DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 23
Can we still be friends
Retour à Londres pour un chapitre plus long que d'habitude, veinards…
« Can we still be friends" est une chanson de Robert Palmer, peu connue mais superbe.
Lundi 10h.
- Bonjour Carlisle, c'est bon de vous revoir… minaude Stella qui m'attend à l'entrée des studios, réfrigérée dans sa petite robe rouge.
- Elle se croit en plein été, ou quoi ? Crétine. Le soleil brillait à Paris, il pleut sur Londres, normal. Je ne lui décoche pas un sourire, juste un scud :
- C'est vous qui avez appelé ma chaîne pour exiger que je revienne ?
- What ? Oh no, no… je n'ai rien exigé, ce sont les producteurs qui m'ont demandé d'appeler.
- Ah oui ? Et je peux savoir pourquoi ? Si vous croyez que je n'ai rien d'autre à faire que de me geler le cul dans ce pays de… hum.
- Ils pensent que vous un êtes un élément… how do you say ? pacifiant, ici. M Mortimer fait plus attention, quand vous êtes là. Enfin, vos caméras, I mean.
- Je croyais que c'était le rôle du Médiateur ?
- Oui, en principe, soupire-t-elle. Mais vous voyez bien comment ça se passe…
- Je vous préviens, dis-je en pointant un doigt accusateur vers sa poitrine un peu trop gonflée, vendredi je me tire et vous ne me reverrez pas. Fini le babysitting !
- Yes, of course, fait-elle, désolée. Je ne pensais pas que…
- Ma fille est malade et j'ai du boulot, moi. Je suis journaliste, merde.
Je lui claque avec plaisir la porte des chiottes au nez, excédé. C'est la semaine de trop, je le sens.
Je rejoins Steph sur le plateau, derrière la caméra et avec le casque sur la tête, qui m'accueille d'un ton goguenard :
- Dites donc, chef, vous êtes parti un peu vite, jeudi dernier.
- Ma fille était malade…
- Ah oui ? Enfin, moi, ce que j'en dis… T'es assez grand pour savoir ce que tu fais, hein ?
- Exactement. Il est où, ton comparse ?
- Oh euh… par là, fait-il avec un geste vague.
- Et qu'est-ce qu'il fout ?
- Ah ça…
- Ah ça quoi ? dis-je avec une irritation croissante, en essayant de ne pas regarder les acteurs, sur l'écran.
- Il s'est trouvé une petite, dans l'équipe. Sharon, ou quelque chose comme ça. Ils doivent traîner par là derrière…
- Sans blague ? Et son boulot ?
Steph me jette un regard en coin et marmonne : « Quand le chat n'est pas là, les souris dansent, pas vrai ? ».
Lundi 15h.
Ils s'embrassent à pleine bouche, depuis presque une heure. Ma jambe tressaute, je ne peux pas l'arrêter. Georges fait la gueule devant ses manettes et Steph fait semblant de ne s'apercevoir de rien, je sais bien que c'est de ma faute si tout part à la dérive, je suis leur chef, merde. Depuis quand je m'en fous, de mon boulot ?
Tu parles d'un boulot. Regarder des mecs se rouler des pelles devant 50 personnes, c'est du lourd. Boulot de con. Pas la peine d'avoir fait Sciences Po et une école de journalisme pour ça. Bientôt je présenterai le journal du hard, si ça continue.
En principe Bella revient demain, pour l'instant tout semble bien se passer, même si les acteurs ne s'adressent pas la parole, hors champ. Le décor n'a pas beaucoup varié depuis les scènes précédentes, toujours cette espèce de parking désaffecté avec de faux nuages orangés, type crépuscule. Je ne vois Edward que de loin, nous avons à peine échangé un signe de main gêné, ce matin.
Le clap retentit, la musique envahit le plateau, envoûtante. Sur l'écran de contrôle les yeux d'Edward sont flous, sa bouche encore plus charnue que d'habitude, on aperçoit encore une fine cicatrice sur sa lèvre, élément érotique supplémentaire. Tom s'avance vers lui pour la 10ème fois, mains dans les poches, la mine sombre. Un rebelle des rues, une petite frappe, mal coiffé, mal lavé.
La franche hostilité qui se lit sur leurs visages n'est pas feinte, Edward relève la tête de façon provocante, Tom le saisit par le cou, posant son front contre le sien. Ils sont à l'affût, comme des fauves aux abois, tendus par la haine –ou le désir. Cette fois c'est Edward qui prend la bouche de Tom –à l'inverse des prises précédentes- et l'embrasse sauvagement, tout le monde retient son souffle.
