DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 21
Bungalow vide
Retour sur le plateau, merci à vous tous qui suivez cette histoire…et accrochez vos ceintures ^^
"Bungalow vide" est un titre de Laurent Voulzy, pas très connu, pourtant c'est une pépite...
Mardi 6h. Un serpent vient se lover contre ma jambe, je me réveille en sursaut. C'est une jambe qui m'effleure alors que des bras m'agrippent, ça ne ressemble pas à Esmée, qui ne supporte pas qu'on se frôle la nuit. En un quart de seconde la réalité me revient, c'est Edward qui me mordille l'oreille :
- Sorry, I must go, I'm already late. See you soon… (Désolé, je dois partir, je suis déjà en retard. A bientôt)
Le temps que je raccroche les wagons il a déjà enfilé son jean et sa chemise, il me fait un petit geste de la main « Bye » et tourne la poignée de la porte.
- Attends Edward… je… j'aimerais que ça ne se sache pas, pour toi et moi…
- Love you too, darling, (moi aussi je t'aime, chéri) me fait-il avec un petit clin d'œil, depuis la porte.
- Je ne plaisante pas, Edward. C'est très important pour moi.
- Sans blague ?
- Oui, sans blague.
- I know, stupid (je sais, idiot). Tu m'en as parlé déjà deux fois cette nuit, je ne suis pas idiot. Bon, I must go now (je dois partir maintenant). Ciao !
- Alors il vaudrait mieux qu'on fasse comme si de rien n'était tu vois, sur le plateau...
- Comme si on ne se connaissait pas ? fait-il, légèrement déçu.
- Oui, ça vaut mieux. Mortimer est à l'affût et…
- You're mad, (t'es fou) dit-il en claquant la porte.
Merde, s'il fait tout ce boucan là on n'est pas sortis de l'auberge. Heureusement à cette heure tout le monde est déjà en plateau, sauf peut être Georges et Steph qui doivent roupiller dans leur chambre au fond du couloir. Ils partagent toujours la même chambre, par habitude d'ancien reporters de guerre, et personne n'a le moindre soupçon sur eux, alors pourquoi est-ce que je balise comme ça, moi ?
- Je suis fou, me dis-je en me rendormant, complètement vanné.
Un rayon de soleil vient me caresser le visage, j'ai faim soudain. Une énergie nouvelle coule dans mes veines, je vais voir Edward, passer la journée avec lui –à distance- donc la vie est belle, et il fait beau. Une sourde excitation ne me quitte pas au petit déjeuner, je suis impatient de vivre cette journée, impatient de le revoir. Je me sens comme un gamin de 15 ans, bêtement amoureux. Ca fait combien de temps que je n'ai pas senti mon cœur battre comme ça ? J'enfile mes baskets et je vais courir, ça fera baisser la tension.
Mardi 15h. Jack se penche vers moi, un petit sourire satisfait aux lèvres :
- Vous ne trouvez pas que le tournage se passe beaucoup mieux depuis que Bella est partie ?
- Hum ? fais-je en détachant difficilement mes yeux de l'écran de contrôle où Edward et Tom se battent, se rouant de coups plus ou moins réels. Oui, c'est possible…
- L'ambiance est totalement différente, Mortimer est beaucoup moins nerveux, c'est agréable.
Je soulève un sourcil, je ne m'en suis pas rendu compte, devenu partiellement hermétique au monde extérieur, à tout ce qui n'est pas Edward. A chaque prise je le trouve plus sexy et j'ai davantage envie de lui, trouble que j'essaie de cacher plus ou moins bien derrière une soi disant migraine. Georges et Steph, qui me connaissent bien, évitent de me déranger pour un oui ou un non, ils sentent ma nervosité, même s'ils n'en devinent pas l'origine. Du moins j'espère.
Dans le décor d'un garage désaffecté Edward vient de flanquer un coup sur la mâchoire de Tom, ce denier vacille puis s'écroule, sans se relever. « Cut ! » hurle Mortimer, fou de rage. Visiblement le coup n'était pas simulé, deux personnes s'élancent à la rescousse pour aider le jeune homme à se relever, à moitié groggy. Edward semble gêné et pose la main sur son épaule, en signe de regret. Je ne vois la scène que de loin, les écrans de contrôle étant éteints.
- Amusant, marmonne Jack à côté de moi.
- Vous trouvez ?
