DANS UNE CAGE OU AILLEURS

Chapitre 27

J'aurais voulu te dire

Un petit cadeau bonus pour Nouvel Anbisous à tous !

« J'aurais voulu te dire » est une chanson hyper kitsch des années 80, chantée par Caroline Legrand… parfaite quand a trop bu, à trois heures du matin ^^

Dimanche 20 septembre, l'année suivante.

19h50. La maquilleuse me repoudre le nez, je grimace. Je jette un dernier coup d'œil au script du journal, de toute façon la séquence risque de passer à la trappe, et c'est très bien comme ça. Le reportage sur les attentats au Soudan est encore au montage, le premier secrétaire du PS est coincé dans les embouteillages, il faudra déplacer l'interview en fin de journal. Ma seule chance.

- L'actualité politique prime sur tout le reste, ai-je affirmé en conférence de rédaction, ce matin. S'il arrive à 20h20, je l'interviewerai en fin de journal, à la place de la séquence médias.

- Oui mais le reportage que tu as fait sur la sortie du dernier Mortimer est pour ce soir et la production a promis la présence d'un des acteurs du film… sans doute Tom.

- Et alors ? Tu penses que c'est plus important que la campagne présidentielle ?

- Mais c'est ta propre émission qui passe en seconde partie de soirée, tu ne veux pas en parler ? a soufflé Eric, ébahi.

- Je n'aime pas faire de l'autopromotion, j'aurais préféré qu'on la programme un autre jour, tu le sais. Tout ce cirque commence à m'énerver…

- Oui mais l'invité…

- Je m'en fiche. Stop. Et la crise boursière ?

Je vois bien à la tête qu'ils ont fait qu'ils ne comprennent pas, mais comment leur expliquer que je n'ai vraiment pas envie de parler de ce fichu film ? J'enchaîne rapidement sur le futur krach, ils échangent un regard surpris.

Thierry surgit soudain dans mon dos sourire aux lèvres:

- Prêt, vieux ?

- Oui, merci, je connais mon métier. T'es là un dimanche ?

- Oui, je passais… je voulais juste m'assurer que…

- Que quoi ? dis-je, passablement irrité.

- Que tout allait bien. L'actualité est un peu chargée, en ce moment.

Tu parles. Prends-moi pour un imbécile, Thierry.

- Ah bon ? Un dimanche ?

- Bon, OK. Ecoute, je voulais juste te dire qu'il est très important que tu présentes la séquence sur le film de Mortimer « Around the edge » ce soir, et que tu annonces ton reportage making-off à 22h50, même si l'interview politique est décalée. Ce serait complètement contre-productif de le passer sous silence, on a là un sujet en or et …

- Ben voyons, faut pas louper l'occasion de faire de la pub, hein ?

- Allez Carlisle, c'est pas parce que tu as eu des ennuis avec Mortimer qu'il faut jeter le bébé avec l'eau du bain…

- Des ennuis ? Je n'ai eu aucun ennui avec lui, c'est toi qui t'es fourré dans la merde à vouloir négocier avec lui pour la diffusion du making-off. Si tu lui donnes le petit doigt il te bouffe le bras, je t'avais prévenu.

- OK, OK. En tout cas il faudra faire l'interview et présenter la bande-annonce, quelle que soit la personne envoyée par la prod. J'ai beaucoup insisté pour que ce soit ton ami mais il avait d'autres projets plus importants, paraît-il.

- Mon ami ? Mortimer ? fais-je avec un désagréable frisson.

- Non. Cullen. Tu le connais bien, non ? En tout cas, je ne sais pas ce que tu lui as fait mais il n'avait pas l'air pressé de venir sur ton plateau, il a l'air de préférer l'autre chaîne.

- Parce qu'il y a une présentatrice sexy. Et c'est pas mon ami. J'aime autant interviewer Tom ou Bella, à vrai dire, mais seulement si j'ai le temps. La politique prime. Je suis journaliste, bon Dieu !

- Et tu as fait un excellent reportage qu'il faut mettre en valeur. Tu n'en es pas fier ? Je ne te comprends pas, vraiment pas. Avec tout ce qui s'est passé, ce reportage, c'est de l'or. Tiens au fait, j'ai croisé un des producteurs dans le couloir, il aurait aimé te parler. Tu l'as salué… ?

