DANS UNE CAGE, OU AILLEURS

Chapitre 30

Je t'ai manqué

J'ai décidé de reprendre la mise en ligne de cette histoire, bien des années après, afin qu'elle soit à nouveau complète.

Je t'ai manqué est une chanson de Bashung…

La moto file le long des quais, les fourmis ont entièrement envahi mon ventre et il y a un truc sourd qui cogne dans ma poitrine, qui m'empêche presque de respirer. J'ai peur, je suis mort de trouille. « Je ne peux pas faire ça –je ne suis pas en train de le faire » me dis-je pour la millième fois de suite, pour m'empêcher de penser. Les phares des voitures font des traînées jaunes et rouges à l'intérieur de mon casque, la petite aiguille s'emballe, je ne réfléchis plus.

« Please, come » m'a-t-il écrit tout à l'heure, et j'accours comme un idiot que je suis alors que ma femme et mes filles dorment à la maison. Est-ce que ça efface « liv you. Better this way » ou est-ce que ce n'est qu'une passade, un intermède ? Et si je me plante en moto ? Et si je ne revenais plus jamais ? L'angoisse mêlée d'excitation redouble dans mes entrailles, ce que je fais n'est pas sérieux. Même pas intelligent. Je cours une fois de plus vers un fantasme, une illusion éphémère et la chute sera brutale, quand elle viendra. Mais en attendant je me sens vivant, les fourmis font pulser le sang et l'énergie, la vie m'appelle, la vraie vie, celle qui vous fait battre le cœur, avant de vous le dévaster.

Une voiture me frôle en klaxonnant, il faut que je ralentisse, inutile de multiplier les risques. Je ne suis même pas sûr d'avoir envie de le voir mais j'en ai besoin, oui. Comme un junkie en manque j'ai besoin d'une dose de folie ou de sexe, besoin de vibrer avec lui, ou même simplement de le toucher. Ca me brûle à l'intérieur, ce désir, ça me ravage le cerveau, ça me déglingue les neurones. Je donnerais n'importe quoi pour juste le serrer dans mes bras, le sentir, m'enivrer de son odeur et me fondre en lui, fondre comme une bougie qui se consume, brûler et m'embraser jusqu'à l'extinction totale du désir. Jusqu'à ce que ça se calme, dans mon ventre.

Ce que je fais est totalement crétin mais je le ferai jusqu'au bout, et je ne regretterai rien. Je laisse ma moto au chasseur du Ritz et je m'engouffre dans le hall avec un sentiment d'urgence absolue.

- J'ai rendez-vous avec M. Cullen, dis-je à l'employé qui reste imperturbable derrière son comptoir.

- Oui, il vous attend. Vous connaissez son numéro de chambre ?

- Oui, merci, dis-je en passant une main nerveuse dans mes cheveux pour me recoiffer.

- Deuxième étage…

- Oui, je sais, merci, j'ajoute en m'éloignant rapidement vers l'ascenseur.

« Qu'est ce que je fais Bon Dieu, qu'est ce que je fais ? Je suis cinglé, complètement cinglé » me dis-je en voyant les étages défiler. « Pourquoi je fais ça, bordel, pourquoi ? Je cherche quoi ?» Heureusement il est tard et il n'y a pas grand monde dans le hall ou les couloirs, mais même ça je m'en fiche. Dans l'état où je suis, je m'en fiche. Je stoppe devant la porte, paniqué. Et si c'était un piège ? Et s'il ne m'attendait pas, ou s'il n'était pas seul ? Pourquoi je prends des risques pareils, moi qui ai tout, donc tout à perdre ?

Je frappe sourdement, la porte s'ouvre. Il est là, pâle et hésitant, dans l'embrasure, la chemise débraillée et l'œil éteint :

- So you came… (alors t'es venu)

- Oui, je suis là, dis-je en relevant la tête, par bravache, et en le fixant droit dans les yeux. Tu vois, tu me sonnes, j'accours.

« Oh Carl… » souffle-t-il en ouvrant les bras et je m'y glisse sans hésitation, sans plus réfléchir.

