DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre19
Le coeur volcan
Merci de vos réactions très positives à LA scène entre eux, ça m'a fait vraiment du bien de savoir que vous l'appréciiez. Il est difficile de savoir quand c'est le bon moment, mais là ils ont décidé tout seuls, et c'était le moment, pour eux (hé oui, l'auteur ne maîtrise pas toujours tout, je vous jure). Bonne lecture!
«Le cœur volcan» est bien sûr une chanson de Julien Clerc, écrite par Etienne Roda Gil. Une merveille, à mon avis.
Comme un volcan devenu vieux
Mon cœur bat lentement la chamade
La lave tiède de tes yeux
Coule dans mes veines malades
Je pense si souvent à toi
Que ma raison en chavire
Comme le feraient les barques bleues
Et même les plus grands navires
L'avion tourne lentement autour d'Orly, je me mords la lèvre, anxieux. L'hôtesse ramasse les verres et me sourit, j'avais presque oublié que j'étais connu, ici. Immédiatement une onde d'angoisse me vrille les entrailles, je vérifie pour la troisième fois que j'ai bien mon portable, mon sésame. Je lutte pour ne pas lire les derniers messages reçus, si j'en ai reçus, pour ne pas penser à lui. Edward. Je devrais le supprimer de mes contacts mais je n'en trouve pas le courage, pas encore. La chanson de Julien Clerc tourne en boucle dans mes oreillettes, comme un mantra, je m'y reconnais si exactement que… inutile.
- On ne vous voit plus en ce moment, reprend l'hôtesse en s'asseyant en face de moi, dos au cockpit.
- Non, je travaille en Angleterre pour l'instant, je ne présente plus les journaux télévisés du week-end.
- Oh, c'est pour ça. Mais là on est vendredi, on vous verra ce soir ?
Au journal de 20h, alors qu'il est déjà 19h ? Quelle conne celle-là… Encore une qui croit qu'il suffit de poser ses fesses devant le prompteur et de lire, comme un automate. Je suis journaliste, moi, j'écris mes textes, bourrique.
- Non, pas ce soir. Je suis en week-end, là, j'ai bossé toute la semaine… je lui rétorque sèchement, elle rit bêtement.
- Ah, c'est bien pour vous, ça… Quand on se sera posés, vous pourrez me signer un autographe pour mon filleul ? Il fait la collection des autographes de gens célèbres.
- Boh, je ne suis pas si célèbre que ça, vous savez… dis-je en sortant un stylo.
Merde. L'autographe. L'autographe pour le fils ou le neveu de la copine de Charlotte, ou je ne sais plus trop qui. Je l'ai complètement oublié, Esmée va m'en vouloir à mort. Cet oubli vient rajouter une couche supplémentaire au millefeuille de mauvaise conscience que j'édifie seconde après seconde, depuis ce matin. Non, hier. Non, ce matin.
Merde. Mais pourquoi j'ai fait ça ?
La nuit avait été courte, il avait une énergie que je ne soupçonnais pas – et moi une résistance incroyable aussi. Et un goût pour « ça » encore plus incroyable. Inexplicable. Je n'osais en croire ma mémoire mais il y avait ces courbatures, ce sperme sur les draps et ces traces d'ongles sur ma peau. Il y avait aussi son souffle léger et sa main sur mon ventre, ma confusion. Cette nuit d'abandon et de perversité, pure folie. Peut-être qu'avec un bon avocat…
Ca faisait une bonne heure déjà que j'étais réveillé, me torturant entre souvenirs et risques, désillusions et désirs, me demandant ce qui m'avait pris. La réponse était là, pas loin, mal rasée et la bouche encore enflée… Edward. Finalement il m'avait eu, m'étais-je dit avant de secouer la tête. Je n'allais pas tomber dans la paranoïa aussi.
A son premier regard, les yeux embués de sommeil, il m'a souri et j'ai grimacé, l'épaule ankylosée sous sa tête. Il a vite compris et s'est dégagé, alors je me suis levé. J'étais censé faire quoi, dire quoi ? J'ai titubé comme un poivrot, le plancher m'abandonnait et j'avais les jambes en coton.
- Tu vas courir ? a été son premier mot.
- Oui, ai-je répondu en cherchant vainement ma seconde chaussure de sport. Comment tu sais ça ?