- Non. Pas le temps…

Je retire d'un geste la petite serviette sous mon cou qui protège ma chemise et je me lève, plantant là la maquilleuse et le directeur de l'information. J'enjambe les câbles pour entrer sur le plateau surchauffé, retrouver mon fauteuil. Le rouge est mis, j'aime cette tension et cette montée de stress, juste au début du journal. Le direct est une drogue dure, on se passe difficilement des montées d'adrénaline de ces instants là, après. Des millions de téléspectateurs, et l'obligation de les informer, les captiver, les fidéliser.

Je présente les titres en omettant volontairement la page spectacles, Thierry me rappelle brièvement à l'ordre dans l'oreillette alors que le premier reportage sur les attentats défile. Je ne moufte pas, s'il le faut j'ôterai mon oreillette, la politique est prioritaire. Au coin du studio je reconnais un des producteurs du film de Mortimer, sourcils froncés. Je fais de l'info, moi, pas de la pub.

Déjà lors de la dernière réunion concernant mon reportage j'étais parti en claquant la porte, exaspéré par le déroulement des évènements. Thierry, Gérard et leurs collaborateurs s'étaient amené la gueule enfarinée, le contrat sous le bras :

- Bon, j'ai eu un contact avec les producteurs, le montage a été avalisé, sauf les interviews d'acteurs… a commencé Gérard, mon producteur.

- C'est quoi ces conneries ? Je croyais qu'ils n'avaient pas de droit de regard sur mon reportage…

- Non, pas à proprement parler, tu as raison, mais en raison des droits et des usages il était quand même préférable…

- Préférable ? Tu te moques de moi ? ai-je dit en m'avançant sur ma chaise, prêt à combattre. C'est pas du tout ce qui était convenu, et je ne me laisserai pas faire ! Thierry, dis quelque chose ! Je croyais qu'on était là pour apporter un œil externe et donc neutre sur les relations entre le réalisateur et son équipe…

- Oui, bien sûr Carlisle, tu as raison, mais enfin…

- Mais enfin quoi ?

- Oh bordel ! Ne fais pas l'innocent… nous sommes partenaires des studios pour la commercialisation française, comment veux-tu qu'on soit neutres ? Tu crois que c'est par hasard qu'on a été choisis ? Allez, come on, redescend un peu. Tu vas pas faire ton effarouché, non ?

- Ce système me révolte, je le connais trop, ai-je maugréé en touillant mon café trop amer. J'espérais pouvoir faire un boulot sérieux…

J'ai vu Thierry se lever et tourner autour de la table de réunion, signe d'énervement intense chez lui :

- Pas à moi, Carlisle. Tu as eu les moyens que tu as voulu et tu as pu faire ton travail comme tu le souhaitais, alors ne viens pas te plaindre…

- Oui, mais c'était avant les ciseaux de la censure. Je suis garant de ce reportage, je ne veux pas qu'on y touche… ai-je fait d'un ton ferme. Je te rappelle que le but était de monter la vérité d'un tournage pas de faire un remake de « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». C'est Mortimer qui demande des coupes ?

- Officiellement, non. Mais on peut penser que oui, en effet. En fait les producteurs ne contestent pas le montage de ce qui a été pris sur le vif –même certaines scènes un peu difficiles, comme des colères du réalisateur- mais ils sont gênés par les interviews des acteurs, qui se plaignent beaucoup, a-t-il fait en grimaçant.

- Surtout Bella, j'imagine…

- Oui, c'est une catastrophe… T'as vu toutes ces pleurnicheries ? Sérieusement ?

- Pleurnicheries ? On voit que tu n'as jamais été victime de harcèlement, Thierry. Je te laisse seul juge de ton vocabulaire, mais je ne valide pas ce genre de termes. Pourquoi est-ce qu'on ne la prendrait pas au sérieux, si c'est son ressenti ? Il a réussi à la rendre malade, quand même ! Tu veux quoi ? Que je censure ses propos ? Que je rajoute des rires préenregistrés derrière pour la décrédibiliser ?

- Arrête… tu sais bien que tout est question de présentation… On peut peut-être modérer ses effets en coupant certaines scènes, ou en les commentant….

- C'est ça. Manipuler l'interview ? Ben voyons…

- Ce ne serait pas la première fois, a glissé son adjoint d'un ton léger. Souviens-toi du reportage sur Christian Fechnal.

- Je ne m'en souviens pas, ai-je dit en mentant avec aplomb, et là ce ne sont pas des images d'archives mais du pris sur le vif. En plus j'ai promis à cette jeune fille qu'on ne dénaturerait pas ses propos.

