DANS UNE CAGE, OU AILLEURS

Chapitre 22

Don't believe in love

Merci de tous vos commentaires, parfois déçus, je suis heureuse que vous soyez aussi nombreux à aimer mon histoire, même frustrante. Pardon à ceux à qui j'ai répondu tardivement mais j'ai eu un accident de voiture et j'ai beaucoup de mal avec ma minerve en ce moment, l'utilisation de l'ordi est un peu une torture. Mais merci de vos reviews, je les adore !

"Don't believe in love" est une chanson de Dido...

Vendredi 11h.

- Dis papa, pourquoi c'est tout noir, sous tes yeux ? me demande Lily de sa petite flûtée en posant ses doigts délicatement sur mon visage.

- C'est des cernes, chérie, c'est parce que je suis fatigué.

- Pauvre papa, me dit-elle en se lovant dans mes bras. Je vais m'occuper de toi…

Elle est mignonne comme tout, dans son pyjama en pilou blanc et rose, avec ses cheveux blonds ébouriffés. Son état paraît loin d'être inquiétant mais Esmée tourne autour d'elle comme une louve, anxieuse.

- Je voulais envoyer Tara chez ma mère mais elle n'a pas voulu la prendre parce que c'est sa semaine de thalasso, tu te rends compte ?

- De toute façon ce serait mieux que la petite l'attrape tout de suite, non ? Il paraît que c'est pire à l'âge adulte. Enfin, c'est ce que j'ai lu sur Internet…

- Oui, c'est ce que le médecin a dit, aussi. N'importe quoi. Il était plus inquiet pour moi que pour Tara, d'ailleurs. Du coup j'évite d'embrasser Lily mais bon… fait-elle en soupirant. Tu crois que c'est dangereux pour moi ?

- Je le crains, oui. T'inquiète pas, je vais m'occuper des princesses aujourd'hui, ça me fait une journée de liberté avant le week-end, coup de bol, dis-je en saisissant le livre de contes préféré de Lily.

- Hum… pas tout à fait. Thierry t'a appelé tout à l'heure, il veut que tu passes le voir à 14h.

- Putain mais ils me font chier ! Après tout ce que j'ai traversé dans ce studio à la con ils viennent encore m'emmerder !

- Carlisle ! Surveille ton langage, s'il te plaît. Pas devant les filles…

Lily me fixe avec inquiétude, je lui passe la main dans les cheveux, en signe d'apaisement. Elle mordille son doudou en poussant de petits cris, j'entends Tara pleurnicher dans la chambre à côté.

- Il a appelé quand Thierry ? J'ai pas entendu le téléphone.

- Quand tu étais sous la douche, en revenant de l'aéroport. Il a dit qu'il t'avait laissé des messages sur ton smartphone mais que tu ne répondais pas, ajoute-elle en rangeant les affaires propres de Lily dans l'armoire. Tu as encore perdu ton chargeur ?

- Non. J'en ai marre des dizaines de messages qu'il me laisse chaque jour, j'ai besoin de repos. Et puis Lily est malade, je dois rester avec elle. Tara est encore au lit ?

- Il me semble que je l'entends, je vais lui donner son bain.

- Je peux le faire, si tu veux…

- Nan, papa, reste avec moi ! Tu m'as lu qu'une seule histoire…

- OK OK chérie, je reste avec toi. Allez, tu veux laquelle ?

- Celle de la libellule amoureuse… Lulu.

- La libellule amoureuse ? Hé bien ça promet. Elles sont amoureuses les libellules ? je demande en feuilletant son gros livre de contes illustrés.

- Ben oui, pourquoi pas ? Tout le monde peut être amoureux, non ? Allez, ça commence là, dit-elle en me montrant le début de la ligne.

Esmée sort de la pièce et Lily me chuchote à l'oreille :

- Je préfère quand t'es là, papa, parce que comme ça maman elle est moins énervée.

- Ah bon ? Elle est énervée quand je suis pas là ?

- Vi. Et elle se plaint tout le temps, et elle passe des heures au téléphone avec Tata Charlotte. Et elle mange plein de chocolat en cachette…

J'embrasse Lily, son odeur de bébé propre me fait craquer, j'aimerais rester dans sa petite chambre rose. Toujours…

Vendredi 14h15

Thierry est au téléphone, il mâchouille son stylo tout en regardant par la baie vitrée qui donne sur la Seine et me fait signe d'entrer et de m'asseoir. Bien sûr il va m'infliger sa conversation téléphonique avec l'attaché de presse de Matignon, son jeu favori. La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, mais ça ne m'impressionne pas. Quand je l'ai connu il était journaliste comme moi, je préfère ne pas savoir par quelles compromissions il est passé pour arriver dans ce bureau. Je soupire bruyamment, il lève un sourcil puis abrège, et raccroche.