Une pression intolérable me serre les entrailles, je ferme brièvement les yeux le temps de gérer les émotions qui me ravagent, essayant de me convaincre que ce n'est que du cinéma. Putain, c'est drôlement bien imité quand même. Le baiser se prolonge –ils respirent comment ?- les bouches se cherchent, se mordent et se dévorent avec passion, ils ne peuvent pas faire semblant, c'est impossible. La chair rose de la langue d'Edward vient lécher les lèvres et le menton de Tom, je soupire bruyamment, j'en ai trop envie, ça me rend dingue. Il est si beau, si tentant que je sens la tension du plateau dans mes membres, mon ventre. J'ai envie de leur crier « ne le regardez pas, foutez le camp », le réalisme de la scène me fait vibrer de la tête aux pieds, ardemment. Ils bandent, j'en suis sûr, ce n'est pas possible autrement. Cette rougeur sur leur joues c'est le sang qui afflue, j'imagine sa verge tendue dans ce jean trop serré, je n'arrive plus à respirer normalement, je dois être aussi rouge que lui, aussi excité. Je veux qu'il me dévore comme ça, je veux ça et je veux plus encore, je ne suis que désir, brûlure. Je me mordille la lèvre pour ne pas gémir, j'espère que personne ne me voit. Mais ils sont tous là, les yeux exorbités, sidérés par la scène, témoins voyeurs d'une intimité dévoilée, happés par le spectacle.
Quand enfin leurs bouches ventouses se séparent les éclairs de leurs yeux sont presque plus gênants, plus évocateurs encore et un soupir passe sur la scène, émanant des bouches des spectateurs complices.
« Carry on » crie Mortimer au moment où le clap de fin va retentir et après un instant d'immobilité et de surprise Edward pose à nouveau son front contre celui de Tom, je vois leurs lèvres enflées, presque obscènes, leurs souffles courts, je pense « non, arrêtez, s'il vous plait, arrêtez ou je vais jouir dans mon pantalon » mais la scène continue, Edward murmure des mots à Tom, les yeux dans les yeux, il me faut un casque, vite. Je dois boire le calice jusqu'à la lie, même s'il est rempli de poison.
Je regarde brièvement Georges qui comprend et me tend son casque, la voix d'Edward un peu rauque murmure à mes oreilles et je décolle, fou de désir. Tous ces mots je les connais, il me les a murmurés déjà, en un instant j'imagine qu'il les redit pour moi et une vague brûlante me submerge, je me recroqueville sur mon siège, intimement caressé par la voix chaude. Quel type de torture est-ce donc, le cinéma, que d'entendre et voir son amant dans les bras d'un autre, l'embrassant à pleine bouche et lui murmurant des mots d'amour ? Qui peut prétendre qu'ils font semblant ?
L'effet des paroles d'Edward se lit sur le visage de son partenaire, qui sourit ou l'embrasse délicatement, du bout des lèvres, je détourne la tête devant une telle intimité, un tel abandon.
Enfin le clap de fin retentit, je suis anéanti, je n'ai plus un poil de sec. Mortimer mordille sa pipe d'un air satisfait, Edward et Tom se séparent et se font essuyer le front, tels des boxeurs, sans plus se regarder, l'équipe applaudit.
- Tu veux qu'on t'en envoie une copie ? m'interroge Steph et je secoue la tête négativement, lessivé.
- Waouh, souffle Stella en posant sa main sur mon épaule, c'était fort, hein ? Je me demande comment ils font…
Le regard flou d'Edward croise le mien, les ondes vibrent entre nous quelques secondes, je crois que j'ai ma réponse.
Lundi 19h.
J'accompagne Steph et Georges au pub, pour dîner, un vent tiède fait s'agiter les arbres autour de nous. La salle est déjà bien pleine, on entend les verres tinter les uns contre les autres, Stella et Jack me font signe de les rejoindre, j'obtempère à contrecœur alors que mes compatriotes vont boire des bières au bar. En un clin d'œil je vérifie qu'Edward n'est pas là –non, il n'y est pas, il vient presque jamais le soir. Il est parti sans un regard pour moi, happé par son attachée de presse. Encore une interview. Quand je pense qu'il n'a jamais voulu répondre à mes questions…
- Fameuse scène cet après-midi, hein ? me dit Jack en sirotant son whisky avec satisfaction.