- Carlisle… a soupiré Gérard en s'asseyant à côté moi, l'air lassé. On ne va rien dénaturer du tout, juste abréger la séquence parce que 15 minutes de lamentations, c'est insupportable… OK ?

Je n'ai pas répondu, en le fixant droit dans les yeux. Carine, l'attachée de presse, m'a envoyé un sourire encourageant, j'ai eu envie de la baffer.

Il a repris, radouci :

- Je te le demande comme un service… c'est un film qu'on doit porter, on y a intérêt, en tant que coproducteurs. On ne va pas se tirer une balle dans le pied, si ? Je te laisse faire les coupes des interviews si tu veux, libre à toi de voir ce que tu veux garder…

- Des interviews ? ai-je demandé, soupçonneux.

- Oui, celle de Cullen est un peu longue aussi, il est mal à l'aise et la fin est… moyenne. Hors sujet. D'ailleurs lui-même a demandé à ce qu'on la retire, par son agent.

- C'est quoi encore ces conneries ? Il était d'accord, c'est même lui qui a demandé à être interviewé !

- Hé bien il a changé d'avis, faut croire, peut être parce qu'entre-temps son partenaire lui a piqué sa copine, qu'est ce que tu veux que je te dise ? Tu sais comment ils sont ?

- En tout cas il a signé le protocole et accepté la diffusion donc je ne…

- Enfin, à toi de voir, Carlisle. Je te fais confiance pour les coupes, a-t-il dit plus chaleureusement en se relevant. On joue tous dans la même équipe, pas vrai ?

J'ai acquiescé, écœuré. Tu parles d'une équipe.

20h15. La Première Secrétaire du PS est arrivée, je pourrai commencer l'interview dans deux minutes. Flûte. J'espérais qu'elle arrive plus tard, pour squizzer la page spectacles. J'aperçois une silhouette dans l'ombre, derrière un projecteur, je me demande si c'est Tom ou un membre de la production du film, j'aimerais qu'il soit déjà 21h. Après le sujet sur les colocations d'étudiants je débuterai l'interview politique, je sens que j'ai beaucoup d'interrogations et de questions à poser, dans la perspective de la présidentielle. Je vois Thierry s'agiter derrière la caméra, j'ai coupé le retour son dans mon oreillette.

20h25. Il est là. Juste derrière le pilier, à moitié caché par une perche, dans l'obscurité. Mais ces épaules, ce cou, ce port de tête… je le reconnaîtrais entre mille. C'est lui, c'est sûr. C'est sa silhouette, mon cœur repart. Je ne veux pas le voir. Pas comme ça. Je bafouille en essayant de dire autre chose que ce que le prompteur m'indique, j'annonce un sujet sur les colocations, c'est la bande-annonce de « Around the edge » qui part, je jure entre mes dents, exaspéré.

Au moment où je lève la tête pour râler Thierry entre sur le plateau accompagné d'un des producteurs du film et d'Edward, qui les suit tête baissée et épaules basses, en enfant récalcitrant.

- Non, je n'ai plus le temps pour ça, dis-je à Thierry en secouant la tête. Il est 20h28, ça va être l'heure de la météo.

- Si. On va prendre le temps, crois-moi. Edward est venu exprès de Londres, avec Steven, son producteur et je t'assure qu'on va parler du film et de ton reportage, déclare-t-il d'un ton sec.

- Mais…

- Non.

D'un geste brutal le producteur assoit Edward sur la chaise en bout de table, il ne lève toujours pas le nez, Thierry me file une bourrade dans le dos, je suis fait comme un rat. La musique de fin de la bande annonce retentit, je suis tétanisé comme un lapin pris dans les phares d'une voiture, le cerveau vide. Non. Pas ça. J'avais une fiche avec des questions, mais elle a disparu, comme mon courage.

Je m'attendais à voir Tom même si intuitivement je savais que ce serait Edward. Ca ne pouvait être que lui, même contraint et forcé, comme il semble l'être aujourd'hui, même réticent, comme moi. Le destin ne pouvait m'envoyer que lui, en vengeance cynique. Je tourne et retourne mes fiches alors qu'il refuse l'oreillette de traduction, plus que 10 secondes, je suis cuit. Il me semble lire partout : Liv you. It's better this way. Sorry, mes yeux se brouillent, je suis incapable de déchiffrer un mot.

La caméra s'allume, je souris mécaniquement :

- Merci de nous avoir rejoints sur ce tableau, M. Cullen, pour parler de cet évènement qu'est la sortie du dernier film d'Alfred Mortimer, sur nos écrans à partir de mercredi.