Je l'enlace et une tristesse infinie me foudroie, il est si maigre et semble si frêle, un roseau plié par le vent. Je le serre autant que je peux, je voudrais lui offrir un peu de fougue, de vie, de chaleur, je l'embrasse et nos langues se mêlent, affamées. Je pense « Oh bordel c'est si bon, comment j'ai pu vivre sans ça ?», je cherche son corps partout sous mes doigts, tout ce que j'aime en lui, tout ce qui me manque, tout ce dont j'ai besoin. Cette peau fine, ce parfum d'enfance, ce cou gracieux et la pulpe de la bouche, la fermeté du ventre, la saillie des hanches, je me frotte sans honte contre lui, impatiemment, goulûment. D'un geste je le colle à la porte, il émet un hoquet de surprise puis je reprends sa bouche, je lui transmets tout mon amour, ma folie, mon désespoir par quelques gestes malhabiles, nous restons devant la porte, soudés l'un à l'autre, essayant désespérément de tout se donner, de ne faire plus qu'un.

Sans hésiter je le déshabille et il en fait de même, plus de honte ou de fausse pudeur entre nous, si je ne le touche pas je vais mourir, c'est sûr. Je retrouve tout ce qui me trouble, sa douceur et sa fragilité, cette odeur musquée et la soie de sa peau, là. Oui, je veux l'entendre gémir, je veux le voir jouir, je veux le posséder et lui appartenir, m'ancrer en lui et dire merde au monde.

Un flux sensuel passe entre nous, par nos mains avides, nos bouches voraces et nos sexes impatients, déjà tendus. Naturellement il glisse à terre au milieu de nos vêtements, s'étend et s'offre à moi sans pudeur, je voudrais le caresser et le faire vibrer pendant des heures mais le désir est plus fort que tout, mes gestes sont rapides et saccadés, je dois me fondre en lui, je ne peux pas attendre, c'est impossible. Un voile rouge me tombe sur les yeux, je ne maîtrise plus rien, nos corps ont pris le pouvoir, je ne suis plus rien, qu'un corps. Il se laisse submerger en haletant doucement, s'accroche à mes cheveux pour guider ma bouche puis mes reins, se cambre pour mieux me permettre de venir en lui, me supplie de continuer, more and more… Je décolle littéralement, maître et esclave de sa chair moite, mû par la beauté incandescente de son corps cambré qui gicle sous mes doigts, pour exploser à mon tour en milliers d'atomes de plaisir, vaincu.

Après j'entends les battements sourds de son cœur sous ma tête et je ne veux plus bouger, jamais, même si on est sur la moquette, même si on a mal partout. On reste longtemps immobiles, retardant l'heure de la réalité et des explications, l'heure de la vraie vie. D'où je suis je ne vois que son épaule et son bras maigre, et une éraflure sur le bas de la porte. Et c'est très bien comme ça. Mon univers s'arrête là, je ne veux pas du reste.

Mais il pousse un petit gémissement et tente de relever la tête, en grimaçant.

- Ca va ? Je t'ai fait mal ? dis-je, mal à l'aise.

- Je me suis cogné la tête contre la porte, je crois.

- Je ne sais pas ce qui m'a pris, je ne suis pas brutal, d'habitude… je suis désolé. Je ne contrôlais plus rien, c'était plus fort que moi. Pardon…

Edward me regarde et esquisse un petit sourire triste, je me penche vers lui pour l'embrasser délicatement sur le visage, les joues, le cou et la poitrine, partout où j'ai été brutal, partout où sa peau est si délicate qu'elle paraît transparente. Il sourit tendrement et passe sa main dans mes cheveux :

- Oh Carl… il y a tant de choses en toi, tant de choses que tu essaies de retenir… elles vont te faire exploser, un jour. Te rendre fou.

- Pardonne-moi. Je ne me reconnais pas, ce soir. Je ne comprends déjà pas pourquoi je suis venu…

- Tu es venu pour ça. Tu es venu pour baiser, parce que tu en as envie depuis longtemps, parce qu'on ne peut pas tout refouler, tout le temps, répond-il en haussant les épaules, comme une évidence. Ne cherche pas plus loin.

- C'est que ça, tu crois ?