- Alors Carlisle, ce tournage ? T'es un bienheureux, toi !

- Tu plaisantes ? Autant faire un reportage sur les geôles d'Afrique du Sud pendant l'apartheid, vu l'ambiance.

- Sans blague ? Tu ne crois pas que tu noircis un peu le tableau ? fait-il en croisant ses doigts sous son menton, dubitatif.

- Non, je t'assure. L'actrice est en dépression, les acteurs se foutent sur la gueule et le réalisateur est un pervers doublé d'un harceleur.

- A la bonne heure ! Voilà pourquoi on t'a envoyé là-bas… ça doit faire un reportage passionnant, non ?

- Pour une émission médicale sur les névroses, oui. Pour le reste… pas vraiment. De toute façon j'ai déjà tout le matériel nécessaire, rassure-toi, j'ajoute rapidement pour lui couper l'herbe sous le pied, au moment où il ouvre la bouche.

Ses pupilles s'étrécissent, ce qui n'est jamais bon signe et il saisit son petit globe terrestre en mousse –pour se passer les nerfs. Je me recule dans mon fauteuil, croisant les bras devant moi.

- Sauf que le contrat prévoyait 15 jours de présence là-bas.

- Ça fait 15 jours ! J'y suis depuis lundi dernier…

- Tu as une conception très élastique du calendrier, Carl.

- M'appelle pas Carl, j'ai horreur de ça. Je m'appelle Carlisle.

Il tique et ouvre bien grand le contrat signé entre la chaine et les studios, me désignant un passage du doigt –comme Lily ce matin :

- Lis, là.

- Quoi ? C'est écrit 15 jours et alors ? Je les ai faits…

- C'est écrit 15 jours effectifs, et on est vendredi. En fait tu es resté 9 jours, il t'en reste 6 à faire. On est vendredi, tu devrais être là-bas, je te rappelle. Tu te crois aux 35 heures ?

- Tu plaisantes ? Personne ne calcule comme ça !

- En France, non. Mais aux USA, si. Et les producteurs sont américains.

- C'est une blague ? Je suis journaliste, merde, pas producteur de téléréalité ! J'ai droit à mes week-ends.

- Depuis quand t'es devenu tellement petit bourgeois ?

- Tu te fous de moi ? Qu'est-ce que ça change si j'ai déjà tout le matériel nécessaire ? C'est ce qui compte, non ?

- Non, ce qui compte c'est ce qui est contractuel, Carlisle. Je sais c'est chiant mais j'ai eu le juriste, on ne peut pas se défiler. Les studios américains ne plaisantent pas et je ne veux pas me retrouver avec un litige sur les bras. Tu y retournes lundi, Carl, je te laisse ton week-end, conclut-il d'un air faussement désolé, en me regardant de biais.

Je retiens de justesse l'insulte qui me monte à la gorge et je grimace. Quel enfoiré celui-là. Il m'a toujours détesté parce que j'ai toujours été mieux classé que lui dans les palmarès des journaux télé, je suis sûr qu'il jubile, à l'intérieur. Salopard.

- Mais j'ai du boulot, moi, ici. J'ai déjà plein de rendez-vous programmés ici pour la semaine prochaine. Et je dois présenter le journal du week-end.

- Marie te remplacera. Demande à ton assistante de reporter tes rendez-vous, ta seule obligation c'est de terminer ton reportage, Carlisle, et ce n'est pas négociable. Allez, fais pas cette tête-là, tu reviendras couvert de gloire, mon gars. Et puis t'en as de la chance, on te réclame, tu vois. C'est pas tous les jours que les journalistes sont les bienvenus sur les plateaux.

- Hum, ça me fait une belle jambe. Qui m'a réclamé ?

- C'est une représentante de Belstar qui a appelé. Sophia, ou Samantha, je ne sais plus.

- Stella ?

- Ouais, c'est ça. Veinard, va, conclue-t-il par un clin d'œil en posant la main sur son téléphone. Tu peux prendre ta journée, Carl, t'as l'air crevé.