- Well…

Il grogne quelque chose, tête baissée, sans me regarder. Aucune idée de ce qu'il a dit. C'est bien, on n'a déjà pas l'air cons. Si j'arrive à lui tirer trois mots ce sera un exploit.

Je prends un air dégagé pour continuer :

- Qu'est ce que ça fait d'être choisi pour un tel personnage, à 25 ans ?

- Well, I mean… c'est une grande chance bien sûr. I was very lucky (j'ai eu beaucoup de chance), fait-il d'un ton qui dément ses paroles.

Le projecteur a pété ou il est dans l'ombre exprès ? On ne voit qu'à peine son visage, caché par un début de barbe, des boucles en pétard et son bras, derrière lequel il se retranche. Il faut que j'enchaîne.

- Vous connaissiez l'œuvre de Mortimer ? Vous n'avez pas eu peur ?

- Oh si. Mais je ne pouvais pas refuser… c'était une grande chance pour moi, rajoute-il précipitamment –sans doute à la demande du producteur qui lui parle à l'oreillette.

- Ce fut une longue aventure ? Un tournage sur plusieurs mois, dans plusieurs villes ? Vous pouvez nous en dire plus ? fais-je en déchiffrant difficilement mes fiches –merde, j'ai un truc dans l'œil ou quoi ?-ce que je déteste d'ordinaire.

- Yes. Presque 5 mois, en Angleterre et en Bulgarie, marmonne-t-il dans son poing qui retient sa tête. C'était très long, très difficile.

- Vous avez dû affronter des intempéries, des difficultés techniques ?

- Oh yes. A lot. Une tempête à Sofia, des bourrasques de neige qui ont dévasté nos extérieurs, au Pays de Galles and so on… very difficult, you know… (très difficile en fait)

Je le vois de profil, il n'a toujours pas levé le nez, il semble perdu. La ligne précise de sa mâchoire est adoucie par des ombres, les mêmes que sous ses yeux, seuls ses sourcils semblent résolus et son long cou se penche, cygne improbable. Je pressens son trouble jusque dans mes entrailles, sa fragilité me fait mal, comme de passer un doigt sur un cristal ébréché, apparemment intact. Une petite fêlure, minuscule, qui fait suinter le sang et vous met les nerfs à vif. Mais il faut sourire, sourire toujours. Sourire pour les techniciens, les producteurs, les journalistes, les spectateurs, les vautours. Sourire à un homme qui ne vous regarde pas.

Je me crispe malgré moi, ma voix se brise, j'ai l'impression de ne plus rien contrôler, de lire mes fiches comme un idiot, sans les comprendre. Les fiches préparées pour l'interview de Tom.

-Oui, et il y a eu des problèmes humains également, l'actrice principale a été souffrante, et votre partenaire s'est retrouvé à l'hôpital, à Londres. Enfin non, pardon, c'était vous…

Edward lève enfin les yeux et me lance un regard désespéré, en une seconde je comprends que ce n'était pas une intoxication alimentaire, soudain ça m'apparaît évident, jusque dans le tremblement de son menton. Bon Dieu, c'est quoi comme boulot de con que je suis en train de faire ? Interroger un homme sur une tentative de suicide ? Pourvu qu'il ne craque pas, me dis-je alors que son visage s'allonge et qu'il passe sa main dans ses cheveux, éperdu.

-Well… I mean… I don't want to… It wasn't… (Hé bien…je veux dire… je ne veux pas… ce n'était pas…)

Son producteur me fait les gros yeux, derrière son dos, j'imagine la gueule de Thierry, devant son écran de contrôle. Mais il ne contrôle rien, tout est entre mes mains, en cet instant. La possibilité de le faire pleurer ou de l'humilier, de le victimiser en décrivant le comportement immonde de Mortimer, de faire un scandale en direct.

La brève et illusoire liberté du direct.

- Qu'en retenez-vous, au final ? je souffle, à court d'idées.

- Du film ? Well… I don't know. It was an experience, you know… (je ne sais pas. C'était une expérience)

- En français, pour nos spectateurs ?

- Oh, I don't speak really… (je ne parle pas vraiment) juste un petit peu, fait-il en courbant la tête et en passant encore sa main dans ses cheveux. Une expérience… forte.

Il me regarde en face, l'éclat lumineux et clair me transperce comme un aveu, un appel. Oui, c'était fort, brutal, indicible, inoubliable. La régie envoie un nouvel extrait du film, je n'y jette même pas un œil.