- Je ne sais pas, fait-il sans me regarder. Il n'y a que toi qui le sais.

Je soupire, c'est dur d'admettre ses faiblesses, ses lâchetés. Je pourrais lui parler d'amour mais ce serait une défaite de plus, une autre faille dans la muraille. Lui dire « je t'aime » me donnerait l'impression de mentir, d'habiller le sexe par de jolies formules tardives, alors je me tais. Mon corps doit être pesant sur le sien mais je ne veux pas bouger, pas tout de suite. Là, je le tiens, il est à moi, rien qu'à moi. J'ai cueilli l'oiseau au vol, je l'ai abattu, il ne partira pas, à Lisbonne ou ailleurs.

- Tu veux bien te relever ? Tu es lourd, j'ai mal au dos, souffle-t-il au bout d'un moment en regardant le plafond.

- Oui, bien sûr. Pardon.

Mes os craquent alors que je me relève maladroitement, Edward file à la salle de bain, je récupère mes habits froissés parmi les siens.

- Tu pars déjà ? demande-t-il en m'observant dans le miroir.

- Non, mais… je ne vais pas pouvoir rester longtemps, j'ai laissé ma femme à la maison et…

Il hoche la tête d'un air entendu, j'ai honte. Déjà je regrette mon emballement, déjà je ne comprends plus cette faim brutale trop vite rassasiée mais je ne peux pas partir juste après avoir tiré mon coup, je n'en suis pas là, quand même. Je vais jusqu'à la fenêtre regarder la place illuminée, mes vêtements à la main. Une pluie fine tombe, je devine le bruit mouillé des pneus sur la chaussée, je reste immobile derrière le rideau, à regarder une rue déserte, à me demander comment rentrer sans dégâts.

Il n'y a pas de solution alors je secoue la tête et je laisse tomber mes fringues sales, je décide de le rejoindre sous la douche, foutu pour foutu qu'au moins je rentre propre chez moi. Du moins en apparence. Edward sourit, me tend la main et nous nous savonnons longuement, ré apprivoisant nos corps maltraités, savourant ce moment d'intimité. Sa bouche est douce sous le jet et ses gestes caressants, bientôt le désir revient et il me masse doucement, faisant mousser le savon sur mon ventre et mes fesses, avec précision. Les doigts fins savent se faire persuasifs et bientôt je crie de plaisir contre la paroi de la douche, arqué contre lui.

- Sèche-toi, Carl, ou tu vas prendre froid, murmure-t-il alors que je suis sonné contre la paroi, complètement vidé.

La jouissance a été si profonde qu'elle me laisse sans énergie, les jambes coupées, lourd. Je me laisse tomber sur le lit, enveloppé dans une grande serviette moelleuse encore humide et je fixe le plafond, rêveur :

- Je ne veux plus bouger. Plus jamais.

- Alors reste avec moi, darling… I'll take care of you, everyday (je prendrai soin de toi, tous les jours), fait-il en me rejoignant dans son peignoir immaculé et en m'essuyant le visage par de petits tapotements. We'll be happy… (on sera heureux)

- Si seulement… si seulement je pouvais rester là, toujours. Oh mon dieu c'était si… si…

- Hushshshshs… ne dis rien, ne gâche pas ce moment, fait-il en se lovant contre moi. Il nous reste si peu de temps…

Un étau soudain me serre la gorge, j'avais oublié. Tout oublié, pendant quelques minutes. Ma vie, mon job, mon mariage. Toutes ces chaînes dorées qui me pendent au cou et m'empêchent de voler, parce que l'or est lourd, l'or est un poids.

- C'est bien que tu sois venu, Carl… reprend-il d'un ton qui me broie le cœur. J'étais si seul… si seul.

- Toi, seul ? Mais t'étais attendu sur un plateau de télévision, non ? Tu n'y aurais pas été seul, crois moi. Tout le monde te réclame partout.

- Oh si, j'aurais été seul. Tous ces gens m'exaspèrent, je ne supporte plus leurs questions, leur curiosité. J'aurais jamais dû tourner ce film, c'est encore pire qu'avant, soupire-t-il.