Le poids sur mes épaules m'empêche presque de me lever, j'ai le moral dans les chaussettes moi qui espérais ne jamais y retourner. Et que va dire Esmée ?

- Ma fille est malade… ma femme a besoin de moi à la maison.

- Il y a d'excellents médecins en France, Carlisle. Pas à moi, hein ? Allez, ciao.

Thierry se retourne face à la baie, l'entretien est terminé. Shit.

Vendredi 20h.

Le journal télévisé commence, j'éteins le poste, écœuré. J'entends Esmée dans l'entrée, elle revient de son cours de bioénergie, je ne lui ai encore rien dit. En fait on s'est croisés, entre mon retour et son départ pour les courses et la salle de gym, en fin d'après-midi. Elle est belle dans son vieux jogging gris, les cheveux relevés dans un drôle de chignon un peu lâche.

Lâche, c'est moi qui le suis, incontestablement. Pour lui faire une surprise j'ai commandé un repas libanais, c'est un peu gras mais tant pis, elle adore le taboulé et les feuilles de vigne, le poulet au citron et cette purée d'aubergines dont j'oublie toujours le nom.

- Les filles sont au lit ?

- Non, elles jouent dans leur chambre mais je leur ai fait à dîner.

- Toi ? Waouh, il va neiger. T'as réussi à ouvrir deux petits pots ? fait-elle en se rendant dans la salle de bain, pour sa traditionnelle douche.

- Non, je leur ai fait des pâtes, avec du fromage. Merci de ta confiance en moi… je réponds, un peu vexé.

- Et Lily a tout mangé ?

- Ben oui, pourquoi ?

- Elle n'aime pas le fromage, d'habitude. Décidément, tu es très fort, mon chéri.

- Merci. Tu veux boire quelque chose ?

- A cette heure-ci ? Après la gym ?

- Oui, pourquoi pas ? La nuit est jeune, comme disent les anglais…

Flûte. Night is young. Pas la bonne référence, pas le bon moment.

Je prends les verres en cristal dont elle raffole et je nous verse deux verres d'excellent porto, en espérant qu'elle soit de bonne humeur. Dans la cuisine les plats nous attendent sagement, je ne me suis pas trompé dans les couverts, j'ai même sorti les bougies bio. Dido chantonne en sourdine, elle l'adore.

Elle me rejoint dans la salle à manger dans sa vieille chemise d'homme qui lui sert de chemise de nuit –une des miennes, une vieille, qu'elle m'a piqué peu après notre mariage -et lève un sourcil surpris :

- En quel honneur ? J'aurais oublié ta fête, ou ton anniversaire ?

- Non, non. J'avais juste envie de fêter dignement ce long week-end…

Esmée s'assoit à mes côtés, sur le canapé et me dévisage longuement, avec un air indéfinissable :

- Tu es un amour, quand tu le veux bien, Carlisle.

- Et c'est pas tout… il y a une surprise dans la cuisine.

- Laisse-moi deviner… Tu as cuisiné toute l'après-midi, tu as suivi un stage de cuisine en Angleterre et tu t'es changé en cordon bleu.

- Pas du tout. C'est beaucoup moins romantique. Allez, tchin. A nous…

- A nous. Je t'aime, mon chéri, murmure-t-elle en m'embrassant tendrement.

Nous sommes seuls, elle sent bon, elle est belle dans sa chemise laissant deviner ses seins, pourquoi est-ce que je me sens si mal ? En dégustant son porto elle me raconte les derniers potins, ma main court sur son bras, ses hanches, elle se penche vers moi :

- Et si j'allais coucher les filles ?

- Très bonne idée. Comme ça on pourra dîner. J'ouvre le vin…

Avec un sourire complice elle monte dans la chambre des enfants, je me sens seul et perdu en bas, le cœur en déroute. Je l'aime de toute mon âme, pourquoi est-ce que je suis si mal, pourquoi cette honte ? Je me verse un autre verre pour me donner du courage, pour affronter cette soirée.

Esmée redescend dans un déshabillé en soie dans un nuage de parfum en une fraction de seconde je repense à l'odeur d'Edward, à sa peau. Merde. Elle m'enjambe et vient s'installer sur mes genoux pour mieux m'embrasser, je demande :

- Ce ne serait pas mieux de dîner avant ?

