DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 28
My sweet prince
Et c'est parti pour 2012, je vous souhaite plein de bonheur et de bonnes histoires…
« My sweet prince » est une merveille de Placebo, à retrouver sur ma page facebook « Nathalie Bleger »
La salle surchauffée vient de s'éteindre, Esmée me serre la main dans le noir. Je lui lance un petit sourire en détachant ma main moite de la sienne, j'ai déjà trop chaud dans mon costume en lin. Son parfum entêtant me monte à la tête, je l'adore mais en privé, juste une goutte derrière l'oreille, le soir. Là la rose le dispute à la violette, à côté c'est le patchouli de Sabrina, jeune actrice en vue, trop d'effluves dans trop peu d'espace, migraine assurée. Gérard me pose la main sur l'épaule, son heure de gloire est arrivée, assister au triomphe –ou à l'échec, il s'en fiche- du film dont il a produit le making-off qu'il vient de vendre à 15 télévisions étrangères, le bonheur. Presque deux ans après le tournage. Une vie.
Le noir vient de se faire et le générique débute, après le laïus fumeux du distributeur français « très honoré » que sa salle ait été choisie pour l'avant-première du dernier film de Mortimer. Ce dernier n'en a même pas écouté un mot, en pleine conversation avec le Ministre de la Culture, au premier rang. A côté de lui, deux rangs devant moi, se tiennent Tom, Bella et Edward, immobiles et impassibles. Je me demande quelles sont leurs relations à présent, de qui elle a pris la main, dans le noir, qui la raccompagnera ce soir. Son ventre ne dissimule plus rien de sa grossesse mais elle se refuse obstinément à tout commentaire, attitude digne assez étonnante de sa part.
- Tu ne vas pas t'endormir j'espère ? me souffle Esmée.
- Moi ? Jamais de la vie, pourquoi ?
- La dernière fois qu'on a été au cinéma, tu t'es endormi…
- T'inquiète pas, avec Gérard derrière moi qui va me filer des coups de genoux avec ses grandes jambes, ça ne risque rien.
- Très drôle. Il dure longtemps ?
- Quoi ? Le film ? Près de deux heures je crois…
- Oh là là, avec le cocktail après, on n'est pas prêts d'aller se coucher. Et je travaille demain matin, moi, gémit-elle à mon oreille.
- On n'est pas obligés d'aller au cocktail…
- Tu plaisantes ? Et que va dire ton patron ?
A ces mots je tourne légèrement la tête vers la droite, il est justement en train de me fusiller du regard. Je suis le mauvais élève, celui qui bavarde pendant l'interro, celui qu'on va flanquer à la porte, le plus tôt sera le mieux. Son épouse nous a à peine salués tout à l'heure, l'ambiance n'est plus aux civilités. L'été est fini.
Etrange impression de voir le film auquel on a –brièvement- assisté se dérouler devant vous, si longtemps après, et sembler si familier. Derrière chaque scène je revois le décor, les machinistes, l'hôtel humide, Stella et Jack, les invectives de Mortimer, tout ce cirque incroyable pour quelques mètres de pellicule. Si dérisoire.
« Tout va bien » me dis-je après les premières minutes, si je vois l'envers du décor je tiendrai le coup, je ne replongerai pas dans le sentimentalisme. Je résisterai.
Première apparition d'Edward à l'écran et premier uppercut, merde il est beaucoup plus beau que dans mes souvenirs, que dans la réalité même. Magie du cinéma. Ses yeux myopes sont des lacs, son visage accroche la lumière et sa bouche est pure gourmandise, fruit pulpeux. Je me frotte les yeux, je dois rêver. Même Bella parait fade à côté, trop blonde, trop maquillée. Il explose littéralement l'écran, on ne voit que lui, grand et un peu gauche, aux côtés de sa fiancée. Le couple parfait, amoureux, sincère. Mortimer a filmé leur relation avec une délicatesse incroyable, comment un homme aussi détestable que lui peut-il être aussi fin dans son art, aussi juste dans son regard ? On sent une réelle alchimie entre eux en ce début, et une fragilité extrême aussi, par un geste, un mot, un silence. Je reconnais le fabuleux réalisateur, le metteur en scène d'exception que j'ai toujours adoré, avant de le rencontrer.