- Pire ? Qu'est ce qui est pire ?

- Les gens. Comme ils me regardent. Ils ont vu mon cul, Carl, ils m'ont vu pleurer et coucher avec un mec, je suis nu face à eux, c'est horrible.

- Mais ce n'est qu'un film… un personnage. Pas toi.

- Mais si, c'est moi. Tu le sais bien, toi. Mortimer a tout montré de moi, il m'a tout pris puis m'a jeté comme un kleenex, tout le monde se fout de moi. Le mec qui s'est bien fait baiser, puis qui s'est fait piquer sa copine par un autre. Et c'est partout sur les écrans, dans les journaux…

- Tu ne crois pas que tu noircis le tableau ?

- Oh non. Tu avais raison tu sais, Mortimer nous a bien manipulés, tous les trois. Comme dans son scénario Tom a séduit Bella et je passe pour un con, en prime. Les journalistes adorent dire que la réalité dépasse la fiction, puisque maintenant elle est enceinte de lui. Le nombre d'articles qui sont sortis ou vont sortir sur ça, c'est effroyable. Je ne suis plus que le mec qui s'est fait avoir par un réalisateur qui lui a piqué sa vie. C'est tout ce qui restera de ce film, tu verras…

Sur le coup je ne dis rien, perplexe. Moi qui pensais faire partie du scénario, finalement, non. Il n'avait pas besoin de moi, je n'étais qu'un accessoire, un figurant. Le trio infernal était Edward, Bella et Tom. En effet la réalité a dépassé la fiction, Mortimer doit bien se frotter les mains. Je cherche une parole réconfortante dans les plis du baldaquin, je ne trouve qu'une question dérisoire :

- Mais elle était si importante que ça, pour toi ? Je n'avais pas l'impression que vous étiez un vrai couple, tous les deux… désolé d'être brutal.

- Je ne sais plus. On était ensemble, c'est vrai, mais surtout parce qu'on avait partagé plein de choses, c'était ma meilleure amie, Bella, presque ma sœur. On a quasiment débuté ensemble, on se tenait l'un l'autre, on se soutenait dans les difficultés. Je tenais à elle, même si physiquement c'était plus aussi fort qu'au début, et si elle allait chercher ailleurs. Et moi aussi. Je peux pas t'expliquer je crois, c'était pas un amour ordinaire…

- Je comprends, oui.

- Maintenant je suis seul, complètement seul, répète-t-il avec amertume.

Je pourrais dire « Non, je suis là » mais ce serait faux. Je suis là mais je vais partir, et il le sait. Je regarde la lumière des phares au plafond, qui se déplace en silence. Les minutes passent, je suis complètement sec à présent et sa tête pèse lourdement sur mon bras. Je pense au périph désert, à Esmée qui me cherche peut-être. Je n'ose bouger, je me sens mal de le laisser là dans cet état-là mais il n'y a pas d'issue, pas d'alternative.

- Tu vas partir pour Lisbonne ? je murmure enfin.

- Oui, demain matin. J'ai un planning de fou, une ville par jour, ça m'abrutit bien. J'avance parce qu'il faut avancer, parce que mon agent vient me chercher pour me mettre dans l'avion, mais je suis un robot, rien de plus. Je ne supporte plus de les voir ensemble, Bella et Tom, c'est une torture tu sais, même s'ils ne disent rien. Je vois la pitié dans leurs yeux et ça me bouffe, c'est horrible, fait-il en tremblant légèrement. Ne me regarde pas, s'il te plait…

- Arrête Edward, ne dis pas ça. Je n'ai pas pitié de toi, loin de là. C'est pas du tout ça que je ressens pour toi, je te jure.

Il relève sa tête et me fixe avec provocation, ses yeux me demandent « Et tu ressens quoi ? Dis-le, si tu l'oses » mais sa bouche reste close, amère. Je ferme brièvement les paupières, je suis démuni. Je ne veux pas lui mentir, je ne veux faire souffrir personne. Je jette un coup d'œil à la petite horloge, au-dessus du buffet, il est déjà 1 heure du matin, et je commence à avoir froid. Le premier qui bouge a perdu, je suis mort.