J'oublie mes fiches, il est là. Il est là et tout revient, les baisers, les étreintes, les brulures, l'amertume, la peur. La peur, là, dans mon ventre. Elle danse dans l'air en particules minuscules, enlacée à la poussière et à l'odeur du fard, la peur liée à jamais au désir. Celle qui vous donne envie de vivre, crier, mordre. La peur de vivre, le peur de mourir. En tendant la main je pourrais le toucher, frôler cette lèvre un peu gonflée par la tristesse ou la luxure, cette boursouflure intime et délicieuse dont je connais exactement le goût. Redécouvrir le reste. Et oublier le passé. Même le futur.

La tête me tourne un peu, l'immense bureau tangue, Edward transpire sous le maquillage, une goutte tombe lentement le long de son oreille, je suis sans doute écarlate, je ne regarde plus l'écran de contrôle. Parce que je ne contrôle plus rien depuis quelques minutes déjà et que je ne veux pas voir ça. J'aimerais lui dire « Je suis désolé d'avoir été aussi couard, je suis désolé de t'avoir fait si mal » mais les caméras sont proches, et les micros ne sont pas éteints. Je n'ai rien pour lui parler que mes yeux et ma gueule de con, mes remords tardifs et cette faim de goûter encore à ce renflement, là, tout près de mes doigts…

Un mouvement brusque du cameraman me fait sursauter, j'aperçois Thierry qui me tend une pancarte « Parle de l'émission de ce soir, bordel », j'enchaîne au hasard :

- Comment on gère la pression, sur ce type de tournage ?

- Sorry ?

- On prend des médicaments, de l'alcool, de la drogue, on devient zen ?

- I don't know, répond-il en secouant la tête. On tient parce qu'il faut tenir, pour les autres. Parce qu'on a signé un contrat, qu'il y a une équipe, un film à faire. En fait on n'a pas le choix, you know ?

Le choix. Qui l'a ? Il a l'air désabusé, il joue à peine le jeu, je ne lui poserai pas d'autres questions, tant pis.

- Merci d'avoir accepté de nous parler de ce tournage mouvementé, Edward, dis-je en me tournant vers la caméra. A ce propos, je vous propose de découvrir ce soir un reportage réalisé par notre équipe sur les lieux même des prises de vues, une sorte de « making off » tout à fait exceptionnel, fait à la demande du réalisateur, Alfred Mortimer. Vous pourrez le voir en exclusivité sur notre chaîne ce soir, à partir de 22h40, puisque nous sommes les seuls à avoir été autorisés à tourner l'envers du décor. Un reportage exceptionnel donc, à ne pas rater. Un dernier mot, Edward, quels sont vos projets pour l'avenir ?

- …

Il ne me regarde plus, il rêve et ne répond pas. Soudain il réalise que les caméras sont sur lui et il ouvre de grands yeux absents : « Excuse me ? ».

- Vos projets d'avenir ? Au cinéma, à la télé ?

- Hum oh… j'ai un film qui va sortir bientôt « Aftermath », et après… nothing (rien).

- Rien pour l'instant ? Envie de vous reposer ?

- Yes, murmure-t-il avec un sourire las, en fixant ses mains.

- Merci d'avoir été mon invité, Edward, dis-je le plus chaleureusement possible –mais il ne me regarde plus. Game over. Better this way. (Fin de partie. C'est mieux comme ça)

- You're welcome… (je vous en prie)

Je conclue rapidement –avec 10 bonnes minutes de retard-, il tourne la tête, l'instant est passé, je suis vanné, lessivé et Thierry grimace, merde il voulait quoi à la fin ? Des fans applaudissent, Edward se lève sans un mot, les épaules basses, le regard vide, le producteur se précipite sur lui, l'attachée de presse lui tend un mouchoir pour s'éponger le visage, un technicien rit, Edward part déjà, je l'ai déjà perdu…

J'aurais voulu te dire…

- Alors, ça s'est bien passé finalement ? exulte Thierry en me tapant sur l'épaule.

Immédiatement après Gérard apparaît, tout sourire : « On va exploser l'audimat, vieux ! Ca va pas, t'es tout pâle ? »

- Oui, oui, ça va. J'avais un truc à lui dire… dis-je en partant à la recherche de la grande silhouette qui disparaît au fond du couloir, entourée de sa cour éphémère.

A suivre… Merci aux lecteurs et reviewers !

Merci de votre incroyable fidélité mes amis tout au long de cette année… et je vous souhaite une excellente année 2012, plein de bonnes histoires !