- Quand on sait que Tom couche avec Bella, c'est amusant, oui. Même si j'ai toujours pensé que Bella et Edward n'étaient qu'un couple de pacotille.
- Ah oui ? Pourquoi ? fais-je avec un désagréable pressentiment.
- Il paraît qu'ils sont gays tous les deux et que leur romance n'est que façade, mais Tom a l'air bien accroché à la demoiselle, en tout cas.
- Ah bon ?
- Vous voyez la tête qu'il fait depuis qu'elle est partie ?
- Mais comment vous savez qu'elle et lui… enfin vous voyez ce que je veux dire ?
- Ma chambre est à côté de celle de Tom et les murs sont en papier carton, comme des décors de cinéma, alors forcément… et comme la demoiselle est plutôt bruyante…
Mon cœur accélère, je sens un frisson glacé me parcourir l'échine. Les cris de plaisir de Edward résonnent encore à mes oreilles et moi-même je me suis entendu feuler comme jamais, cette nuit. Merde, merde, merde.
Qui vit dans la chambre attenante ? Je cherche vainement dans ma mémoire, je ne prête jamais attention à ça, en habitué des hôtels. La vie des autres ne m'intéresse pas, du moins s'ils ne sont pas connus.
- De toute façon, ces acteurs sont des putes, vous savez, continue-t-il. Ils couchent indifféremment à droite et à gauche, filles ou garçons, ils s'en fichent. J'en ai croisé dans les couloirs, par deux ou par trois, pas regardants, avec des bouteilles de vodka à la main. Ils croient que leur vie est un clip de Lady Gaga et on les retrouve en train de vomir dans les chiottes, au matin. Si vous saviez ce que j'ai vu et entendu, depuis que je suis là… j'en suis revenu, du cinéma, je vous assure. Ecœurant.
Je réalise alors que je ne suis pas logé aux étages de l'équipe, étant arrivé bien après, mais avec les rares touristes occasionnels venus visiter les célèbres studios. Ouf. Un soulagement intense me dénoue les entrailles, je respire. Il faudra se méfier quand même, me dis-je au moment même où la prise reprend et où Tom assène un violent coup de poing à Edward, qui hurle de douleur.
Cinéma, quand tu nous tiens… Toute l'équipe se précipite à nouveau, heureusement l'infirmière de service est toujours là, elle ne peut que constater qu'il a une dent cassée. Mortimer jette sa pipe par terre de colère, Tom bredouille des excuses, l'ambiance est électrique. La production est suspendue pour la journée, les équipes rangent leur matériel, un peu désolées.
D'un coup d'œil je m'assure que Georges a bien filmé toute la scène, il acquiesce de loin, je me lève pour m'approcher d'Edward qui se tient la mâchoire en gémissant. Sa souffrance me broie le cœur mais je ne peux rien faire, à part lui envoyer des regards de compréhension et une petite grimace désolée. Mortimer refuse que mon équipe et moi l'accompagne chez le dentiste, prétextant qu'il ne s'agit plus de tournage là mais de vie privée, alors même qu'Edward ne revendique rien, à moitié sonné. Je n'insiste pas, inutile d'attiser les soupçons, je retourne dans ma chambre pour faire le point avec mon équipe, l'esprit à peu près apaisé.
Mardi 20h. Esmée vient de m'annoncer que Lily a la varicelle, elle est folle d'inquiétude.
- Mais c'est pas grave, c'est une maladie enfantine bénigne, tout le monde l'a eue.
- Pas moi, rétorque Esmée. Mme Morel m'a dit qu'il y avait parfois des cas de surinfection, ça peut être grave.
Je soupire. Si elle se met à écouter les uns et les autres –et surtout la concierge- on n'est pas sortis de l'auberge.
- Carlisle je suis inquiète, tu sais, reprend-elle plus doucement.
- Mais le médecin a dit quoi ?
- Que ce n'est que le début, elle a surtout des boutons sur le buste et les bras, mais ça peut dégénérer.
- Elle a de la fièvre ?
- Non, pas pour l'instant. Tu rentres ?
- Pour une varicelle ?
- Mais c'est ta fille quand même ! Ton travail à la con vaut plus que la vie de ta fille ?
- Tu ne crois pas que tu dramatises, là ?
- En tout cas c'est moi qui suis obligée de prendre des jours de congés pour la garder, comme d'habitude.
