DANS UNE CAGE OU AILLEURS
Chapitre18
Running up that hill
Retour sur le plateau infernal pour une scène décisive, merci à vous qui suivez mon histoire depuis plusieurs mois déjà, et bonne lecture!
«Running up that hill» est une merveilleuse chanson de Kate Bush, mais j'aime particulièrement la version de Placebo, que vous (re)découvrirez sur ma page FB…
Et je regarde ceux qui s'allument aux fenêtres
Je me dis qu'il y en a parmi eux
Qui m'aimeraient peut-être (W Sheller)
C'est jeudi soir, demain je rentrerai pour le week-end, je tourne en rond dans ma chambre d'hôtel, les heures ne passent pas. Tout à l'heure Bella et Mortimer nous ont régalés d'une nouvelle scène d'hystérie, ses larmes à elle contre ses cris à lui, j'ai cru que le Médiateur allait rendre son tablier définitivement. Il m'a proposé de dîner avec lui mais j'ai refusé, son stress commence à devenir contagieux et moi j'ai déjà plus d'images et de témoignages que nécessaire. Je ne sais pas si ce film sera un chef d'œuvre mais il restera dans les annales, sans doute pour de mauvaises raisons.
J'observe le paysage un peu désolé entourant l'hôtel, les techniciens sortent boire un coup au pub en discutant bruyamment, je me demande si cette bonne humeur est réelle ou affichée, pour conjurer le sort. Bella a fait venir un médecin, le sceptre de l'arrêt du tournage flotte au-dessus de nous, nuage noir. Ce serait sans doute un soulagement pour beaucoup d'entre nous, même si personne n'est prêt à l'avouer.
Quelques coups discrets à ma porte, merde j'espère que ce n'est pas Jack, il commence à me saouler celui-là. Non, c'est Edward avec une bouteille de whisky et un gros paquet de chips au vinaigre, il me lance un clin d'œil :
- Prêt à faire la fête ?
- Faire la fête ?
- Yes, je cherche quelqu'un pour boire un coup mais tout le monde est déjà parti au pub. Too bad. Are you ready ? (Dommage. T'es prêt ?)
J'imagine que je suis la roue de secours, le mec à qui on fait appel en dernier ressort, en cas de crise.
- Tu es sûr que c'est bien le moment de boire ? dis-je, méfiant.
- Yes ! Why not ? (Oui. Pourquoi pas ?)
- Et Bella ? je demande en m'écartant pour le laisser passer.
- Elle est entre de bonnes mains, don't worry. (Ne t'inquiète pas). T'as des glaçons dans ton frigo ?
- Je… je ne sais pas, j'y mets principalement de l'eau gazeuse, regarde.
Edward s'installe confortablement sur le seul fauteuil de la petite chambre, allongeant ses jambes sur mon lit, la bouteille toujours à la main. Un peu surpris – tiens, on est à nouveaux copains ?- je déniche deux verres à peu près propres dans la salle de bain et je m'installe en face de lui :
- T'as pas l'air inquiet, dis donc… t'as pas peur des conclusions du médecin ?
- Qui, moi ? Non, pourquoi ? Si elle va mal ce fichu tournage sera arrêté et ça nous fera des vacances, si elle va bien on continuera, et ce sera bientôt fini. Donc pas de quoi s'affoler, tu vois…
- Je vois, oui, dis-je un peu perplexe.
Un mince sourire s'étire sur ses lèvres, il nous verse deux grands verres du liquide ambré puis lâche :
- Tu me prends pour un monstre, hein ? Un mec qui n'a pas de cœur ?
- Je n'ai rien dit, je réponds en m'installant de guingois sur le bord de mon lit.
- Non, mais tu n'en penses pas moins, ça se voit. Well… Bella et moi, c'est… pas simple, tu vois ? Enfin, c'est surtout elle qui n'est pas simple, en fait. Un jour ça va bien, elle sourit et dit qu'elle m'adore, le lendemain elle tire la gueule et m'en veut pour tout, sous des prétextes débiles. Alors j'en ai un peu marre tu comprends ?
