DANS UNE CAGE OU AILLEURS

Chapitre 31

Slave to love

« Slave to love » est une chanson de Bryan Ferry, so sexy…

La conférence de rédaction n'en finit pas, je suis ailleurs. Etrange de voir combien la situation internationale et la chute des cours de la Bourse peuvent m'indifférer, au fond. Je hoche la tête de temps en temps et je place une remarque bien sentie de loin en loin, espérant faire illusion, tout en gardant un œil sur ma tablette.

- Et toi Carlisle, t'en penses quoi ? me demande André, directeur de l'info. D'habitude t'es très à cheval sur ce genre de trucs et là on ne t'entend pas.

- Hein ? Oh moi, tu sais ce que j'en pense, dis-je au hasard. Je ne change pas de point de vue…

- Mais pourquoi tu ne te manifestes pas plus ?

- Qu'est ce que tu veux que je te dise ? Que je répète toujours la même chose ? Ca me fatigue, point.

Il me fixe avec étonnement, oui, on m'a connu plus offensif mais toute mon énergie est ailleurs. J'aimerais bien que ma jambe arrête de tressauter et je résiste difficilement à l'envie de me ronger les ongles. Depuis deux nuits je ne dors pas, je vis sur les nerfs et je suis à cran. Caroline me ressert un café, heureusement elle note tout, passionnée, et me fera un topo à l'issue de la réunion.

- Bon, on va passer à la page faits divers, on a quoi ? fait André à la cantonade.

- Une voiture à contresens sur l'autoroute. Cinq morts.

- Un mari jaloux qui immole sa femme, à Orléans. J'ai l'interview du beau-frère, ça donne.

- Un suicide chez Petroplus, la troisième en un an sur le même site.

Ma tablette vient de vibrer, je décroche de la conversation pour consulter discrètement le message. Merde, c'est Esmée qui me dit que Lily est malade et que je dois la chercher à l'école. Et puis quoi encore ?

- On te dérange, Carlisle ? fait André d'un ton narquois. Une urgence internationale ?

- Non, ma fille est malade. Ca arrive, non ?

- Oui, mais ça se règle ailleurs. Bon, faut qu'on tranche maintenant, le temps passe. Voici mes propositions…

La réunion se termine enfin, je retourne à mon bureau, morose. J'en ai marre de ce bureau gris, de ces gens qui font semblant de décider du cours du monde, de la grisaille parisienne. Je m'assois lourdement et je fais pivoter mon siège pour regarder Paris, derrière la baie vitrée, rêvant d'autres voyages. Caroline passe la tête par la porte :

- On peut se voir ?

- Tout à l'heure, j'ai une urgence, là. Merci de refermer la porte.

Elle hausse les épaules et repart, je n'y suis pour personne. Ca fait trois jours qu'il n'a pas appelé, si ça se trouve c'est fini, il en a marre. Je me répète que je m'en fiche, que ça n'a pas d'importance, ou même que c'est mieux comme ça, j'y pense tout le temps. Jour et nuit, surtout la nuit. C'est d'autant plus débile qu'à mon âge ça ne devrait pas m'affecter outre mesure, après tout ce n'est rien, rien qu'une histoire de cul à la con. Je passe des heures le soir devant mon ordi à écouter des chansons mièvres, chacune me parle, chacune raconte mon histoire. Désolant. Et je rêve, je rêve pendant des heures au passé, à un improbable avenir, je me noie dans mes rêves comme dans un lac boueux.

Je pense que je parviens à faire semblant à la maison, même si ça me fait mal de jouer la comédie à Esmée. J'ai deux vies en parallèle, celle dans laquelle je suis Carlisle, bon époux, bon père, et celle dans laquelle je suis Carl, prêt à tout pour quelques frissons. Presque tout. Et la frontière est poreuse, de plus en plus.

Mon portable vibre à nouveau, mon cœur manque un battement :

Teddy. hollycom : je suis à Bruxelles. Tu peux venir ?

Carlisle. TVcom: tu plaisantes ? Je suis à Paris et je présente le journal dans deux heures.

Teddy. hollycom : shit. (merde)

Carlisle. TVcom : je croyais que tu devais revenir à Paris

Teddy. hollycom : Pas pu annuler Berlin ni Bruxelles, sorry. Such a mess. (quelle merde)

Je sens mes boyaux se tordre, je m'en doutais, que ce ne serait pas si simple. Je me force à respirer longuement avant de répondre, alors que mon téléphone fixe sonne furieusement. On frappe, c'est Thierry :

- Hé bien et alors, qu'est ce que tu fous ? Ca fait 15 fois que je t'appelle.