- Mais…
- Ma carrière, tu t'en fiches !
- Mais la nounou ne peut pas la garder ?
- Ben voyons ! C'est tellement pratique, n'est-ce pas ? C'est à cause de ton boulot que tu restes à Londres ou tu as rencontré quelqu'un ?
- Quoi ?
- Cette fameuse Stella, par exemple.
- Mais pas du tout…
- Tu étais bizarre ce week-end, Carlisle, méfie-toi. Je ne fermerai pas les yeux.
- Mais enfin chérie…
- Jure-moi que tu ne me trompes pas, Carlisle. Jure-le.
- Je te jure que je n'ai pas couché avec une autre femme, Esmée, dis-je piteusement.
Mardi 21h. J'ai pratiquement raccroché au nez d'Esmée et Edward n'est pas là, fait chier. Je sais qu'il est allé chez le dentiste, peut être qu'il souffre trop pour venir me voir, ou alors… il ne veut plus me voir. Je lui envoie un simple message interrogatif, pas de réponse.
Tant pis, c'est mieux comme ça.
Mardi 23h. Mon portable stridule, j'ai un message. Je me tourne et me retourne dans mon lit, incapable de trouver le sommeil. Non, je ne me lèverai pas, je dors. Et puis je m'en fiche de lui, anyway. Ma fille chérie est malade, je vais rentrer chez moi, basta. Au bout d'une heure, je me lève quand même, juste pour voir.
Teddy. hollycom : Too many drugs, I'm K.O. Sorry. (trop de médocs, je suis KO. désolé)
Carlisle. TVcom: Je comprends. Désolé. T'as encore mal ?
Teddy. hollycom : Yes. Ma lèvre est complètement explosée. Out of order, anyway.(hors d'usage, de toute façon)
Carlisle. TVcom : Dommage. Soigne-toi bien. Bonne nuit.
Je m'en fiche, de toute façon, je voulais être raisonnable. Et puis on dort mieux seul. Et puis comme ça personne ne nous entendra. Je renifle son odeur sur l'oreiller, en manque. Pathétique. Non, c'est mieux comme ça. Beaucoup mieux. Putain, c'est la pleine lune ou quoi ? J'avale un somnifère, au moins cette nuit je dormirai.
Mercredi 13h. Stella m'abreuve d'anecdotes sur le tournage de « Honey moon », la dernière saga à la mode, j'aimerais qu'elle se taise. Je mâchouille mon sandwich au thon sans enthousiasme, je rêve d'une bonne baguette au jambon et d'une bière fraîche –moi qui ne mange jamais de pain, d'habitude. Bravo. Tom et Edward déjeunent chacun à un bout de la salle, sans s'adresser une parole ou un regard. Pour un peu on pourrait croire qu'ils ont couché ensemble, à force de s'ignorer délibérément. Ou qu'ils se sont battus, version officielle.
Ce matin les prises de vue ont repris mais ils ont été mauvais comme des cochons, ouvertement agressifs l'un avec l'autre, jouant à côté. Il règne une atmosphère de fin de règne dans l'équipe, le naufrage n'est pas loin. Mortimer a réuni une cellule de crise avec les producteurs dans son bureau, à la recherche d'une hypothétique solution. Jack déguste son hamburger avec un petit sourire, heureux d'y avoir échappé. Je regarde Edward de loin en loin, la bouche enflée et la mine grise, sans oser l'approcher. Il y a toujours du monde autour de lui, trop de monde. S'il veut me voir, il connait le chemin.
Mercredi 20h. Lily va mieux, grâce à son traitement elle ne se gratte presque plus mais Esmée m'en veut, elle est volontairement froide au téléphone, je me demande ce que je fous là, bordel. Tout ça pour ça. Quelque chose me dit qu'Edward ne viendra pas, je ne sais même pas où est sa chambre. Shit. Tant pis. Tant mieux.
Encore une soirée infinie qui s'avance devant moi, j'attaque mon second « jack-coca » comme dit Edward, avec le blues comme compagnon. Le brouillard tombe sur la ville, comme tous les soirs. Toute l'équipe est au pub, y compris Jack et Stella, je n'ai pas envie de faire semblant. Peut-être qu'Edward y est aussi. Avec Tom. Ils rigolent ensemble, après s'être foutus sur la gueule. Une bonne manière de se chercher, et de se trouver. Je n'ai peut-être pas été brillant, au lit.