- Comme tu veux mon chéri, répond-elle, étonnée. Alors, c'est quoi la surprise ? Oh, tu as allumé des bougies ? Ouh là là, t'as sorti le grand jeu, dis-moi.

- J'espère que ça te plait, dis-je en m'installant à table en face d'elle et en soulevant les cloches en étain qui gardent les plats au chaud. Il faudrait peut être repasser deux trois trucs au four…

Soudain Esmée ne sourit plus, elle me regarde avec sérieux et déclare :

- Ça ne te ressemble pas, Carlisle. Pas du tout. Qu'est ce que ça cache ?

- Comment ? Rien du tout ! Je voulais te faire plaisir, c'est tout…

- Non, il y a autre chose, je le sais. Tu veux te faire pardonner, c'est ça ? Il s'est passé quelque chose à Londres, j'en suis sûre. Tu es bizarre, en ce moment.

- Mais non…

- Si…, dit-elle en s'affaissant un peu, les larmes aux yeux. C'est qui ? Cette Stella ?

- Mais non, il n'y a personne, je te jure. Personne d'autre que toi… C'est juste que… Tu as deviné, j'ai un truc à te dire.

- Ah ! fait-elle d'un ton triomphant, je savais bien !

- Mais c'est rien de grave, enfin pas si grave que ça. Tiens, sers-toi mon amour, prends un peu de ça et de taboulé, je sais que tu adores ça.

Je lui souris de l'air le plus rassurant possible mais son œil est sceptique, presque accusateur.

- Vas-y Carlisle, annonce la couleur… tu me coupes l'appétit, là.

- OK. Voilà. C'est cet enfoiré de Thierry qui veut que je retourne à Londres, parce que je n'ai pas fait mes 15 jours.

- Quoi ? Mais tu les as faits, ils se foutent de toi ou quoi ?

- En fait ils comptent différemment, hors weekend. Je dois rester 15 jours sur le tournage, je n'en ai fait que 10.

- Ne me dis pas que tu vas repartir… Oh non, c'est pas possible Carlisle, c'est pas possible. Mais j'en peux plus moi, j'en peux plus de porter la maison et la famille sur mes bras, je suis fatiguée, tu comprends, fatiguée ?

- Oui, je sais mon ange, dis-je en me relevant et en la serrant fort contre moi. Quand tout sera fini, quand je serai rentré on partira tous les deux, où tu voudras, juste tous les deux… je te le jure.

En reniflant elle s'accroche à moi et murmure : « Jure-moi que tout va bien, Carlisle. Jure-moi que tu m'aimes… »

- Je t'aime ma chérie, dis-je avec force.

Et je ne sais même pas si c'est vrai.

Samedi 8h. J'enfile mes chaussures de sport, je vais courir. Le bois de Clamart est calme, il n'y a que quelques sportifs, comme moi. Il fait doux, presque beau. J'aime l'odeur de feuilles sèches, le bruit mat de mes foulées, je me réjouis de rentrer tout à l'heure avec des croissants chauds et de déjeuner sur la grande table en bois avec mes filles, jus d'orange et confiture maison, comme dans une pub. Le rythme de mes foulées m'apaise, une fois la douleur passée. Tiens, je prendrai aussi un bouquet de fleurs pour Esmée, qui dort encore. Je me rassure en me disant que tout reviendra, le calme, le sommeil, l'espoir. Après.

Samedi 13h. Tara a de la purée de carottes jusque dans les oreilles et Lily tape sur son petit-suisse comme une folle, nous sommes une vraie famille et c'est bien. Ma femme est en ligne avec sa sœur, elle est apaisée ce matin, après la longue nuit d'amour. Elle me passe la main dans les cheveux et m'ébouriffe, ce geste me rappelle quelque chose. Mon portable vibre dans ma poche, je l'éteins.

Samedi 15h. Esmée est au centre commercial, en train d'acheter des vêtements pour les filles, du parfum et des tulipes à planter dans le jardin pour le prochain printemps, je somnole dans mon bureau, à écouter Sade qui me promet qu'il faut chérir le jour. Les filles font la sieste, Lily était un peu fiévreuse après le déjeuner, était-ce la maladie ou les chatouilles qui l'ont fait pleurer de rire ?

Samedi 17h. Je viens de perdre ma balle de golf, mon ami Pascal me jure que je suis un boulet, aujourd'hui. Des gouttes s'écrasent mollement sur la pelouse, je boirais bien un thé, moi.