- Je te vois courir tous les matins, je t'admire beaucoup, a-t-il marmonné en allumant une cigarette, vautré au milieu des draps défaits. Enfin, quand je suis réveillé. Ou quand je ne suis pas déjà au studio.
Il aurait pu s'habiller, merde, ou se cacher sous les draps, au lieu de rester nu comme ça… j'essayais de ne pas prêter attention à son érection qu'il caressait doucement, mais mes yeux étaient comme irrésistiblement attirés… et mon sexe ne restait pas indifférent non plus, honte suprême. J'ai enfilé mon short en sautillant de travers, tâchant tant bien que mal de le dissimuler.
- Tu pourrais en faire autant, non ? Ca te ferait plus de bien que la cigarette, au réveil.
- You're right, a-t-il raillé en jetant sa cendre dans mon verre, encore à moitié rempli de whisky.(T'as raison)
- Au fait, tu n'es pas censé être au studio à cette heure-ci ?
- Non, la scène d'aujourd'hui est annulée, Bella a été arrêtée pour une semaine par le médecin.
- Comment tu sais ça ?
- Elle m'a envoyé un SMS hier soir.
- Ah bon ? Mais tu ne me l'as pas dit ?
- No. Sorry. J'avais autre chose en tête, hier soir.
Ben voyons. J'ai fait une petite grimace en enfilant mon tee-shirt, j'allais sortir quand il a dit :
- Je suppose que je dois libérer les lieux avant que tu reviennes ?
- Oui, merci. Pourquoi, tu comptais faire quoi ? ai-je répondu, agacé. Recommencer ?
- Oui, pourquoi pas ? Regarde, je suis prêt moi, je n'attends que toi, a-t-il murmuré en me montrant son sexe érigé.
- Oh, je t'en prie…
- Alors c'est comme ça, hein ? a-t-il lancé avec amertume. Tu regrettes ce que tu fais et tu me renies déjà ? Tu vas disparaître et je ne reverrai pas, c'est ça ? Tu es tellement prévisible, Carl.
- M'appelle pas Carl. Je m'appelle Carlisle. Je dois y aller, là… j'ai rendez-vous avec Mortimer à 9h.
- Oh yes, I see. Je dois t'appeler M Delcourt, c'est ça ? Te vouvoyer ? Ou encore mieux, ne pas t'appeler du tout ? Disparaître de ta vie, tout oublier, tu m'en serais gré, hein ?
- Saurais.
- Quoi ?
- On dit « savoir gré ». Merde. Oublie, ça n'a pas d'importance… ai-je dit en allant vers la porte.
- Oh si, ça a de l'importance ! a-t-il répondu en m'agrippant pas le bras-il s'était levé avec une rapidité redoutable- et en me forçant à le regarder. Je te croyais un peu plus courageux que ça, Carl, et je croyais que tu avais compris. Tu m'en veux parce que tu as cédé à tes pulsions, des pulsions que tu n'assumes pas. T'es tellement prévisible, Carl… une telle couille molle. C'est comme ça qu'on dit en français?
- Arrête. Lâche-moi…
- Tu vas retourner à ta petite vie bien rangée, avec ta femme et tes enfants, et avec beaucoup d'alcool et de pilules tu oublieras cette nuit. Ou pas. Et ça te bouffera toute ta vie. Sauf si tu assumes.
- Arrête avec ta psychologie de bazar, Edward. Je ne t'en veux pas et je ne regrette pas, mais là je suis un peu… perdu. Laisse-moi un peu de temps. C'est trop nouveau pour moi, je … c'est difficile à comprendre, c'était si brutal. Si inattendu.
- Non.
- Quoi, non ?
- C'était prévisible, depuis longtemps.
- Quoi ?
- Tu en avais envie depuis longtemps, que tu te l'avoues ou non. Mais soit, je comprends. Je ne suis même pas surpris, à vrai dire. Ta fuite était courue d'avance, tu n'es pas assez intelligent pour accepter la réalité, tant pis pour moi. Allez, va courir, Carl… tu m'enverras un message quand tu auras envie de me revoir, en attendant je me tire. Ciao.
Et il était parti, me plantant là, avec mon short et mes chaussures de sport. Et mes doutes.