Un plan montre nos tourtereaux côte à côte sur un parking désert, assis sur une rambarde, regardant l'horizon. Elle a posé sa tête sur son épaule, ils fixent les nuages qui défilent et c'est si beau que je pourrais en pleurer, je ne sais pas pourquoi. Un instant de grâce avant la chute, on frissonne tout en redoutant la suite. Puis Tom arrive dans sa voiture pourrie, et une ombre passe sur leur visage, brève. Une interrogation, un frémissement. Est-ce que ça commence comme ça, un amour ? Par une interrogation, une fragilité ?
Tom sort de sa voiture et allume une cigarette, souffle sa fumée avec provocation. Est-ce que c'est ça, la séduction ? Un geste, une attitude, une manière de dire « Je sais où je vais, viens avec moi si tu l'oses ? ». Il est en cuir noir là où ils sont en jean et tee-shirt, je n'avais pas remarqué qu'il pouvait être aussi troublant, en vrai. Quelques mots, une cigarette partagée, elle sourit, ils échangent une poignée de main, le destin se noue. Il ne se passe grand-chose dans ce scénario, quelques rencontres entre eux, soir après soir et peu à peu l'attirance de la jeune fille pour le mauvais garçon, évanescente.
Peu à peu la musique enfle, le garçon s'incruste dans le couple, elle s'ennuie avec son amoureux, le couple se fendille, Edward ne lutte pas. Tout le génie de Mortimer prend vie, en quelques plans, Edward y apparait tel qu'il est souvent : terne, indifférent –blasé, alors que Tom est fougue et vie à côté, flamme vive, désir. La couleur revient sur ses joues à elle quand ils sont ensemble, ce diable de réalisateur a filmé leur coup de foudre, en direct. L'a-t-il provoqué ? Ses mots me reviennent « Rien de tel que de filmer la réalité d'un acteur, c'est comme ça qu'il est le meilleur ». Comment l'avait-il su, que Tom et Bella tomberaient amoureux ? Qu'Edward ne lutterait pas ?
Des souvenirs troublants me reviennent en tête, je crois que nous étions très proches déjà, comment a-t-il su qu'il ne ferait rien pour la garder ? Esmée soupire, je secoue la tête pour chasser mes doutes. Non, c'est un hasard, un pur hasard. Edward et Bella s'embrassent sur l'écran, je baisse les yeux et je tombe sur sa nuque. Il est là, si proche, je pourrais presque le sentir, si Esmée ne s'était pas aspergée de parfum. Elle glisse à nouveau sa main dans la mienne, je soupire. C'est une douce torture de le voir sur l'écran si fragile, je voudrais le prendre dans mes bras et le consoler, j'ai oublié de making-off, l'envers du décor, je suis dans le film. Avec lui. Son cœur bat dans ma poitrine, je pourrais tendre la main et le toucher, le respirer, nous ne faisons qu'un. Moi je le comprends, moi je l'aime. Comme personne.
Un parking désert, Tom et Edward sur fond de bagnoles défoncées. Ils se sont battus, la lèvre de Edward est enflée, je me souviens du tournage. Ils sont si proches, si tendus l'un vers l'autre que je bande à les voir se désirer, je donnerais tout pour le prendre dans mes bras, le serrer, même l'effleurer. Sentir sa peau contre mes doigts, ma bouche, percevoir son odeur, juste le caresser. La baiser est violent, affamé, je me mords les lèvres –ce n'est que du cinéma bon Dieu, ils font semblant. Un frisson passe dans la salle, Bella se penche sur Tom, au premier rang, Edward se crispe. Je vois sa nuque tendue, j'imagine sa gêne et ce n'est que le début. Que le début.