Samedi 20h. Le serveur nous apporte nos coupes de champagne et nos amuse-bouches, la dame distinguée de la table en face ne me quitte pas des yeux. J'avais presque oublié ma notoriété, en Angleterre. Esmée se détend enfin, rassurée après un coup de fil à la baby-sitter. Les filles dorment, ouf.

« Il me semblait bien que c'était vous », me dit la dame en passant près de moi, sur la route des toilettes. « On ne vous voit plus, en ce moment. Vous ne travaillez plus sur M6 ? »

- Je n'ai jamais travaillé sur M6, en fait, mais c'est vrai que je ne suis plus à l'antenne, pour l'instant. Merci de votre intérêt, mais je suis en train de dîner…

- Oh pardon ! Excusez-moi, je vous laisse. Au revoir, madame… dit-elle avec un petit sourire complice. Vous savez, c'est pas tous les jours qu'on rencontre des gens célèbres.

- Merci…

Elle s'éloigne, Esmée soupire : « On aurait dû demander une table à l'écart. »

- Pourquoi ? Je suis heureux de dîner avec ma merveilleuse épouse, pourquoi je me cacherais ?

- N'exagère pas, Carlisle, je ne suis pas si merveilleuse que ça… Ca doit te manquer tout ça, en Angleterre, non ?

- Quoi ? Ma petite notoriété ? Non, pas vraiment. Et puis tu sais là-bas il y a des stars, des vraies. Pas des vedettes de la télé, comme moi.

Esmée sourit et termine son carpaccio de noix de St Jacques, je suis toujours surpris de sa distinction, à table. Toute une éducation, j'imagine. Les voix des dîneurs alentours sont devenues un murmure teinté de bruits cristallins, l'endroit est assez magique.

- Au fait, comment ça se passe, sur le tournage ? Tu ne m'en as presque pas parlé.

- Il n'y a pas grand-chose à dire, en fait. Bella est malade, les autres acteurs se sont battus, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

- Sans blague ? Ils se sont battus ? Pourquoi ?

Je me mets à raconter la « brouille » d'Edward et Tom sur un ton plaisant, comme si c'était la chose la plus drôle du monde. Avec ironie et détachement, tout ce que je ne ressens pas. A l'intérieur je bouillonne d'évoquer Edward, je surveille chacune de mes paroles, c'est un jeu dangereux et amusant. Excitant.

- Tu les as tous interviewés ?

- Non, pas tous. Surtout Bella, qui s'est lamentée en long, en large et en travers. Les autres sont plus… réticents.

- Cullen ?

- Oui. Il n'a jamais voulu répondre à mes questions… dis-je du ton le plus neutre possible.

- Ah bon ? fait-elle en s'essuyant les lèvres délicatement, mais je croyais que vous étiez très proches.

- Non, pas très, non, je réponds le cœur battant.

- C'est pas avec lui que tu as passé une nuit ? demande-t-elle avec un petit clin d'œil.

Le souvenir de notre dernière nuit ensemble explose dans ma mémoire, une onde de pur désir se répand en moi, je bois un peu de vin pour me calmer avant de répondre : « Oui, mais on n'a pas beaucoup parlé. ». En me rendant compte des possibles implications de ces mots, j'ajoute rapidement « Et il m'en veut de ne pas avoir pris la défense de Bella, il me fait la gueule. »

- Sans blague ? C'est de ce niveau là ?

- Oui, je te jure. C'est un petit con.

- Vraiment ? Ce n'est pas ce que tu avais l'air de dire, la semaine dernière, chez Charlotte.

- Oh mais ça c'était pour faire mon intéressant, j'avais trop bu, tu me connais. Tu veux un dessert ?

Le serveur débarrasse nos assiettes, elle fait une petite moue dubitative. Elle prendra un café gourmand, je la connais. Mais je la laisse faire semblant d'hésiter, pour le plaisir.

« Mais il est comment, en vrai ? » demande-t-elle plus sérieusement, et je crois que je rougis.

- Grand. Oui. Un peu mou. Pas toujours. Gentil. Certes. Triste. Par ma faute…

Un frisson me parcourt, je secoue la tête et passe ma main dans ma nuque, le serveur vient prendre notre commande. Il faut que j'arrête de boire, que j'arrête de parler de lui. Même si j'en ai besoin, même si c'est troublant.

- Et ? reprend Esmée avec malice.