- Une urgence, des tonnes de mails. Quoi ?

- Il y a une dépêche AFP qui vient de tomber sur la faillite de la Grèce, réunion extraordinaire dans mon bureau, avec André et Rémi.

- Quand, maintenant ?

- Oui, maintenant, répond-il, agacé. T'es à l'antenne dans 1h30, j'espère que tes lancements sont prêts.

- C'est en cours. J'ai juste encore un truc à régler… j'arrive.

Il me fixe avec suspicion, je lui lance un sourire rapide. La Grèce peut bien sombrer, foutez-moi la paix.

Carlisle. TVcom : tu reviens quand, alors ?

Teddy. hollycom : hum. Let me check. 2 weeks. first NY then West Coast. (laisse moi vérifier. 2 semaines. New York puis la côte Ouest)

Carlisle. TVcom : tu plaisantes ? deux semaines ?

Teddy. hollycom : sorry. Miss you. (désolé, tu me manques)

Carlisle. TVcom : attends, tu te fous de moi ?

Teddy. hollycom : no. So sorry. Really. (non, désolé, vraiment)

Je me lève d'un bond et je flanque un grand coup de poing dans mon fauteuil, merde ça fait mal. Un véritable tsunami ravage mon cerveau, j'attendais tellement de le revoir, je comptais les heures et maintenant, attendre deux semaines… impossible. Il se moque de moi, c'est pas possible autrement. Je décide de ne pas répondre et je pars en claquant la porte, ils vont m'entendre en réunion extraordinaire. Une rage intense me serre l'estomac, je n'aurais jamais dû me lancer là-dedans, jamais. C'est qu'un sale con, je le déteste. Au moment où je vais entrer mon portable vibre à nouveau, il m'appelle.

Je le flanque dans ma poche avant de le ressortir, à bout de nerfs :

- Oui ? Quoi encore ?

- Carl, I'm so sorry you know and… (je suis si désolé tu sais et...)

- Oui, t'es désolé, j'ai compris, dis-je en me retenant difficilement de gueuler dans le couloir, alors que des stagiaires passent à côté de moi.

- Je t'assure que j'ai fait ce que j'ai pu…

- OK, OK. Ecoute, j'ai pas le temps, là, j'ai une réunion. Bon voyage.

- Attends ! Raccroche pas. Écoute-moi, fait sa voix au délicieux accent british. Je fais pas ce que je veux, les studios ont menacé de ne pas me verser mon pourcentage si je ne fais pas la promo. Je suis coincé, Carl… crois-moi, j'ai vraiment, vraiment envie de te voir. Je pense à toi tout le temps, you know. Everywhere. Love you, Carl…

Je me fige, submergé par une vague de pur désir, foudroyé net. Je respire bruyamment dans le combiné, incapable de répondre. En plein milieu du couloir, des yeux curieux fixés sur moi, tout vacille.

- Attends. Je peux pas te parler, là. Je retourne dans mon bureau. Quitte pas.

Tant pis pour la Grèce, je vais à grands pas m'enfermer dans mon bureau pour m'adosser à la porte :

- Allo ? dis-je en croassant.

- Yes, I'm still here. Need you. (je suis encore là, j'ai besoin de toi) J'ai tellement envie de toi, tellement envie de te sentir contre moi, ça me fait mal, tu sais. Je veux te toucher tu sais, je veux te prendre dans mes bras et te caresser, partout et…

- Chuuut… Ne dis pas ça, s'il te plait, dis-je, les sens en alerte.

- Mais c'est pour que tu me croies, que tu me comprennes… répond-il d'une voix sourde, qui me remue entièrement. Tu me crois, Carl ?

- Oui. Oui, je te crois.

- Je veux te voir, te toucher my love. Je veux te sentir en moi et…

- Arrête. Tu t'imagines ce que ça me fait, d'entendre ça ?

- Non. Ca te fait quoi, Carl ? Raconte…

- Non. Non, je ne peux pas. Pas là, dis je m'appuyant sur la porte, bouleversé.

- Si, dis moi… dis moi, my love, chuchote-il à mon oreille alors que je ne peux m'empêcher de poser la main sur mon membre dressé, à travers le pantalon.

- Ca me… j'ai envie de toi.

- Tu es seul ?