Bella couche avec Tom dans une lumière rouge, son corps est incandescence, plaisir intense là où les scènes avec Edward étaient tendresse et douceur, bleu feutré. Puis la musique se tait, une silhouette apparaît dans un couloir. Edward. La salle retient son souffle, il fait chaud. Edward est dos à la porte, écoutant leurs cris de plaisir, son visage change, des émotions diverses le traversent, gros plan sur son poing serré, flashbacks du passé, Bella, Edward, Tom, les plans s'accélèrent, saccadés, jusqu'à l'ivresse.
J'ai trop chaud, je ferme les yeux pour faire baisser la tension. Trois cents cœurs qui battent la chamade autour de moi. J'entends une porte s'ouvrir, j'imagine qu'Edward entre dans la chambre de Tom, il doit être fou de jalousie, il va sans doute hurler, le frapper, je me tends, attendant les cris et les coups. Mais rien ne vient, qu'une musique un peu planante de Placebo, sourde et inquiétante. Sensuelle. Non, ça ne peut pas être le moment, ce moment-là. Peut être que si je garde les yeux fermés jusqu'à la fin j'y échapperai, peut être que je pourrais disparaître aux toilettes... Mais impossible de me lever et de sortir, je suis au beau milieu de la rangée, au beau milieu du film.
- Tu dors ? me souffle Esmée. Tu vas rater un truc, là…
Je rouvre les yeux, agacé, elle fronce les sourcils :
- Pourquoi tu fermes les yeux ?
- J'ai déjà vu cette scène au tournage, je n'ai pas trop envie de la revoir. C'est un peu…trop.
Oui, c'est trop, et ce n'est que le début. J'ai déjà frémi à la scène du baiser volé, entre eux, je ne pense pas pouvoir supporter la scène où ils couchent ensemble. Et pourtant c'est maintenant et je ne respire plus, je suis crucifié sur mon siège, à quelques mètres de l'homme qui se montre nu sur grand écran mais qui se cache le visage derrière la main, maintenant.
Never thought you'd make me perspire.
Never thought I'd do you the same.
Never thought I'd fill with desire.
Never thought I'd feel so ashamed.
My sweet prince, you are the one…
Sur l'écran Tom dort sur ses draps noirs, Bella n'est plus là -j'ai dû louper une ou deux scènes, les yeux fermés- Edward se penche sur lui, dévêtu. J'entends « Oh merde il a vraiment de belles fesses », j'espère que ce n'est pas moi qui ai parlé, j'espère que je ne vais pas gicler dans mon pantalon comme lors de la prise de vue. J'espère que je vais m'en sortir intact, j'espère qu'Esmée ne me regarde pas.
Magnifiée par les lumières et la musique la scène est un sommet d'érotisme, les chairs nues luisent délicatement et on lit tout le désir du monde dans les yeux d'Edward, une expression que je connais bien.
Il glisse son pouce dans la bouche de son partenaire et le gros plan évoque une fellation, on ne voit qu'une chair rose entrant et sortant de la bouche de Tom, on n'entend que leurs halètements sourds, je frémis. Mes paupières refusent de se baisser, je me crispe à mon siège quand le visage et la langue impudique d'Edward viennent titiller les tétons de Tom, effleurer le nombril humide et se glisser dans la fente du caleçon.