- On peut dire ça, oui. C'est quoi le plat du soir ?
- Fish n' chips, pour changer. Ou un reste de pie d'hier, contenu indéfinissable. Je crois que je vais me contenter de leur hamburger surgelé...
Katy, la serveuse, vient prendre ma commande et me conseille leur steak maison, je me laisse tenter, philosophe. Jack a repris du poil de la bête, dirait-on, il n'affiche plus un air de chien battu. Bon point.
- Je me demande si la prochaine scène d'amour entre eux, sera aussi forte que celle-ci, reprend Stella, les yeux dans le vide.
- Quelle scène d'amour ?
- Vous n'avez pas vu, dans le scénario ? Ah non, c'est vrai, vous n'avez pas le scénario. Tout ce que je peux dire c'est que si on voit tout ce qui est indiqué dans le script ça va être chaud, très chaud. Ca sent le rated X, ça.
- A ce point-là ? je déglutis, mal à l'aise.
- Oh oui, croyez-moi. C'est fou la tension qui régnait sur le plateau aujourd'hui, c'était impressionnant. Je n'avais vu ça que très rarement, sur des scènes très difficiles. Ils étaient… pfou ! Vous ne trouvez pas, Carl ?
- Je ne m'appelle pas Carl, Stella. Je ne sais pas, je ne suis pas un habitué des plateaux, comme vous. Moi la tension je la sens plutôt dans les débats politiques, d'ordinaire.
- Ca ne doit pas être le même genre de chose, rigole Jack en levant son verre pour en recommander un. Quoique… les hommes politiques et le sexe, c'est toute une histoire aussi, non ? Surtout en France…
- La France n'a pas le monopole de la perversion, que je sache… c'est demain que Bella rentre ?
- Oui. Et je me demande ce qui va se passer quand elle va trouver ses deux fiancés ensemble… grimace le Médiateur.
- Vous faites allusion à la scène d'aujourd'hui ?
- Entre autres, oui. Vous avez vu les regards qu'ils se lancent ?
- De franche inimitié ?
- Oui, ça c'est la partie visible de l'iceberg, Carlisle. Juste la partie visible de l'iceberg...
Mon sang ne fait qu'un tour, je plante mon couteau et ma fourchette dans mon steak –plutôt résistant- en m'entendant dire :
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
- Ah ah, par là pas grand-chose, comme vous dites en France. Voyons mon cher, vous n'êtes pas aveugle, vous n'avez pas remarqué comme ils se sont dévoré la bouche ?
- Mais c'est du cinéma, non ?
- Oui, et les griffures dans leur dos aussi. Ecoutez, je ne sais pas exactement ce qui se passe mais il y a des affaires de cul sur ce tournage – comme sur tous, d'ailleurs- et le fruit ne tombe jamais loin de l'arbre. Ca promet, pour demain…
Stella, qui n'était pas intervenue jusqu'à présent, fait une petite moue :
- Ca m'étonne de Tom. Je le connais, disons bien, je ne m'étais jamais aperçue qu'il était comme ça. Edward c'est autre chose en revanche.
- Ah bon ?
- Oui. Il y a quelque chose de troublant en lui, d'ambigu. Je le trouvais un peu fade jusqu'alors mais après cette scène… waouh. J'avoue, j'ai mouillé ma petite culotte, me murmure-t-elle en se penchant vers moi. Vous avez vu sa manière de dévorer la bouche de son partenaire ? Cette fougue ? Pourtant d'habitude je les préfère un peu plus virils. Vous me comprenez, n'est-ce pas, Carlisle ?
J'acquiesce, la bouche pleine, un peu gêné. Qu'est ce qu'elle croit ? Que je ne comprends pas ses allusions ? Quelle conne.
- Je parie que c'est Cullen qui a perverti Tom, en l'absence de Bella, reprend Jack. Il est assez tordu pour ça.
- Vraiment ?
- Oui. En fait c'est exactement ce qui l'excite, de dévoyer un innocent, si vous voulez mon avis. Lui a déjà tout vécu, plus rien ne l'attire. Vous ne mangez pas, Carlisle ?
- Hum, c'est un peu… dur, dis-je en déglutissant avec difficulté.