- Oui, je suis dans mon bureau mais…

Mais il y a cette conférence, sur la Grèce, et il y a des milliers de personnes dans les immeubles en face, de l'autre côté de la rue. Et puis il y a sa voix, dans mon oreille, le sang qui bat et le désir qui me foudroie, encore une fois.

- Tu as envie, hein ? reprend-il dans un souffle.

- Oui.

- Moi aussi. Tu as fermé la porte à clé ?

- Oui. Et toi, tu es où ?

- Dans ma chambre, à l'hôtel. Devine ce que je fais, my love…

- Non, dis-je en gémissant.

- Oh si… et tu vas le faire aussi.

- Non… impossible. Il y a une baie vitrée, en face

- Oh yes, you can. Tourne-toi et glisse la main dans ton pantalon…

- Non…

- Si. Il est comment ?

- Gros. Dur.

- Oh yes, I'm sure. Vas-y my love, caresse-toi comme je me caresse, en ce moment, en rêvant que c'est ta main. Doucement d'abord…

- …

- C'est bon ?

- Oui. Oui, dis-je d'une voix rauque que je ne reconnais pas.

Les sensations affluent, accrues par sa voix dans mon oreille, et l'idée qu'il le fait en même temps que moi. J'ai honte mais je ne peux pas résister, j'ai trop envie, sa voix est un excitant puissant et j'en ai besoin depuis si longtemps. J'entends son souffle court dans le combiné, je l'imagine étendu nu sur son lit, le peignoir entrouvert, sa main fine sur sa verge et la jouissance afflue, giclant en jets rapprochés, me laissant pantelant.

- Are you still here my love?

- Oui…

- Ta voix a changé… tu as joui ?

- Oui… et toi ?

- No. Not yet. Talk to me please. I love your French words. I'm coming now… yes… aaah… (non, pas encore, parle moi en français, j'aime ça. Je vais jouir maintenant…oui…)

Je ferme les yeux et je le visualise sur son lit, le cerveau en feu quand des coups sourds résonnent à ma porte. Le portable tombe à terre, je suis fait comme un rat.

- Carlisle ! Carlisle ! tonne une voix –Thierry. Putain, il a fermé sa porte à clé ! Vous êtes sûr qu'il est là ?

« Oui, oui » glapit Caroline alors que je me rhabille en vitesse, la main poisseuse.

Putain, un vrai ado, c'est pas vrai. J'ai trois secondes pour trouver un alibi, on dirait que la Grèce ne peut pas se passer de moi. Je vérifie que j'ai l'air à peu près normal et j'ouvre bravement : « Désolé, conversation ultra prioritaire. Top secret ». Thierry me lance un regard de vautour : « Avec qui ? Matignon ? L'Elysée ? Tu ne me caches rien au moins, tu sais que je suis ton patron et que c'est moi qui assume la responsabilité du JT. D'ailleurs on t'attend, tu vas m'en dire plus sur cet appel… ». Je soupire, je suppose que j'aurais mieux fait de lui avouer que c'était juste une affaire de cul, j'aurais eu moins de problèmes.

oOo oOo oOo

22h20. Je sors de mon bureau, lessivé par l'actualité et le long débrief en salle de rédaction, après. Thierry m'a soumis à la question d'une manière détournée, je sentais les autres aux abois, autour, cachés derrière leurs gobelets de café, comptant les points. Le journal a été long, chargé, pendant quelques minutes j'ai tout oublié à part l'actualité, ma passion, et c'était bon.

- Si ça chauffe vraiment il faudrait peut être envisager un direct depuis Athènes, non ? a lancé Samuel, le stagiaire du service économique.

- Pendant le week-end ? Comment tu vois ça, toi ? T'imagines le boulot que ça va être ? ai-je dit en sentant une furieuse envie de fumer me reprendre.

- Et alors ? T'adores ça, toi, non ? T'es toujours partant pour aller n'importe où, d'hab ! Qu'est ce qui se passe ? a demandé Thierry, à cran.

Il se passe que je ne sais pas si Edward va aller à Athènes, connard, mais je hausse les épaules, agacé :

- Tu crois quoi ? Qu'on va assister à l'effondrement d'un Etat en direct, comme l'effondrement des briques du mur de Berlin ? Tu veux un trophée pour ta table basse ? Qu'est-ce qu'on apportera de plus que les autres ?

- Le fait d'y être. T'aurais pas voulu être à Berlin, en 89 ?

Si. Merde, je voulais y être, j'aurais dû y être, si je n'avais pas choisi les USA plutôt que l'Allemagne, à Sciences Po. Grosse erreur, pas la dernière.

