je repensais au laïus de Mortimer sur la bêtise des acteurs, s'il avait su ça aussi…
- Alors, c'était quoi ton parcours, Carlisle ?
- Quoi ? Oh là là mais ça n'a rien d'intéressant, je te jure. Le parcours habituel, rien d'excitant comme la vie d'un acteur.
- T'as toujours voulu être journaliste ?
J'ai souri, me rappelant mes rêves d'enfant. Les murmures bruissaient autour de nous, entrecoupés de rires cristallins, je me suis dit que je n'allais quand même pas raconter ma vie à ce presque inconnu. Mais il me fixait avec douceur, intéressé, alors j'ai commencé à raconter. Je ne suis qu'un homme, après tout.
- Au début je voulais être pompier, puis vétérinaire, mais je ne supporte pas trop la vue du sang, c'est gênant. Après j'ai fait Sciences Po, une école de journalisme, j'ai fait des piges puis j'ai été embauché à France 3 Nord, puis par ma chaîne actuelle. Mais tu sais, j'ai une vie très banale, je suis quelqu'un de normal. Un journaliste lambda un peu médiatisé à cause du petit écran, mais ma vie n'a rien de passionnant. Je n'ai pas été reporter de guerre ou grand reporter, je n'ai pas de faits d'armes extraordinaires à raconter. J'ai juste eu beaucoup de chance. Et j'ai beaucoup travaillé, aussi. En fait je suis très heureux d'avoir une vie ordinaire, avec ma famille. C'est mon équilibre.
- C'est ça le plus important pour toi, alors ? Ta famille ? C'est plus important que d'interviewer Obama ou Sarkozy ?
- Ouh là là mais ça n'a rien à voir ! Tu sais, ce qui compte, c'est ce qu'on fait –une bonne interview, une bonne analyse-, pas qui on est. Les journalistes qui se prennent pour des stars ont tort. On n'est pas des artistes, on ne crée rien. Pas comme vous…
Un voile est à nouveau passé devant ses yeux, les commissures de ses lèvres sont retombées, ainsi que ses épaules.
- Les acteurs ne sont pas des artistes, c'est pas vrai. Les réalisateurs, les photographes, les peintres, oui. Mais pas nous. On a juste un beau physique, une peau qui accroche la lumière. Tu sais, quand je me vois sur un écran, je me trouve horrible. Je ne vois que mes défauts, mes tics, ma voix traînante, c'est insupportable. A chaque film je me dis que c'est le dernier parce que le réalisateur va comprendre que je suis nul. Je n'ai jamais pris de cours de comédie, a-t-il soupiré en recommandant deux coupes de champagne. Je suis un imposteur, qui a eu beaucoup de chance. Et je ne travaille même pas beaucoup, pas comme toi. Quand je ne tourne pas je dors ou je bois des coups avec des potes, pour oublier l'angoisse du prochain tournage. C'est lamentable.
Son côté Caliméro m'a fait doucement sourire, j'ai réagi immédiatement :
- Mais c'est normal, tu es jeune. Encore heureux que tu profites de la vie ! Et c'est sain d'être paresseux, c'est une preuve d'intelligence. Tu sais moi je suis toujours dans le contrôle, l'anticipation mais ça m'épuise, j'aimerais tellement me laisser aller, parfois. Ne pas tout diriger, prévoir.
- On n'est jamais heureux, pas vrai ?
- Hé oui, hélas… mais je parle comme un vieux con, là, non ?
- Joker ! Allez, à notre santé, mon ami, a-t-il clamé en levant haut sa coupe de champagne vers moi. A nous !
- A nous, ai-je répondu sans réfléchir, étonné de sa capacité de résistance à l'alcool.
J'avais déjà la tête dans un étau et les idées floues, sa main ne tremblait plus, son sourire était plus assuré. J'ai aperçu le jeune serveur de l'Espadon qui l'observait depuis le bar, plaqué derrière une colonne, son service devait être terminé, il ne parvenait pas à partir. Amusant l'impact des images sur certaines personnes, il le considérait sans doute comme un demi-dieu, Edward n'était qu'un paumé.
- Tu pars demain retrouver ta famille, c'est ça ? a demandé mon vis-à-vis après quelques secondes.
- Oui. Et toi, tu vas quand en Angleterre ?
- Pour Noël. Le 24. J'ai deux jours pour trouver des cadeaux pour mes parents et mes sœurs, c'est la barbe. Elles sont pénibles, rien ne leur plaît jamais. Comme si c'était plus facile de choisir un cadeau quand on a de l'argent… Bullshit.