- Ne l'écoutez pas, Carlisle, il voit le mal partout. Moi je suis sûre que l'amour existe encore, qu'il peut y avoir de belles histoires, même sur les tournages. Comment vous dites ça, déjà ? Ah oui, des coups de foudre…
Lundi 22h.
Je fixe mon portable, indécis. Le plus raisonnable serait de l'éteindre, de prétendre que je n'attends rien, pas d'appel. La photo de Tara et Lily sur l'écran me fait du bien, il me reste un ancrage, une famille. Si je ne fous pas tout en l'air bêtement.
Je m'étends sur le lit, bercé par le vague à l'âme quand j'entends deux petits coups à la porte, qui me font bondir. Edward est là, devant la porte, un sourire un peu contrit :
- Comment va mon ami ? Je ne pensais pas que tu reviendrais.
- Non, moi non plus je ne pensais pas revenir.
- C'est ta chaîne qui t'a obligé ? demande-t-il sans bouger du pas de la porte.
Sa lèvre est encore un peu enflée, j'essaie de chasser le souvenir de la prise de l'après-midi.
- Oui, avec l'aide des producteurs. Il parait que je suis un élément pacificateur, ou un truc comme ça. Conneries.
- Right. Ta fille va mieux ?
- Oui oui, merci, elle n'a presque plus de… entre, dis-je en le tirant à l'intérieur après avoir entendu un bruit dans le couloir.
- Tu es sûr ? fait Edward timidement dès que la porte est refermée derrière lui.
- On peut discuter, non ? dis-je en reculant jusqu'à la fenêtre, pour mettre du champ entre nous.
- Bien sûr. Tu sais, je m'en suis voulu, après ton départ. Je n'aurais pas dû t'imposer ça, cette situation absurde.
- Mais je suis grand, je savais très bien ce que je faisais, rassure-toi. Tu n'es pas le seul en cause, je réponds un peu sèchement, énervé qu'il puisse croire qu'il m'a eu –comme les autres.
Edward hoche la tête, un peu honteux, mes poings se serrent. Je ne sais pas s'il est sincère ou bon comédien mais il est craquant comme ça, en enfant pris en faute. Il est habillé classiquement, chemise bien repassée et pantalon, va-t-il sortir ? Est-il passé en vitesse histoire de me mettre dans sa poche ? Je crains d'y être déjà, et au chaud, mais je ne l'avouerai pas, pas même sous la torture.
- Tu voulais quoi, au fait ? je demande d'un ton dégagé, presque léger.
- Te dire que je suis d'accord, pour l'interview.
- Pardon ?
- Je suis d'accord pour répondre à tes questions, pour ton documentaire, articule-t-il plus lentement, un peu gêné. Je sais que tu repars bientôt…
- Ah, c'est pour le boulot alors…
En se mordillant la lèvre il acquiesce, embarrassé, un truc monte en moi, comme une contrariété. Je me tourne vers la fenêtre, ravalant ma dignité et mon amour propre. Qu'il parte rejoindre Tom ou Bella, ou tous ceux qu'il voudra bien baiser, tous ceux qui tomberont dans ses filets, mais qu'il parte vite.
- Tu m'en veux ? souffle-t-il doucement, dans mon dos.
- Mais non. De quoi ?
- I don't know. Je suis nul, je fais que des conneries, tu vois. Tu sais…
- Arrête ton cinéma, Edward, je ne t'en veux pas, c'est plutôt à moi que j'en veux. Oublions tout ça, ça vaudra mieux, dis-je rapidement, à mon propre étonnement.
Sa présence me stresse, je suis un animal pris au piège, je ne raisonne plus.
- I'm sorry, you know. Can't we… just be friends? (Je suis désolé, ne peut-on pas juste être amis ?)
Je recule d'un pas encore, évitant ses yeux. Une porte claque dans le couloir, je sursaute. Merde, c'est exactement ce que je voulais esquiver, cette conversation. Mais il ne bouge pas, il parait calme, plus calme que moi.
- Ca ne marchera pas, Edward. Comment veux-tu qu'on redevienne amis, après ce qu'on a vécu ?
- It was just… just sex, you know. (c'était juste du sexe, tu sais) Rien d'important. Pas le plus important.
- Mais Bella revient demain, non ?
- Oui, mais Bella n'est rien pour moi, rien du tout.
- C'est pratique. Et moi ? dis-je en me retournant vers lui, cruellement conscient de la mièvrerie de la question.