Je médite encore ces paroles quand Caroline me court après, dans le couloir :

- Carlisle ! Vous avez eu le temps de voir mon book, pour le montage de mardi ? J'ai trouvé des photos exceptionnelles, vous allez adorer.

- Vous êtes encore là, à cette heure-ci ? Non, je verrai ça demain, promis. Je viendrai à 8h. Vous serez là ?

- En principe non, c'est dimanche mais s'il le faut, je viendrai…

- OK, c'est bon. On n'est pas dans « Le diable s'habille en Prada », vous n'êtes pas une esclave, ici. Je vais regarder ça dès que possible, bon week-end.

- Merci. Vous aussi… enfin, bon courage, dit-elle avec un petit sourire en s'éloignant. Il y a quelqu'un qui a cherché à vous joindre, à propos de votre making-off, il a pas arrêté d'appeler. Quelqu'un de la production avec un fort accent anglais, ça avait l'air très urgent.

- Ah oui ? dis-je en jetant un œil sur mon portable en mode silencieux. OK, merci.

Cinq appels d'Edward en absence, il sait que je présente le journal, non ? Je décide de ne pas le rappeler, il faut arrêter l'engrenage avant de se faire dévorer tout entier, il m'a déjà bouffé le bras. J'espère qu'il ne pleut plus, la route est particulièrement glissante pour rentrer chez moi. Je ferais sans doute mieux de prendre un taxi mais j'ai besoin de rouler, de réfléchir.

Samuel me rattrape devant l'ascenseur, un paquet de feuilles sous le bras :

- Ca va ? Vous avez l'air crevé, Carlisle. Je voulais vous dire, vous avez fait du bon boulot ce soir, c'était pas évident avec Thierry qui est super nerveux en ce moment. Il paraît que David arrête pas de vous descendre auprès de lui, je crois qu'il supporte pas que du vous fassiez plus d'audimat que lui…

- Ah oui ? dis-je surpris –Samuel est toujours discret, d'habitude. C'est sympa de me dire ça, Sam, c'est agréable de savoir qu'on bosse bien. Je ne rentre pas dans ces petites querelles de clocher, tu sais. C'est déjà beaucoup de boulot d'essayer d'être honnête et de faire bien son job… et on peut se tutoyer tu sais, on est sur la même galère, non ?

- C'est vrai que tu as eu des propositions sur l'autre chaîne ?

- Mais non… ce sont des rumeurs. Faut pas écouter les rumeurs, Sam, je réponds avec un sourire aussi chaleureux que possible. Bonne soirée…

- Elle va être longue, il faut que je prépare un sujet pour l'édition de demain, je crois que je vais y passer la nuit.

- Sur quoi ?

- L'histoire économique de la Grèce, comparée avec l'Espagne et l'Italie. Le plus dur ça va être de trouver des chiffres cohérents.

- J'ai lu un article du Monde très intéressant là-dessus, il y a trois jours. Il faudrait que je le retrouve, parce que c'était une vieille édition que j'avais gardée, heureusement. C'est super important de se faire des fiches sur tout, tu sais.

- Oui, j'en fais depuis que je suis là, mais avant je travaillais dans un quotidien, j'ai pas beaucoup d'archives, fait-il un peu gêné.

- Si je te les file demain à 8h, ça ira ? dis-je en fixant ma montre alors que l'ascenseur s'arrête au rez-de-chaussée.

- Hum… ce sera un peu tard. Il faut que je finisse le montage à 9h.

- Ah oui, en effet. Bon, écoute, je vais remonter et te le mettre sur une clé USB, il n'y en a pas pour longtemps. T'allais où, là ?

- A la cafète, manger un peu. J'ai rien pris depuis midi.

- A ce point-là ? Bon, on se donne rendez-vous dans 10 minutes dans le hall, OK ?

- Mais je ne veux pas vous retenir…

- Tu me vouvoies maintenant ?

- Non, non… je… enfin, c'est super sympa.

- Tu sais, tu bosses pour le journal que je présente, donc c'est normal que je t'aide. En fait, je le fais pour moi, tu sais, dis-je en lui filant un petit coup de poing sur le bras. Allez, à tout de suite.

Je reprends l'ascenseur, direction mon bureau. Esmée va m'en vouloir, elle aime quand je rentre tôt le samedi soir, mais je ne veux pas laisser ce jeune dans la merde, il a l'air honnête et il en veut, c'est juste ce qu'il faut pour bosser avec moi. Il me fait un peu penser à moi au même âge, quand j'ai commencé à travailler pour DDPA.