Le temps s'écoulait paresseusement, il était minuit passé, j'étais si bien dans ce fauteuil que j'aurais pu m'endormir, mais j'avais encore une valise à préparer, même si l'idée de rentrer dans la grande maison vide était déprimante. Edward a encore avalé deux coupes pendant que nous discutions des prochains Oscars, je me suis levé pour aller aux toilettes et demander qu'on me réserve un taxi.
Quand je suis revenu j'ai vu dans ses yeux comme une crainte alors j'ai baissé les miens, par pudeur. Il s'est mis debout d'un air résigné et s'est mis à tituber, je l'ai attrapé par le bras pour ne pas qu'il se cogne aux tables. Tous les yeux étaient fixés sur lui, son ébriété ne passerait pas inaperçue, il valait mieux sauver les apparences.
- Bon, je te raccompagne à ta chambre, Cendrillon, tu te souviens encore du numéro ?
- No. Mais j'ai la carte avec le numéro dessus ! a-t-il dit triomphalement en sortant le badge électronique de sa poche de jean. T'es cool.
- Mouais.
Nous nous sommes éloignés sous l'œil avide du jeune serveur, j'ai prié pour qu'il ne nous suive pas ou ne prévienne pas la presse people dans la foulée. Arrivés à la porte capitonnée je lui ai tendu la main :
- Hé bien merci pour cette excellente soirée, Edward, et je te souhaite un très joyeux Noël.
- Attends, a-t-il dit en s'accrochant convulsivement à ma main, tu veux pas rester juste deux minutes, que je vérifie ma chambre ?
- Vérifier ? Vérifier quoi ? ai-je demandé en levant les yeux au ciel.
- Qu'il n'y a personne. Tu sais, j'ai été agressé dans un hôtel, à Las Vegas, par une fille cachée dans la salle de bain. My God, it was horrible. Depuis j'ai peur d'entrer dans les chambres seul, la nuit. C'est débile, hein ?
En haussant les épaules j'ai pensé à cet homme politique, décidément la salle de bain était le lieu de tous les dangers, dans les hôtels. Tout cela m'a paru grotesque mais il semblait si apeuré que j'ai accepté, un brin blasé.
- Tu veux que je fasse le tour des pièces ? ai-je demandé en m'apercevant qu'il avait une suite.
- Oh yes, thanks, a-t-il répondu en se dirigeant vers la bouteille de champagne déposée dans une coupe réfrigérée, sur la table basse.
- Ah non ! Moi je ne bois plus, ça suffit. Et tu devrais arrêter aussi, ou tu vas être malade.
- It's the only way for me to sleep, you know…(1)
J'ai fait le tour de l'immense suite, ça m'a rappelé quand je devais faire semblant de chercher des monstres sous le lit de Lily, je me suis trouvé ridicule. Bien entendu il n'y avait personne de caché et bien entendu quand j'ai posé la main sur la clenche il a murmuré :
- Tu ne veux vraiment pas rester ?
- Non. Ca ne rime à rien, Edward, tu n'es plus un bébé quand même…
- Mais il y a deux lits dans la suite, un grand et un petit, dans la petite pièce attenante. S'il te plaît…
- Non. Tu te rends compte, si ça se savait ? Déjà que le petit serveur m'a vu monter avec toi, il y aurait intérêt qu'il me voie redescendre seul, je te le dis, ou gare aux rumeurs. On joue un jeu dangereux, là. Bonne nuit.
A moment où j'ai ouvert la porte, sa voix m'est parvenue et son ton était bizarre :
- It's already done...(2)
- Quoi ? Qu'est ce qui est déjà fait ? ai-je interrogé en me retournant d'un bloc.
- Rumors.(3)
- Quoi ? Mais de quoi tu parles ? me suis-je entendu dire, les bras en chair de poule.
…
- Billet s'il vous plaît, aboie le contrôleur, me réveillant brusquement.
Le temps de remettre mes idées en ordre je fouille mon manteau à la recherche de mon e-billet, j'espère n'avoir pas trop ronflé. Il examine mon billet et ma pièce d'identité d'un air soupçonneux, je présume que je ne dois pas correspondre à l'image bien proprette qu'il se fait de moi. Il le valide avec un grognement puis s'éloigne, je meurs de soif.
Dans quelques minutes j'arriverai à la gare, Esmée sera là avec les filles, mes chéries, mes amours. J'essaie de me convaincre que tout le reste est secondaire, en vain. Si Esmée apprend… ça y est, je frissonne. Non, ça n'arrivera pas. Non. Tout cela est faux, impossible. Je secoue la tête pour chasser mes idées noires, il faut que je m'accroche à aujourd'hui, maintenant. C'est tout ce qui compte.