Bien sûr on ne voit rien mais le rythme des plans est sans équivoque, la caméra s'attarde sur les visages tendus, aux rougeurs délicates, au souffle court. Ils sont si beaux que c'en est indécent, Mortimer leur a volé ce qu'ils ont de plus fascinant et de plus intime à la fois, et il l'offre à notre vue, sans vergogne. On se sent voyeur mais on est là pour ça, on a payé pour ça, on ne va quand même pas partir, parce que c'est du cinéma et que c'est un génie. D'un mouvement tendre Edward incite Tom à se mettre à genoux, Esmée pousse un petit cri et se cache derrière ses mains. Je ne concentre sur la nuque rigide devant moi, pense-t-il à moi comme je pense à lui, a-t-il envie, lui aussi ? Ou a-t-il seulement honte ? Pourtant je relève le regard, qu'on me dise comment ne pas regarder l'écran géant où la lumière caresse ses courbes, le pommelé de ses fesses, la grâce de cette nuque abandonnée…
Edward fait l'amour à Tom et je reconnais ses yeux flous, cette veine qui bat dans son cou, cette façon de rejeter la tête en arrière, ses yeux qui se révulsent sous le plaisir. Et ce feulement sourd… Non, pas ça. Ce feulement me replonge dans les moments les plus intenses avec lui, son corps dans mon corps, je réprime un son rauque qui sort directement de mes entrailles mais l'enfer est là, sourd, honteux et je vibre en silence, longuement.
oOo oOo oOo
Après les longs applaudissements de rigueur je ressors de la salle sonné, groggy debout. Esmée me jette un coup d'œil bizarre, je suppose que j'aie une tête de pervers venant tout juste de sortir d'une séance inavouable, Edward s'éloigne vers la foule de journalistes qui lui réclament une photo.
- Hé bien dis donc mon vieux, t'as pas dû t'ennuyer sur le plateau, me fait Gérard en me tapant dans le dos.
- Ah bon ? Pourquoi ? fais-je d'une voix un peu éraillée.
- Y avait des scènes chaudes dis donc, notamment avec la petite poulette… Elle est bien roulée finalement, on ne s'en rend pas compte comme ça. C'est pour ça que tu ne voulais pas le présenter au JT ? fait-il en me tractant vers le buffet où on ouvre les premières bouteilles de champagne.
- Tu ne voulais pas présenter ton reportage ? reprend Esmée, qui n'en rate pas une.
- C'est pas ça, mais… on m'a demandé des coupes que je ne voulais pas faire, je grommelle à son oreille en tentant d'éviter mon patron.
Peine perdue, évidemment. Il se dirige vers moi d'un pas décidé à travers la foule, tiens il me reconnait maintenant ?
- Grand film, mon cher Delacour. Grand film. Une grande chance pour nous que Mortimer nous ait choisis, je suis fier de porter ce film – même s'il n'est pas facile.
- Oui…
- Je ne comprends pas pourquoi vous ne vouliez pas présenter votre reportage, avant-hier, reprend-il en sourcillant.
- Je… euh. Disons que je n'ai pas pu présenter exactement ce que je souhaitais, donc j'étais un peu réticent. Je trouve que les producteurs ont beaucoup eu leur mot à dire lors du montage et…
- Ah ! Je vous reconnais bien là, fait-il en me tendant une coupe de champagne. Vous êtes un idéaliste, n'est-ce pas ? Le journaliste intègre contre la machine à fric, c'est un refrain que je connais bien, je l'entends tous les jours.
J'avale une gorgée avec une petite grimace, tenté de répondre vertement mais Esmée me passe la main dans le dos et Gérard me fait les gros yeux, j'obtempère :
- Je suppose que oui…
- Allons, vous faites du bon boulot, ne vous laissez pas entraîner sur une pente dangereuse, Delacour… Il y a beaucoup de jeunes qui piaffent aux portes, vous savez, et il faut sans cesse se renouveler pour ne pas fatiguer le public.
- Mais…
- Les chiffres d'audimat de dimanche étaient excellents, c'est que votre émission était excellente. Point. On a des pages magazines partout, l'émission se vend à l'étranger comme des petits pains, c'est que j'appelle un bon job. N'allez pas chercher plus loin, Carlisle. Ravi de vous avoir revue, madame, et je vous souhaite une très bonne soirée, dit-il en souriant à Esmée avant de s'éloigner.