- Alors c'est fini, hein, Carl ? Toi et moi, c'est fini ? murmure-t-il alors, remarquant mon regard.

- Dis pas ça. Et c'est toi qui as rompu, la dernière fois, je te rappelle…

- Parce que tu ne me respectais pas, tu avais peur, et même pas confiance. Et tu le sais très bien. J'ai rompu au moment où tu partais une fois de plus, complètement terrifié. J'ai rompu à ta place… en fait tu n'as jamais eu confiance en moi, jamais vraiment.

- C'est pas vrai…

- Si, c'est vrai. Je ne sais pas qui tu vois en moi, qui tu cherches, mais ce n'est pas moi, je ne crois pas.

- Ah. Et toi ? Tu cherches qui en moi ?

- Ah ah… très malin, de répondre à une question par une autre question. Mais ça ne marche pas… tu n'as pas soif ? fait-il en se relevant d'un geste.

- Soif ?

- J'ai besoin de vitamines, j'ai besoin de champagne…

- Des vitamines dans le champagne ?

- Oui, on va dire qu'il y en a… viens, il y a une excellente bouteille dans le frigo, ajoute-il en traversant la pièce.

- Tu veux me faire boire après m'avoir épuisé ? Tu veux ma mort ?

- Oui, je vais t'enivrer et après tu ne pourras plus repartir chez toi, retrouver ta gentille petite famille…

- C'est pas gentil, ça…

- Je ne suis pas gentil, Carl, je suis paumé, c'est bien connu. J'use et j'abuse des drogues, des gens, et après je les jette par un SMS. Ouvre la bouche…

- T'as pas des verres ? Il n'y a pas de coupes de champagne au Ritz ? Cet établissement est largement surévalué, alors…

- Des verres, pourquoi faire ? Le champagne c'est meilleur directement au goulot, non ? déclare-t-il en essayant d'ouvrir la bouteille maladroitement.

- Quelle misère… tu vas te couper, comme ça. Donne-moi ça. Laisse faire le spécialiste…

- Oooh… parce que tu es un spécialiste ?

- Hé oui, on est français ou on ne l'est pas… dis-je en faisant sauter le bouchon sans difficultés –coup de chance.

- Tu es insupportable, Carl. Trop prétentieux. Je te déteste, fait-il avec une petite moue.

- J'adore quand tu fais cette tête-là… moi aussi je te déteste.

Son rire clair éclate entre les murs et les tentures de la chambre, et c'est comme si un souffle d'air frais passait sur nous, il s'assoit à côté de moi, peignoir écarté, et me dit :

- Ouvre la bouche, je vais m'occuper de toi.

- Oh misère…

- Promets que tu me détesteras longtemps…

- Je te détesterai toute ma vie…

Il lève la bouteille au-dessus de ma bouche et le champagne coule dans ma gorge, me faisant tousser, le faisant rire de plus belle. Il gicle sur ma serviette, sur les draps, je vais me retrouver poisseux mais lui s'en moque.

- Arrête, tu veux m'étouffer ? Regarde, tu en mets partout…

- Et alors, on s'en fiche, non ?

- Un vrai gamin…

- Oui, rétorque-t-il en redressant la tête. Je suis une star, je n'ai pas le choix. Je dois salir les chambres d'hôtel, vider le champagne sur la moquette, me shooter et me taillader les veines dans les baignoires, c'est obligé. C'est dans mon contrat.

- Arrête de dire des choses pareilles, c'est horrible… je murmure en frissonnant.

Son drôle de petit sourire triste me fait mal au cœur, il me tend à nouveau la bouteille :

- Bois, ça effacera tout…

- Non, ça n'effacera rien, Edward. Pourquoi tu fais ça ?

- Mais je te l'ai dit : pour la légende. Pour être une star. Pour exister. Parce qu'il n'y a rien, dans ma vie. Tu sais, c'est super banal mais quand tout le monde t'adore pour de mauvaises raisons, t'as juste envie de tout casser. Et de pulvériser ta jolie image. De disparaître. Je supporte déjà plus mon corps…

- Pourquoi ?