J'ai la raison arraisonnée
Dans un port désert
Dérisoire toute ma vie s'est arrêtée
Comme s'arrêterait l'histoire
La foule se presse sur le trottoir de l'aéroport, je rallume mon portable. 2 nouveaux messages. Sans doute un de Esmée –furieuse que je ne l'aie pas rappelée depuis hier soir- ou d'Edward, la vague d'angoisse croît dans mon ventre, je suis mal, là.
J'espère qu'elle gobera mon histoire de perte du chargeur, j'espère qu'il ne m'appellera plus jamais. Si. Non. Merde.
J'embarque enfin dans un taxi puant la graisse, ma valise pèse trois tonnes et je traîne deux sacs remplis de cadeaux pour ma femme et mes filles, achetés à la hâte à Heathrow –stratégie courante et pitoyable du mari infidèle. Je suis pathétique. Il fait étonnamment beau et chaud à Paris, comme si j'avais changé de saison. J'ai l'impression d'être parti depuis des semaines, des mois, tout est étrange autour de moi. Putain, comment je vais réussir à faire semblant ? Comment passer ce week-end en famille ? Je m'observe en douce dans le rétro du chauffeur, il doit me croire narcissique, je suis pâle à faire peur.
Je repense à Edward, que je n'ai recroisé que sur le palier de l'hôtel, après avoir couru 1/2 heures, jusqu'à l'épuisement. Il fumait sur le perron, la mine sombre et m'a souri d'un air mauvais :
- Jack te cherchait pour courir, Carl, il avait l'air très déçu que tu sois parti sans lui. J'ignorais, pour toi et lui …
- Qu'est ce que tu racontes ? Je ne suis pas… ai-je dit avant de m'interrompre brusquement.
- Pédé ? Gay ?
- Merde.
- Oh yes you are, darling, definitively, m'a-t-il murmuré à l'oreille juste avant que je décide de ne plus jamais lui adresser la parole. (Ohsi,tul'es,chéri,définitivement).
- Fous-moi la paix, definitively.
- OK … Bye, Carl.
- Et ne m'appelle plus Carl !
- T'avais l'air d'apprécier, hier soir, a-t-il glissé fielleusement, ravivant un souvenir que je tentais d'oublier.
Je l'ai détesté. Je le déteste. Tout ça ne veut rien dire. Tout ça n'a pas d'importance. Avec un peu de chance le tournage sera interrompu et je ne le reverrai plus. Pourvu qu'il soit reporté, même d'une semaine, parce qu'à partir du 20 je suis overbooké et je ne pourrai pas revenir. Mon Dieu, faites que… depuisquandjeprie,moi ? A bout de nerfs, mal installé au fond de mon taxi je ronge mon frein en essayant de raccrocher les wagons de ma vie, ma vie parfaite. Avant lui.
Comme une légende qui s'éteint
Comme un grand peuple en décadence
Comme une chanson qui se meurt
Comme la fin de l'espérance
Comme un volcan devenu vieux
Mon cœur bat lentement la chamade
La lave tiède de tes yeux
Coule dans mes veines malades
oOo oOo oOo
Samedi 4 heures.
Je me réveille en sursaut, avec l'impression d'avoir oublié quelque chose d'important, de vital. Où est Esmée, où sont les filles ? Je regarde autour de moi, désorienté. Où suis-je ? Une vague de peur panique me submerge, je ne sais plus où je suis, je ne reconnais rien.
- Pourquoi tu as crié ? demande Esmée d'une voix ensommeillée en allumant la lampe sur sa table de nuit. T'as fait un cauchemar ?
- Oui. je pense, oui… Je ne savais plus où j'étais, j'étais paumé, ça m'a terrifié.
- Hum… c'est parce que tu es trop souvent absent, tu ne reconnais même plus ta propre chambre…
- Très drôle, je marmonne en me recouchant.
- Encore heureux que tu ne m'as pas appelée Sophie, ou Laure, ou je ne sais quoi.
- Humphh…
Je laisse les battements de mon cœur m'apaiser, je sais ce qui me poursuit, et pourquoi. Merde, j'ai fait ça, je l'ai vraiment fait. Je me retourne dans les draps soyeux en essayant de ne pas trop faire bouger le matelas- même s'il est ferme et garanti indéformable. Esmée feint de dormir, il est quatre heures du matin, à Clamart.