Je repère assez vite Esmée dans son manteau au col en fourrure, Tara accrochée à son cou, demandant sans relâche « L'est où, papa, l'est où ? ». Lily doit être à ses pieds mais dans la foule dense je ne la vois pas, je bouscule un vieil homme avec ma valise dans ma précipitation, j'ai à peine le temps de m'excuser que déjà je suis loin, déjà je sers Lily dans mes bras. J'enlace Esmée et Tara glapit de joie, toute ma vie est là et c'est bien.
- Tu as fait bon voyage ? Tu as l'air fatigué…
- Oui, très bon merci. Oui, je suis un peu crevé, les vacances me feront du bien.
Elle me jette un petit coup d'œil en coin, nous rejoignons mon beau-père qui nous attend sur le parking. Il fait doux ici et il ne neige pas, je suis heureux de changer d'air. De vie.
- Alors, t'as fait quoi hier soir ? demande Esmée dans la voiture en me scrutant.
- Hé bien j'étais au Ritz avec Edward Cullen et sa fiancée, comme prévu.
- Mais tu ne les quittes plus ! Et Mortimer était là lui aussi ?
- Non, finalement son vol a été annulé, c'est dommage.
- En tout cas je ne comprends pas en quoi c'était si important, ton émission a déjà été diffusée… décrète-elle en pinçant les lèvres.
- Oui, mais c'est pour préparer une interview exclusive avant la sortie de son film, je te l'ai déjà expliqué, non ?
- Mais il ne sort pas avant l'année prochaine ! N'importe quoi !
- Ecoute, appelle le Ritz si tu ne me crois pas, je suis fatigué, un point c'est tout. Si tu t'imagines que c'était amusant pour moi… j'aurais nettement préféré être avec vous, dis-je sèchement en prenant Tara sur mes genoux, qui glousse.
Je ne sais même pas si je mens, la vérité d'hier n'est plus la vérité d'aujourd'hui.
- Tu es fou ? Remets-la dans son siège, tu te rends compte si on a un accident ?
- Juste une minute, dis-je en enfouissant mon nez dans son cou, je veux juste sentir son odeur de bébé, je l'adore. Et vous, vous avez fait quoi ?
Pendant qu'Esmée me raconte les activités des filles par le menu je rêve en regardant les paysages bordelais qui défilent à toute allure, l'esprit vagabond.
- Tu m'écoutes ? demande-t-elle d'un coup, en me secouant le bras.
- Hum ? Oui, je suis un peu fatigué, c'est tout.
- Tu t'es couché tard ?
- Assez oui, tu connais la jeunesse, ils sont increvables. Mais à mon âge…
- Mais vous avez fait quoi ? Vous êtes allés en boîte ?
- Hein ? Non, on a discuté, tard.
Elle m'annonce les festivités prévues pour le réveillon de Noël et je me revois, la main sur la clenche de la porte du Ritz, atterré.
- Qu'est ce que c'est que ces histoires de rumeur Edward?
- It's Mortimer, you know, répond-il à contrecœur.(4)
- Oui, et alors ? Quelle rumeur ?
Il s'est tortillé sur le canapé, l'air penaud, sans me regarder dans les yeux :
- Hé bien tu te rappelles ce qu'il avait dit quand on avait couché ensemble, en Ecosse ?
- On n'a jamais couché ensemble, Edward, on a partagé le même lit, la nuance est de taille, du moins en français. Non, je ne sais plus trop… dis-je en mentant effrontément. Rappelle-moi ?
- Au petit déjeuner il a dit : « J'ai croisé deux personnes sortant de la même chambre ce matin. Je vois que des couples se forment, et pas ceux qu'on croit. Intéressant… ». Remember ?
Edward a tellement bien imité l'accent et la voix de Mortimer que je me suis crispé sur la poignée, instinctivement. Oui, je m'en souvenais bien. Je me souvenais surtout du regard égrillard de Mortimer, ce matin-là. Ou réjoui ?
- Mais je lui avais répondu que tu avais dormi dans le fauteuil, tu te souviens ? Si son fichu château de mes deux avait été bien entretenu on n'en serait pas arrivé là, Bon Dieu ! Quel connard celui-là…
- Yes…
- Et c'est ça la rumeur ? Je lui avais dit que je ne voulais plus en entendre parler ! dis-je en me souvenant des rires gras de Georges et Steph devant leurs œufs au lard. On n'a pas couché ensemble, bordel ! Il est con ou quoi ?