- Oui, je crois.
- C'est surtout que… je ne sais pas trop comment dire ça, mais elle s'accroche à moi et parle tout le temps de l'avenir, de mariage, d'enfants… et moi ça me fait peur. Je l'aime bien, you know, mais me sentir lié à elle pour toute la vie…
Il réprime un frisson et je ne peux m'empêcher de sourire, il paraît si jeune d'un coup.
- Tu me prends pour un monstre, hein ? répète-t-il en baissant les yeux.
- Mais non, pas du tout. Tu n'es pas un monstre, tu es juste un peu… jeune. Et très lucide. C'est évident que votre romance ne durera pas, vous avez encore trop de choses à vivre avant de vous engager. C'est elle qui vit dans l'illusion, c'est normal que tu aies peur. J'étais comme toi, rassure-toi, avant de rencontrer Esmée.
- Vraiment ?
- Oui, oui, moi aussi j'aimais ma liberté avant d'être un vieux con.
- Mais je n'ai jamais dit que…
- Si, Edward, c'est un peu ce que tu as dit, hier soir.
Il grimace d'un air désolé et me ressert un verre de whisky :
- Bon, tu es un vieux con et moi je suis un jeune con, on est quitte.
- Ouais, on va dire ça… Allez, à notre santé et à la quille, bientôt !
- La quille ? Qu'est ce que c'est ?
- La liberté ! Demain soir je rentre chez moi pour trois jours, je suis si heureux si tu savais…
- Yes, I see… (Oui, je vois)
- Mes filles me manquent tellement, et ma femme aussi. Et Paris… C'est autre chose que ce trou pourri, crois-moi.
- Je croyais que tu n'y mettais pas les pieds, à Paris. Que c'était un truc pour touristes, lance-t-il d'un ton dégagé.
- Dis donc, t'as de la mémoire, toi. Oui, c'est vrai qu'à part pour le boulot je n'y vais pas souvent mais c'est une ville que j'adore, vraiment. Tous les franciliens vivent ça je crois…
- Les franciliens ?
- Les habitants d'Ile de France, la région parisienne. On adore et on déteste Paris, comme une femme volage, c'est un peu difficile à comprendre peut être... c'est à l'étranger qu'on l'aime le plus, on n'en garde que les bons souvenirs, tu vois ?
- Yes, I see, soupire-t-il les yeux dans le vague, soudain morose.
Je regarde le fond de mon verre, un peu perplexe :
- Tu dois bien avoir un lieu que tu aimes plus que tout, toi aussi, où tu es content d'aller ?
- Mmmm… yes, maybe. Mais j'ai déménagé si souvent avec mes parents que j'ai l'impression de n'avoir pas de racines, tu comprends ? Je crois toujours que c'est mieux ailleurs, en Amérique, à New York, à Los Angeles, à Paris.
- Et ?
- Et les pays ne sont rien, sans les gens qu'on aime. C'est débile, hein ? I mean… je cours toujours après quelque chose que je n'ai pas trouvé, you know what I mean ? (Tu vois ce que je veux dire?)
En opinant je finis mon verre, il a l'air si paumé d'un coup que je détourne les yeux, un peu gêné. Une voiture klaxonne à l'extérieur, c'est bientôt l'heure où Esmée m'appelle, je me sens un peu confus. La chaleur qui se répand dans mes membres est due à l'alcool, Edward a l'air de plus en plus morose, vautré sur ce fauteuil, j'espère qu'il ne va pas pleurer.
- Qu'est ce qui ne va pas ? dis-je presque malgré moi.
- Bella n'est pas bien et tout le monde va partir pour le week-end, même toi, je sens que ça va être l'horreur.
Je hausse les sourcils, surpris d'avoir autant d'importance pour un jeune homme adulé dans le monde entier.
- Allez, fais pas cette tête-là ! Je suis sûr qu'il y a des tas de filles qui ne demanderaient pas mieux que de passer le week-end avec toi, Don Juan.
- Yes, for sure. Et demain ce sera à la une de tous les journaux, great.