Hier soir j'ai bu plus que de raison au dîner, prétextant la joie de revoir ma femme et mes filles –je ne suis pas vraiment sûr qu'elle ait été dupe. Du champagne puis du blanc, jusqu'à en avoir les idées brouillées, jusqu'à me persuader que rien n'a changé, ici. Je suis le même homme que celui qui est parti il y a une semaine, Carlisle Delacour, journaliste télé, marié, deux enfants. Heureux.
Regardez mon sourire et regardez mes yeux, ils vous diront tout. Mais ne regardez pas ces petites rides, au coin des paupières ou le pli un peu amer de mes lèvres, quand je ne souris plus. Ne regardez pas mon dos légèrement griffé ou ce bleu, sur ma hanche. Ne regardez pas dans mon cœur ou ma mémoire.
Comme une armée de vaincus
L'ensemble sombre de mes gestes
Fait un vaisseau du temps perdu
Dans la mer morte qui me reste
Samedi 10 heures.
J'ai redormi sur ce matin, mal, et je me suis levé crevé.
- La production a appelé, tout à l'heure, me fait Esmée en se versant un café. Finalement le tournage continue, même si Bella est malade. Ils ont réorganisé le planning. Tu veux du café ?
Merde.
- Tu vas au golf ? ajoute-t-elle en pressant des pamplemousses, alors que je résiste à la confiture d'oranges amères en mâchonnant du muesli.
- Ce matin ?
- Carl oui, t'y vas tous les samedis, non ?
- Ah oui, c'est vrai…
Elle me lance un regard soupçonneux, j'ai le cerveau vide. Enfin, pas tout à fait. Tara vient ramper jusqu'à mes pieds, je la prends sur mes genoux, un peu honteux.
- Apa ?
- Oui ma chérie… hé bien dis donc tu as encore grandi, toi ! Je peux lui donner du muesli ?
- Non, donne lui plutôt un morceau de pain complet, ça lui fera du bien pour ses dents. Elle m'a fait de ces crises, si tu savais ! Je n'ai pratiquement pas dormi pendant deux jours, c'était l'horreur.
- Ma pauvre…
- Remarque tu n'as pas très bonne mine non plus, ce matin. Trop de fêtes, à Londres ? Trop de whisky toutes les nuits ?
- Non, pas toutes les nuits, non.
Une seule, en fait. Mais une fois ne suffit pas, pas vrai ? Une fois ne veut rien dire, c'est bien connu. Je craque pour un muffin nappé de marmelade d'oranges sous l'œil narquois d'Esmée –on trouve toujours de tout chez nous, surtout si c'est exotique. C'est la marotte de mon épouse, son grand plaisir quand elle arpente les boutiques chics des centres commerciaux.
Après ma douche je m'écroule sur le canapé, tellement moelleux et je bouquine tranquillement quand Esmée apparaît, en short moulant et survêtement :
- Tu ne vas pas au golf, alors ?
- Pourquoi ?
- Je vais à mon club de gym, j'avais demandé à Eléonore de garder les petites puisque je croyais que tu allais au golf. Mais si tu n'y vas pas c'est inutile qu'elle vienne. Tiens, son numéro de portable est sur la tablette, tu l'appelleras pour décommander moi j'ai pas le temps, je vais rater mon cours de pilates.
- Eléonore ?
- La fille des voisins, tu sais bien, la brunette qui fait une prépa HEC. Elle est très bien, cette petite.
- Me rappelle pas, dis-je en zappant de chaîne en chaîne.
- Pas de télé le matin, tu le sais bien voyons ! Sinon les filles vont vouloir regarder les dessins animés. Mais tu as tout oublié ou quoi ?
- Hein ?
- T'es bizarre, Carlisle, t'es bizarre.
Je soupire, elle part en claquant la porte. Charmant. J'ai pas aimé sa manière de prononcer mon prénom, c'est moi qui déraille ou …? Non, c'est moi qui déraille.
Tout me paraît étrange, pire, étranger. Plus rien n'a d'importance, tous ces petits rites si essentiels, avant. Jogging tous les matins, squash le mardi et le jeudi soir, golf le samedi matin et le dimanche après-midi. Plus le temps. Non, plus envie. Envie de rien, en fait. Ou presque. Je suis enfermé en moi-même, obsédé par le passé, en état de choc. Les souvenirs m'empêchent de me concentrer sur le présent, j'erre de pièce en pièce, cherchant je ne sais quoi, puis je me force à aller jouer avec Lily dans sa chambre. Elle m'accueille avec un cri de joie et me sort toutes ses poupées, nous allons prendre un thé puis faire les courses et préparer le mariage de Barbie avec Ken.