- Yes, but…
Il pâlit au fur et à mesure que je rougis, je sens une vague de rage monter, irrésistible.
- But what ? C'est quoi ces conneries ? Il y fait encore allusion ? Auprès de qui ?
- Take it easy, Carlisle. Relax. J'aurais pas dû t'en parler je crois.
- Si, si, t'as bien fait au contraire. Autant étouffer le serpent dans l'œuf. Raconte-moi tout.
Je me suis installé à côté de lui sur le canapé, bouillonnant de colère et plus du tout fatigué alors qu'il se mordillait la lèvre d'un air gêné.
- Well… Maybe… Shit. Bon, écoute, pendant plusieurs semaines il n'en a plus parlé, et puis un jour Bella est rentrée en pleurant à l'hôtel, à Prague. Elle m'a fait la tête toute une soirée avant de me dire que Mortimer lui avait raconté que… enfin…
Edward s'est interrompu, j'ai cru que j'allais l'étrangler, là, sur place. J'ai glapi :
- Il lui a raconté qu'on a couché ensemble, c'est ça ?
- Yes.
- Quel connard ! Non mais quel connard ! Mais pourquoi, bordel, pourquoi ?
- Mais tu sais bien ! C'est toi qui me l'as dit… Pour foutre la merde dans notre couple, pour attiser sa jalousie. Pour qu'on se retrouve dans la situation du couple du scénario.
- Pourquoi ? Il se passe quoi dans le scénario ? ai-je demandé, soupçonneux.
- Je couche avec un type, un peu par hasard, ma femme l'apprend, et c'est le début de la fin. Je te passe les détails, of course.
- Oh putain c'est pas vrai. Quel enfoiré, mais quel enfoiré ! Salopard ! Mais tu lui as dit que c'était pas vrai, à Bella, bien sûr ?
- Of course. Mais comme j'avais vraiment passé la nuit dans ta chambre, en Ecosse, je ne suis pas sûr qu'elle m'ait cru. Sorry.
Son ton est devenu mourant, j'ai envisagé de le trucider pour me passer les nerfs, avant de faire sa fête à Mortimer. Un fantastique bain de sang qui me vaudrait 120 ans de prison, au bas mot. Tentant.
Mais à la place j'ai sauté sur mes pieds et commencé à tourner comme un lion en cage, fomentant une stratégie :
- Je vais appeler cet enfoiré et lui dire ce que je pense de ses manières, moi. Et je l'attaquerai en justice si nécessaire, si jamais ça filtre. Il va voir de quel bois je me chauffe, ce connard.
- Et tu ne crains pas que… que ce soit pire ? a soufflé Edward en se rongeant les ongles.
Merde. Il avait raison. Attaquer serait faire encore plus parler de l'affaire- si affaire il y avait – et ce serait pire que tout. Je ne voulais pas faire la une de « Voilà » pour cette histoire. Pas question. Je me suis tourné à nouveau vers Edward, recroquevillé sur son canapé :
- Mais il n'en a parlé à personne d'autre, j'espère ?
Il a haussé les épaules, dubitatif, alors que je continuais à arpenter la chambre, fou de rage. J'avais envie de le secouer, tout ça c'était de sa faute, il allait foutre ma vie en l'air et il restait impavide, sur ce canapé. J'ai fini par me planter devant lui, les yeux exorbités :
- Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit, Edward? Tu allais me proposer de passer la nuit avec toi alors qu'il court déjà cette rumeur dégueulasse ? Mais t'es inconscient ou quoi ?
- Cal justement. On n'a plus rien à perdre, maintenant…
J'ai entendu un bruit métallique à l'extérieur et j'ai cru sentir les mâchoires du piège se refermer sur moi. J'étais fait comme un rat.
A suivre…
Merci à ceux qui lisent et reviewent, merci à Kathy et Nico pour leur soutien constant (et toutes celles qui m'écrivent régulièrement, merci pour vos messages, ils me font vraiment chaud au cœur).
Traduction :
(1) : C'est la seule de s'endormir, pour moi.
(2) : C'est déjà fait
(3): Les rumeurs
(4) : C'est Mortimer, tu sais.
Je réponds ici aux non inscrits :
Senteline 94 : tu ne comprends pas l'anglais ? Dommage…j'avoue que ça me pèse un peu de devoir traduire, parce que ça implique de mettre des renvois en bas de page, mais bon, je vais le faire, ok. Au cas par cas.
Katymina : Oui, mes blagues sont nulles, c'est horrible. Merci de trouver que j'écris vachement bien, ça me fait vachement plaisir, tu sais…Merci de ton incroyable fidélité !
GROS BISOUS A TOUS !