Un ange passe, je sens bien que quoi que je dise, il réagira mal, et ça me fatigue. Me voilà star-sitter, charmant. Si au moins je pouvais utiliser ses confidences pour mon émission… Hum. Pas très charitable, comme pensée. Et si j'étais comme il l'a dit, cynique ? L'esprit un peu embrouillé je m'interroge sur mes sentiments, mes motivations. Suis-je capable de voir en lui autre chose qu'un gros bébé gâté, ai-je encore un peu de vraie compassion ?
Tu parles qu'il est à plaindre, il gagne 15 millions de dollars par film, me souffle une petite voix acide. Bon, faisons preuve de charité chrétienne, ou quelque chose d'approchant.
- Tu n'as pas d'amis pour passer le week-end ? Londres n'est pas si loin, à peine une heure…
- No. J'ai pas envie de les voir, en fait. J'ai envie de rester là et de me bourrer la gueule, comme vous dites en France. Encore un peu de whisky, Carl ?
Depuis quand il m'appelle Carl ? J'ai toujours eu horreur de ce diminutif mais je passe outre, dit avec l'accent anglais c'est plus amusant, presque plaisant.
- Ouh là, on va rouler sous la table, non ? J'ai déjà la tête qui tourne…
- Sous la table, non, elle est trop basse mais sous le lit peut-être, et c'est pas trop grave. Comme ça on oubliera tous nos ennuis et je dormirai, peut-être…
Je le fixe avec attention, remarquant ses mais qui tremblent :
- Ca va si mal que ça ?
- What ? Oh no, no. Everything is great, you know. Marvellous…(Oh non, non. Tout va bien. Merveilleux...) grince-t-il en étirant ses bras immenses. Shit, j'ai bouffé toutes les chips, tu veux que j'aille chercher un autre paquet ?
- Non, non, c'est horriblement gras, arrête. Tu ne vas rien manger d'autre ce soir ?
- No. Chips and whisky-coca, that's my dinner. (c'est mon dîner) Pratique et rapide.
- Bravo. Tu sais que tu te ruines la santé ?
- Tu sais que tu n'es pas ma mère ?
En se rembrunissant il se cale contre le dossier du fauteuil, boudeur. Je me retiens de rire, on dirait un gros bébé, c'est tout lui. Je le mettrais bien à la porte mais je ne veux pas qu'il fasse une connerie, et il m'amuse, au fond.
- Tu as toujours été comme ça, Edward ?
- Comment ? Insupportable et névrosé ?
- Tu te vantes, là. Non. Si… sensible. Mal dans ta peau. Ou alors c'est le tournage ?
- I don't know. Il paraît que j'étais très gai, étant petit. Un vrai clown. Je ne sais pas quand j'ai changé. A l'adolescence je me suis renfermé et la célébrité n'aide pas, en fait. Je suis pas mal névrosé je sais, mais la vie est si dure, parfois… J'espérais tant de choses, j'avais tant de rêves…
- Mais ils se sont réalisés, non ? Tu es une star maintenant…
- Tu parles. T'as qu'à demander à Mortimer. C'est de l'illusion tout ça, de la poudre aux yeux. Quand je me vois sur un écran je me trouve nul, je ne mérite pas tout ce tintouin autour de moi. Je ne suis pas un vrai acteur, un bon acteur comme James Dean ou Marlon Brando, je suis juste un mec avec une belle gueule… it's shit, you know ? (C'est la merde, tu vois ?)
Je soupire, un peu lassé. Toujours le même discours, en boucle, comme un texte mille fois rabâché. Je ne vais pas passer la nuit à le consoler en vain, je serai juste fatigué et déçu, après. Et lui n'ira pas mieux. Je regarde ma montre, accablé.
- Hé oui, c'est la vie, Edward. C'est comme ça. Les rêves ne se réalisent jamais, quoi qu'on fasse… Il faut l'accepter, sinon on devient amer, ou fou.
- Mais alors il reste quoi ? demande-t-il avec angoisse.