Bon dieu, on est dans « Santa Barbara », ou quoi ? Pourquoi il me rend idiot ? Pourquoi il me regarde comme ça ? J'aimerais lire du jeu dans sa bouche ou son comportement mais je n'en décèle pas. Il est sincère, désarmé. Celui qui joue faux, qui dissimule ses sentiments, c'est moi.
- Toi tu es très important pour moi, même si je ne sais pas définir comment. Tu es plus important qu'un ami ou qu'un lover, mais on sera ce que tu veux. Si tu ne veux plus coucher avec moi, OK, je serai ton ami. Mais s'il te plait… please, don't leave me. Please Carlisle… (S'il te plait, ne me quitte pas)
Ses bras se referment sur moi, j'enfouis ma tête dans son cou, je le sens qui me renifle, qui ferme les yeux en glissant son nez dans mes cheveux.
- Tu fais quoi, là ?
- I love… j'adore ton odeur, Carl, ton shampooing. Pardonne-moi, je ne le ferai plus, promis, ajoute-il précipitamment en se reculant.
Je souris, désarmé par son attitude. La seule autre personne que je connais à faire ça c'est Lily, ma fille, et ça m'émeut.
- Viens Edward, assieds-toi à côté de moi, sur le lit. Il faut qu'on parle je crois.
- Tu veux parler de quoi ? demande-t-il, soucieux.
- De toi et moi. Simplement. Je voudrais juste savoir : pourquoi moi ?
- Pardon ?
- Tu as plein de gens qui te tournent autour, qui sont amoureux de toi, pourquoi tu t'es entiché de moi, qui ne suis même pas gay ? Du moins, je ne l'étais pas, avant.
- Oh Gosh, t'as pas plus simple, comme question ? I don't know. (Je ne sais pas)
Il se mord la lèvre devant ma grimace de déception :
- C'était pas la bonne réponse, hein ? Oh my, j'ai toujours été nul en devinettes…
- Tu crois que c'est une devinette ?
- Oh no, for sure. I was just joking… (Non, bien sûr, je plaisantais) dit-il en se grattant la tête. Avec toi, c'est pas pareil…
- En quoi ?
- Oh là là, c'est dur tu sais…
- Oui je sais, mais essaie quand même. Et après je te dirai si on peut être amis.
Il me regarde, se demandant si c'est un piège. Avec un soupir il se rapproche imperceptiblement et fixe mes lèvres d'un air rêveur :
- Tu étais pas comme les autres, justement. Toutes ces filles et ces mecs qui veulent coucher avec moi, enfin, l'image qu'ils se font de moi, plutôt. Mais je ne suis pas celui-là, cette espèce de monstre de foire qu'on exhibe dans sa cage dorée. Non, ça c'est pas moi. Toi t'étais… sérieux, intelligent. Profond. Cultivé. Tout le contraire de moi.
- Tu ne crois pas que… ?
- Chuut. Laisse-moi finir, s'il te plait. J'avais l'impression que tu me voyais différemment d'eux, que tu me voyais vraiment. Et quand tu m'as demandé si j'avais encore le temps de tomber amoureux, avec ce sourire si particulier, si lumineux… j'ai craqué. J'avoue.
- Quoi ? Tu veux dire que dès la première interview… ?
- Ben oui, tu crois quoi ? Pourquoi tu crois qu'on s'est croisés si souvent, depuis ?
- Et le portable oublié dans mon blouson ? Tu l'avais fait exprès ?
- Tu vas me mépriser, hein ? demande-t-il en baissant la tête comme s'il s'attendait à recevoir une tape sur le crâne.
- Je… alors là, j'avoue, ça me dépasse.
Le miroir renvoie mon expression idiote, un vrai crétin. Et dire que je me croyais malin…
- Mais tu me méprisais, tu m'as méprisé tout de suite je crois, reprend-il un peu douloureusement. J'étais juste un petit con, un ado mal dégrossi. Si tu savais comme tu m'as vexé, à l'hôtel…
- Oh merde, je suis désolé, Edward. C'était débile de ma part.
- Disons que c'était un peu… facile. A partir de là je t'en voulais mais… tu m'attirais quand même, parce que tu étais tout ce que je ne suis pas, tu avais tout ce que je n'ai pas. La réussite, la reconnaissance, une famille, la stabilité.
Je le fixe le plus sérieusement possible mais je ne peux m'empêcher de sourire. Jaune.