Les couloirs sont calmes, il n'y a presque plus personne à l'étage de l'information, c'est l'heure des divertissements, du spectacle du samedi soir, du sacrosaint rendez-vous des beaufs. Je n'allume que la petite lampe sur ma table, ça me fait bizarre d'être là, comme un voleur dans mon propre bureau. Par habitude je jette un coup d'œil à mes mails, il y en a plusieurs d'Edward, je résiste à les ouvrir en attendant que ma clé USB charge, je veux dormir tranquille cette nuit, et puis Sam m'attend, en bas.

Au moment où j'éteins mon ordinateur mon téléphone fixe sonne avec insistance, je décroche sur une impulsion :

- Carl ? fait une voix que je connais bien malgré la ligne crachotante.

- Edward ? Pourquoi tu m'appelles sur ce poste ?

- J'ai essayé partout, je n'arrive pas à te joindre nulle part.

- Je travaille ce soir, tu sais, je ne suis pas joignable quand je suis à l'écran. Qu'est ce qui se passe ?

- Tu as raccroché si brusquement tout à l'heure… et tu n'as pas rappelé, fait-il d'une voix hachée. J'étais si inquiet…

- J'ai pas pu, c'était impossible. J'allais te rappeler, là, dis-je en mentant effrontément tout en retirant la clé de l'ordinateur.

- T'es où ?

- Au bureau, je vais rentrer chez moi.

- I have to see you, Carl… oh I miss you so much. Can't stand it, you know? (Je dois te voir, tu me manques tant, je ne le supporte plus)

Je ferme les yeux brièvement, sa voix et son ton perdu me bouleversent, je me retiens au bureau, un peu pantelant. Ma tête tourne, ça doit être le stress ou le fait de n'avoir pas mangé depuis ce matin. Ou sa voix.

- Need you, my love. Want to see you right now… (j'ai besoin de toi, besoin de te voir maintenant), ajoute-il, la voix toujours hachée.

- Tu cours ? Tu es où, là ?

- A Paris. J'ai pris le premier train, je suis arrivé il y a une heure.

- T'es au Ritz ?

- Non, je suis dans la rue. Je sors de la gare, je monte dans un taxi, je te rejoins.

- Quoi ? Tu me rejoins où ?

- Où tu veux. Au bureau ou chez toi. Ou à l'hôtel. Can't wait anymore. I miss you so…(je ne peux plus attendre) C'est quoi le numéro ?

- Le numéro de quoi ?

- De ton bureau, à la télé.

- Non. Non, attends, ne viens pas. Pas ici.

- But why ?

J'entends un bruit de moteur, il est déjà dans le taxi. Merde.

- S'il te plait, ne viens pas ici. Je ne veux pas qu'on nous voie ensemble.

- Où, alors ? Tu me rejoins au Ritz ?

- Ce soir ? Non, non, c'est pas possible. Je te jure que c'est pas possible ce soir.

- Mais quand, alors ? Je suis venu de Bruxelles pour toi, tu sais. Je suis à Paris, maintenant. Pour toi. I need to see you. Just one minute. (j'ai besoin de te voir, juste une minute)

- Attends, je… je descends, là. Je te reprends sur mon portable. Une minute…

Je ferme la porte précipitamment, le cœur au maximum et je dévale les escaliers quatre par quatre, jusqu'au rez-de-chaussée. Je serre la clé USB dans une main et mon portable dans l'autre, le cerveau en déroute. Que lui dire ? Comment le voir discrètement et sans rentrer trop tard chez moi ? Un flot d'adrénaline parcourt mes veines, j'ai l'impression d'être dans un cauchemar et en même temps j'ai envie de le voir, mon corps en a envie, mes mains, mon ventre, c'est douloureux et inexplicable.

J'arrive dans le hall où Samuel m'attend bien sagement, il hausse un sourcil en me voyant rouge et essoufflé, et il n'est pas le seul. Plusieurs personnes se détournent, je dois avoir l'air d'un fou.