- Joker. Il reste… la vie. L'espoir. Les enfants, l'avenir. Tout ça, quoi… Comment disait le film déjà ? La vie, l'amour, les vaches…
Ses yeux partent à nouveau dans le vide, il se met à trembler doucement. Est-ce l'alcool, ou a-t-il pris quelque chose que je n'ai pas vu ?
- Ca ne va pas, Edward ?
Il secoue la tête avec véhémence, reniflant discrètement. Sa mèche cache ses yeux mais sa bouche est chagrin, il a trop bu. J'aimerais qu'il parte maintenant, et que la boule dans ma gorge disparaisse. J'aimerais être indifférent. Redevenir simple témoin de sa déchéance annoncée.
Mais je me lève et je le prends dans mes bras, il tremble si fort que je resserre mon étreinte autour de lui pour l'immobiliser.
- Chut… ça va aller. Ca va passer, je te jure. Calme-toi, calme-toi.
Je sens sa tête enfouie dans mon cou, une odeur agréable me fait fermer les yeux, il est si maigre que je n'ai pas de mal à l'entourer entièrement de mes bras. Heureusement que nous sommes seuls, heureusement que Mortimer n'est pas là, me dis-je en passant la main dans ses cheveux. Heureusement que ça n'ira pas plus loin.
Mais il lève les yeux vers moi et me fixe avec tant d'intensité que j'en rougis, surpris par cette tension inattendue, sur son visage. Quand ses lèvres se posent sur les miennes je sursaute et essaie de détourner la tête, mais sans vraiment réussir. Sa bouche mal rasée me frotte les lèvres un peu douloureusement, c'est inhabituel mais pas franchement désagréable cette légère morsure, juste déroutant, mais il faut que ça s'arrête. Tout de suite.
- Non… j'arrive à murmurer avant qu'il ne me repousse pour m'étendre sur le lit, franchement entreprenant. Non, non, non…
Mon cerveau n'arrive pas à intégrer les émotions violentes et contradictoires qui me traversent, je crois que j'ai trop bu moi aussi, je crois que je perds pied, je crois que je disjoncte.
- Si, souffle-t-il d'un ton définitif et je comprends que je suis perdu.
Je me débats un peu pour me libérer du poids de son corps frêle, il attrape ma tête entre ses mains et me fixe ardemment, presque avec désespoir, alors que je me dis que ce n'est pas possible, je dois être en train de rêver. Un cauchemar dû à l'alcool, tout ce whisky, tous ces mots, toute cette souffrance.
Cinéma, me souffle une petite voix. Cinéma.
Je m'attends presque à entendre « Coupez » quand il pose à nouveau ses lèvres sur les miennes, avec violence. Nos dents s'entrechoquent, sa langue s'insinue comme un serpent, il murmure « Carl » dans un souffle, plusieurs fois et je demande qui est ce Carl si délicieusement maltraité. Ce n'est pas moi, non, ça ne peut pas être moi. Moi je m'appelle Carlisle, je français et je suis journaliste télé. Marié, deux enfants. L'image de mes filles me frappe soudainement, ce n'est pas possible, je ne peux pas faire ça, je ne peux pas leur faire ça.
Mais mes mots de refus restent coincés dans ma gorge, entourés autour de sa langue nerveuse, et je sens mes reins se soulever pour rechercher cette douce caresse, ce renflement arrogant qui me provoque. Sa bouche est à présent dans mon cou, non, pas ça, je suis trop sensible là, c'est trop bon, trop doux, trop fort et une incandescence s'empare de moi, une brûlure oubliée depuis longtemps, le début de la folie, la fin de toute raison.
Je m'entends gémir et j'ai honte, je le laisse ouvrir ma chemise de ses longs doigts glacés et j'ai honte, sa langue frôle un téton et je meurs, un feulement s'échappe de ma bouche, d'où vient-il ? Depuis combien de temps était-il enfermé là, dans ma gorge, coincé derrière ma cravate ? D'où vient ce flot de désir, ce bouillonnement qui me fait vibrer à chaque caresse, chaque frôlement, depuis quand je suis sensible de là, de partout ? Mon corps empesé devient violon, musique sous ses doigts, ma peau dure comme du cuir frémit comme de la soie, devient velours humide, frisson ardent.