- T'as vu papa on dirait toi, dit-elle en le brandissant fièrement.
Je souris un peu jaune. Oui, il est blond et lisse lui aussi, sans doute trop beau pour être honnête. Comme moi.
Samedi 12h30.
Esmée rentre de son cours, s'étonne de me trouver en train de jouer à la poupée avec les filles, passe en cuisine pour nous mitonner des rougets à la provençale, j'essaie de répondre à ses questions diverses et variées, pas toujours assez rapidement.
- T'as regardé tes mails ? interroge-t-elle un peu plus tard en me servant du confit d'aubergines.
- Heu, non. Pourquoi ?
- Ca ne te ressemble pas ! D'habitude t'es toujours fourré avec ton Smartphone à lire et répondre à tes 200 mails par jour…
- J'ai perdu mon chargeur, tu le sais.
- Et ton ordi ?
- Je suis en week-end, bordel, je suis crevé.
- Pas la peine d'être grossier ! Tu vas en racheter un, de chargeur ? Je me demande comment tu arrives à survivre sans tes mails, toi qui es toujours connecté sur tout, tout le temps.
Nouveau soupir de ma part, je ne peux pas m'en empêcher. Elle a raison, sauf que là je ne veux pas voir mes mails, j'ai peur qu'il y en ait un de lui, j'ai peur qu'il me dévaste, d'une manière ou d'une autre. La morsure est encore trop proche, je suis encore trop fragile. Je sèche sur le poisson, j'ai l'estomac barbouillé.
- Tu ne manges pas ? C'est pas bon ?
- Hein ? Si, si, c'est délicieux mais je suis un peu patraque, j'ai dû choper une saloperie en Angleterre, tu sais ce que c'est…
- C'est vrai que t'es pâle. Tu ne vas pas être malade chez ma sœur, j'espère ! ajoute-elle d'un ton de reproche.
Merde, sa sœur. Je l'avais oubliée. On sort ce soir, je ne suis pas en état de le supporter. J'ai juste envie de me blottir au fond de mon lit avec un bon livre ou aller faire avec ma maîtresse, ma moto… un petit frisson agréable me remonte le long des reins, oui, j'ai envie de ça, par-dessus tout. Mettre les gaz et ressentir, vibrer à nouveau. Une vague de désir brutal me submerge, je me mords la lèvre, fermant brièvement les yeux.
- Carlisle ? Ca ne va pas ?
- Une crampe d'estomac. C'est passé.
- Au fait, je suppose que tu n'as pas pensé à l'autographe, rajoute-elle fort à propos.
- Euh… non.
- Carl voyons.
- Je ne vois pas les acteurs si souvent en dehors des prises et puis c'est gênant, par rapport à ma position.
- Ah ouais ? Ta position ? Et c'est quoi ta position ? lance-t-elle avec malice au moment où Lily s'étouffe avec une arrête.
- Lily ! Lily, recrache ton poisson, chérie ! Ca va mieux mon ange ? Quand je pense que le poissonnier m'a assuré qu'il était sans arrêtes…
- Le poisson reste du poisson, tu sais…
- Merci pour cet intéressant commentaire, mon chéri. Quand je pense au prix qu'on paie dans sa poissonnerie ! Si ça se trouve ça n'aurait pas été pire si j'en avais pris au supermarché du coin.
Je m'abstiens de lui faire remarquer qu'elle ne met jamais les pieds au supermarché du coin et j'essuie les larmes qui coulent sur les joues de ma fille, qui se racle encore la gorge en toussotant. C'est quoi ma position ? Le cul entre deux chaises, pour le moins. Et je ne pouvais décemment pas lui demander un autographe après la nuit qu'on a passée…
Mon cœur volcan devenu vieux
Bat lentement la chamade
La lave tiède de tes yeux
Coule dans mes veines malades
Samedi 16h.