- Parce que ce n'est pas moi, qu'une image de moi. Parce que tout le monde l'a vu, sous tous les angles, parce que je n'ai plus rien de privé. Plus d'intimité. C'est pas facile tous les jours d'être Edward Cullen, l'idole des minettes, tu sais. Ca me fout les jetons, en fait.

- Mais tu es beaucoup plus que ça, non ?

- Merci, t'es gentil.

Il me tend à nouveau la bouteille, je secoue la tête en voyant l'aguille approcher du deux, sur l'horloge. Je n'ai pas envie de partir mais si Esmée se réveille… ou Tara, ou Lily, et si elles viennent me chercher dans ma chambre… et pourtant j'ai tant besoin de lui, en cet instant. Je sens un vide immense dans mon ventre, insupportable.

- Il va falloir que je rentre, Edward. Et entier, de préférence.

- Donc, c'est fini… répète-il avec une nuance de regret, en se relevant.

- Non. Non, c'est pas fini. Enfin, j'ai pas envie que ce soit fini, même si ce serait plus sage. Je… je ne sais pas ce que je ressens pour toi, c'est peut être juste une affaire de cul mais j'ai besoin de toi, j'ai besoin de te voir, j'ai besoin de ta peau, de ta présence. Oh bordel, je crois bien que… que t'as pris une place incroyable dans ma vie. Presque toute la place, dis-je en sentant une douleur sourde dans ma poitrine. J'avais cru t'oublier et là… J'arrive pas à penser que je dois partir, que tu vas aller à Lisbonne, ou à Londres, ou je ne sais où, et que je vais rester ici. Je ne comprends pas, c'est comme un manque, une addiction. C'est pathétique, ce que je dis, hein ? Une vraie guimauve.

- Non, c'est pas nul. Et je ressens la même chose, tu sais. You make me feel crazy (tu me rends fou). I feel the same, exactly the same. Need you, want you, my boy… (je ressens la même chose, j'ai besoin de toi) fait-il en écartant les pans de son peignoir et en glissant sa peau nue contre la mienne.

Je soupire, empli de frissons et bouleversé par la sensation de sa chair tiède, mû par une force viscérale qui me pousse à vouloir rester contre lui, absolument.

- Tu reviens quand à Paris ? je demande d'un ton rauque.

- Quand tu voudras me voir. Après–demain si tu veux, fait-il en cherchant ma bouche et en se collant contre moi.

- Tu n'as rien de prévu ? dis-je le souffle court en essayant de me soustraire à ses caresses.

- Si. Je dois être à Berlin à la fin de la semaine. Mais je reviendrai quand même. Je suis totalement taré et incontrôlable, tous les journaux le disent. Je ne respecte aucun engagement, je ne respecte rien, c'est connu. Je ferai un caprice de star, un de plus. Want more… much more, you know ? Come on, babe… (je veux plus, beaucoup plus. Viens, chéri)

- S'il te plait… s'il te plait, arrête. Je dois rentrer, vraiment.

Je déteste ça, jouer au vieil enquiquineur et le laisser seul dans sa cage dorée mais je n'ai pas le choix, aucun choix. Je me détache doucement et il détourne la tête avant de s'asseoir sur un fauteuil, bras croisés, muet. En me rhabillant je sens son regard sans concessions sur moi, et je me sens moche et sale, pour la première fois.

- Je ne veux pas juste être baisé de temps en temps, tu sais, même si c'est très agréable. J'ai besoin de plus…

- Je suis marié et… dis-je avant de me taire.

Oh merde, pas ça. Pas ces phrases-là, ces phrases de mauvais vaudeville, d'adultère banal.

- Je te donnerai ce que je peux, Edward. Le plus possible. Mais ne m'en demande pas trop… s'il te plait. Envoie-moi des messages pour me dire où tu es, j'essaierai de te rejoindre.

- Hate you… (je te déteste)

- Moi aussi, je te déteste. Promis, dis-je en sortant de sa suite sur la pointe des pieds, mal à l'aise.

Mes pas ne font pas de bruit sur la moquette épaisse et j'enfile mon casque dans l'ascenseur, en évitant le miroir.

A suivre…