Je vais m'observer dans le miroir de la salle de bain, j'ai les traits tirés, et de petites rides au coin des yeux, qui tombent. Je croyais quoi ? J'ai presque 40, je ne connais aucune position excitante, j'ai peur de tout. Un vrai bonnet de nuit.
Je suppose qu'il lui faut de la nouveauté, ou des muscles, ou de la perversité…
Ca y est, c'est déjà fini entre nous ? Je cherche un message à lui envoyer, bien senti, pour qu'il ne croie pas que je me morfonds dans ma chambre, ce connard.
Carlisle. TVcom : J'espère que tu vas mieux, sinon ça va être douloureux d'embrasser Tom, demain.
Un brin pathétique mais bon, pas mieux.
Teddy. hollycom : C'est pas prévu au scénario, demain.
Carlisle. TVcom : Tant mieux. Tu fais quoi ?
Teddy. hollycom : Nothing. Too tired. And you ? (Rien. Trop fatigué. Et toi ?)
Trop fatigué ? Trop fatigué pour me voir, c'est ça ? Je sens une pointe d'amertume me serre le coeur, je décide de l'ignorer. Je suis au-dessus de ça, moi. Et j'ai même pas besoin de lui. J'hésite avant de répondre, si je lui demande de venir et qu'il refuse j'aurai l'air d'un con.
Carlisle. TVcom : Je dors.
A bon entendeur, salut. J'ai mieux à faire que d'envoyer des SMS à un petit con, moi. Je ferme mon portable sans avoir répondu à mes autres interlocuteurs, qu'ils aillent se faire voir, eux aussi.
Jeudi 0h30. Après un mauvais sommeil je me réveille la bouche pâteuse, avec l'impression d'être coincé dans un cauchemar gluant, la gorge sèche et la tête lourde. Putain j'y crois pas. Deux nuits et c'est tout. Je savais que ça allait vite, à Hollywood, mais quand même. Ce n'est pas que je l'aime ou qu'il me manque, non, heureusement, c'est juste l'idée révoltante que je me suis fait avoir par un décérébré. Je me croyais un peu plus futé que ça…
Je vais jusqu'à la fenêtre pour regarder le paysage désolé éclairé par une pauvre ampoule, mais qu'est ce que je fous là, bon Dieu ? Bon, demain je me tire. De toute façon le tournage est en rade, je ne manquerai rien. Le journalisme m'attend, le vrai. Pas ces peccadilles dignes de « Gloire, Amour et Beauté ».
Putain, ça fait chier de s'être fait baiser comme ça. Sur un coup de colère je lui envoie :
Carlisle. TVcom : Tu m'as bien eu, hein ?
Salaud.
Je recommence à tourner en rond dans ma chambre, cherchant les premiers vols de la matinée sur internet. Soudain deux coups violents à la porte me font sursauter, je recule puis je me décide à ouvrir car les coups redoublent.
« Qu'est-ce que c'est que ces conneries, Carl ? me lance un Edward furibond en me poussant vers l'intérieur. T'es devenu fou, ou quoi ?
- Oh non. Au contraire, j'ai retrouvé l'esprit. Enfin.
- Tu veux dire quoi ?
- Tu sais très bien ce que je veux dire, » dis-je en reculant car il avance vers moi avec agressivité. Je remarque sa bouche fendue qui vire au mauve vers le menton, il est dans un sale état.
« Non, pas du tout. Mais moi je suis un con, tu le sais. C'est toi qui es intelligent, Carlisle Delcourt, toi qui sais ce qui se passe vraiment, entre nous. Tu es tellement malin que tu as toujours deux ou trois coups d'avance sur moi, alors moi je suis à la ramasse… tu peux m'expliquer s'il te plait ?
- Arrête de gueuler. Tire-toi d'ici.
- OK, I'll be gone soon (je partirai bientôt). Mais d'abord je veux que tu m'expliques, pour ne pas mourir idiot. C'est quoi cette histoire que je t'ai bien eu ? Tu me prends pour quoi ? Une pute ? hurle–t-il en jetant son portable à terre et en ré-ouvrant sa plaie à la lèvre, qui se met à saigner.