- Alors tu as voulu tout foutre en l'air, c'est ça ? Gâcher tout ça, pour te venger ?
- Comment tu peux dire une chose pareille ? fait-il en se levant d'un bond. Pourquoi est-ce que tu me vois si mauvais, tout le temps ? J'ai une tête de pervers ou quoi ?
- Non, excuse-moi. Parce que je suis paranoïaque et parce que Mortimer a voulu me faire chanter, avec cette histoire de nuit ensemble, en Ecosse. Depuis je me méfie, tu vois. Et puis je ne comprends pas ce que tu me trouves de si particulier… je dois être un bien piètre amant, par rapport aux autres. Je n'ose pas faire la moitié des trucs que tu me demandes et…
- Shshsh… dit-il en posant son doigt sur ma bouche. Tu es un merveilleux amant parce que tout est neuf, pour toi. Tu ne crois pas dans un film porno, tu ne cherches pas l'exploit.
- Et c'est ça qui te plait ?
- Honestly, yes. (Honnêtement, oui) Tu me respectes et tu es tendre, c'est si rare, ajoute-il, les yeux brillants.
Son émotion me touche et me fait baisser les yeux, je souffle :
- Qu'est ce qu'on t'a fait, Edward ? Dis le moi…
- Nothing, my love, fait-il en secouant la tête rapidement. Ecoute, j'aimerais qu'on essaie d'être amis, OK ?
- Ca fait déjà la troisième fois au moins que tu me proposes ça, on n'a jamais tenu le coup. Et tu le sais.
- Oui mais cette fois on s'est tout dit, c'est différent. Please, one more time… (S'il te plait, encore une fois)
- Mais ça veut dire quoi, pour toi, être amis ?
- Tout se dire. Se soutenir. Pouvoir s'appeler en pleine nuit, si ça ne va pas…
- Si tu m'appelles en pleine nuit ma femme va se poser des questions, tu sais…
- OK. Right. I'll send you a message. (je te laisserai un message)
Je le fixe un peu désappointé, sceptique. Ca ne marchera jamais, mais comment le lui dire ?
Mardi 10h.
J'essaie de me réveiller à grands coups de café amer sorti du distributeur du studio mais je suis crevé. J'ai passé une partie de la nuit avec Edward, à écouter ses confidences sur son enfance et ses parents, en bon ami que je suis. Nous n'avons pas glissé à l'horizontale, bel exploit, mais je ne lui ai rien dit de vraiment intime sur moi. Je suis loin d'être sûr qu'on puisse être amis un jour –mes amis je les ai depuis 15 ans au moins- mais au moins on ne couche plus ensemble, malgré l'envie. Que je lui ai soigneusement cachée.
Au jeu de poker menteur qu'est devenue ma vie, je triche sans vergogne. Merde, je parle comme une chanson, maintenant.
Mardi 13h.
L'attachée de presse d'Edward me tourne autour, reniflant avec mépris, qu'est ce qu'elle cherche à me dire ? Je n'ai pas assorti mes chaussettes à mon slip, ou quoi ? Visiblement ça la gêne de ne pas pouvoir « gérer » l'entretien, mais c'est la condition sine qua non : pas de témoin lors des entrevues, à part mes techniciens, pas de question interdite. Si elle savait que je balise au moins autant qu'elle…
C'est un enfer à vivre mais comment vivre avec des envies insensées, disait une vieille chanson d'Obispo, elle tourne en boucle dans ma mémoire, je relis mes fiches. Va falloir que j'aie l'air naturel face à lui, c'est pas gagné. Je ne suis pas comédien, moi.
Georges et Steph installent leur matériel dans un coin du studio, je donnerais cher pour être ailleurs. Comment poser naturellement des questions dont on connait déjà toutes les réponses ? Edward entre, il nous salue d'un signe de tête un peu gauche, mon cœur accélère.
- Alors, prêt pour confesse ? lui lance Steph en attachant son micro –sa blague préférée.
- Sorry ?
- Rien. How do you feel ? (Comment vous vous sentez ?)
- Right.
- Je demande un traducteur ? m'interroge Steph avec contrariété.
- Non, il parle français. Largement assez bien pour ce que j'ai à lui demander. Et puis l'accent c'est plus charmant, pas vrai ?