- T'as vu ? Il t'a appelé Carlisle, fait-elle, tous sourires.
- Oui, mais je ne suis pas sûr que ce soit bon signe…
- Ah ça, si tu ne la ramenais pas tout le temps… rigole Gérard en haussant les épaules. Tu vas finir par scier la branche sur laquelle tu es assis, mon vieux…
Esmée tique et me prend par le bras :
- Qu'est ce qui se passe, Carlisle ? Pourquoi il dit ça ?
- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Après avoir passé des heures à monter l'émission comme je l'entendais on m'a demandé de la censurer et ça m'a fait chier, voilà. Y'a pas un truc plus fort que du champagne ? dis-je en me retournant d'un bloc vers le buffet.
Les collègues et connaissances se succèdent bientôt auprès de notre petit groupe, me félicitant chaleureusement pour mon émission –tout le monde l'a vue, ou quoi ?- j'oublie mon amertume dans les bulles et compliments illusoires, tournant soigneusement le dos à l'équipe du film qui trinque dans le carré V.I.P. Personne n'est venu me saluer, ni Mortimer ni Tom ni Edward, pour eux je suis redevenu le journaliste lambda, c'était inévitable, sans doute.
Esmée rayonne au milieu des gens la félicitant pour mon succès, j'ai l'impression d'être le bon fils de province ayant réussi son examen, un peu bouseux, admirant les étoiles de loin. Je finis mon second verre en me répétant que je m'en fous, de m'être usé les yeux et le cœur à monter ce reportage comme je l'entendais, puis d'avoir été obligé d'en retirer le meilleur. Soit une bonne partie des interviews de Bella et celle d'Edward, à la demande expresse des studios. Ces moments que je connaissais par cœur, mot par mot. Je pourrais les citer in extenso, le nombre de fois où elle a pleuré et celui où il a passé la main dans ses cheveux, en 5 minutes.
Quand je le vois boire avec eux ce soir je me dis que je suis le dindon de la farce, l'abruti qui n'a servi qu'à faire de la pub de luxe, sous couvert de reportage vérité. Un beau foutage de gueule, oui. Le Tout-Paris s'agglutine autour de moi, j'ai envie de leur dire « Arrêtez de me féliciter, vous n'avez rien vu. Rien. Qu'un joli publi-reportage» mais je me tais. Je ne veux pas gâcher la fête, ni la joie d'Esmée.
Je bois dans mon coin, sur mes amours et scoops imaginaires. A ma santé perdue, à mes illusions. L'image du corps d'Edward s'estompe peu à peu, dans le bruit cristallin des coupes et les rires un peu hystériques des blondes alentour.
Au bout d'une heure les joues d'Esmée sont roses de bonheur, le patron de chaîne est parti et je vois Bella et Tom s'éloigner ensemble, tête baissée, pour éviter les flashs des paparazzis. On connait sorties plus discrètes, demain la photo sera à la une de la presse people, je suppose que ça les arrange. Comme le reste. Edward a toujours l'air paumé, sur sa banquette. Ailleurs.
Bordel, c'est peut être la dernière fois que je le vois, je dois lui parler. Je ne l'ai pas rattrapé avant-hier, il a filé rapidement, trop rapidement.
- Pourquoi tu ne me le présentes pas ? me chuchote Esmée à l'oreille.
- Qui ?
- Cullen. Tu le connais bien, non ? J'adorerais le rencontrer…
Je la dévisage, est-elle sérieuse ? Que cache-t-elle derrière son petit sourire ? Je hausse les épaules, fataliste :
- Il a dû m'oublier, depuis le temps. En plus j'ai coupé son interview au montage, ça n'a pas dû lui plaire.
- Oh, dommage… tiens, je vois Tania, là bas, je te laisse. On part pas trop tard, hein ?