Je sens mes poils se dresser sur mes bras, s'il ameute les voisins ou la direction, je suis foutu. Foutu. Je tends les mains vers lui en signe d'apaisement, inquiet :
- Chut, calme-toi. Calme-toi, Edward, je vais t'expliquer mais assieds toi et arrête de crier, d'abord.
- C'est ça qui te fait peur, le scandale, hein ? C'est sûr, c'est beaucoup plus facile d'envoyer des insultes par SMS, ça ne fait pas de bruit. T'as même pas de couilles, Carl. T'es qu'un raté… quand je pense que je te faisais confiance, murmure-t-il avant de se laisser lourdement tomber sur le lit. Tu m'as jamais pris au sérieux, hein ?
- Attends, calme-toi, on va s'expliquer, dis-je en m'asseyant à ses côtés. C'est un malentendu je crois. Je… j'ai cru que tu ne voulais plus de moi, alors j'étais… amer. Voilà.
- Mais pourquoi ? Pourquoi tu as cru ça ?
- Parce que tu… n'es pas venu me voir, ni hier ni aujourd'hui, alors j'en ai conclu… que tu étais avec Tom, désormais, dis-je sans réfléchir.
- Ce crétin ? Sûrement pas. Je le déteste, il m'a bousillé la gueule, et il a fait du mal à Bella. God kill him. (qu'il crève)
- Mais alors, pourquoi tu n'es pas venu ?
Il me fixe avec ses grands yeux clairs, il a l'air si désarmé que pour un peu je le prendrais dans mes bras. Je ne sais même plus pourquoi j'étais en colère, avant.
- Mais parce que tu me l'as demandé, Carl ! Toi et ta parano… Hier soir j'étais explosé par la douleur et les médicaments mais aujourd'hui je n'ai pas osé venir, tu m'as tellement répété qu'on ne devait pas nous voir ensemble…
- ?
- J'attendais que tu m'appelles, ou que tu m'envoies un message, et tout ce que j'ai reçu c'est ce SMS insensé « tu m'as bien eu » après « je dors ». It's horrible, Carlisle. Tu penses vraiment ça ? Que je t'ai eu ? Que je me suis foutu de toi ? Mais tu crois quoi, sur moi ?
Mon Dieu, c'est un cauchemar et c'est moi qui l'ai rêvé, mis en place, concrétisé. Je le regarde, honteux, je ne sais pas quoi dire pour ma défense, puisque je suis coupable. De tout. Il y a un truc salé qui me picote les yeux, je me sens tellement nul que je voudrais disparaître sous terre.
- Je suis désolé, je suis désolé, pardonne-moi, Edward. Je suis un crétin, je vois le mal partout, je suis le dernier des imbéciles…
Edward acquiesce doucement, l'air déçu, puis se lève :
- Tu n'auras jamais confiance en moi, hein ? Tu me vois toujours comme un petit con, ou un mec qui baise avec tout ce qui bouge ? Je ne te dirai pas le contraire, Carl, parce que tu en es tellement persuadé que je n'arriverai jamais à te convaincre. Too bad…(dommage) ajoute-il en se mordant la lèvre. Bye.
- Attends, ça peut pas se finir comme ça, on se croirait dans un scénario de mauvais soap-opera. Edward, c'est ridicule.
- Yes, it is. But you're the writer, Carl. (mais c'est toi qui l'as écris)
La porte claque derrière lui, je suis dévasté.
Jeudi 6h. Je me lève, je n'ai pas dormi. Je prépare ma valise dans le petit jour pisseux, j'appellerai Georges et Steph depuis l'aéroport, ils comprendront. Je descends déjeuner dans l'arrière salle réservée à cet effet, une partie de l'équipe de Mortimer est déjà là, à ingurgiter des céréales et des brioches caoutchouteuses, l'œil vide. La magie du cinéma. Seul à une table je reconnais Edward, il me tourne le dos mais je sais que c'est lui.
J'attrape un plateau, une tasse de café et un morceau de brioche, je vais m'asseoir à côté de lui. Il ne bronche pas, je me demande même s'il m'a vu.
- Tu prends l'avion de 7h30 ? lâche-t-il d'un ton neutre sans me regarder.
- Oui. Ma fille est malade.
- Sorry. La petite ?
- Non, l'aînée. Varicelle. Je ne sais pas comment ça se dit en anglais, désolé.
- No way.