- Il ne fallait pas vous presser, Carlisle, fait-il en tendant la main, je vous aurais attendu. C'est déjà tellement…

Un mouvement derrière lui attire mon œil, c'est Edward qui entre brusquement dans le hall, grande silhouette dans un imper trempé, regard hagard. La pluie dégouline sur ses cheveux et ses yeux, on dirait un repris de justice, un fou. Tout le monde retient son souffle, l'agent de sécurité se précipite vers lui, la standardiste se lève, il me cherche des yeux et me voit enfin :

- Carl ! I'm here…

Samuel se retourne, surpris, puis nous fixe tour à tour avec de grands yeux, je balbutie :

- Je… Un ami. Voilà, je pense que tu as tout ce qui te faut pour ton sujet, Sam. Bon courage.

- Merci… fait-il distraitement en m'emboitant le pas.

Je me dirige vers l'agent de sécurité qui retient fermement Edward par le bras, tout en essayant de reprendre l'air le plus normal possible :

- C'est bon, je le connais, vous pouvez le laisser entrer. On n'avait pas rendez-vous ailleurs ? Il me semble que votre attachée de presse m'avait parlé d'un bar dans le 8ème… ? dis-je à Edward qui me fixe avec consternation.

- I'm sorry, I couldn't… (désolé, je ne pouvais pas…)

- C'est pas grave, c'est juste un malentendu. On va aller dans un café, en face. Samuel, vous avez encore besoin de quelque chose ? je demande au jeune homme qui m'a suivi et nous dévisage avec stupeur.

- Comment ? Oh non, non. Désolé. Ravi de vous rencontrer, fait-il en tendant la main à Edward qui la serre avec réticence.

- Do I know you ?

- No. I'm… just leaving, balbutie Samuel en reculant.

Avec un petit sourire signifiant « Je t'expliquerai » je lui dis au revoir au jeune stagiaire et j'entraîne Edward par la manche vers la sortie, en marmonnant :

- Je t'avais dit de ne pas venir.

- Pourquoi ? Je te dérange ? Tu avais d'autres plans avec lui ? fait-il en jetant un coup d'œil amer à Samuel qui attend l'ascenseur sans nous quitter des yeux.

- T'es un grand malade. C'est un collègue, c'est tout. Tu crois quoi ? Tu me prends pour qui ?

- Don't know. Tu m'emmènes où ?

- N'importe où. Ne restons pas là, tout le monde nous regarde. Tiens, il y a un taxi qui passe, là. Oh merde il pleut…

- Je ne veux pas aller dans un café, je veux aller quelque part où on sera seul, Carl. J'ai besoin d'être seul avec toi, tu comprends ? dit-il en me prenant le bras et en s'approchant de moi.

Une pluie diluvienne tombe sur nous, il semble ne pas la remarquer, à me dévorer du regard. Si on ne bouge pas il va m'embrasser devant les locaux de verre de France Telecanal, je suis foutu. Des passants pressés passent sous des parapluies, une voiture nous éclabousse, je me dégage doucement de son bras.

- Où on va comme ça, Edward ? Tu me fais peur… Tu te rends compte des risques ?

- Retournons au Ritz… dans ma chambre. Ou une autre.

- Non. Non, on m'a trop vu là-bas. Allons ailleurs, n'importe où. Au Plaza Athénée, par exemple.

Un taxi freine et nous prend en charge, je donne le nom de l'hôtel, il démarre. Dans l'obscurité Edward a posé sa main sur ma jambe, je sens son impatience et son cœur qui bat, malgré moi je suis totalement bouleversé, désorienté. Et ma conférence de rédac demain à 9h ? Et comment expliquer à Esmée ? Comment rentrer chez moi, après ? Quand ? Dans quel état ? Comment trouver la force de rentrer chez soi, après avoir vécu ce qu'on va vivre, après avoir vraiment vécu, tout simplement ?

- Faut pas me faire des coups comme ça, je lui murmure d'un air faussement dégagé.

- Faut pas me raccrocher au nez, my love…

- Chuut… tais-toi. On arrive bientôt à l'hôtel. On va aller au bar, je réserverai une chambre discrètement. Pas de connerie, hein ? dis-je alors qu'il glisse sa main dans mon pantalon. Attention, on pourrait nous voir…

Est-ce que le chauffeur de taxi nous épie ? Est-ce que Samuel a compris, est-ce la standardiste l'a reconnu ? Est-ce que c'est un paparazzi, ce mec sur le scooter ? Et ces gamines qui le suivent partout, est-ce qu'elles nous pistent ? Mon sang bourdonne dans mes oreilles, mon sang bouillonne partout, je me mords la lèvre pour me calmer.

Edward se rapproche, fixe mes lèvres et je me mets à trembler, malade de désir. J'ai envie de lui, j'ai envie de tout, plus rien n'a d'importance.

A suivre…