Je file sur la A6, direction n'importe où, sous prétexte de chercher un nouveau chargeur. Toutes les sensations sont là, la liberté, l'ivresse de la vitesse et ces vibrations, sous mes fesses… Sade me roucoule à l'oreille « never as good as the first time", "the sweetest taboo" et "no ordinary love", chaque chanson me parle de moi, de nous. D'un jeune homme frêle que j'ai tenu dans mes bras, de draps froissés et d'aveux retenus, au petit matin. De désirs assouvis et trop vite reniés, d'amertume et d'espoir…
Samedi 22h.
La lumière des bougies fait briller les yeux des dames, après le melon au Porto et le tournedos Rossini nous attaquons le tiramisu, je flotte quelque part entre Paris 15ème et Londres, sur Air Champagne. Au bout de deux coupes je me suis senti mieux, au bout de quatre je suis enfin léger, en forme. Tout le monde –les 6 invités et surtout Charlotte, ma belle-soeur- veulent m'entendre parler du « Tournage », j'ai prévenu en arrivant que je ne pouvais rien dire, clause de confidentialité oblige.
Mais là j'ai envie d'en parler, presque besoin. Mon cœur se gonfle à la seule évocation du nom de Edward, je m'entends leur expliquer pourquoi il est l'acteur le plus doué de sa génération, pourquoi son désespoir, pourquoi son calvaire. Mortimer –que j'ai toujours adulé – devient un monstre pervers, j'insiste sur mon rôle auprès des jeunes acteurs paumés, mon rôle de soutien auprès du Médiateur, ma vraie mission. Esmée m'écoute avec stupéfaction, tout cela me ressemble si peu qu'elle se pose des questions, pas les bonnes j'espère.
- Alors, il se drogue, ou pas ? tente Géraldine, la fameuse amie de Charlotte qui souhaitait un autographe.
- Ce n'est pas la question, vous savez. Ils se droguent tous, si on va par là, à coups de médicaments prescrits par des médecins compréhensifs. Ils en ont besoin, physiquement besoin, sinon ils ne tiennent pas, ce serait trop dur. La pression est telle…
- Carlisle en sait quelque chose, renchérit Esmée en levant les yeux au ciel.
- Quoi, moi ? Mais je ne prends rien…
- Non, parce que tu as une hygiène de vie exceptionnelle… mais la pression, tu connais, hein mon chéri ? La télévision, c'est horrible comme ça vous bouffe, hein mon amour ?
- Oui, bien sûr mais ce n'est pas le sujet et…
- Et il est toujours avec Bella ? me coupe Géraldine, aux abois.
- Ca dépend des magazines, dis-je en citant Edward avec un petit sourire entendu.
- Oui mais la vérité c'est quoi ?
- La vérité, madame, il n'y a qu'eux qui la connaissent… et encore. Bref, je m'égare. Ils sont ensembles sur le tournage, oui. Sauf que Bella est… indisposée pour le moment, enfin, légèrement souffrante je veux dire. Après, ce qu'ils font en privé, cela ne me regarde pas…
Géraldine et Charlotte échangent un sourire entendu, Jean-Marc -mon abruti de beau-frère - tente de dévier la conversation sur le foot mais elles reviennent à la charge, émoustillées :
- Il est mignon, en vrai ?
- Il est gay ?
- Oui. Enfin, non. Oui et non. Et ne me demandez pas s'il sent mauvais, par pitié, j'ajoute étourdiment.
- Ah oui, j'ai entendu parler de ça… alors, c'est vrai ?
- Non, dis-je d'un ton définitif en me noyant dans mon reste d'Aloxe Corton. Non.
Comme une armée de vaincus
L'ensemble sombre de mes gestes
Fait un vaisseau du temps perdu
Dans la mer morte qui me reste
Dimanche 0h30.
Esmée se love dans mes bras, je prétexte le vin et la fatigue pour expédier un câlin alors qu'elle adore les préliminaires, mais je ne me sens pas le courage de lui mentir, ce soir. Son corps me laisse indifférent, j'ai peur pour l'avenir. Après une douche rapide je passe embrasser mes petits anges qui dorment à poings fermés, le cœur serré.
Dimanche 10h.
Tout le monde se prépare pour le brunch dominical, je n'ai toujours pas rebranché mon portable. Combien de messages en attente ? Si ça se trouve, aucun.
Dimanche 17h.