Steph hausse les épaules, la main d'Edward est agrippée à son siège, je lui fais signe de respirer, il esquisse un sourire gêné. Je jette un coup d'œil au retour écran -merde qu'il est beau, ça devrait être interdit-me dis-je in petto. Je sors mon plus beau sourire –le numéro 4, qui dévoile mes dents blanches- et je me lance :
- Nous sommes à mi chemin du tournage, comment ça se passe, pour vous ?
- All right, murmure-t-il, un peu affolé.
- Allons, nous savons bien que les relations entre les acteurs et le réalisateur n'ont pas été faciles –d'où notre présence ici. Pouvez-vous nous en dire plus ? je demande du ton le plus rassurant possible.
Allez tu peux parler, je suis là pour t'écouter, tu vois… Come on, babe.
- Well, I mean… Ce n'est pas toujours très facile, mais rien n'est facile, dans ce milieu, vous savez. C'est normal de se faire engueuler ou de devoir recommencer les scènes quand on n'a pas été bons. C'est pareil sur tous les films, ajoute-il en se tortillant.
Ca, c'est un gros mensonge ou je ne m'y connais pas. Steph fronce les sourcils, Edward parle si vite qu'on ne comprend que la moitié des mots, le son est mauvais.
- Vous trouvez normales les engueulades ? Vous ne croyez pas qu'il existe d'autres moyens de gérer des acteurs ?
- Well, I mean… c'est une question de tempérament, sans doute. Je ne pense pas que Monsieur Mortimer soit méchant, il est juste… colérique, you know ?
- Mais vous, vous avez eu à subir ses colères ?
Dis pas le contraire, bichon, j'ai des tonnes de pellicule qui le prouvent.
Mais il pâlit, regarde ses pieds, marmonne : « Not really. I don't remember » (Pas vraiment. Je ne me souviens pas) d'un ton si mourant qu'on devine bien que c'est le contraire. A quoi il joue ? Pourquoi il ne dit pas la vérité ? Je décide de mettre les pieds dans le plat, histoire de jouer un peu les héros :
- M. Mortimer ne validera pas cette interview, Edward, vous pouvez parler librement, vous n'avez pas à avoir peur.
- Oh yes, thank you, murmure-t-il en me lançant un regard éperdu.
- Alors ? Ce tournage ?
- It's… it's hard, you know, but… (C'est difficile vous savez, mais…) oh pardon, je vais continuer en français, je suis un peu ému, excusez-moi. Oui, c'est difficile à supporter toute cette tension, mais j'espère… j'espère que ce n'est pas pour rien et que ça donnera un bon résultat, à la fin. C'est tout ce qui compte, vous savez.
- Vous vous êtes quand même retrouvé à l'hôpital, avant que Bella ne porte plainte contre lui…
- C'était une intoxication alimentaire, rien de grave, balbutie-il en baissant les yeux.
Hum, tu ne veux rien me donner de face ? Très bien, je vais contourner la difficulté, je vais te prendre à revers, mon amour.
- Vous avez des nouvelles de Bella ?
- Euh… oui.
- Elle va mieux ?
- Oui, je crois.
- Elle doit revenir bientôt ?
- Yes, today. (oui, aujourd'hui)
- Vous l'avez revue, déjà ?
- Euh… I mean… no. Not yet. (Non, pas encore)
Tu fronces les sourcils, tu ne voulais pas parler d'elle ? Hé bien il fallait cracher le morceau sur Mortimer, darling…
- Vous savez de quoi elle a accusé Mortimer, bien sûr. Vous en pensez quoi, vous ? dis-je de mon ton le plus rassurant.
- Well… Il n'y a qu'elle qui sait, pas vrai ?
- Mais vous croyez qu'elle ment ?
- Bella ? Oh no. Definitively not, but… you know, dans certaines situations vous croyez des choses, vous vous faites des idées mais ce n'est pas toujours vrai, du moins ce n'est pas ce que la personne voulait exprimer. Bella est très… sensible fragile. Tout la blesse, conclut-il en transpirant.
- Mais vous êtes là pour la soutenir, pas vrai ?
- Comment ? Oui, on est tous une grande famille, sur un tournage. On se soutient, bien sûr.
Enfoiré. Tu ne veux rien me donner, hein ? Quand je pense que tu te prétends mon ami…
- Et avec les autres acteurs, quelles sont vos relations ? Tom par exemple ?
- Excellentes, of course.
- Pourtant on vous a vu vous battre, sur certaines prises, et hier on vous a vus dans une scène très hot – un baiser enflammé. Comment vous gérez ça sans en garder de traces ?