Pas de souci. J'aimerais déjà être parti. En fait, parti je le suis déjà bien, d'une certaine façon. Je me console en me disant que j'ai gardé toutes les bandes, y compris celles prises en douce par Georges, sur le set, celles où on voit tout ce que la caméra de Mortimer ne montre pas. Je me les passe parfois, tard le soir, avec un whisky et une bonne dose de remords.
Edward se lève et se dirige vers les toilettes, non, je ne vais pas le suivre, ce serait trop gros, je ne lui ferai pas ce plaisir-là. Je me visualise dans les chiottes, derrière lui, penché sur le lavabo. Je lui parlerais, il lèverait un regard vide dans le miroir « Do I know you ? » (Je vous connais ?). Fuck. Il en serait capable. Just for fun. Il me semble que Mortimer m'observe avec un petit sourire, le piège est grossier. Je lui tourne le dos, l'assemblée se clairseme, il est tard, j'ai les jambes en coton, une vague nausée.
Il fait une chaleur d'enfer, Esmée papote et Gérard boit, je sors dans la cour intérieure, glauque et mal éclairée. Quelques fumeurs sont disséminés là, moroses. Le froid me fait frissonner mais je reste là, le nez en l'air. A respirer les relents humides d'une arrière cour pavée et sale, à me rengorger des compliments des « professionnels de la profession ». Mon jour de gloire, quelque part. Je sens un glissement derrière moi, une odeur familière, mélange de parfum et de cigarette.
Edward. Il me tourne le dos, tirant sur sa cigarette, c'est peut être un hasard. Peut être pas. Il me paraît grand dans l'obscurité, dégingandé, un peu inquiétant. Un halo de fumée entoure sa tête, il a l'air d'observer une faille dans le mur en face de lui, ou alors il est puni, au coin.
Le bout incandescent de sa cigarette fait une tache colorée dans la pénombre, je m'approche lentement, le cerveau vide :
- Toujours le même vice, hein ?
- Yes. Je n'en change pas, moi. Et je ne les cache pas non plus, grince-t-il sans même se retourner.
- OK. Tu gagnes ce point-là. Tu sais, je voulais juste te dire que…
- Merci d'avoir retiré mon interview au fait, j'étais ridicule.
- Mais non. Pas du tout. Tu as vu mon reportage ?
- Un bout. Forcé par les producteurs.
- Je ne l'ai pas enlevé volontairement tu sais…
- T'as cédé au chantage de ce bon vieux Mortimer, hein ? fait-il en se retournant enfin et en me dévisageant avec une drôle de lueur amère.
- Je n'avais pas le choix…
- Bullshits (conneries), fait-il en écrasant sa cigarette sous son talon. Bye…
Edward se dirige vers l'intérieur, je le retiens par la manche d'un geste irréfléchi, sentant son bras maigre au travers de la chemise.
- T'as encore maigri, non ? Attends avant de partir… je voulais te dire… je suis désolé pour ta maman. C'est terrible. Je sais qu'elle comptait beaucoup pour toi et…
- You don't know anything about me… about pain, fait-il en secouant la tête. (Tu ne sais rien de moi, rien de la douleur)
- Edward… c'est pas ce que tu crois. Je t'assure… Attends une minute. J'ai tellement de choses à te dire… Comment tu vas ?
Il va partir, je ne le verrai plus, je n'aurai plus aucune chance de lui dire que… dire quoi ? Les pensées se bousculent en moi, sa mine cave me fait peur, je ne sais par où commencer. J'ai pas envie qu'il parte, ma seule certitude.
- I'm fine… (je vais bien) répond-il en riant jaune. T'as vu le film ? Je suis foutu.
- Pourquoi ? T'es bien dedans.
- Oh come on… I'm pathetic. (Oh arrête, je suis pathétique)
- Mais non, je te jure… T'es formidable, je t'ai trouvé extraordinaire, tu sais. Ca valait le coup, vraiment. Tu devrais rentrer, tu trembles.
- C'est pas le froid, Ben… souffle-t-il doucement en détachant mes doigts de son bras.