Mon cerveau barré ne proteste pas quand il me débarrasse de mon uniforme de journaliste intègre, cette barrière bien pratique contre les sentiments, les émotions. Bon Dieu je réagis comme une femme, je goûte chaque effleurement, pression et morsure, je vibre et je palpite, je m'ouvre et je m'offre, je suis damné. Même mon éducation judéo chrétienne ne me protège plus de la douceur incroyable de son épiderme contre le mien, de la langueur qui se propage au rythme de sa langue, de l'éblouissement réciproque.
Il est nu et il rit, ses épaules se soulèvent sous son rire franc, nous sommes deux enfants nus et libres, prêts à jouer, à se battre avec nos épées de chair, sensation neuve et vieille à la fois, l'enfance revient, la curiosité, la vitalité. On se bat et on s'emmêle jusqu'à ce qu'il s'arrête, tremblant, la sueur au front, prêt à me faire subir l'assaut final, un peu craintif :
- Are you OK Carl ?
Je le regarde, je lis ma peur dans ses yeux, je ne sais pas si Carl est prêt mais moi j'ai peur, la montagne est infranchissable, trop haute. Je me sens trembler –impossible, je suis un homme, bon sang- il sourit et m'embrasse doucement, son sexe tendu ne fait que m'effleurer, titillant la verge et les bourses humides alors que je suis prêt à exploser, s'il continue je vais jouir, j'exploserai seul en vol, victime de se affleurements amoureux.
Sa bouche propose d'abréger mes souffrances mais je ne veux pas que ça finisse comme ça, non, pas déjà. Alors je me lance à mon tour à la découverte de son corps, ces gestes inédits mais délicieux, mon corps sur son corps et mes doigts intrusifs, sensations bizarres, plus faciles que prévues et le moment de conclure, de nous soulager, d'aller jusqu'au bout. Au bout de qui, au bout de quoi ? Pas tout de suite, je veux encore le caresser, l'aimer, le désirer.
Sa peau est si fine que mes doigts la marquent, son souffle est hésitant, tendu à mon bon vouloir, mes désirs flous. Ses fesses sont douces, légères, moins rondes que celles d'une femme mais les gémissements sont les mêmes, un ton plus bas, sa peau est un peu plus salée sur mes lèvres, mais pas moins fine. Au contraire, les veines bleues émergent sous mes lèvres, soie ici, velours là et cette odeur de musc, virile, inédite. Et cet…
Je m'immobilise, il lève les yeux vers moi :
- What ? What's going on ? (Quoi ? qu'est ce qui se passe ?)
- I … I can't… (Je... je ne peux pas)
Mais pourquoi je parle anglais?
Parce que ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est Carl, Carl est un autre, Carl est libre, lui. Presque. Edward me lance un regard éperdu, il ne rêve que de mon assaut, il murmure « come on, dont' be shy » (viens ne sois pas timide) de sa voix trop rauque, je lutte contre moi-même, ma conscience, ma peur, mon éducation.
- Come on, it won't hurt me, come on, please…
Mon portable résonne dans la pièce, je me tétanise, comme pris sur le fait, ce portable c'est Esmée qui m'appelle, qui me voit, qui me juge. Que va-t-elle penser de mon corps nu, sa bouche offerte, ma verge tendue, son dos cambré ?
- No. Don't move. Stay here… (Non, ne bouge pas. Reste ici)
- Mais je dois répondre…
- Tu lui diras que ta batterie était déchargée. Stay here and fuck me, Carlisle. Now… (Reste ici et baise moi. Maintenant...)
Le téléphone se tait, les draps sont défaits, le silence pesant. Nous sommes immobiles comme des oiseaux foudroyés, il fait complètement nuit maintenant. Mon équipe boit des bières au pub, Esmée retourne auprès des filles, déçue, son chignon un peu défait. Et moi je suis à poil sur le lit, sur le point de… Non. Pas ce mot-là.