La fatigue et la lassitude qui se lisent dans ses épaules me peinent, je vois qu'il mange avec difficultés à cause de sa lèvre tuméfiée, je me sens minable. Nous déjeunons en silence, côte à côte, j'en ai plus rien à foutre de l'avis des autres, je pars. Malgré moi je ressens un lien entre nous, infime, ténu, dont j'ignore le nom. Ses mains tremblent légèrement en tenant sa cuillère de céréales, je les devine glacées.
J'aimerais m'expliquer, lui dire que je regrette, que je ne suis pas comme ça, d'habitude. Mais je suis devenu con, depuis lui. Un sale con.
- Je suis désolé, Edward. Vraiment. Je ne sais pas ce qui s'est passé, ce qui m'a pris. Trop de pression je crois. C'est difficile pour moi, tu comprends...
Sa façon de hausser les épaules ne me rassure pas mais je pouvais espérer quoi ? Je verse un peu de sucre dans le café fadasse, je n'ai pas faim. Il termine son bol de céréales, je me dis que c'est peut être la dernière fois que je le vois. Comment trouver ces fameux derniers mots, pour qu'il ne m'en veuille pas trop, avant qu'il ne se lève pour passer la porte ?
- Je… Je regrette. Tu comptes énormément pour moi, tu sais, Edward, j'aurais aimé que… je ne sais pas, que…
- Qu'on soit amis ? lance-t-il avec amertume.
- Oui. En fait, oui… dis-je comme on attrape une bouée de sauvetage, en me tournant vers lui.
Mais il garde les yeux résolument baissés, je ne vois que sa lèvre tuméfiée, derrière son bras qui soutient sa tête. Scène de rupture à la cafétéria. On doit avoir l'air idiots tous les deux mais je m'en fiche, tant pis si le lieu est glauque, tant pis si notre aventure était grotesque, j'aurai vécu ça. Et c'était bien.
- T'assume pas, hein ?
J'aimerais répondre « si, bien sûr » mais il est trop tôt pour mettre un masque, même plaisant. Dans la lumière baveuse de la cafétéria je ne peux qu'avouer la vérité.
- Non, en effet.
Enfin il me regarde et j'y lis de la pitié, cette satanée pitié. Ca me fait mal au bide mais je ne mérite rien d'autre.
- Too bad (dommage). Bon retour chez toi, Carl.
Il a à peine tourné les talons que je regrette mon départ, j'ai l'impression de partir en douce comme un salaud. En fait le salaud c'est moi, dans ce scénario. Merde.
J'attends mon taxi devant l'entrée de l'hôtel, mal protégé des bourrasques et de la pluie quand toute l'équipe me dépasse, me flanquant de grandes claques amicales dans le dos. Edward passe sans me frôler, je le regarde s'éloigner vers le mini bus de la production, sa longue silhouette dépassant du groupe bigarré, ça y est, je l'ai perdu. Tout à l'heure il sera seul dans sa caravane, pensera-t-il à moi alors que je survolerai la mer ?
« Trop bien pour toi » me vient en tête, je fixe mes chaussures trempées en reniflant, j'espère que j'aurai le courage de faire semblant, face à l'œil aguerri d'Esmée. Le taxi arrive enfin, se plaignant du mauvais temps, je fais semblant de ne pas parler anglais. Je vois disparaître le village dans le rétro, avec ses briques rouges et ses toits gris, un coin moche au fond. Rien à regretter.
Au moment où je le paie, devant Heathrow, je reçois un message, que j'hésite à ouvrir.
Teddy. hollycom : Please, stay. I'll be your friend. Only your friend. (S'il te plaît, reste. Je serai ton ami. Seulement ton ami).
Je soupire, un brin désespéré. Non, je prendrai cet avion, anyway. J'ai déjà donné, merci.
A suivre… Merci à ceux qui lisent et reviewent, merci à Nico et Katy, mes muses.
Hé oui, les premiers nuages s'amoncellent, pas facile d'assumer l'adultère, surtout dans cette ambiance. Mais l'histoire est loin d'être terminée, ne vous inquiétez pas!
Je réponds ici aux non inscrits:
-Katymina : Hé oui, l'attente est une douce torture… est-ce que je parlerais sous la torture ? Oui, à n'en pas douter! Mais pas besoin de tels moyens, j'avoue tout aussi quand on me le demande gentiment, en général. Merci d'être aussi incroyable de fidélité et loyauté ma belle!
BISOUS A TOUS!