- Well, c'est mon métier, pas vrai ?
- Mais concrètement, quand vous devez montrer tant de haine ou de passion, vous faites comment ?
- Oh là je n'ai jamais suivi de cours, vous savez. En fait je fais ça très naturellement, en m'imaginant dans la situation. Il faut laisser son corps parler, ressentir, pas penser, ni analyser. C'est comme ça que ça marche le mieux…
- Et là, avec Tom, vous pensiez à qui ?
- Oh !
Il rougit, Steph me lance un coup d'œil réprobateur, Georges rigole. Je débloque.
- Pardon, je plaisante, naturellement. Quel est votre pire souvenir, sur ce tournage ?
Edward soupire et me lance un regard désespéré, je lui souris en retour, très professionnel. Tu ne veux rien me donner, ne t'étonne pas que je te torture… en un quart de seconde je me demande si je n'applique pas les méthodes de Mortimer, peu ou prou, quand Edward soupire :
- Une dent cassée la semaine dernière… et cette interview.
- Vraiment ?
- Yes.
- Pourquoi ?
- Je n'aime pas parler de moi, je ne sais jamais quoi dire. Quand je me revois, après, je trouve ça pathétique, ajoute-il avec un petit sourire triste.
- Et votre meilleur souvenir ?
- Sur ce plateau ?
- Oui.
Allez, étonne-moi, donne-moi quelque chose de vrai, pour une fois.
- Une rencontre.
« Ah oui ? » je grimace. « On peut savoir qui ? »
- No, sorry. Somebody very special. A real friend of mine, even if… (non, désolé. Quelqu'un de très spécial. Un vrai ami, même si…)
Il ferme brièvement les yeux en souriant, mon cœur bat la chamade. Même si quoi ?
- Même si c'est très compliqué, entre nous…
Nous échangeons un regard, je sens le sang affluer, et pas que sur les joues… Oui, je sais, mon amour, je sais. Moi aussi je voudrais que ce soit plus simple, moi aussi je voudrais… tout. Je voudrais tout, mon amour, tout te donner, tout te prendre…
Georges fixe sa montre, c'est la fin du temps alloué. Edward transpire, je suis à peu près dans le même état d'émotion que lui. Merde, j'avais tant de choses à lui demander, encore…
- Quelle est la question que je ne vous ai pas posée et que vous auriez aimé que je vous pose ?
Il éclate de rire, un rire franc, naturel :
- « Are you lonely tonight? » No, I was joking, sorry. I don't know…(Etes vous seul ce soir ? Non, je plaisante, désolé) « Pourquoi ne répondez vous pas aux questions ? »
- ? D'accord. Alors, pourquoi ne répondez vous pas aux questions, Edward ?
- Parce que j'ai peur des réponses. Thank you, fait-il en penchant légèrement la tête sur le côté et en enlevant son micro.
Steph se précipite pour l'aider, Edward se lève et se gratte la tête : « J'étais nul hein ? »
- Non, mais tu avais l'occasion de dire la vérité au sujet de Mortimer, pourquoi tu ne l'as pas fait ? dis-je en retirant mon micro.
- Parfois il vaut mieux ne pas tout dire… tu ne crois pas ?
Georges et Steph attendent ma réponse, je hausse les épaules.
Plus tard, au montage, je m'apercevrai que mine de rien par ses attitudes il a accablé Mortimer, et moi je n'ai rien vu. Il m'a bien eu, cette fois encore.
A suivre… Merci à ceux qui suivent et reviewent…Un grand merci à ma Katy et Nico
Je suis heureuse que cette histoire vous plaise et j'ai le plaisir d'annoncer à ceux qui avaient aimé « Mon ciel dans ton enfer » qu'il sortir en livre dans quelques jours, je suis en train de finaliser l'affaire. Je vous donnerai tous les renseignements dès que ce sera prêt et commandable ! Vous pouvez aller sur ma page FB également (Nathalie Bleger)
Je réponds ici aux non inscrits :
Wendy : Merci de ta review, merci d'aimer ma fic et son réalisme un peu particulier... A bientôt ?
Katymina : Hé oui, il nage en pleine confusion, notre Carlisle, heureusement qu'il n'a pas vraiment parlé...Merci d'être toujours là ma belle, merci pour tout, tu es un ange.
BISOUS A TOUS !