Edward soupire et penche un peu la tête, ses cheveux sont en bataille, sa bouche un peu enflée. Je n'aime pas cette ombre dans son regard, cette accusation. Je recule un peu, la liberté est là, à quelques mètres, je n'ai pas franchi le canyon. Pas encore.
« Fuck me » répète-il d'un ton plus pressant, comme si j'allais m'enfuir, je n'aime pas ce mot dans sa bouche non plus. Ce mot est ordure, pornographie et je ne veux pas jouer dans ce film là, non.
Il se redresse un peu et lance :
- OK. Right. Tu vas en profiter, hein ? Tu vas te défiler, comme toujours…
- Quoi ?
- Tu crois que je ne te connais pas ? Tu crois que je n'ai pas compris ton petit jeu ? Tu n'as pas de courage, Carl, pas de couilles. Tu te retranches derrière ta petite vie bien rangée, bien proprette, pour ne pas vivre, ne pas exister. C'est pour ça que tu es devenu journaliste : pour regarder les autres, les juger, vivre par procuration.
- C'est faux…
« Mais si, c'est vrai, et tu le sais. Toute ta vie est évitement, faux semblants. De quoi tu as peur ?» demande-t-il en me regardant avec provocation et exhibant sa longue langue impudique. « De ça ? » ajoute-il en me léchant l'épaule, le ventre, le pénis –qui réagit instantanément et se redresse, plus tendu que jamais.
- Tu vois, lui il a envie, Carl. Il n'a pas peur…
- Je n'ai pas peur…
- Then prove it, (alors prouve le) répond-il en s'installant juste sous moi, offert.
Tentant. L'inconnu est là, sombre et moite, à deux doigts de mes doigts, à deux soupirs de ma peau, deux secousses du bonheur, du plaisir défendu. Et je n'ai pas peur, non je n'ai pas peur, me dis-je en litanie alors que je m'immisce doucement en lui, tout en sachant que je mens.
Oui j'ai peur bordel, peur d'aimer ça, peur d'y prendre goût, peur de ne plus jamais pouvoir m'en passer. Et les sons gutturaux que nous produisons ne sont pas là pour me rassurer, ni cette incroyable douceur intime, ni ses mains accrochées à mes épaules, me griffant mécaniquement à chaque coup de rein.
Je vais et je viens, entre tes reins, et je me retiens…
L'amour physique est sans issue…
- Oh Carl… Carl I love you, murmure-t-il alors qu'il est agité de spasmes orgasmiques.
- Moi non plus, je réponds, dévasté.
A suivre…
Bon voilà, ça y est, le canyon a été franchi (peut être trop tôt, peut être trop tard),rien ne sera plus pareil désormais entre eux, comme on dit dans les soap operas…
Merci à ceux et celles qui suivent depuis le début, et mille mercis à ceux qui prennent le temps de m'envoyer une petite review, c'est toujours fantastique d'avoir un retour sur ce que l'on fait. Merci à Katy et Nico pour leur relecture amicale…
Je réponds ici aux non inscrits:
- Katymina : Merci d'aimer la complexité de mes personnages, je sais qu'elle est parfois déroutante.C'est vrai que c'est agréable de s'asseoir à coté du feu et se laisser conter des histoires, alors bienvenue ma belle… merci d'être là toutes les semaines fidèlement.
- Em : Merci pour cette superbe review, merci pour tous tes compliments, ils me font vraiment très plaisir ! Je suis ravie d'être ton auteur préféré du site, car il y a des pointures quand même ! Merci,mille fois merci !Je suis ravie aussi que tu trouves mes personnages justes et donc réalistes, c'est super important pour moi : je suis d'accord avec toi, le narrateur est le perso qu'on connait le moins d'une certaine façon car il se cache à lui-même, il se rassure avec des certitudes, mais désormais tout risque de changer… Pour le réalisateur je me suis inspirée de Stanley Kubrick, et du tournage d'Eyes Wide Shut, son dernier film. Merci de trouver que je fais un bon travail, ça me touche beaucoup, et rassure-toi : tareview n'a rien de grotesque !
BISOUS A TOUS !