Mon partenaire de golf me trouve distrait, je balise en silence. Bon Dieu, pourquoi j'ai fait ça ? Quel con, non mais quel con ! Je vais mettre les choses au clair avec lui, définitivement. Cette petite partie de jambes en l'air était une erreur, une grossière erreur. Avec un peu de chance le tournage est annulé quand même, je serai sauvé.
Dimanche 18h.
Je décide de ne pas retourner là-bas, je vais me faire porter pâle, déclarer que j'ai déjà assez de matériel pour travailler. Ma femme est malade, je dois rester à son chevet. Non, c'est ma fille et c'est grave. Putain, c'est moi qui déconne…
Dimanche 21h.
Je roule comme un fou sur l'autoroute plongée dans l'obscurité, la musique au maximum dans mes oreilles. « Love is stronger than pride » prétend Sade. J'ai décidé de tout oublier. Recommencer à zéro avec Esmée, faire un autre enfant, l'emmener à Venise ou à Nassau, dès demain. Aller à Roissy et embarquer sur le premier avion, au mépris de tout et tous. Je l'aime.
Mon cœur volcan devenu vieux
Bat lentement la chamade
La lave tiède de tes yeux
Coule dans mes veines malades
Dimanche 23h.
La maison est déserte, Esmée et les filles dorment, je tourne en rond entre le premier et le rez-de-chaussée, l'esprit embrouillé. Mon vol est à 6h, je ne sais toujours pas si je vais le prendre. Je serre mon portable dans ma main, sans réussir ni à le poser ni à ouvrir les messages. Je suis un imbécile, un foutu imbécile. Je m'affale sur le canapé, tête en bas, pieds en l'air et je me connecte, enfin. Autant en finir. Un message d'Edward, au milieu de dizaines d'autres. Chienne de vie. J'espère qu'il me dit que tout est fini, que c'était une erreur.
TeddyHollycom : Miss you. (Tu me manques)
Je soupire douloureusement, le cœur à la torture. Je vais lui dire que tout est fini, qu'il ne se fasse pas d'illusions. C'est le moment ou jamais de reprendre le cours de ma vie, d'arrêter avant les dégâts. Je me lève et je vais à la fenêtre observer la nuit noire, l'ombre des arbres qui frémit sous le vent, en serrant le portable dans ma main, indécis. Non, je ne peux pas me lancer là-dedans, et ce n'est pas moi. Cette histoire, cet amour, ce n'est pas moi. Moi je suis Carlisle Delacour, journaliste à la radio et à la télé, droit et franc. Honnête. Ca se voit sur mon visage, c'est écrit dans les journaux. C'est ce qui fait ma spécificité, ma différence. Je ne joue pas à ce jeu-là, moi, il est trop dangereux.
Mais trop tentant aussi.
J'aperçois mon reflet dans la vitre sombre, les cernes sous mes yeux creusent un cratère et mes lèvres tombent. Qui est cet inconnu qui me fixe, pourquoi est-il si amer ? Je suis au bord de cette fenêtre comme au bord d'une falaise, avec rien sous mes pieds pour me retenir, sauf l'envie de sauter. Rien qu'un portable que je serre comme un fou dans ma main, jusqu'à sentir cette sensation brûlante au creux de ma paume. Il faut que je lui dise que je ne peux pas continuer, que je n'ai pas ce courage. Et mon cœur accélère déjà à cette idée, lui écrire. Penser qu'il va me lire, qu'il attend peut être cette réponse, qui tarde.
Ou plutôt, je ne vais pas répondre. Jamais. Jamais. Never ever.
Pourtant j'appuie mon front contre la vitre glaciale et je tape péniblement, déjà vaincu :
Carliste TVcom : Miss you too… (tu me manques aussi)
A suivre…
Merci à tous ceux qui lisent et reviewent, c'est toujours un vrai bonheur pour moi de savoir que vous aimez ce que je fais
Katymina :Hé oui, c'est une brutale accélération j'avoue, mais c'est peut être parce que la passion est là et bien là, comme tu le dis. Ou pas ?Tout n'est qu'histoire de rencontre, je suis d'accord avec toi. Merci d'être là chapitre après chapitre, tu es un ange !
Darkmouton : merci d'avoir ce chapitre jouissif ! Hé oui, ça fait du bien de laisser tomber le masque !
BISOUS A TOUS !
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