Je sens une main sur mon épaule, la voix d'Esmée me fait sursauter : « Oh tu es là, Carlisle ! Je te cherchais partout. Tu me présentes ton ami ? »
- Bien sûr, dis-je avec un frisson d'angoisse. Je te présente Edward Cullen, mais tu le connais, évidemment. Edward, je te présente Esmée, ma femme…
- Enchanté… fait-il avec un petit sourire amusé.
- J'ai adoré votre film, vraiment. C'était tellement… tellement bouleversant. Il faut oser se montrer ainsi, le cœur à nu. Et pas que le cœur. Il y avait des scènes… Vous étiez… waouh, je ne trouve pas les mots. Emouvant. Poignant.
- Pathétique ? reprend-il en me jetant un petit coup d'œil.
- Oui, par moments. A nu. Fabuleux en tout cas. J'en suis toute bouleversée, j'en pleurais presque à la fin. On était bouleversés tous les deux, hein, Carlisle ?
- Euh…
- Merci, dit-il sans sourire alors que je me sens pâlir.
- Je sais que le tournage n'a pas été facile, Carlisle m'a raconté.
- Ah oui ? Il ne faut pas croire tout ce que Carl dit, vous savez…
- Je vous admire beaucoup d'avoir continué à jouer après votre tentative… enfin, votre hospitalisation, reprend-elle vivement. C'était très courageux de votre part, surtout avec l'attitude du réalisateur. Carlisle m'a dit comment il vous traitait, j'étais outrée. Heureusement qu'il a dénoncé ça dans son reportage. Il vous a toujours soutenu, vous savez. Toujours. Il parlait très souvent de vous, ce tournage l'a beaucoup marqué et…
- Esmée, s'il te plait… dis-je, à la torture.
Edward grimace imperceptiblement, vacille un peu puis lui tend la main :
- Happy to meet you, Esmée (Heureux de vous rencontrer). Carlisle m'a beaucoup parlé de vous, et de vos filles. A wondeful family. He's very lucky. (Une magnifique famille. Il a beaucoup de chance). Bonne nuit…
- Bonne nuit ! fait-elle, enchantée, alors qu'il disparaît à l'intérieur. Quel gentil garçon ! reprend-elle en se tournant vers moi. Je ne comprends pas pourquoi tu ne voulais pas me le présenter, Carlisle…
- Ne te fie pas aux apparences, chérie.
- Qu'est ce que tu veux dire par là ? Tu peux pas arrêter ta parano, pour une fois ? Tu es fatiguant, Carlisle. Jamais content.
- Je suis fatigué. Viens, on rentre.
- En tout cas tout le monde m'a dit du bien de ton making-off et j'ai même rencontré Edward Cullen, en prime ! Il t'appelle Carl ? Tu lui avais vraiment parlé de moi ?
- Mais non, il est poli, c'est tout, dis-je en l'emmenant vers le vestiaire et essayant d'ignorer le petit sourire de Mortimer, du fond de son carré VIP. Tu sais comment sont les stars… de vraies putes.
A suivre…
Oui, je sais, vous lui en voulez à mort, je comprends… mais que celui qui n'a jamais craché dans la soupe lui jette la première pierre… Allez, à la semaine prochaine !
Merci à vous qui lisez et surtout à vous qui commentez ! Comme vous l'avez peut être vu j'ai momentanément désactivé l'option « reviews anonymes » après avoir été victime de commentaires injurieux dus à des personnes malveillantes (jalouses ?). Donc, désolée pour ceux qui voulaient me laisser une review et merci à ceux qui se sont inscrits pour pouvoir reviewer quand même, je suis très très touchée…
J'en profite pour remercier tous ceux et celles qui ont commandé « Mon ciel dans ton enfer », bientôt 90 exemplaires vendus, vous êtes géniaux( voir sous mon profil) ^^
BISOUS A TOUS !