- Et quoi ?

- Je ne sais pas, tu allais ajouter quelque chose, c'était quoi ?

- Oh, rien.

- Si, si, dis-le.

- Il aimerait qu'on soit amis, je crois. Mais je ne pense pas que ce soit possible.

Esmée acquiesce et pose sa main sur la mienne, doucement. Non, ça ne va pas être possible.

Dimanche 0h30. Le désir est trop fort, je me glisse en Esmée avec bonheur, envie. En fermant les yeux. Elle se cambre, me murmure « Oui, viens mon amour, viens, prends moi » et j'obéis, comme j'ai obéi trois nuits avant. J'ai toujours été obéissant, comme garçon. Sage. Je veux qu'on m'aime, à n'importe quel prix.

Sous mes paupières le besoin est le même, le plaisir un peu différent. Avec elle je dirige, je suis le mâle. Comme avec lui, au début. Mais les odeurs sont différentes, les peaux aussi musc à la place de la violette, soie à la place du velours. Murmures contre cris, pudeur contre obscénité. Un peu de violence, un peu de sauvagerie, j'obéis à ses soupirs pour ne pas la blesser comme j'anticipe ses cris à lui pour aller un peu plus loin, un peu trop loin. Frôler la limite, juste un peu, la mordre pourquoi pas, plonger dans l'indicible, l'interdit. Fourreau tiède, peaux moites, déchirures. Mais là où la bienséance s'arrête avec Esmée la folie s'empare de moi, avec Lui. Dans mes rêves il est là, je le désire, je le caresse, je le pénètre, il gémit. J'hésite, je recule, il quémande, propose, exige, supplie.

Oui, supplie moi de te faire mal mon amour, envoie-moi un peu plus loin, un peu plus fort. Derrière les apparences, la bienséance, l'orgueil. Derrière l'amour et ses prétextes.

Je m'accroche à ses poignets comme aux siens, elle soupire « doucement » quand lui réclame « more, more », je ne les comprends pas plus l'un que l'autre, l'une qui veut me réfréner et l'autre me pousser à bout, à ses propres périls. Je n'entends que mon inconscience, mes fantasmes malades, ma folie refoulée. Que ses cris qui me chauffent les oreilles, le sang, ce sang qui bat et qui pulse, ce besoin vital, cette énergie perdue qui se heurte à ses côtes trop maigres, ses fesses trop blanches. Je veux te remplir, te gâter, te gaver de mon foutre, de mon amour, de mes illusions, de mes mensonges tout ce que je ne serai jamais et tout ce que tu seras toujours, une pute, une erreur.

Quand elle s'offre il se refuse, se débat, m'échappe pour mieux me harponner, me posséder.

- No ! gémit-il les yeux révulsés, la bouche gonflée, les reins cambrés.

- Si… je réponds, tentant de combler tous ses désirs, tous ses manques, alors que je ne suis que moi –rien.

Mais nos peaux échauffées rougissent, tremblent, s'ancrent et se harponnent, enfin. Cette courbe de son cou m'émeut, me trouble, m'interpelle. Il est beau et il est là, à moi, cette odeur qui monte c'est mon sexe en lui, nos épidermes érodés et nos jambes qui tremblent mais il m'échappe, m'échappe à chaque coup de rein, à chaque fantasme. Tout ce que je lui donne est inutile, superflu, insuffisant.

Mon amour je veux t'aimer comme tu ne l'as jamais imaginé, je veux t'aimer à t'envoyer au paradis, à souffrir, à mourir… mon amour qui es-tu, qui suis-je pour toi ? Je jouis en toi, répétant ton nom, ton non, sinon… Pas comme ça, non, je ne suis pas prêt. Non.

A suivre… Bon, à la fin notre héros se laisse un peu aller et confond rêve (fantasme ?) et réalité, merci de ne pas me demander de détails, il n'y a que lui qui sait (si, si je vous jure).

Merci à vous qui lisez et reviewez, merci à tous ceux qui ont pensé à mon anniversaire, ça m'a fait très plaisir !

Je réponds ici aux non inscrits :

wendy : Merci pour tes compliments Wendy, ils me font vraiment très plaisir ! Je suis contente que tu apprécies cette histoire où les persos ne brûlent pas les étapes, c'est vrai que la mise en place est longue mais je cherche un certain réalisme et je pense que les difficultés en font partie. Merci de ta gentillesse !